‹ Notules et impressions musicalesChapitre 6 sur 8 · BENJAMIN GODARD · texte numérisé non relu

BENJAMIN GODARD

(Les mtifiiciens du >icntimenl).

11 csl dans l'iiisloiro tic la musique (MM'tainos figures qu'auréole une sorle de nuage mélaucolique, ((uieu estompe lapparence extérieure de je ne sais ({uelle imprécision, quelle grisaille vague ; qui en atténue les contours et les lignes et nous les fait ap])araî[i'e comme voilés d incertaine brume, physionomies (•réj)usculaires, qu'illumine un rayon de la première^ étoile, mars ([ui, jiar les circonstances mêmes où ils apparaissent, par le cachet essentiel de leur nature, ne semblent pas être destinés aux triomphes hrutals et aux manifestations violentes par lesquels s'imposent certains efforts et certaines volontés. — On pourrait en bloc les classer : musiriens du sentitucnt, et cela sans jouer sur les mots, car s^il est vrai que le sentiment est une des causes essentielles de toute musique, il n'en demeure pas moins évident qu'entre ses extrêmes et ses paroxysmes, entre tout ce qui naît de ses efferves-

cenct's ou de ses faligucs, se pînliciil.irisc une iiolc touchante, discrètement triste et tendrement ('mue, qui est quelque peu l'extrait syntliétisé du sentiment humain, (hms ce qu'il a de plus enveloppant, de plus suave et de plus troublant. — Les sentimentaux de l'existence, qui sont quelque peu les romantiques de la destinée, les poètes d'un chaos de prose, portent sui' leur Iront 1(^ pli l'alal. qui les voue aux désillusions snns lin, aux ranco'urs d'ètro incompris, aux souillures de h^ brutalité ; ils semblent payer la rançon de la folie ((uil y a, dans un monde i>'rossier, de distiller du rêve et d'eiTeuiller des fleurs. Les musiciens de la plainte humaine ne sont donc, de par l'essence même de leur tempérament, ii'uère voués aux réussites brillantes ; ils sont les otTiciants d'un sanctuaire mystique ; ils parlent à une élite d'intimes ; leur voix demi-teintée ne saurait dominer la masse, et leurs d'uvres. même lorsque l'étincelle du j4('nieles anime, que le temps les a confirmt'es, consacrtM's, ne semblent pas du domaine général. La puissance colossale d'un Bach, d'un Beethoven, d'un Richard Wagner s'impose par la force même des éléments à la foule, qui, si elle ne les cojnpreud pas toujours, les révère au moins avec une certaine stupeur. Mais le raflinement délicat, la tendresse veloutée, le charme précieux qui insinue ])lutôt qu'il n'affirme, qui captive plutôt qu'il convainc, tout cela ne prospère que sur un terrain pour ainsi dire préparé, que dans une atmosphère spéciale.

Cimarosa, Pergolèse, Franz Schubert, Chopin sont

peut-être les noms où s'indique le mieux cette nuance choisie ; nnUodislos semblant sertir des poussières de songe, nf'vrosôs idéals dont les larmes t'iaient comme des polluîidiis volupiueuses et qui réussirent en un lied ou un nocturne à relléter tout ce que la chanson danioiir a de décevant, toul ce que lomhre a danxiiHé et l'àme humaine de saiijj;:iots. — 11 y a dailh'urs inie note toute spéciale qui distingue cette catégorie de musiciens : ils sonl non seulement tristes des réalités qui les iiavrenl (^l du mal qui les attcinl. ils sdiilTrent quelque peu par anticipation de ce qu'ils prévoienl, de ce qu'ils craignent, de ce qu'ils appridiendeni ; leur œil s\ billin chercho dans les t(''nèl»res commi' une silhoncKt' do fanlùme, cl le cri ([iii leur échappe c'est peut-<Mre aussi hien l'aviMiir qni tremble que le présent qui se lamente. — Parmi les musiciens du sentiment, parmi ceux dont le souvenir s'attendrit le plus de celte poésie douce des printemps inachevés, il faut citer Benjamin Godard, dont on ne peut ré'ellemenl dire qu'il ait été méconnu on incompris, mais qui a été surtout mal connn et mal compris. Il faut en principe constater que Godard n'était avant toul ])as de son époque. Les musiciens d'aujourd'hui sont des lulleurs, desraflinés, des chercheurs et des analystes avant d'être des sensitifs ; il était un rêveur, un romantique attardé, un (Muolionnel intérieur avec des na'i votés expressives et ce qu'on pourrait appeler des pudeurs d'écriture ; il avait la sincérité de sentiments simples, la franchise d'une pensée claire en

ses iiiqiiieliules de nerveux pessimiste, il prodiiisail un peu à la façon de Mozart, comme cela venait usa [tlume, grand improvisaleur, chanteur instinctif, nu'Iodiste gracieux auquel il ne coûtait pas d'être fécond et que les idées assaillaient en foule, sans ({u'il eut besoin de les faire valoir, de les sertir, de les condenser, ce qui donne quelquefois à certaines de ses compositions un cachet hàtif et superficiel heaucoup plus inhérent d'ailleurs à sa manière de travailler, à sa facilité élocutoire, à son besoin expansif, qu'à des causes subjectives ou à un manque d'observation et de profondeur.

Benjamin Godard est un musicien dont on ni' |)eut guère commenter l'œuvre en bloc, et il est un d<' ceux sur la valeur duquel il est le plus facile de se méprendre, en ce sens que l'importance, le mérite surtout de ses travaux est fort divers, qu'il s'est arrêté aux degrés les plus différents de l'échelle d'art, qu'il effleura tous les genres, rayonna presque d'abstraction pure et s'asservit aussi à des besognes du métier de musicien et de professeur. On risque donc sans mauvaise volonté de se tromper étrangement sur son compte, si l'on base son jugement sur ce que le hasard d'un programme peut présenter de lui, ou sur certaines pages que déflorèrent des succès trop immédiats. Les meilleures pages de Godard sont celles qui sont le moins répandues, celles qu'il n'écrivit pas pour la fortune d'un éditeur ou la gloire d'un ténor aimé, celles que n'attendait pas le marchand de musique et dans lesquelles se résume ce

qui faisait le fond mrme de son àme et de ses réflexions ; Une amertume provenant non seulement des déceptions de la vie matérielle de l'artiste, mais aussi de l'incertitude, du trouble qui naît en la pensée du créateur, lorsqu'il se rend compte de la fragilité de Tellort humain, lorsquhésitant il se demandi' (|uelle route est la meilleureetoù se trouve la vérité... (iodard a vécu au déclin de celte époque transitoire, on la musique française travei-sait sa crise pubère i»ii deux courants contraires se disputaient la vicloire. Ne devait-il pas voir avecime certaine tristesse s'elTriter une école, dont en sa prime jeunesse il avait rêvé d'être un des brillants représentants, et cette évolnlidu rationnelle dont il sentait la logique jiécessib', n'en snhissail-il ])as surtout le clioc don- I ou l'eu X.

Tous les musiciens qui vers 188') environ ne se tournèrent pas brusquement vers un nouvel horizon subirent à divers degrés cette impression de découragement ; rester fidèle au passé qui s'évanouit, c'est plus au moins s'envelopper dans son suaire et les desservants des idoles défuntes ou des royautés déchues, ont quelque chose de spectralement triste, qui semble un reflet de cierge scintillant sur des immortelles. — Benjamin Godard n'ap])artient exclusivement pas, évidemment, à la phalange qui essaya de réagir contre les visées nouvelles, il fait encore moins partie de ceux qui s'en enthousiasmèrent; comme tous les musiciens sentimentaux il garda une altitude vaguement neutre, relativement passive.

et fut à ce point de vue comme en général, bien plus un spectateur inquiet qu'un combattant convaincu. — Il est curieux de noter à cet égard que tous les musiciens de la tendresse et des demi-teiules, à quelle époque que le hasard les fit vivre et de quelles luttes qu'ils fussent témoins, y restèrent pour ainsi étrangers, comme si en dehors de la note vibrante correspondant à leur état émotionnel, ou de ce qui en pourrait agiter les réllèxes, peu de choses put les attirer. — Quel que soit en etTet le tableau qu'il observe, l'événement qui l'occupe ou le fait qu'il retrace, le sentimental voit toujours tout, à peu près au même point de vue ; la nature est pour lui plutôt un moment émotionnel qu'une représentation ext('rieure, de l'attitude d'un personnage, de ses mouvements et de ses actes, il dégage surtout l'impression sensible, le schéma vibrant ; dans l'épopée liumaine de (Itetiie, dans Faust par exemple, Gounod n'a retenu que l'épisode passionnelle, contemplé c(ue les boucles blondes de Marguerite ; ce qui pour Berlioz était la course à l'abîme sous les méphistoplK'liqm's ricanements, ce qui pour Schumann synlliétisait Tanxiété d'exister aux fatalités humaines, ce qui pour Liszt représentait la lutte de trois énergies, l'antithèse de divers éléments, pour Gounod ce n'était qu'une idylle agréable et qu'une marguerite effeuillée, et si nous considérons des figures plus grandes et des caractères plus profonds de l'expression sentimentale, Schubert qui en est certes le plus grand héros par exemple, nous en arriverons aux

mêmes déductions. Le sentimental voit toutes choses sous un prisme particulier et elles ne comptent pour lui qu'autant qu'il en est ému ; cela provient surtout peut-être du fait que le sentimental est une sorte (le philosophe à courte vue, le vcjyant, le visionnaire plutôt, d'un horizon restreint que fascine quelque peu hypnotiquement le rayonnement de certaines étoiles. Donnez-lui le texte le plus ingrat, le moins adéquat à ce qu'il attend, il en extériorisera pour ainsi dire l'insoupronnée émotivité. — Lorsque Massenet, par exemple, qui d'ailleurs est beaucoup plus un sensuel qu'un sentimental, commente les figures bibliques de Jésus, de Jean- Baptiste et de la Vierge, il leur prête dt's accents qu'ils eurent certes peut-être, mais qui ne concoi-dent pas avec leur apparence légendaire ; ce que chante Marie n'éveille nullement en nous-mêmes ce que nous lui supposons avoir pu dire et c'est ainsi qu'involontairement, en en traduisant essentiellement ce qu'il éprouve, que le musicien peut travestir ou aw moins atténuer le caractère d'un sujet....

Trois figures impressionnèrent spécialement Benjamin Godard : Joct'lyn, Le Tasse, Dante. De Jocelyn, ce fut la poésie touchante, la mièvre tendresse qui dut surtout l'attirer et certes il dut rêver de donner aux alexandrins de Lamartine, aux douces périodes rythmées du poème enivrant, un pendant mélodique. Jocelyn, Godard ne fut-il pas un peu le Jocelyn de la gloire et sous la caresse chantante qu'il grelfa aux extases de l'adolescent, n'y a-t-il pas un peu de

— Ho -

plainte attendri*^ jt'trc sur son propre destin. Du Tasse, Godard vécut surtout les déboires, il assimila peut-(Hre même ses soufîrances aux siennes et c'est le prisonnier des g'eoles cruelles, (comme il était le prisonnier des routines courantes,) qu'il invoqua surtout ; il comprit le martyr plus encore qu'il vibra du poète, et sa prière au Tasse est encore plus un salut à son calvaire qu'un hommage à sa muse. — Du Dante durent surtout l'émouvoir les visions, (Godard a en elFet, ce me semble, dû particulièrement faire des rêves merveilleux ; le meilleur, le plus pur de lui-même peut-tMre même ne l'exlériorisa-t-il i)as)el des chimères fantastiques, des hantises spectrales à travers lesquelles apparaît Béatrice, quelle fresque n'en aurait-il pas voulu retracer, de quel frémissement n'en dut-il point tressaillir 1

(^e qu'il y a de mieux dans r(euvre de Godard, ce sont ses cahiei-s mélodiques, où se cachent des inspiralions ex(|uises et des perles insoupronnées ; sa musique de chambre, où il se monlre un loyal admirateur des maîtres classiques, ses réalisations orchestrales parmi lesquelles il faut avant tout citer la Symphonie légendaire, enlinses [)ièc('s de piano (jui sont soigneusement à sélectionner.

In des bijoux de son écrin, c'est la chanson des mois, où se succède quelque chose comme l'harmonie des saisons, les douze heures des douze chapitres. Il semble que h* hasard, qui ost siguiticatil' souvent, ait voulu que le meilleur, le plus intime de luimême s'exhalât dans la plainte du temps, du temps

qui devait le trahir- et ne pas lui laisser terminer sa journée laborieuse, dont il ne connut ni les instants de loisirs joyeux, ni l'heure apaisante du silence, alors que, TuMiyre faite, l'ouvrier satisfait bénéficie de son labeur.

T.isez la chanson de janvier, qui semble prédire Fan commenrant avec ses ciels clairs et ses orages, le printemps rejiaîtra, les floraisons seront aussi belles, mais les oiselets de l'automne passé que sontils devenus ? et quand un gazouillis s'envolera des branches, ce ne seront plus les mêmes.

Il va tout un étal psychologique dans le commentaire de cette phrase. On dit que ceux qui doiveni mourir trop lot sont tristes lorsque la nuit tombe, et (|u"ils pressentent leur fragilité. Eh bien il semble ([ue lorsque le musicien laissa s'échapper ce ci'i. comme un frisson de néant venait de s'emparer (!<• lui ; et ([lie sur la uot(^ fr('Mnissante, l'expression de terreur resta. VA dans plusieurs autres de ses lieds, dans tout ce qui compte de lui, s'esquissera plus ou moins ce vague soupii'd'uu*' blessure latente, d'une destinée prématurément condamnée; le sort de (lodard aura été douloureux, bien moins parce ([ue son existence fut pénible que parce qu'il n'aura pu achever sa roule complètement et qu'alors que s'éteignit sa llamme tous ses ellorls n'étaient pas r('alis('s. H restera donc de lui indépendamment de ce qu'il a fait, de ce qu'il a voulu, en plus du nu'rite qui s'attache au courage persévérant de l'ouvrier loyal, le souvenir touchant dont s'environnent les

ligures qui s'évanouissent sans avoir siihi lesallcinles du temps et qui disparaissent si tôt, peut-être parce que dans l'au-delà mystérieux leur jeune lieauti' fait envie aux ombres.

Quelle est sa vraie place dans Fliistoire de la musique fi-aiiraise, il n'est pas encore l'iicure de la lixer définitive, mais je la crois plus haute que c»dl(' que lui atlrihuent ses contemporains ; ce n'est lioiireusemenl |)as d'après les succès qu'il rempoiic (fnc lai'liste doil être jugé et le temps qui assassine, ((ni rudoie et qui bouleverse est aussi le temps qui console, qui répare et qui nivelle. Parmi les rêveurs que b's réalitt's déçurent, parmi les poètes qu'accabla le destin, sa place est belle . la plupart des musiciens dusentimeni eurent une carrière presque tragique, il n'a pas fait exception; de ses douces mélodies, de ses enchantements sonores, Heurs troublantes d'automne, verdoyances attardées, se tresse à sa mémoire une immortelle couronne; il n'aura pas été le conquérant superbe qu'attend le laurier triomphal, mais du livre de l'existence il aura su feuilleter les pages les plus altiMidrissantes et n'a-t-il pas senu* du rêve à l'avenir puisqu'il a su si bien comprendre les trois mots fatidiques de l'art : Aimer, soulï'rir et chanter.

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