Nounette, ou, La déesse aux cent bouches
Nounette et Gaby honorent le Bois de leur présence matinale. Les yeux ingénus de Nounette sont encore pleins de sommeil, ce qui leur donne une mélancolie rêveuse. Il est onze heures du matin. Parfums de seringas, d'essence, de crottin et d'iris. Les yeux de Gaby cherchent quelqu'un. Ces dames appartiennent au même théâtre et se sont liées d'amitié parce qu'elles ne se font aucun tort : Nounette, haute comme deux pommes, a le minois fripon, tandis que Gaby présente à l'admiration des connaisseurs le sévère profil d'une médaille; un tragédien illustre lui a même demandé : « Qu'est-ce que tu f... dans l'opérette avec ton galbe? » Nounette danse sur les planches, danse chez elle et a l'air de danser au Bois, bien qu'elle s'efforce à un maintien discret.
Gaby. — Tiens-toi donc ! tu meurs de fatigue et tu n'arrêtes pas de grouiller.
Nounette. — J'ai ça dans le sang.
Mais, vrai, les paupières me picotent.
Gaby. — Tu es encore rentrée à des trois heures du matin.
Nounette. — On a soupe.
Gaby. — a On a soupe 1 » Quelle existence! Tu t'amuses donc?
Nounette. — Je ne me le suis jamais demandé. J'ai besoin de musique, voilà.
Ce qui me dégoûte dans ton Bois, c'est qu'il n'y a pas de musique. Si j'étais le gouvernement, je cacherais des tziganes derrière les arbres ; ça attirerait le monde. Tu ne m'écoutes pas...
Gaby. — Pardon...
Nounette. — • Non, tu ne m'écoutes pas, tu cherches quelqu'un, t'es toute
émue ; je te connais, tu sais, la mère la Sagesse !
Gaby. — Eh bien ! oui, là, je cherche quelqu'un. ,
Nounette. — Cherpray-Barfleur ?
Gaby. — Peut-être...
Nounette. — Oh! je voudrais le connaître !
Gaby. — Parce que tous les journaux parlent de lui?
Nounette. — Je me fiche pas mal des journaux.
Gaby. — Il ne faut pas dire cela si haut, Nounette; c'est plein de journalistes...
Nounette. — Et je me contre- fiche des journalistes. Pensez-vous : ils croient tout avoir en publicité ! Non, je voudrais connaître Cherpray-Barfleur parce qu'il s'habille bien et que c'est un boy à la mode... D'ailleurs, il y a des gens très propres ici. Pas si propres qu'à la Bourse, par exemple : tu sais, une fois, mon ancien ami, le coulissier, celui qui était si gros et qui soufflait du nez, eh bien! il m'avait menée déjeuner dans un restaurant près de la Bourse, avec ces messieurs ses collègues. J'étais la seule de femme, ma chère! Tu parles qu'il y en avait des vieux vernis au pinceau! Et des épingles de cravate! Je voulais les leur chiper pour me faire un collier de perles, mais il n'y en avait qu'un qui marchait et encore mon ami m'a
Nou nette
affirmé que sa perle était fausse ! Bref, ils faisaient cercle autour de moi; ils plaisantaient. ]\Iais des travailleurs : quand l'heure a sonné, f routt ! ils sont partis gueuler en choeur ! Ici il n'y a que des gens sans métier, des oisifs, quoi ! Je préfère ton M. Clémanuel, ce n'est pas un feignant, au moins !
Cherpray-Barfleur.
Gaby. — Ne me parle pas de cet êtrelà!
NouNETTE. — Vous VOUS êtes disputés?
Gaby. — Non, mais il me pèse ! il me pèse!
N DUNETTE. — Qu'est-ce que tu veux, il paie pour ça !
Gaby. -^ Il y a des moments oii je me den.ande si tu es tout à fait stupide...
NouNETTE. — Je ne suis pas stupide, seulement je manque d'éducation. Cesse donc de te faire du mauvais sang, Gabychonnette! Est-ce que tu crois que le père Champon m'amuse? Toi, ce qui te perd, c'est que tu poses; alors ça t'embête qu'on te voie quelquefois avec ce paquet !
Gaby. — Ecoute, quand Armand sera là, j'espère que tu changeras de ton.
NouNETTE. — Armand, c'est Cherpray- Barfleur?
Gaby. — Lui-même !
NouNETTE. — Qu'est-ce que tu attends de lui ?
Gaby. — En voilà une question ? Demande-moi plutôt ce que j'attends de moi? Je ne me reconnais plus...
NouNETTE, simple. — Il t'a eue?
Gaby. — Tu es folle! on flirte! C'est délicieux...
NouNETTE. — Il te fait du plat; ce qu'on appelle l'amour platonique!... Enfin ! quand tu le verras, tu me pousseras le coude...
Gaby. — Tu ne le connais donc pas?
NouNETTE. — J'ai vu son portrait dans les feuilles, comme tout le monde.
Gaby, lyriq^ne. — Ce n'est pas le vrai Cherpray-Barfleur! Si tu l'avais vu comme moi, dans l'intimité, tu saurais quel être tendre et charmant I... Un vrai gosse. Il n'a pas cherché sa célébrité; elle est venue à lui naturellement, parce qu'il est au-dessus des autres... Il n'y a pas que les femmes qui l'adorent, il séduit les hommes! Et je suis aussi jalouse de ses amis que des femmes qui l'entourent!...
NouNETTE. — Tu te prépares des moments plein de gaieté !
Gaby. — Ah ! si j'étais seulement plus connue !
N DUNETTE. — Demande un rôle à Poltac.
Gaby. — J'en ai assez de figurer dans les courriers de théâtres ! Tu ne sais pas, je donnerais tout au monde pour qu'on me cite dans les Mondanités. Une fois!... rien qu'une fois... entre deux vieilles bien comme il faut...
Ndunette. — Tu perds la boule. Armand t'a donné sa maladie...
Gaby. — Attends un peu... Arrêtonsnous sans avoir l'air de rien...
Ndunette. — Frotte-toi les joues ; tu es livide. C'est lui, hein?
Gaby. — Oui... il parle à Blanche Nimeuille, du Gymmase... là... elle est à cheval . . .
Ndunette. — Il ne fait pas attention à nous.
Près du montoir Blanche Nimeuille, sèche, agressive et célèbre, dans la pose que préconisent les maîtres de manège ; son sourire tombe sur Armand Cherpray-Barfleur, suavement habillé, léger, conquérant et gamin.
Armand. — Je bavarde, je vous empêche d'aller •••ou s promener.
Blanche. — Je ne vais pas me prome-
ner. Je reste ici. J'attends un pliotographe pour un journal américain qui commence une série : ■Vos gloires en selle! Est-ce que vous vous imaginez que j'ai une matinée à perdre sur cette pauvre bête? Je travaille, moi, mon petit ami. D'ailleurs l'équitation me donne la nausée...
Armand. — Ce cheval est curieusement immobile. Je l'observe : il y a une mouche qui le taquine et il ne bouge pas.
Blanche. — Il est dressé pour la photographie : il tient la pose; il s'appelle CoUodion. Mon chapeau me va bien? C'est celui que je porte pour jouer le Roman d'un jeune homme pauvre, en province.
Je ferai tirer un agrandissement pour l'aflîche et pour les feuilles locales.
Armand. — En somme, Blanche, on ne parle que de vous !
Blanche. — Moquez-vous de moi ! Si j'avais seulement votre presse! On ne vous critique pas. vous ! On trouve bien tout ce que vous faites.
Armand. — Cela vous plaît à dire ! Il y a les échos, les petits échos perfides. Je suis un peu comme M. Edmond de Concourt, dont la journée était empoisonnée si l'on n'avait pas cité son nom dans les journaux... Qu'il se glisse une appréciation désobligeante et ça me tombe sur l'estomac...
Blanche. — Les critiques n'ont plus aucune importance, mon bon ami. Ce qui porte, c'est la réclame personnelle, croyezmoi. Celle-là, il ne faut pas la négliger. Ainsi un nommé Picot, fabricant de bandages herniaires, vient de me demander un quatrain ; je vais le lui donner.
Armand. — Tout de même!...
Blanche. — Trois cent mille francs de publicité... Et puis, ce qu'on fait pour son nom c'est un peu comme ce que l'on ferait pour son enfant ; ça n'est jamais grotesque, jamais !
Armand. — La renommée, déesse aux cent bouches!...
Blanche. — Parfaitement. Lamartine a écrit : « Le bon Dieu lui-même a besoin de cloches ! »
Armand. — Il pensait évidemment au nommé Picot !
Blanche. — Armand, nous sommes de vieux complices; vous avez votre crayon? du papier? Tournez-moi ce quatrain.!. Il ne s'agit pas, bien entendu, de donner une attestation...
Silence. Armand crayonne fiévreusement.
Blanche. — Ça y est? Oh! vous êtes un amour ! Lisez vite ce chef-d'œuvre. Armand, lisant :
Si je jouais un jour Hugo en travesti Pour honorer Picot qui de leurs maux allège Tant de martyrs obscurs: « Hernie! Hernie! crie- ...Avec ce tiom fatal nous en avons fi7ii ! » [rai-je
Tiré de Hernani, par
BL.4NCHE NlMEUILLE.
Blanche. — Admirable ! Comment vous remercier?... Venez donc coucher un soir à la maison!...
Armand. — Vous êtes mille fois bonne... Voici le photographe...
Le Photographe, s'incUnant. — Je suis un peu en retard.
Blanche. — Mais non, mais non, cher monsieur; j'ai galopé dans les allées désertes; le vent frais me fouettait la figure; c'était exquis.
Le Photographe. — Je vous demanderai de poser. Avec les instantanés on n'obtient jamais rien de bon. Je connais Collodion et je réponds de sa tranquil-
Armand crayoxxe.
lité!... Si monsieur Cherpray-Ba'rfleur consentait à rester auprès de vous, ça ferait rudement bien pour San- Francisco.
Armand. — Je ne sais, vraiment... On me voit déjà partout...
Le Photographe. — Causez avec madame, bien naturellement... enfin je ne
vais pas me donner le ridicule de faire la leçon à monsieur Cherpray-Barfleur : il connaît ça mieux que nous {Déclic.) Merci, madame et monsieur.
Armand. — Planche, vous n'avez plus besoin de moi ?
Blanche. — Courez rejoindre ces deux petites qui vous attendent sur l'autre trottoir. J'en connais une, vaguement... Quelque chose de joli!... Et avec M""*" Hurlu, ça marche toujours?
Armand. — Je ne sais ce que vous voulez dire.
Blanche. — Ah ! Armand ! Armand ! Il faudra que vous me racontiez un jour comment vous \'ous y prenez pour trouver le temps d'aimer !
Le jeune Cherpray-Barfleur se récuse, traverse la cliauEsée et les deux petites se précipitent.
Gaby, émue. ■ — Bonjour, Armand. Je vous présente ma camarade, Nounette.
Nounette. — Pas la peine. La ihère Nimeuille a déjà dû me présenter. Je parierais qu'elle vous a parlé de moi.
Armand. — Mon Dieu!...
Nounette. — Quelle rosse! Comme les cornichons : elle vieillit dans le vinaigre! Faut la voir aux répétitions générales quand la pièce ne marche pas; elle renifle de volupté; elle va au bonheur.
Gaby. — Nounette !
Nounette. — Laisse donc ! Je veux que monsieur sache... On a eu des mots, elle et moi, rapport à ce qu'elle tournait autour de monseigneur. Je ne suis pas jalouse, oh ! là ! là ! mais je ne veux pas passer pour une dinde. Alors, je l'ai demandée au téléphone et je lui ai exposé ma façon de penser. Si vous l'aviez entendue : « Mademoiselle! qu'elle criait, vous m'insultez publiquement; je vais déposer une plainte. » Et patati, et patata. Je lui ai répondu : « Assez causé. Raccrochez ! Raccrochez ! Ça vous rappellera votre jeune temps... » Monseigneur s'est tordu.
Armand, évoquant le « Gotha ». — Monseigneur?...
Nounette. — Eh bien, oui : InL Champon, mon seigneur et maître !
Le Photographe, intervenant. — Mon- .sieur, c'est encore moi.
Armand. ^ Qu'y a-t-il?
Le Photographe. — Je crains d'abuser...
Armand. — Je suppose que vous n'avez plus rien à me demander... Tenez, prenez donc ces dames.
Le Photographe. — Volontiers, si ces dames sont des femmes du monde; à San- Francisco, l'on nadmet pas les mélanges...
Nounette. — Chameau !
Le Photographe. — Je suis aux regrets...
Nounette. — Qui est-ce qui lui a dit que nous n'étions pas des femmes du monde, à ce poireau-là?
Le Photographe. — Enfin, je veux bien prendre mademoiselle, pour son chapeau qui est original.
Nounette. — Vous prendrez la peau.
Je me fiche des journalistes. Je ne suis pas pour la publicité, moi...
Armand. — Oh! oh!
Gaby, cramoisie. — Excusez-la, Armand. .
Armand. — De quoi donc? Mademoiselle est très gentille, très spontanée, et j'espère que nous déjeunerons bientôt tous trois ensemble. Maintenant, il faut que je vous quitte... J'ai rendez-vous, avec une amie... que j'aperçois...
Gaby, avec U7i soupir. — Elle a bien de la chance !
Nounette, V entraînant. — Tu me dégoûtes, tu es vraiment trop humble !
Le Photographe. — Je reviens à la charge, cher monsieur. Je vous prierais d'arrêter pendant quelques secondes M™** Hurlu devant mon objectif.
Armant). — Eh ! je ne suis pas son mari.
Le Photographe. — Nous ne demandons jamais rien aux maris ; ils ne comprennent pas; ils refusent...
Armand. — Vous abusez un peu ; je vous assure : vous abusez... La voici... Chère madame, permettez-moi de vous transmettre la requête de monsieur qui représente un journal américain.
Madame Hurlu, tumultueusement jolie et traînant des voiles royaux. — J'aime beaucoup l'Amérique. Allez, monsieur.
Le Photographe. — Ne vous effacez pas. monsieur Cherpray-Barfleur ; restez, au contraire; simulez une conversation...
Armand. — Je ne sais si je dois... on croira que c'est moi qui insiste...
^L-vdame Hurlu. — Restez donc, cher ami, j'aurai l'air de vous avoir rencontré par hasard et cela me permettra de sourire sans paraître idiote.
Même cérémonie que plus haut.
Le Photographe. — Si je pouvais avoir vos enfants, madame!
Madame Hurlu. — Ils jouent par là...
Jean ! Suzanne 1 Ici, mes chérubins. Monsieur va vous photographier pour un journal d'Amérique.
SuzAN.NE, sept ans. — Je ne suis pas trop décoiffée?
Jean, neuf ans. — Et puis ne te colle pas comme toujours devant moi, pour qu'on ne me voie pas.
La Nurse. — Je peux me mettre derrière les tchéris? Je consens, parce que c'est un journal de langue anglaise.
Madame Hurlu. — Je vous laisse, mes amours ; soyez sages. Venez, monsieur Cherpray-Barfleur.
Armand. — Je vous conduis?
Madame Hurlu. — Je veux bien. Où me menez-vous?
Armand. — Il y a, à dix pas d'ici, la plus jolie allée du monde et, à droite de cette allée, quelque chose comme un cabinet de verdure; nous pourrons bavarder... Mais vous êtes mélancolique...
Madame Hurlu. — Je m "ennuie... il me faudrait une existence plus active, comme celle de vos amies les actrices qui ne vieillissent pas, elles ! Ah ! cher ami, on dit que j'adore la publicité, mais ce n'est pas celle-là que j'aimerais... Je voudrais ne la devoir qu'à mon talent, sortir des mondanités et entrer dans les courriers de théâtre... J'ai pourtant eu de la peine à y figurer, dans les mondanités... Quand on s'appelle Hurlu ! Mais je me suis dit qu'il n'y avait pas de nom ridicule quand il était connu... Et je me suis donné un mal!
Maintenant ça ne m'amuse plus. Je suis reçue partout — et puis après? — et je tiens maison ouverte, ouverte comme si elle bâillait...
Armand. — Vous avez besoin d'im-
Madame Hurlu.
nous?
— Mais où sommes-
prevu.
Madame Hurlu.
nir. ..
Je vous vois ve-
Armand. — Secouez-vous ! Organisez votre prochain bal. Trouvez quelque chose d'inédit, une danse nouvelle, mademoiselle !
Madame Hurlu. — Je voulais vous en parler justement. Gardez-moi le secret. Que diriez-vous de la Chorée?
Armand. — Qu'est-ce que c'est?
Madame Hurlu. — Vulgairement : la danse de Saint-Guy. Il me semble que l'on pourrait en tirer quelque chose de curieux, dans le rythme saccadé... On en parlerait...
Armand. — Sans doute! Sans doute...
Ils sont dans un charmant abri, d'où l'on n'entend que des cris d'oiseaux et de doux froissements
de feuillage.
Madame Hurlu. — Armand ! Mon ami! Soyez charitable... Vous savez bien qu'on ne peut pas vous résister...
MADAME HURLU. — Restez donc, cher ami, j'aurai l'air de vous avoir rencontré.
Armand. — Il y a si longtemps, si longtemps...
Il la presse contre son cœur et ferme les yeux, un peu parce qu'il est ému, beaucoup parce que l'aigrette le gêne. M"' Hurlu renverse complètement la tête, voit le ciel d'un bleu (Qu'elle ne soupçonnait pas et goûte la saveur d'un merveilleux baiser.
Armand. — Je vous aime, Simone! Simone! Je suis profondément heureux... Et vous ? Parlez-moi ! Rassurez-moi !
Madame Hurlu, d'im ton pénétré. — • .Ah ! mon ami ! Mon ami ! Si je suis heureuse ! Je voudrais que tout le monde nous vît!
-fi-^pe=>-f-
chez le Photographe
Le hall d'attente. Un escalier gothique en tirebouchon mène à l'atelier.
NouNETTE. — A quelle heure va-t-on passer? Si vous croyez que je m'amuse!...
Le Journaliste. — Laissez-moi vous faire la cour.
NouNETTE. — Merci bien, vous n'êtes pas mon type.
Le Journaliste. — Vous lui êtes fidèle à votre type?
NouNETTE. — Si on vous le demande, vous répondrez que vous ne savez pas.
Le Journaliste. — C'est histoire de passer le temps... Je vous dirais de jolies choses, mademoiselle Nounette ; je ne suis pas seulement reporter, j'écris des vers, avec de vraies rimes. C'est dit? Figurezvous que vous êtes au théâtre; nous jouons du Mari...
Nounette. — De quelle Marie?
Le Journaliste. — Du Marivaux.
Nounette. — La barbe, avec vos femmes de lettres ! Je me demande ce que je viens faire ici.
Le Journaliste. — Poser une pre mière page pour mon journal illustré. Vous allez revêtir un manteau de chinchilla de cent soixante-quinze mille francs, chère amie, et je vous consacrerai une légende qui sera un peu là : « Silhouette d'hiver. Modèle de la maison Marthe Zibeline ; pose de yl/"® Nounette, la délicieuse comédienne. »
Nounette. — Pourquoi appelez-vous ça une légende ?
Le Journaliste. — Parce que c'est rarement vrai... Je ne parle pas pour vous qui avez tant de talent...
Nounette. — Marche toujours, tu m'intéresses! Ça vaut bien la peine de se déranger!... Si vous vous imaginer que c'est ça qui me tirera de mon oscurité!
Le Journaliste. — Les étoiles y bril-
lent, dans ce que vous appelez votre oscurité!
Nounette. — Si encore vous me faisiez un écho... Quelques lignes, histoire de dir® que je ne suis pas tout le monde.
Le Journaliste. — A votre disposition. Que voulez-vous que j'écrive?
Nounette. — Est-ce que je sais? Ce n'est pas mon métier. Creusez-vous le ciboulot. Mettez, par exemple, que je suis la seule femme de mon théâtre qui prenne les hommes en considération... Quels sont ces deux ostrogoths, là-bas, au fond, qui me regardent?
Le Journaliste. — C'est l'employé de la maison Marthe Zibeline avec un surveillant... à cause du manteau; vous comprenez, on ne laisse pas une pièce de valeur se promener ainsi...
Nounette. — Un mouchard? Horreur deçà!... (Très haut.) Garçon! passez-moi l'Indicateur.
Le Journaliste. ■ — Seulement vous tenez à votre publicité.
Nounette. — Pas pour moi.
Le Journaliste. — Pour madame votre mère?
Nounette. — Non, mon vieux : pour un monsieur que j'ai vu une seule fois, qui n'a pas fait attention à moi et dont je suis amoureuse.
Le Journaliste. — Contez-moi ça.
Nounette. — Vous ne comprendriez pas, vous êtes trop poilu; les hommes qui ont tant de barbe, de moustache et de cheveux n'entendent rien aux sentiments délicats. Ça m'est venu subitement!... On vivote, on ne pense à rien comme de juste ; on voit un monsieur qui vous laisse froide, on le quitte... et puis voilà qu'on songe à lui avec un petit frisson et qu'on est toute malheureuse parce qu'il n'est plus là... On essaie de penser à autre chose, pas moyen ; on se raisonne, va te faire
NODNETTE. — Vous ne comprendriez pas, vous êtes trop poilu.
Le Journaliste. — Chut ! Je vous en prie!
Nounette. — Il me dit chut et il veut me faire la cour! Est-ce que vous crovez que je pourrais jamais distinguer un homme qui me dit : chut ! Ah ! si je ne tenais pas à^ ma publicité, ce que je vous planterais là a\-ec votre chinchilla, votre cogne et votre photographe!
fiche : plus on essaie de se retenir plus on glisse!... C'est l'amour; ce n'est pas extrêmement rigolo.
Le Journaliste. — Oui, l'amour vous rend triste avant et après ; avant parce qu'on prévoit, et après parce qu'on regrette. . .
Nounette. — Voilà pourquoi j'ai besoin de publicité. Peut-être quand il ou-
Non nette
vrira votre journal se dira-t-il : « Mais je la connais!... Pas si mal, cette petite... »
Le Journaliste. — Pas si mal? Vous êtes ravissante !
NouNETTE. — Du boniment. J'ai du cil et du genou, mais le reste est aux trois quarts raté : des semblants d'yeux, un bout de nez ; amusante, quoi, tout au plus. Je suis comme qui dirait ébauchée. D'ailleurs maman était toujours pressée. Faudra de la retouche. L'artiste me retouchera?
Le Journaliste. — Je vous le promets. Voulez-vous regarder ces dames en cartes-album?
Nounette. — Je les ai déjà vues...
Le Journaliste. — Elles sourient en montrant leurs mamelles. Terrible! Les albums de photographes, c'est comme les allées de cimetières : les gens y sont alignés côte à côte pour l'éternité, sans se connaître...
Nounette, feuilletant Valhiim. — Voilà Gaby!... Elle a déjà l'air dC' me faire des reproches...
Le Journaliste. — Comment?
Nounette. — Rien... Est-ce que vous avez apporté un chapeau ? Vous pensez bien que mon bibi n'est pas assorti à votre chindiilla.
Le Journaliste, sortant un chapeau.
— J'avais tout prévu. Epatant, hein?
Quinze cents francs d'aigrettes. C'est Isabelle qui nous le prête.
Nounette, essayant le chapeau. ■ — Il me va... C'est vrai que ça me change... ça me donne du sérieux; j'ai l'air d'avoir un mari, de ne pas le tromper et d'être malheureuse...
Le Journaliste. — Vous avez trop d'imagination. Passons au manteau. Avancez, la maison Marthe Zibeline !
Silence respectueux. Le manteau sorti de son carton, Nounette le met et s'admire.
Le Journaliste. — Vous êtes faite pour le porter.
Nounette. — Toutes les femmes sont faites pour porter des manteaux de cent soixante-quinze mille francs... sauf celles qui peuvent se les offrir.
Le Journaliste. — Profond!
Nounette. — C'est doux et léger ; c'est chaud et frais à la fois. Qu'est-ce que vous avez à suivre tous mes gestes, vous, le surveillant?
Le Surveillant. — Je fais mon travail, mademoiselle.
Nounette. — Oui, eh bien, restez à
dix pas. Je ne vais pas le manger, votre manteau !
Le Journaliste. — Voilà le grand artiste qui arrive!... Bonjour, monsieur Ponestier. Je vous présente M"® Nounette qui veut bien poser pour nous.
Monsieur Ponestier. — Que de remerciements, mademoiselle! Vous me permettrez, ensuite, de vous offrir un portrait ? En décolleté.
Nounette. — Mais je n'ai pas de robe!
Monsieur Ponestier. — Nous arrangerons cela. Je vous draperai un peu de tulle ; ça vous a un air grec tout à fait artistique et gracieux.
Nounette. — Alors, nous montons i*
Monsieur Ponestier. - — Pas encore, mademoiselle... J'avais un autre rendezvous... L'affaire de quelques minutes...
Nounette, excédée. — Oh !
Monsieur Ponestier. - - C'est pour M. Cherpray-Barfleur. Je ne puis le laisser attendre. Il n'attend jamais nulle part. D'ailleurs le voici.
Entre Armand.
Armand. — J'attendrai aujourd'hui, monsieur Ponestier. Passez, mademoiselle.
Nounette. — Je vous ai vu hier au Bois, monsieur, vous ne me reconnaissez pas ?
Armand. — Oh! pardon! Si fait...
Mais avec ce manteau et ce chapeau!...
Nounette. — Comment les trouvezvous ?
Armand. — Splendides !... Et Gaby va bien ?
Nounette. — Je ne sais pas, monsieur. Nous ne nous voyons pas tous les jours. Ce n'est pas une amie pour moi, c'est une simple connaissance. On est du même théâtre, on se tutoie, mais ça ne va pas plus loin.
Monsieur Ponestier. — Alors, mademoiselle, je vais tout préparer avec ces messieurs et dans cinq minutes je suis à vous.
Armand reste seul avec Nounette.
Armand. — Elle est drôlichonne, cette petite Gaby, vous ne trouvez pas?
Nounette. — INIoi, les femmes, vous savez, j'en prends et j'en laisse. Gaby n'est pas une mauvaise fille. Elle a du cil et du genou.
Armand. — Hein?
Nounette. — Histoire de vous dire qu'elle n'est pas parfaite.
'/^WvfrVVI
Monsieur Ponestier.