LE BOSPHORE
qu'un homme intelligent ne ramasserait pas. En entrant, nous nous intéressons à des danses et des chants qui sont les dernières manifestations de la Lampri, la fête de Pâques dans la rue.
Mercredi.
Nous avons ce matin parcouru en bateau tout le Bosphore, sous un soleil splcndidc. La féerie nous a tenus cinq heures en extase. Les longs palais de marbre blanc, les villages points de toute couleur, les petits ports fourmillant de voyageurs, les villas penchées sur les flots, les jardins étalant leurs corbeilles de fleurs, les kiosques perdus dans la verdure, les chalets échafaudéa jusqu'au haut de la montagne, les prés descendant jusqu'au bord de l'eau, les dômes resplendissants comme l'or, un luxe inouï de végétation, de vie, de lumière, le sourire perpétuel de la nature, avec ces teintes sereines qui jettent une douce joie dans l'âme, tout est passé devant nos yeux. Il semblait que celait un rêve. Nous n'avons voulu évoquer aucun souvenir historique. Peut-être même durant tout ce temps n'avons-nous pas dit mot. Il n'y avait qu'à voir.
Et en écrivant je regarde encore par le souvenir, plein du regret de ne pouvoir faire revivre tout ce que j'ai vu. Un peintre serait d'ailleurs aussi impuissant que moi. Quand on aurait tout dit, tout retracé, tout décrit, il y manquerait ce
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qui manque à la statue de marbre, la vie, cette vie que donnent à la nature le soleil, la brise et mille combinaisons de couleurs qu'on ne s'explique pas.
On murmurait à mes oreilles que tel immense palais était celui des sultanes au rebut, tel autre la prison des princes du sang, soupçonnés d'aspirer à l'empire. Ces indications qui, en tout autre occasion, eussent réveillé mes antipathies pour le peuple qui supporte cet abaissement, accepte cette tyrannie et entretient de ses sueurs de tels maîtres et de tels abus, m'ont laissé insensible. La vision qui se déroulait devant nous, étouffait tous ces gémissements de harems, de prisons, de tours murées et des malheureuses victimes qu'ils renferment. Elle me faisait oublier ces longs murmures du pauvre paysan criant pitié, depuis Jérusalem jusqu'ici, à un souverain qui ne l'écoute pas; elle éclipsait ce spectre hideux d'un homme, quelquefois fou, le plus souvent scélérat, commandant à des milliers de créatures qui souffrent, se battent, meurent pour lui, alors qu'il est lui-même à la merci de quelques femmes qui le trompent.
Notre départ, à cinq heures du soir, nous a permis de voir encore une fois Constanlinople au soleil couchant. C'est peut-être le beau moment. Adieu!
Au lever du soleil nous sommes entre Sestos et Abydos, le lieu célèbre où Xercès fit fouetter et