‹ Notules et impressions musicalesChapitre 7 sur 8 · LOUIS LACOMBE · texte numérisé non relu

LOUIS LACOMBE

Ce qu'il y a de plus inique el de plus triste chez les humains ce sont leurs jugements ; ce sont ces arrêts, basés, s'ils sont faits au prétoire, sur des textes retardataires et selon un esprit rélrograde et chicanier; conçus selon la routine et les préjugés courants, s'ils sont prononces par ces arbitres momenlauémrnt souverains, qui sont les rois du bon tou,de la mode et de l'élégance.

Et encore, même dans l'outrage d'un arrêt injustifié, même dans la sottise dune appréciation irréfléchie, il y a pour celui qui les subit le coup de fouet stimulant, qui provoque aux révoltes superbes, ou prépare aux résignations sublimes ; il y a surtoul — car lout geste a son réflexe et toute syllabe son ('cho — lespoir latent d'une réhabililation future ; lia justice, ce faulôiue triste qui semble fuir (bnant nos |ias. s allardoa |)(Mit-êlro un jour sui' noire lomite. pour l'éclairer d'un feu follet) mais (juelle nuit,(juelle ombre funèbre n'envtdoppe pas l'artiste qu'écrase

rindifîérence, et qui sent que l'appel angoissant de son àme, que les ckimeurs de son génie, ne vibrent que dans la solitude et ne s'adressent qu'à des sowrds.

Ouelle force de résistance, quelle sérénité hautaine ne doit pas posséder celui qui sent en lui-même de quoi transfigurer l'esprit, de quoi vivifier le cœur de qui le conij)i'endrait, de qui s'en pénétrerait et que le hasard fatal condamne à cette navrante perspective ; i^ltrii seul au milieu du néant et ne rayonner que dans un déscrl. Comment s'étonner que tant de musiciens ne purent dominer cette angoisse et défaillirent de désillusion, brisèrent leur plume, ou déchurent aux besognes serviles des courtisans de la foule.

VraimonI, ne fauL-il pas avoir l'austérité superbe d'un Bacli, ne livrant même pas ses productions au public, le caractère apostolique d'un César Franck, sourd aux bniils du dehors el vivant de son génie intérieur sous l'ogive des cathédrales, pour évangéliser quand même les sourds-muets et les insensés, et du haut de son sacrihce, planer extasié, les yeux enivrés d'iniini et l'àme auréolée de paix. Et pourtant que ce doit être beau ce sacerdoce sans lévites, ce travail sans salaire, avec un but idéalement rêvé seulement, entr'aperçu dans un lointain de soleil : l'être suprématisé au-dessus des ambiances, héroïsant son geste et se donnant des ailes.

Cette haute ivresse, le noble musicien dont la grave figure nous apparaît maintenant , comme c|uelque

peu nimbée d'un nuaj^e discret qui en mysticise à propos l'apparence, il dut la connaître et ce fut une de ses seules félicités, Louis Lacombe. Avant d'essayer de célébrer sa valeur d'art, avant d'appeler sur ses œuvres la tardive attention de tous ceux qui respectent l'effort loyal, la dignité laborieuse, avant de tenter d'esquisser ce qu'il y a d'admirable dans sa production, il sied d'honorer son caractère et de s'incliner devant son exceptionnel exemple. Il suflil d'ailleurs de se pénétrer de ses écrits avant de connaître une note de sa musique pour deviner. |)0ur ainsi dire, comment il dut concevoir son œuvre et ce dont dut vibrer ce cœ'ur que la douleur avait séraphisé, sans en altérer la pitié, ni en aigrir les transports.

Je me suis fait un co'ur de Clirisl, })lein d'amour et de pardon, dès lors j'étais sans défense et le monde m'a vaincu, disait-il. — La phrase est belle, digne de lui, mais néanmoins il ne me déplaît pas de mettre le mot vaincu en regard des sublimes qualités d'homme et des belles expressions d'art dont il lit preuve...

Le Vae cictis brutal de la soldatesque grossière ne se répercute point dans les régions sereines oîi n'ofiicient que les spiritualités, et si la bonté n'est pas une arme, c'est qu'elle est une auréole. Dénué de tout esprit de combativité, passif et serein, dans la conscience de sa tâche, Louis Lacombe vécut pour ainsi dire à côté de l'existence ; n^ayant que des aspirations morales. inca[)able de loute ambition, dé

toute mise en avant ; igni^rant de l'arrivisme contemporain, des souplesses (|iii font réussir, des courtisaneries exigées; le buste penché, les yeux perdus dans le lointain, il rêvait les passions paciliécs. le geste dompté, il était quelque chose d'une humanité meilleure et d'une époque plus heureuse. Penseur profond, instinctif poète (on n'est vraiment musicien d'ailleurs qu'à ce prix), il sentait tout ce qu'il faut de haute connaissance, de raisonnement et «Ir philosophie pour réaliser l'œuvre du compositeur p(jur au-delà des broderies sonores synthétiser en harmonie, et ce dont vibrent les hommes et ce que disent les choses, et dans un esprit moins agressif que Berlioz, il fit de la morale artistique et traça au hasard des jours des préceptes d'école, des princijx's dont la réunion réalise une sorte de Bible artistique, dont on voudrait que certaines pages fussent affichées aux portes des écoles et au seuil des (Mlifices publics, ne ful-ce ({ue pour faire rougir les banquistes paradant au coin des carrefours. Lisez ces quelques lignes qui se trouvent dans la préface de Philosophie et Musique : L'art absolu se dérobant à la vue dans les profondeurs de llncréé, nous n'en contemplerons jamais tous les aspects, nous n'en embrasserons jamais l'ensemble magniiique. Quant à l'art relatif, il vise à réaliser la beauté parfaite , épanouie en l être suprême. Son mérite principal consiste à tendre vers l'absolu, à ouvrir sur Dieu de nouveaux horizons, à réconforter les âmes en les faisant vibrer au contact du beau, du vrai, du bien. Sou but est d"i-

nitier les peuples aux mystères d'une existence su- ])érieure, de les y ])reparer, de les en rendre dignes, (considérer l'art comme un moyen de satisfaire l'amour propre des artistes et de procurer au public des jouissances superficielles et passagères, c'estdonc le méconnaître, étrangement le rabaisser, le calomnier.

\on 1 l'architecture, la peinture, la sculpture, la musi((ue, la litti'rature qui ont leur base incommensurable dans le sein de Dieu et leur puissance relative dans le sein de riuimanité, ne son! |)as des simples passe-temps propres seulement à r^'jouir la multitude et à lUitter la vanité ; L'art est un grand missionnaii'c, il a charge d'àmes ». Et parlant de Beethoven, de Berlioz, de Cli()])in, de Schubert, av(H' (jn(dle belle envolée lyrique ne s'écrie-t-il pas : l*(Mii'(|ii()i ces travailleurs n'auraient-ils pas suivi les chemins frayés par la Yulgaril(', par la basse complaisance, par la fortnne ac([uise au prix du reniement, s'ils avaient pensé que l'art peut sans i-emord se borner à charmer les loisirs des badauds, des ignorants et des imbéciles? Pour(|uoi, s'ils n'avaient pas cru remplir une mission sacrée, auraient-ils consenti à su})poi'ler mille maux, mille injustices, mille critiques ellVonh-es ineptes. Ah, croyez-le, si les riches et superbes individnalitf's savent (|u'elles portent la himière qui dissi|)era les ténèbres, si elles savent (jn'elles oITreid anx masses le [)ain de vie, elles savent également que marcher <lans la véritable voie, c'est soulfrir, que le Calvaire est snr

leur roule el qu'elles devrout y monter, pour avoir affirmé le vrai.

A cette hauteur, mais à cette hauteur seulement, l'artiste devient le collaborateur de Dieu ; il aide Tabsolu à s'incarner dans le re'el, il donne une forme sensible à la pensée, et cette forme, devenant de jour en jour plus transparente, voile de moins en moins le modèle suprême dont les initiés sont éblouis et donl ils me II eut sous les yeux de la foule les impérissables et fécondes beautés. Ainsi — et pour tout dire en un mot — l'art est l'éclosion de l'invisible dans le visible. »

L'homme qui a écrit cela (et il y a dans ses papiers posthumes, dans ses notes, des quantités de pages qui tnériteraient d'être citées au même titre) était réellement une conscience et ne pouvait être qu'un artiste supérieur ; rien que par ses enseignements, rien que par son dogmatisme mystique qui nous le représente apôtre-poète et dispensateur de vérité, il mérite de se survivre dans la beauté de ses paraboles et l'héroïque simplicité de sa modestie.

Lacombe compositeur confirmait Lacombe philosophe ; quelque peu enfant prodige, il fut d'abord un pianiste remarquable que Liszt encouragea, mais il me semble que son caractère, ses tendances morales devaient ({uelque peu l'éloigner de la carrière du virtuose dont l'imprévu, les accidents, le hasard ne devait pas convenir à sa nature ; on voulut pourtant longtemps étouffer sa muse sous sa réputation d'intei'prète et born<>)- sa valeur à celle d'un très

habile exécutant. Je ne Tai jamais entendu, mais je ne sais pourquoi je me sens porté à croire, d'après ses idées, d"a})rès tout lui-même^ que l'instrument, pour lui, devait n'être qu'un moyen, qu'il n'était pas fait pour éblouir par l'habileté, qu'il ne devait pas aimer jeter de la j)oudre aux yeux, user de l'escamotage magique, du stratagème heureux qu'est trop souvent le virtuosisme, qui chez lui d'ailleurs devait se résumer surtout en finesse inslinclive et en sensibilité d'expression.

Le 1res intéressant Iravail d'Henry Boyer, dont s'est d'ailleurs servi Louis (itillet pour ce qu'il publia sur Louis Lacombc, nous apprend que, né à Bourges le 2() novembre 1818, il commenra à se produire comme c(jmpositenr vers 18i-'3 et que c'csl après avoir entendu la symphonie en Si bémol de Beethoven dans Ja cathédrale de Munster, qu'il se destina d'enthousiasme à la composition sévère.... Les o'uvres capitales de Lacombe sont Manfrcd ^ isymphonie dramatique exécutée en LSiT au Consei'vatoire et dont certains ci'itiques blâmèrent l'audace de rinstrumentation, Arca, symphonie draniati((ne exécutée également au Conservatoire en LS.'JO; Lo Madone^ opéi'a-comique joué au Théùtre-Lyi'ique en 1801, S(//j/i(), symphonie classée hi |)remière au concoui's de l'exposition de 1878, W'inhviricd , sel(jn lui Son u'uvre capitale (jue (icnève, (iobleidz et plusieurs villes (rAllemagne ont rej)résenté avec beau succès, La Jicute des eaux, qui t]'iom])ha à Sondershausen en 1901, enfin une multiplicité de mélodies

et d'inspirations éparscs, de fragments que la vaillante veuve du maître tient à honneur de reunir et de laisser publier.

Il ne m'appartient pas de faire ici la criti({ue suivie de l'œuvre complète de Lacombe, mais je voudrais surtout donner envie de la coimailre, persuader qu'il y a des joyaux caches dans le nombre de ses pensées musicales, et sans le moindre intérêt, sans le moindre parti-pris que celui d'un chercheur qui serait heureux de tirer du silence des accents dignes d'être écoutés et recueillis, pousser \o pnblic à s'associer à l'acte qui est l'un des plus dignes de la famille sociale : la mise en lumière des beautés discrètes, des iloraisons d'autant plus suavement parfumées qu'elles mùrisseni dnns l'ombre et s'épanouissent dans le mystère

Lisez le Quia pidvis est., lied où l'intensité recueillie se double comme d'un frisson d'au-delà, se subtilise de douceur nuancée, chant d'un pacifié qui a gardé l'espéranc*' ; et Jp Srnlirr on riwrhe .se balance^ que Schuberl rêva pout-ètre et dont la note gémissante et délicieusement attendrie semble s'envoler des bruyères, dans un oasis éthéré ; et l'humble prière Aime celui qui faime., qui révèle le même état d'àme que celui de César Franck écrivant: Vuauyc et, Feu faut., mélodie d'un amoureux divinement craintif en la naïveté juvénile d'un cœur impollué. La mélodie de Lonis L.icombe le révèle d'ailleui's aussi tout entier ; elle n'a rien de la cavatine ; il n'a pas comme les Italiens d'opéra profane l'expression vocale, il ne

l'a pas entlée de buuflissures prétentieuses et d'énervantes chatoyances, il lui a laissé sa pudique saveur, il lui a donné aussi ce suc divin qu'on ne trouve presque que dans les lieder allemands et dont Scliubert.Loe\ve,Bi'alims ont quintessencié le parfum. Psychologiquement, il n'était donc pas de son époque et l'on est comme stupéfait, en lisant ses recueils, de les savoir composés il y a près de cinquante ans ; il y a eu donc en lui presque du précurseur, et dans l'oratoire d'idéal où sa pensée s'était abstraite, il ne communiail pas seulement d' son rêve et de sa chimère, il en réalisait vraiment quelques-unes des expressions. Le seul reprocbr que je lui ferais est un éclectisme exagéré, ('e qui est le plus triste duns un ex('m[)le pareil, ce n'est pas de devoir se dire : Voilà une iniquité atroce, une injustice scandaleuse ; notre état social qui oblige à la révolte que dédaignent quelquesuns ou à la soumission qui répugne aux intègres, est coutumièrement inditlerenl à ces hontes ; ce qui est le plus triste, c'est <le se remémorer ce que nous avons perdu par cela. On peut tardivement honorer le méconnu, graver sur le marbre et son nom et ses exploits, mais ce qu'il aurait pu faire encouragé, qui nous le restituera. Ce que sa pensée mni-issail et qu'il ne put réaliser est perdu à jamais. Toute sa vie, Lacombe rêvait d'un drame superbe, dont le sujet serait digne d'un second Beethoven et qu'il voulait èti-e l'œuvre capitale de sa vie : La Révolution Française. Il y voyait un poème merveilleux avec le chœur des

peuples, avec, en personnages symboliques, le génie de rhumanité, la France, l'Histoire, la vision de Sainte-Hélène, et enfin Tallégorie des scènes populaires de 1789,1a bacchanale révolutionnaire veu;<,nt jeter au milieu des événements graves, maguifiqnes ou lugubres, la gouaillerie héroïque du parisien de barrière: Ici l'on danse... De cette conception, il n'est resté que le scénario, qui ellrayu d'ailleurs ions les collaborateurs qu'il pressentil.

Il y a dix huit ans que Louis Lacombe s'est éveiMé <à l'immortalité ; sa ville natale, Bourges, lui a tait hominage d'un monument. Vn de ses concitoyens, M. Henri Boyer, lui a consacré un intéressant opuscule, travail sincère d'un consciencieux et d'un dévoué. Louis Gallet lui a donné nu souvenir ému dans ses notes d'un lil)rettiste; on exécute par ci par là, de temps à autre, queh[ues pages de lui ; c'est tout ce que la France a cru pouvoir faire pour un des siens qui l'honorent profondément, c'est tout ce que nos artistes ont cru pouvoir donner à un héros, dont il serait à souhaiter qu'ils suivissent l'exemple.

Hélas c'est encore de loin (ju'est venue la j'éparalion ; dis scènes étrangères ont accueilli W'inkplricd et La lii'ini' des Eaux : Genève, Coblentz, Mayence, Sondershausen, viennent successivement de monter ces partitions et dans l'au delà, si l'on s'in- (juiète encore de noire monde de pygmées, le tranquillisé a pu percevoir l'écho de la joie publique, qu salua la rév('latiou de son (ruvre et voir mentir la

prophëlip qu'il faisait quelques instants avant de (lisparailre on feuilletant son manuscrit : Je me demande ('liez quel (q^icicr ceci ira envelopper de la ' ehaudell(\..

Quoiqu'il en soil, dans rapotliéose terrestre ou dans le silence sidéral, il restera, parce que malgré la laideur courante, ma1ji;ré la félonie des choses et des événements, ce qui est beau, ce qui est bien, demeure pour jamais, en excuse quelque peu de l'ini- ([uii(' Iriomphante.

<' Amant de laube pâle et des blondes étoiles ». il aura passé pi-és de nous sans se souiller des conlacls, sans Ib'cliir à la terre; des fig'ures comme la sienne peuveid sc'vanouir sans crainte, elles ne dispai'aissent pas ciiliérement, il en reste Fincompai'<d)le rellet CI le divin rayonnement, et comme dans les nuits calmes, le scintillement stellaire se souvient d'un soleil éteint, ainsi la postérité se po('tise de leur souvenir et s'anoblit de leurs leçons.

l*eul-(Mre jamais, hélas, son nom ne l)rillera-t-il de (M'Ile hruyanle j^loire que laut d'autres volent et qu'il mépi'isa, mais au-dessus drs hochets et des couronnes, plus haut ([ue le tii(»iuphe et que l'humaine consécration, resplendit l'auri'ole que rien ne peut alb'rer, celle du juste ^ et vainqueur ou vaincu, comme clame Don Diègue: c'est au premier rang que le héros sommeille, dans la sérénité du devoir accompli.

LE MOT. Ui CiESTE EJ LA NOTE

Si c'est par les mots que la pensée luimaine. que les sentiments divers peuve,nt le plus explicitement se traduire, c'est par la note et le g-cste en revanche que le mot, qui nest en lui-même qu'une sorte de réverbe'ration des images intérieures de notre entendement et de n(js émotions, arrive à traduire et à persuasivement réaliser le sens voulu. Il va, d'ailleurs, entre le mot. le g^este et la note, une sorte de corrélation intime ; ils semblent faire partie d'une unité expressive qui serait celle d'un être parfait; ils évoquent l'alliance des trois grands principes expressifs : la musique, la poésie et la peinture et, dans cet ensemble, ils nous laissent rêver à C(Mé des polyphonies superbes, à côté des poésies sublimes, d'une sculpture, d'une peinture animée, oii l'apparence tigée et matériellement morte des ligures et des choses conserverait le mouvement et le rythme, par delà le silence harmonieux des formes et des espèces.

l']l le geste, le mot et la note ne seraient-ils pas.

en leur alliance consonnante, quelque chose comme riiarmonie complète et des êtres et des éle'ments et toutes les dissonances, les heurtements, tout ce qui i^lisse inévitablement entre les sympathies, les ententes et les amours, le germe de discorde dont elles doivent périr, tout ce qui, dans la nature, dans les révélations artistiques ou matérielles interdit la perfection, ne provient-il pas de la non concordance de ces trois expressions, dont runilication poun-ail représenter l'absolu.

Qu'est-ce qu'un mot en réaliti' ? En dehors de ses lois phonétiques et étymologiques, c'est une suite de syllabes ayant une signitication plus ou moins conventionnelle et représentant qu(dque peu en bloc, quelque peu grosso modo, liih'e ou la chose auxquelles il correspond. Qu'est-ce d'autre part que parler, sinon donner aux suites de mots, à l'enchaiment des locutions, quelque chose qui n'y réside que très variablement et que chacun, selon ses intentions particulières, précise et accentue spécialement. — Le mot, mais on peut, avec une inilexion sonore, lui donner une signification contraire à son sens propre; le mot, mais il est fait pour les subtilités de l'expression et de la langue, pour les détoui-s de l'élocution, pour les sous-entendus, pour tout l'a coté, l'au-dessus et le plus loin qu'il ne dit point, et que l'ieillade, le sourire ou l'eftleurement précisent.

Ce qu'il y a de plus exquis dans le mot, mais c'est ce (pii s'y ajoute, <'t \o babil îles jolies lèvres, et Wmchantement des douces pbrases valent par ce que li-

magination y adjoint, par ce que la volupté y saisit. Un mot; prenons cchii qui les contient tous, étant

l'xcUi problème el ral[)!ia de tout idiome : aimer

Aimer, mot qui sourit, geste qui ciiaule, et note qui déchire ; aimer, ou la bouche qui j)ar!e veut être le geste qui fascine, ou le mot expire en note puis en interjection el silence... Aimer, ou \r mot est prélude, la note commentaire et le geste conclusiou, v[ où les trois s'invitent et s'appellent mulu(dlement dans une sorte de rituel involontaire e! instinctif, verbe qui est mystère, mouvement qui esl loi cl dont la (b'vise est : encore. Eh bi(m le vocabulaire osera-t-il jamais indiquer tout le mirage de nos sens, toute la vision (bînos yeux, bjute la fébrilité de nos nerfs, aloi-s que frémissantes les lèvres murmuj'ent : Je l'aime, et la multitude des nuances et la complexité, la gradation du mol à la chose et de la jiarole au geste, quel terme le pourrait traduire 1 Ce n'est pas cette |)liraseplus ou moins imagée qu'écoute l'amoureuse tandis quelle cueille les mots aux lèvres du bien-aimé ; ce n'est pas ce qu'il dit qu'elle entend, c'est ce qu'elle suppose ; comme en rèvc s'illusionnent les regards éblouis, des paroles d'amour chacun sent ce qu'il veut et tandis que iégrènent les termes conventionnels, les tirades roulantes, les serments pompeux; au rictus physionomique, au limln'c expressif, ne percevons-nous pas le néant des mots, quand la voix nous ment et que l'œil trahit. Entre le mot et la note, il y a à la fois similitude et profond abîme... Qu'est-ce qu'une note? Un son, un soupir, une in-

terjection ; eiiphoniquemont quelquo chose de bref; moralement une indication, une couleur, une idée ; Lamartine l'indique ainsi :

l>a nature a deux chants, de bonlieur, de tristesse, Qu'elle rend tour à tour ainsi que notre cœur, De lune à Tautre note, elle passe sans cesse Homme, Tune est ta joie et Tautre ta douleur.

Et lorsque Balzac écrit : l>eelljoven a bâti ses palais d'harmonie avec des milliers de notes », c^est encore plus au liii~ur(' qu'cU'eclivemen t qu'il a raison... Les diversités émotionnelles du cœur humain forment une ^amme immense, dont nos oreilles ne percevaient de beaucoup poini les degrés si l'on en pouvait inscrire le «iraphique. îl y a autant cb' notes qu'il est susceptible d'exister de mouvements, de sensations, et d'efforts et du silence en lequel se symbolise l'étei'uité jusqu'à l'incommensurable iiilini, tout est note, écho, harmonie....

Et c'(^sl |)oin(|iioi les intisi([iH's oui ou elles avec les maxima expressifs, tout ce qui vient do l'humanilé matéri(dle, lont ce qui représente (d aclicmne l'àme et les sens humains, lout ce qui à l'ici-bas révèle un aii-dclà (rincoiinu dans le mystère énervant des im|)r(''viis sonores dans l'cnvoùtoment voluptueux d(^s cliromalismes nudodirpies.

A-t-il sa noie, le verln aimer par exemple, et lorsque défaille un cumr, sous l'édreinte des passions, a-l-il une sonorité déiinie. F*eul-ètre... car, en réalité, des innombrables comple\il(''s, des inexliicables détours

du sentiment avec ses Nuriaiilvs, ses eliuiii^cniciils et ses imprévus, une niiilé se ijim-scmIc Ifjujours : le pai'O-rysmi' ; rillusioii (raïuoiir pour (Mre hiiniaiiicment complète appelle nii inaxiniiini, cl joyeuse ou navrée, idéale ou charnelle J'cncrvcsccuee passionnée exige les tessitures exlr^'uies.

La note sensuelle de Hicliard Wai^ner eu sa frénésie fatale, et la note perverse de Massenet en son caprice dépravé, elles tendent, jualf^ré leur exti'aordinaire éloignemenl, aux mêmes énervantes combinaisons ; les sons s'y démènent dans une même orgie, les accords s'y enchevêtrent dans un similaire halètement et c'est la diderence de souftle qui, pour la plus grande parlie, st'pare les résullats.

La note en elle-nuMue. d'ailleurs, a un je ue sais quoi de tendance à la pi'ogression ; chanter, c'est peut-être surtout accentuer le dire, comme le geste semble ponctuei" ce (jue les lèvres prononcent.

Le geste, premier langage de l'être, a en lui-même quelque chose d'involontaire ; si la musique réalise de l'impression sans eftleurements, il est lui soumis et étudié, de la sculpture animée daus une svmphouie d'altitudes (IV En lui-même hrulal, comme

(1) Ce dont on se rend ceniple en pi-enjier lieu, lorsque Ion oonqiare l'art de la danse cl 1 arl de la musique, c e.sl qu'aussi divergents que soient leur but et leurs résullats, c'est qu aussi éloignés qu en apparaissent la synthèse raorale et le principe initial, ils obéissent malgré eux aux

ioiile chose inilialc, il tradii irait })liis volontairemoiil les sentiments concrets et les violences extérienres, il est qnclqne pen l'ennemi de la réllexion, qnand la pensée domine elle le maîtrise, quand

mêmes pliénoniènes physiques et dépendent des mêmes lois fondanienlalcs et inviolables.

Comme la niusi([ue, la danse est essentiellement solidaire du rythme ; ainsi qu à elle la mesure lui est inévitablement indispensable et dans les cas où leurs rapports mutuels sont les plus caractérisés, l'une appelle tout naturellement le secours de l'autre.

Ils ont eniln un mobile principal qui les juxtapose idéalement et les réunit en fraternité, Iharmonie dont ils s'inspirent et dont ils doivent uniquement réaliser les expressions.

La musique a sur la danse, certes, un grand avantage spirituel ; elle évite la matérialité des éléments, elle n'emploie pas de moyens tangibles, elle ne parle pas cnliu aussi directement aux entités sensuelles ; mais elle a aussi en revanche, contre elle, rinvarial)ililé de son imprécision, l'indécis de son caraclèrc , le lluide de sa nature, qui laisse à la fantaisie Imaginative les rênes absolument libres dans un champ par trop étendu.

L'art musical n'est matériel, d'ailleurs, que par les procédés, qui en réalisent les sonorités ; l'inspiration qui le fait naître, autant que la nature et 1 objectif de son résultat, sont extra-organiques et d essence surhumaines, tandis que l'art de la danse consiste au contraire à splendier la matérialité de la forme, et à préciser dans un idéal plastique, ce dont notre entendement peut s'être illusionné, ce que le rêve peut nous faire entrevoir. — D autre part les

]' jA.

rame est soreino, il se tait, et s'il a de lui-inèine qnel((ucs siipeilies expressions, celle du commandenieul el celle de la prière, il apparaît comiiK^ n'ayant pour ImiI (|ue de traduire ([uelques sentiments directs. Aimer, (raduit par gestes, aurait l'obscénitt' des expressions Irop si^uilicatives, des lumiT'res Iro]) crues et dans l'exposition et le commentaire il manquerait celte lenteur pi'ogressive, cet ensorcellement qui fait que Ion s'avance sans s'en rendre compte et que du mot à la noie et au geste la gradation insensible simpose in\(>Ionlairement. De l'alliance du mot el de la note a\ec prédominance de l'idée, naquit la litlérature ou plutôt la rlu'torique, et c'est une des voluplt's de l'écrivain d'allier aux [telles pensées des périodes heureuses, et de séduire loreille tout enconlentatd l'esprit.

effels vibratoires de la iiuisique provoquent naturellement en nous iéniotion, évoqueni d'eux-mêmes en notre mentalité les phénomt-nes su[)érieurs de la douleur ou de la joie, cependant que nos yeux même, éblouis par la pureté de la forme, par la trausliguration du mouvement, doivent s illusionner d'irréel pour se ligurer davantage. — La musique, c est donc de la poésie sans paroles, du songe à l'état d éveil, de l'impression sans effleurement, ce qui comparativement dans ce cas ferait de la danse, selon l'heureuse phrase de Raymond Bouyer « la mélodie des formes ».

La musique est donc en définitive supérieure à la danse, si le poète est plus grand que le peintre (1).

(1) George Yanor appelle la danse : Le mouvemcut sculpté,

— lie —

Il y a des vers de Racine et dlluiio, de Leconte de Lisle et de bien (Vautres, il y a des expressions italiennes et des poèmes anglais ([uOn a plaisir à écouter même sans les comprendre. De la note et du mot avec prédominance du sentiment naquitle chanl, oîi Tàme se plaît le mieux à s'abandonner, où la plainte instinctive de l'individualité humaine trouve son expression la plus formelle, et par lequel il semble que toute la substance intérieure humaine s'élcve d'un échelon loi-s(|ue s'évoque par lui l'idéal éternel dont se nourrit notre illusion... >< La raison ne peut que parler, c'est le cu'ur seul ({ui chante » a dit Joseph de Maistre ; il semble, en elfet, que de même que du rêve aux réalités, des intangibles ps])aces aux matières cruelles, la distance est int'ranchissable, il semble aussi que de l'expression positive aux enivrements sonores, l'éloignement est irr('médial)le ; les chiffres n'ont pas leur chanson.

Du geste tempéré et soumis aux lois musicales du rythme et de la mesure naquit la danse, la mimique. Il y M dans l'expression mimique toute la splendeur du silence, avec quelque chose comme le tableau de la réflexion . comme la synthèse des transformations physionomiques. La mimique sublimise d'impression le visage le plus niaisement laid, le plus sottement vulgaire, donnant au masque blafard du pierrot même la majesté de l'épouvante ou le rictus de l'effroi. La mimique, elle trace sur nos visages le dessin de nos passions et de nos sentiments, et c'en est le tableau comme la musique en est le commentaire.

Ai-l profane par cxcclleiico et par lequel s'animèrent sous les cieuxéoliens les marbres ineffables, la danse, glorilication de la plastique humaine, rite merveilleux; de la forme et du f^'este, et qui nous rappelle selon A. de Musset :

Quand sur le Cîthéron la bacchanale antique Des filles de Cadmus dénouait les cheveux On laissait la beauté danser devant les dieux.

La danse plastique est la représentation la plus noble de ce qu'il y a de tluide dans l'être, d'irréel dans la matière ; la danse qui fut le rituel religieux du peuple qui [)our su[)rème religitui eut celle de la beauté et qui allé^orisa ses divinités sous le nom de Vénus et d'Apollon, la danse, sculpture animée, et poésie concrète, elle est l'éternel chant de victoire de l'opulence et de la splendeur charnelle ; elle est l'incarnation paganiste héroïsant à mi-divinité les attributs de la force et les emblèmes de la beauté (1). La danse, cérémonie mystique, allégorie ou symbole, c'est l'humaniti' reine, la matière déliant l'irréel, et c'est surtout la célébration delà passion-culte, de l'amour-triomplu' avec je ne sais quel défi au temps et au destin, car la femme faite prêtresse, c'est l'idole

(1) « Sœur animée de la peinture, sœur charnelle de la musique, la danse les réconcilie dans son eurythmie supérieure. — Elle est au geste ce que \à poésie est alaprose... »

Raymond Bouyiiir.

— lis —

failo (lieu ol c'est ];i revanche de la chair (pic (h' faire défaillir l'esprit...

Aujourd'hui où tout se nivelle, la danseuse reste encore comme une omhre mystique sur des ruines de colonnades ; elle résume tout ce que ]'(''picier Lourgeois ahhorre et ilétrit : la ^ràce dans l'imprévoyance, l'amour dans le plaisir, la chair dans sou apothéose...

N'est-elle pas comme un je ne sais ([uoi de sourire vivant, elle dont Jules Lemaitre a dit que son corps semble presque atTranchi des lois de la pesanteur, qu'il est angélique à demi, tant on sent qu'un esprit subtil, répandu dans toutes ses parties, le gouverne barmonieusement, l'enveloppe et l'allège, (|u'on dirait parfois une àme, dansant sous une forme visible... N'est-ce pas elle qu'il faut invoquer pour revivre des temps bénis et dans cette i"adieuse nudit(', (|ui nous fait souvenir des antiques Tanagra ; ne doit- (dle pas quelque peu nous consoler des pudiques laideurs dont s'avilit le monde contemporain...

Et ce po(''tc n'a-t-il pas raison de gémir en disant:

Dis-nous par l'abandon des altitudes lentes

J/obscurité du songe et rémoi du réveil,

Et comment sur Tlda dansaient les corybanles

Pour gagner aux cliansons des brises indolentes

L'anéantissement auguste du sommeil.

Pour tous vous évoquez, ô belles jeunes femmes,

Un monde de sourire à l'abri des douleurs,

Où le poids vil du corps n'accable plus lésâmes,

Oii les pas plus légers ne foulent plus les fleurs.

lille esl celle vers qui nuire désir se rue La chimère que nous adorons à genoux iNotre illusion même à nos yeux apparue Noire rêve animé qui vole devant nous [i).

Holas son vrai règne est Uni. \olro linmanitè presenle ii^'noreles beaux gestes ; complexes, inquiets et indécis, nos désirs et nos passions mesquins comme nos extériorités, vices de vieillards fanés, plutôt (ju ardeurs de jeunesse lleurie, ont (juelquepen honte d'eux-mêmes ; tout ce qui est sève, printemps, franchise oll'usque les chastetés rhumatisantes, et Ihic'ratique beauté antique est devenue //oy^//^'/^' sous le \\ aterproof anglo-saxon. A côté de ce ralichonisme des formes, nos âmes éplorées, avides de jouir de ce qu'il est interdit à nos yeux d'admirer, de ce dont nos lèvres sont officiellemenl sevrées, s'exaspèreni de plus en plus de névroses, d'inquiétudes et d'ind(''cisions et les gammes des notes se niiilti|)lienl et s"ench(>vètrent et les sublimes symphonies bercent les chimériques |dainles d'un monde ({ui a trop vécu, d'une humanité de vieillards qui a des caprices denfanis. De la note exaspérée, du mot disséqué et du geste faiblissant, s'est emparé le drame; à la simplicité monodique et majestueusede l'arttragiqne grec,ùla sérénité rythmique de l'expression de Gluck, s'est substitué l'échevèlement orchestral, qui après avoir été immense avec Beethoven, anxieux avec Schumann, viola le vei'be.

li) Danses (le Jadis et do iidi^iirrr (A. Dorcliain, Glieusi, t'ir. vAc ]

})Oiir dans l'œuvre wagnérieniie unir les trois synthèses de la musique, de la danse et de la poe'sie en une réalisation pratique...

Et sans discuter ici le pi-ineipc d'art de la chose, cette évolution n'est-elle pas caractéristique, le mot et le geste en réalité absorbés par la note, de même que s'intériorisenl en nous-méijies les manifestations esthétiques diverses, dont notre cérébralité tend à monopoliser les impressions...

Les passions modernes sont Imaginatives et prolixes, le geste leur est trop bref et le mot ne leur suffit plus; aux analystes subtils, aux cherclicurs épris d'imprévus, il faut de plus savantes expressions, de plus curieuses nuances et la note absorbe l'ensemble, comme la pensée servilise la forme et (h)mine l'humanité... ,

11 doit en être ainsi ; mais de temps en temps ivgardons le passé pour nous souvenir et nous impr('gner de sa l)eauté.

Et comme au temps proscrit et surhumain des fables Faisons vivre en Tessor du geste inimité L'âme des dieux païens et des Ages antiques Comme il s'est endormi un soir d'été latin. (1)

(i) Danses de jadis cl tic /Ki^iièrc.

au-

sP-

A PUdPOS DE CRITIOUE MUSICALE

Ceux qui font profession de juger ne sont en générai à aucun point de vue estimés ; aux uns ils apparaissent des inutiles qui ne font que fort peu de bien aux œuvres puissantes, lesquelles se soutiennent (relles-memes (et ne sont alors par conséquent guère secourables qu'aux productions plus ou moins médiocres) ; aux autres, ils semblent des parasites, qui vivent de l'effort et de la pensée d'autrui en s'elTorçant d'en entraver la portée et d'en déconsidérer les tendances, par des sentences doctrinaires et pédantes, que l'enthousiasme et le génie ne peuvent que mépriser et dont le vulgaire ne saurait effectivement lirer profit. Le critique, pour bien des créateurs, n'a que l'àmed'un pion, el lorsque Catulle Mendès anathématisa Sarcey. à peine défunt, de cette cinglanle apostrophe : « Honte à celui qui éteignait les aurores », toute la littérature battit les mains.

Ces préventions sont-elles justes et la critique

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n'est-ello vraiment qu'une sorte de toiiualilt' (|ui n'intéresse g'uère que les lecteui's superficiels, les mondains banals incapables de motiver leurjui^einenL et aucpnds }>hiisenl les pbrases que Ton j>euL resservir, ou les auteurs susceptibles qu'elle blesse ou qu'elle JlaUe ? .le ne le crois pas. La critique (et il n'est ici (|ueslion ([ue de critique musicale) détaille sui'loul de son insuflisance, de sa vénalilé el (k' son manque de tenue. Existe-t-elle même réellement cette criti(|ue, et ne serait-on pas tenté, avec Henry Lavoix, de convenir" que si le mot decrilique musicale existe, la cbose est à peine née ? » Kn l'rance, il n'y a guère qu'une quarantaine ■d'anni'cs, (|n"iivec Berlioz, d'Ortig'ue et Félis naquit l'embryon d'une littéraUii'e musicale sérieuse ; il esl inconlestable que la pres(jue totalité de ce ((ui fut publié auparavant, que cela concernât j;luckisles, ()iccinistes, italiens, etc.. ne relève guère que du pamphlet. Depuis la gnerre s'est, il est vrai, lentement formée nue j)balaiige dauialeurs éclairés, de musiciens consciencieux et intègrc^s, qui, ncuirris aux bonnes sources classiques, sont en ])lus imbus d'idées novatrices et lendentà loujours aller de l'avant, au risque môme de man([uer de cette prudence initiale que doit toujours posséder le pionnier le plus liardi. b]n tant que criti(jue, ceux-là font surtout (lire.nl surtout) de la [ioléniique comijative et on leur reprochera, avec quelque vérité, de man([uer de l'objectivité (jui donne à un commenlaire sa [)lus claire valeur ; ils Ji'en son! pas moins les ré(ds protag-onistes de la cri-

li(|iio musicale fraiiraise, car, en ellet, leurs con- . frères, chroniqueurs aimal)les improvisant parfois (les compLes-i'endus d"(euvres qu'ils nelaienl même pas allés entendre, n'ont, tout au plus, réussi qu'à lix(M' des souvenirs el à rédiger des notes documentaires. Si Ton s'amuse à parcourir ce qui fut écrit au cours de la bataille wagnérieuue, ou même à des occasions beauccnip plus bénignes, contre tel musicien, telle partition, telle nouveauté, on en arrive presque à se demander si certains critiques n'ont pas essayé datteiudre le record de l'ignorance et de la niaiserie. Lisez dans la première ('dition du Dictionnaire lyrique ce qu'il y est dit de Samson cl Dalilii ou de Djamileli, 1 inotfensive et charmante partitionnette de Bizet. M. Clément voit dans l'exquis travail de celui qui devait être l'auteur de Carmen « le résultat d'une gageure, où Bizel a dépassé Richard Wajirner en bizarrerie et en étranuvté». .letez d'aulre part un rapide coup d'odl sur les pileuses injures dont, de 1860 à 181)1 environ, sont remplies les colonnes de nombreux journaux, chaque fois ({u'il s'agit de Berlioz, de Liszt, de Wagner et même de Saint-Saëns, et où l'on a le regret de rencontrer souvent la signature d'hommes estimables. (!!euxqui nous méi)risent n'ontils pas de trop belles excuses ? Mais le pire chancre qui ronge la critique, ce n'est pas la pauvreté inlellectuellc des ilotes du méliei' el (|iii fait sini])lenieiil sourire; ce n'est pas rinvoloiilaire [);nii-[)ris des intransigeants d'une idée et qui à quelques points de/ vue scmt au moins respectables, c'est le caraclèn'

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lionlmix (rindifl'érentes reclames dont elle se revèl Irop souvent. — A Paris encore le mal n'est pas absolument excessif (quoiqu'il semble iiagner du teri-ain), d'autant plus que complenl seules les signatures réputées pour leur intégrité ; la critique musicale est ici évidemment bien au-dessous de la critique dramatique ou littéi'aire ; toutefois, elle est cependant fort curieuse et intéressante ; dans telle feuille répandue, c'est un poète-romancier admirable, qui sous la chatoyance dépitbètes choisies, nous fait communier de ses rêves enchantés et qui souvent met plus de poésie dans son compte-rendu que n'en vibrera jamais l'auteur discuté: dans tel journal p(»pulaire c'est un ancien polytechnicien, cruellement spirituel et terriblement « calé », qui fustige <b^ ses satires d'ouvreuse potinière les malheureux s'oIVrant à sa cravache stridente ; ailleurs c'est un compositeur plus digne qu'iieureux qui, d'une plume ]ial)ile, lutte pour la bonne cause ; ce sont parti par là en tin quelques universitaires qui nous apportent siii'loiit la docnmen talion serrée de leur profond*' ('nid i lion : mais en [)rovince peut-on même régulirM-ement parler dune critique quelconque?

Les malheureux artistes des théâtres de chefs-lieux ])0)n'rai<Mit nous en conter à ce sujet. Ah ! tous les jx'tits roquets de stations thermales, auxquels la compagnie fermière ou le dirt^cteur du tripot paie une mensualité régulière, obligeant à l'éloge quotidien, et les journaleux de préfectures qu'il faut enivrer au café du cours (^ou, si l'on est femme, conten-

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Icr plus amplemenl) pour évih'r la caltalo (|ui ruiucra rontrepreneur ou éternisera la période des débuts. Par hasard on rencontre bien quelques intèji^res qui essayent de réagir, Etienne Destranges à Nantes, Louis de Romain à Angers, par (wemple, quel(|iies autres à droite ou à gauche, mais pour combien comptent-ils dans Todieux commerce général, et, c(; qui est pire, presque admis ? — Chose à noter en principe, et qui prouve à quel point une réaction s('rieuse est indispensable : la musique est la seule branche qui n'ait pas, en France, ses journaux s|)éciaux. 11 y a bien à Paris trois ou quatre feuilles périodiques appartenant à de gros ('diteurs et où les rédacteurs sont tenus de célébrer les produits de la maison ; je ne les compte pas ; il y a bien/rt Trihioir de Saint-Gervais et la toute récente Revue (Vhistoire et de critique musicales fondée par M. Combarieu, mais ce ne sont des publications s'adresi^ant à un public r(^streint et spécial, comme aussi les Anfia/cs de In musique et le Monde orphroiiique^ qui ne s'occupent que des sociétés chorales. N'est-il pas (wtraordinairement curieux qu'à une époque et dans un pays où la musique est entièrement entrée dans les mœurs, où le goût s'élève de plus en plus et où les querelles d'école, les diversités d'ambition, deviennent de plus en plus passionnantes, il n'existe pas un organe sérieux, une tribune, où se puissent discuter et produire les questions à l'ordre du jour et les problèmes à résoudre, et comment n'avons-nous pas quelque chose comme le pendant de Y Allgeuieinc

— lo() —

]\Ii(sikzi'i/un</, qui de 1708 jusqu'à la fondaliou, et» KS3i., par Robert Schumann, de \f\ Neiœ Zcitschriff fin- inusik, aurait suffi à elle seule pour mettre au courant l'univers do l'elTort allemand et tenir registre des plus intéressantes manifestations nouvelles ?

dette absence d'une réelle presse musicale en l'rance et rincohéi'ence qui préside à ses jugements doivent-elles nous faire conclure à son inutilité, et faudrait-il convenir ici avec quelques esprits radicaux qu'il serait plus moral de la supprimer. Je ne le crois nullement et snis lent(' au (M)ntraire de voir dans b' fait quelle puisse vivi'e et même avoir (|iHd(|ue action, nuilgi-é ses déplorables conditions d'existence, la prenve de son im-luclable nécessité. Il s'écrit, sous prétexte tie criti(}in\ bien des bourdes el bien des niaiseries, l'axiome (pie b^ criti({ue n est (iniiii impuissanl on nii liaiiieiix se justilie certes liop souvent, mais, ce ([ui est [)liis ('vident encore, c'est que la majorit(' du public est dans la lU'cessité d'être mise au courant, d'èlre ('clairée, de Iroiiver dans la discussion d(> l'uMivre entendue, non pas une sentence à absolinnent approuver, mais snrloutunc indication, une source de r('llexions judicieuses et de moyens d'analyse.

Il y a d'autre ])ai(.dans la l'onle, des indécis dont il faut quelque jx'u enlevei' le suffrage, des incrédules ({u'il faut convaincre par le raisonnement. La preuve de notre ulilit(' ne se trouve-t-elle pas dans les questions et i(''|)onses, réfutations et aj)probalioiis, demandes d'explications, etc., etc.. que nous

recevons fort souvent à la siiile d'études publiées on de coiiféroiices pul)liquos. En dehors d'ailleurs du public à diriiicr, des (iMivres à expliquer, la crili(jU(^ doit s'altribucr une lAelio |)lns ai'dne, plus dil'lieilc el pins indis[)('nsal)l(' encore, i^tanl donnée la façon dont sont oruanist's nos j^rands ('lablissements musicaux, le directeur de chacun d'entre eux est une faconde petit pacha qui peut tout dirig^er selon son bon plaisir (>t ses caprices: sa bourse ou celle de ses actionnaires jonant à pru près le seul rôle dans l'alVaii'e. Si cedirectenr na pas à craindre les allaques et h^s surveillances, ne sera-l-il pas tenté de faire ex(dusivenient de la l)esop:ne i)rolilable à ses intérêts, au lien de i-iscpier ses capilanx dans des enlrepris(*s hautement artistiques mais aléatoires.

Croyez-vous réelliMiient que l'Académie nalionale de musique, qui devrait èlre le ])remier th('àlre lyrique du monde, nous doniu'raitdes exécutions aussi piètres, ainsi que cela arr-ive troj) souvent, si l'Administration avait sérieusemenl à craindre une critique sévère, impartiale et surtout insoupçonnable. Il y a bien une surveillance d'Etat pour les monuraenls historiques, comment |)ermet-on le travestissemeni misérable du Don Juan de Mozart ag'rémenté (!) d'un ballet, les coupures qui falsifient l'expression exacte de certains drames lyriques (l"),comnienl, enfin, sommesnous sevrés des sublimes partitions de (iluck, de

(1) Allez entendre « Les Maîtres-Chanteurs », revus, corrigés et raccourcis par Pedro Gailhard ! ! !

Berlioz, etc. et l'Opéra léj^itime-t-il son colossal budget, remplit-il son rôle dinstilution nationale en donnant bi-hebdomadairement Faust, en hommage aux jeunesses en mal de nubilité.

Hélas ! on peut se plaindre et nous murmurons à peine. Qu*adviendrait-il si nous ne pouvions plus parler ?

Enlin. et c'est ici l'essentiel, quoi qu'en disent quelques-uns, le commentateur peut-être très utile au créateur. Le génie le plus complet a des instants d'hésitation, Tliomme le plus sur de lui-même tâtonne quelquefois quant à sa voie, (|uant à ses vrais moyens. Il y a dans tout ed'ort humain une période de trouble, d'incertitude, où les conseils, les objections, les conti'sla lions mêmes sont indispensables. Il serait désolant que certains chefs-d'umvre n'aient pas été attaqués ; le créateur doit prouver, conquérir, cl les entraves raisonnées, les réfutations élo(juenles ne peuvent donner au triomphe d'un principe que plus de force et plus dinlluence.

Les Haiislick, les Kretzschmar, elc, sont inconteslablemeiil des hommes utiles cl i)icnfaisaiils. même lorsque par hasard ils se trompent, ce que nul ici-bas ne peut formellement éviter (1).

La critique csl donc logiquement nécessaire, utile,

I J) 11 convient de citer ici parmi les critiques niusicaiix h'an(;ais : Catulle Mendès, Alfred Bruneau, Henry Gautliier-Villars, Adolphe Jullien, Hugues Imhe.rt, Gustave Robert, Paul Dukas, Carraud. etc., etc., quelques plus jeunes dont l'action fut à divers titres certainement heureuse.

profitable, comme point de repère, comme indication, comme exposition, comme résumé;bien plus,ellep<'ut. si elle est larj^ement et snpérieurement faite, réaliser elle-même une œuvre d'art à côté de celle qu'elle commente ; cela si elle est faite, comme le veut Voltaire, par « un artiste qui aurait beaucoup de science et de goût, sans préjugés et sans envie » : le plus grand mérite d'une idée est en effet souvent d'en susciter d'autres et toute action a ses réflexes. Ktant donnée donc l'évidente nécessité d'une critique, comment choisira-t-on celui qui en sera chargé? Pri^férerons-noLis un personnage éclectique et froid, connaissant de la musique surtout les lois d'architecture et les bases théoriques, n'ayant pas d'amour mais beaucoup de scepticisme, et apportant à son jugement la concision serrée d'une méthode scientifique, ou vaadra-t-il mieux faire appel à un roiivaincu quelque peu batailleur, qui, plus ou moins producteur lui-même, suivra un but déterminé et fera de sa besogne une sorte de sacerdoce tendant aux conversions ? Le dilemne est le suivant : ou faire de la critique de conviction et de foi, en ardeur d'expression et d'envolées convaincues, être alors avocat souvent plutôt que juge, ou éteindre en soi-même tout enthousiasme, pour, quelque peu chimiquement d "après les procédés rationnels, déclarer selon de pé'dants considérants que ceci est beau et que cela ne l'est pas. Conclusion difficile certainement et qui serait immédiatement élucidée si des deux personnages ou plutôt des deux manières nous en réali-

sous une Iroisiùme qui pi'ocî'dcrait les doux autres. Jl faul recouuaitre, en efl'et, que le premier s'appuiera sur des données plus tangiblement évidentes, qu'il prouvera apparemmeul mieux, sera ])lus désiuléressé et paraîtra plus impartial, mais n'oublions pas vqu'il s"ap;it d'une u'uvre d'art appelant autre chose aussi que ces qualités d'analyse cl d'obsei'vatiou, et celui-ci ne manquei'a-t-il pas de celte intuition qui fait communier de la sublime beauté, à jamais iuconnue à ceux que Richard Wat:;ner llétiit si bien " de singes gambadant sur l'arbre de la science " ? Le second péchera souvent par b^ c(mtraire, mais même en ses erreurs possibles, eu son emballement ^éventuel, ne sera-l-il pas plus fructueusement utile, plus réellement révélateur? En musique spécialement il y a une luiance idéale, qui <''chaf)pera toujours à ceux ([ui Jie sont que savants et observaleurs, c'est pourquoi je voudrais le devoir critique conlié à une variété dindividualilés encore assez rare aujourd'hui, c'est-à-dire à des hommes qui ont fait paiamour et sans but mercantile de la musique le bul. la salisfaction et la mission de leur existence, qui ne soient pas des compositeurs spi'cialisés en un conclave d'admiration mutuelle, mais des chercheurs de haute culture ayant fait leurs liumanilés littéraires et musicales et sachant sentir et méditer lexistence pour en pouvoir admirer les images fixées.

Un artiste que l'étude aura mûri, un artiste seul, peut devenir un réel initié et de la mystérieuse Sphynge deviner tous les secrets.

La j>rosse question de la critique musicale a dernièrement été judicieusement étudiée par le philosophe amoureux de musique qu'est M. Lionel Dauriac ; il devait forcément conclure en faveur de la méthode scientifique ; il y a cependant dans son exj)osition des apparences de restriclion ; il sait que, seule, celte manière peut donner des garanties, il seul qu'elle aura néanmoins tort souvent ; un jour que j'avais Flionneur d'être son interlocuteur, il me dit en parlant d<' je ne sais plus quelle personnalité : « Oh! ("est un artiste ; ce ne peut être qu'un croyant. » Et nous voilà au cœur de la chose, au nœud gordien de la question ; s'il est certain que l'aphorisme du xvm'^ siècle : <( Il appartient aux musiciens de faire de la musique et aux philosophes d'en discourir », cité par M. de La Laurencie dans V Art moderne^ peut nous valoir des thèses originales et des considéralions curieuses (Stendhal, Schopenhauer, Nietzsche, ont pourtant paradoxalement discuté musique), il leur manquera toujours cette ardeur intérieure, cette « clairvoyance » surhumaine, cette compréhension intuitive, qui matériellement sont incompatibles, je le sais, avec ce qu'il est entendu scientiliquement que doit être la critique, mais sans lesquelles, je le crains, on ne peut en musique se mettre au niveau du créateur et tressaillir de ses frissons. — Entre la froide critique pédagogique et la chronique spirituelle et légère, se trouve peut-être une médiante, négligée relativement jusqu'à présent, et qui pourrait, je crois, donner les fruits les plus certains, c'est-à-

dire une critique qui saurait judicieusement (Mrc éducatrice pour ne point perdre sa raison essentielle, luut en n'excluant pas le besoin qua nécessairement rinipressionné d'extérioriser Témotion re(;ue et qui d'ailleurs est le principal objet de l'œuvre musicale.

Paris, avril 1902.

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E. DE solexii-;re

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