Nous autres
Ils sortirent de terre — im, deux, trois, jusqu'à six — sous le déluge de la pluie et du soir.
On eût dit qu'ils sortaient de l'eau, tellement les averses qui tombaient sans discontinuer depuis un mois avaient noyé la brousse et donné à la plaine entourant Devanjaros et Andrinople, la face de la mer.
Dans la poussière jaune du crépuscule, chacun d'eux apparaissait comme un haut paquet de peaux de mouton d'où jaillissait le canon d'un fusil. Tous les six étaient surmontés de bonnets d'astrakan à calotte verte.
C'était une patrouille de Macédoniens incorporés à l'armée bulgare, et qui traversaient les avant-postes.
Hésitants et balancés par les sombres tourbillons de cendre, ils agitèrent leurs longs bras en ailes de moulin, firent le signe de la croix, pointèrent de droite, de gauche, leurs museaux noirs, en écarquillant leurs énormes yeux troubles de rongeurs.
A cinquante pas, une branche piquée dans le sol miroitant se mit à se trémousser. Les Macédoniens se dirigèrent vers le trou d'où partait ce signal.
C'était la tranchée abandonnée. Le sergent Naritch et ses cinq hommes s'y terraient, et avaient fait le signal.
Ces six Bulgares aimaient ces six Macédoniens. Diplovitch et Kaloub étaient compagnons de longue date. Le vieux brigand Alexis avait été jadis le professeur de droit de Naritch. Potrof et Refï se trouvaient être cousins à si proche degré qu'ils avaient ri aux larmes en le constatant à leur première rencontre. Quant à Suleiman et à Nazif, il leur fallait venger le massacre de celle qu'ils aimaient tous les deux, ils étaient ainsi plus que frères.
Depuis le début de l'investissement, ces douze hommes se réunissaient à l'heure grise où les fusils deviennent aveugles et sont obligés de s'endormir.
I,A l'KTITK LVSi: MKCIIANTK 5
On so i'«>joignait dans la xicillc tranchée qui n'était plus bonno à non. Là, on s'adossait les uns devant les autres, les pieds dans la môme boue. On échangeait quelques paroles, fraternellement, l'air féroce et calme. On disait : « La guerre sera longue ». « Que Dieu écrase le Turc! > - Puis, sans rien ajouter, les douze hommes pensaient, côte à côte, et leurs âmes étaient plus pleines, leurs têtes plus graves, de se toucher ainsi. Entln,on se séparait et les deux escouades rentraient au camp par leurs deux chemins.
Ce soir-là, les frères d'armes, en se réunissant, étaient tristes. L'incessante pluie, le froid perpétuel, et une espèce d'immense ennui nouveau les accablaient étrangement.
— ' La guerre ne finira jamais! annonça Kaloub avec une grimace qui tirailla ses joues noires comme la poudre.
— Jamais! répondit Nazif.
Et il bâilla comme un morne loup.
Ils baissèrent tous la tête, crachèrent. Et ainsi qu'il advient quand la maladie de mélancolie s'empare d'un groupe, ils pensèrent, tout bas, puis tout haut, à des choses mystérieuses.
— La lune a la forme d'un croissant ennemi,
6 MOUS AUTKES...
dit Kaluiib, d'imo voix changée, c<iinmfj quelqu'un qui se met à clianter.
— Mauvais signe, constata Alexis, le vénérable brigand, qui avait l'expérience des choses de la vie et de la mort. C'est la petite lune méchante.
11 raconta la légende de la petite lune méchante, qui tue par des moyens détournés tous ceux qu'elle regarde d'en haut.
Ils levèrent la tête et louchèrent vers l'effilé croissant voilé de deuil.
— Il ne faut pas tenter la lune! marmotta Potrof qui, bien que grisonnant, était jeune marié. Malheur à nous!
— J'ai sommeil, dit Refî, plaintivement, comme un enfant.
, — Rentrons! grogna Alexis.
Il assujettit sa baïonnette dans ses jambières en peau. Les Macédoniens n'ont pas de ceinturon et plantent là leur baïonnette en même temps que leur couvert de bois.
Les Macédoniens partirent un à un. Les Bulgares les regardèrent, et regrettèrent ce départ. Puis, au lieu de s'en aller à leur tour, ils séjournèrent dans la fosse, en proie à une large menace vague, gênés d'être considérés par la lune ennemie, enivrés de fatigue et de superstition;
LA l'KTlTK H .NK MKCIIANÏl': 7
Chacun rêvait à soi. Ei le sergent Naritch vit sa petite maison et sa femme, à la robe lourde et multicolore comme une plate-bande. 11 perçut en rêve le tournant brusque de l'allée où un petit rire précieux annonce l'approche d'une tête d'or. 11 sentit l'odeur de la haie, et reconnut les saules rabougris qui, le long du ruisseau, se succèdent comme des bonshommes.
Son menton se redressa brusquement. Il se frotta les yeux. Il ne vit plus que l'ombre mouillée, et, tout au fond de l'ombre, la lame pointue de la lune, qui luisait, suspendue.
11 se secoua. A quoi pensait-on! Il était tard. Le petit père colonel allait, sur leurs pas, jaillir de sa tente comme d'un bénitier, agiter comme des llammes son manteau gris doublé de rouge, et gare!
— Allons, en route!
Ils s'ébranlèrent, larmoyants d'avoir bâillé, mais la face crispée. Ils se hissèrent hors du long fossé.
Ils marchèrent, marchèrent, ouvrant démesurément les yeux, sentant s'appliquer sur leur visage un brutal masque de pluie, toutes les fois qu'ils se hasardaient à observer la lune.
8 NOUS Al'TKES...
Quoi donc? Pas de sentinelle encore? Ils stoppèrent. Ils s'étaient égarés. C'était la faute de la lune avec sa demi-lumière, avec sa fausse lumière, qui trompait...
Ils frissonnèrent, repartirent. Ils levaient très haut les pieds hors du marais. Ils évitaient tout juste les trous d'obus, petits étangs où un attelage se noierait et qui, le jour, sont rougeâtres. Au bout d'une demi-heure, pas de feux, rien.
On essaya de s'orienter mieux dans la vaste plaine vaseuse, et, à nouveau, on fila devant soi, la tête basse.
Soudain, un coup de fusil...
Le' sergent jura. 11 se tourna d'un côté, d'un autre, comme une girouette.
— Nous sommes dans les lignes turques! Ce propos aurait paru absurde, vu le peu
de temps depuis lequel ils avaient quitté la vieille tranchée, s'il n'y avait pas eu dans toute cette affaire la haine de la lune. Ils hochèrent la tête. Kaloub grommela :
— Nous aurions dû entrer au camp en même temps que les autres : les Macédoniens sentent la bonne voie avec leur nez.
Ils se tinrent en arrêt, la face furieusement tirée en avant.
LA PETITE LUNE MI•;CIIA^TK 9
— Eh! haleta Diplovit'h, il y a des ennemis qui nous guettent...
La vague lueur lunaire un peu nettoyée par une bourrasque montra en effet d'informes silhouettes de soldats groupées sur la brousse, tout près, à portée de voix.
— Parbleu! aboya un autre Bulgare.
Ils étaient tellement si!irs du guet-apens où les conduisait la lune qu'ils se retinrent à grand'peine de hurler, dans la détente terrible d'avoir enfin trouvé le Danger.
Tout bas, Naritch commanda le feu. Ce fut la troupe ennemie qui, comme si elle avait entendu, tira d'abord.
— Ompli! fit Potrof, l'homme qui venait. de se marier.
Il flageola en tenant son ventre, et il s'abattit, bien qu'il fît énergiquement, de la tête, signe que non!
Les coups de feu crépitèrent de côté et d'autre, se multiplièrent. Vite, les hommes tombèrent.
Le dernier qui resta debout, finit par se pencher, se pencher, et s'étendre. Et il lui parut, dans son rêve d'agonie, qu'on gémissait son nom, là-bas, parmi ceux qui l'avaient tué. Des râles résonnèrent des deux parts, puis
s'atténuèrent et s'unirent doucement comme de la musique.
Tout était éteint et muet lorsqu'un détachement arriva en secouant des falots.
Douze cadavres: là, les six Macédoniens; là, les six Bulgares... En proie à une surnaturelle appréhension, éblouis par la fantastique légende, ils n'avaient plus, ni les uns ni les autres, su rentrer au camp. Les hommes des deux patrouilles s'étaient entr'aperçus à peine, comme des ombres, et ils s'étaient tués, au hasard, à l'aveugle, à tâtons, sans se reconnaître, sans savoir qu'ils s'aimaient, sans comprendre qu'ils étaient frères, comme il arrive toujours dans la guerre...
LA FOPiCE
— ...Nine, ten! psalmodia l'arbitre au milieu d'un religieux silence.
On emporta Phil Mac Cue inerte. Alors une immense clameur souleva le toit de la salle basse fleurant la cage aux fauves, où — voilà quelque cinquante ans — venait de se terminer ce match sensationnel entre Phil Mac Cue, champion d'Australie, et Otis Yerre, chamde la Côte, l'idole de San-Francisco.
Aussi les gentlemen amateurs du ring de Frisco s'en donnèrent-ils à cœur joie d'ovationner leur grand Yerre. qui venait d'endormir si complètement Mac Cue après avoir nettoyé, au Mechanic's et au Woodward's Pavilion,tant d'autres poids lourds d'égale ou de moindre importance.
i^ NOUS AUÏRKS.
Il y eut pourtant, dans les deux camps, quelques adeptes du noble art pour estimer que le grand Yerre avait frappé un peu dur à la fin. Mac Cue était un bon garçon et un battant. Courageux et dépensier, il ne méritait pas une punition aussi forte. Au sixième round, il n'était plus un boxeur : il semblait plutôt un décapité auquel on aurait rajusté sa tête et qu'on aurait remis sur pattes. Ces bras pendants, il se balançait de droite et de gauche à la façon du mandril... Or, au lieu de souffler dessus, le grand Yerre avait reculé d'un pas, pris son temps, visé, et son gauche avait crocheté la carotide du magot avec une énergie qu'un nocturne cambrioleur eût rêvé posséder à l'égard d'une porte fermée.
Naturellement Mac Cue s'écroula à terre avec un bruit de dislocation, et non moins naturellement, il mourut quarante-huit heures après, inconscient, mais sans cesser de vomir de petits coups de sang... Oui, c'est là la manière dont un champion doit se comporter vis-àvis de ceux qu'on nomme avec raison des poissons bouillis et non vis-à-vis d'un loyal adversaire.
Le grand Yerre continua sa triomphante carrière. Lui qui, à vingt-cinq ans, était une