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LA FORCE

étoile dans l'Ouosl, fut à vingt-huit ans une célébrité nationale. Il les surclassa tons, les uns après les autres. Jamais il ne fut mis knockoiit. Deux fois il fit match nul... et encore!... Quatre fois il n'eut pas la décision de l'arbitre, mais en relisant avec soin les polémiques qui s'élevèrent de ce chef dans les. gazettes de Fèpoque, on se rend compte qu'il y eut, lors de ces rencontres où sa supériorité fut contestée, des cabales et de petites choses malpropres sur lesquelles il vaut mieux ne pas s'appesantir.

Dix ans, vingt ans passèrent. Il continuait à être l'empereur du ring, l'Invincible. Il avait toujours sa prestance magnifique, portait son énorme carrure comme un glorieux fardeau, et ses muscles étaient au moins aussi durs que ceux du gladiateur vert qui fait toujours le même geste dans le National Muséum...

Après avoir été, comme on sait, cinq ans de suite champion du monde, il ne perdit ce titre que par sa négligence à s'entraîner, la sixième année. Il n'y eut qu'une voix dans toute la presse sportive des deux mondes pour affirmer qu'il aurait eu Gus Jibson comme les autres s'il avait voulu. Mais il préféra, à cette époque, pêcher à la ligne.

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Puis il en ont assez d'être toujours vainqueur, ou jamais réellement vaincu. Il se retira peu à peu, et lorsqu'à soixante ans il annonça qu'il allait renoncer définitivement à la boxe pour tenir un café à New- York, notre grand Yerre était toujours l'Invincible. Jamais il n'avait mordu la poussière du ring. Il avait été toujours debout à la fin de chaque match. Il s'était maintenu superbement droit comme une statue boulonnée' sur son piédestal — la statue d'un forgeron d'hommes. Gloire à notre grand Otis Yerre national et mondial!

Or, le bruit de sa retraite commençait à circuler lorsque Joe Spear Floyd, le manager canadien, monta un beau soir sur l'estrade et lui lança un défi qui était presque un outrage. Le sang de l'énergique champion bouillonna, et, incontinent, il pria l'inévitable Jim Sharp d'arranger les conditions d'une rencontre entre lui et le boxeur inconnu au nom duquel Floyd venait de s'exprimer en termes désobligeants. Et les assistants hurlèrent de joie : on verrait encore le grand vieux Yerre sur le ring !

L'adversaire qui forçait ainsi le vétéran à accepter la lutte — un jeune homme nommé Dick Mac Cue — était le fils de Thomme que

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Yerre avait, dans le leiiips, mis knock-out dans des conditions telles qu'on m? devait plus compter que sur les trompettes du Jugement Dernier pour le réveiller.

A Tépoque de la mort violente de son père, Dick était tout jeune. Il apprit plus tard les détails du combat final, et dans son cœur d'enfant germèrent une haine immense pour la brute formidable qui l'avait, sans nécessité, rendu orphelin, et le besoin tenace de s'en venger.

Patiemment, petitement, il s'entraîna, évita les stands et les villes où de bruyantes affiches multipliaient le nom du crack maudit. Il fit l'Australie, l'Angleterre, la France, qui commençait à se réveiller de son apathie antisportive et à comprendre enfin les grandes idées. Il parvint à une splendide et cérébrale puissance. Quand il se crut de force à abattre l'ennemi, il partit à la recherche de celui-ci et obtint de le ramener sur l'arène par le procédé quetjai dit.

De ce combat — qui fut inoubliable, par Jupiter! — les conditions n'étaient pas équitables. Trop de différence d'âge, vous savez... Il n'y avait pas à dire : si compact et si solide que se présentât le vieux tronc de chêne, si perfectionné que fût le système à billes des

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bras de l'unique champion, la partie s'annonçait mal pour lui. Une inquiétude colossale commençait à travailler les entrailles des bons citoyens. Il était, tout compte fait, peu probable que le vaste outillage suranné de l'ancct?e pût tenir contre l'épanouissement du poulain. La gloire immaculée d'Otis Yerre allaitelle être souillée d'un knock-out?

Eh bien, non! L'antique ours gris triompha encore! Je renonce à vous décrire les péripéties du plus dramatique des matches de boxe auxquels j'aie assisté, moi! Je ne puis pourtant m'empêcher de vous citer les deux japs du premier round, qui rendirent l'adversaire tout de suite groggy, les deux swings du second round (le premier du droit à l'oreille, l'autre du même à l'estomac), et le bouquet : l'imblocoble direct au solar-plexus.

Bref, si invraisemblable que cela puisse paraître, Will Eden fut endormi comme un nourrisson (il ne portait point son vrai nom pour cacher ses desseins vengeurs), et dut se louer comme garçon coiffeur quelque part en province.

Après ce combat, Otis Yerre quitta à jamais l'estrade entourée de cordes. La scène des adieux, encore une émouvante cérémonie!

Dan Simons, qui avait été pourtant bourreau

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à Détroit, pleurait ; Yerre parla, et nous tous nous bûmes à en perdre li soif pendant trois jours.

Rien n'est joli comme Hoekney-Hill dans les frais rayons d'avril. Il y a là de petits chemins dessinés aussi droit que sur du papier, des cailloux brillants comme des œufs de faïence peinte, et du gazon si fin qu'on en recouvrirait des meubles.

Or, un très vieux homme vint s'asseoir dans un des coins les plus tendrement verts de Hockney-Hill. Il était colossal, mais tout cassé, et il hochait une énorme tête blanche qu'on eût prise de loin pour le crâne écorché d'un lion. Ce prodigieux débris se laissa tomber sur un banc vert et regarda les prairies et les jardins avec ses yeux bleus qui pleuraient tout seuls au fond d'orbites où on aurait pu enfoncer le poing.

Son attention fut attirée par une petite chose qui se mouvait sur le chemin et semblait, s'approcher.

— Hé, hé! Ha, ha! balbutia le vieux, égayé.

Ses yeux, encore utiles, reconnurent, lorsque la petite chose fut à dix pas, un enfant de cinq à six ans qui trottinait en tenant ses sabots à la main.

L'enfant alla justeiiient droit au vieux. 11 se planta devant lui :

— Vous êtes Otis Yerre? lui demanda t-il.

— Ma parole, il y a des chances, rit le jovial vieillard.

— Eh bien, moi, dit Tenfant, je suis Bob Mac Cue, le petit-fds de Phil et le fils de Dick. Et je vais vous mettre knock-out!

Ce disant, il prit l'attitude de combat. Un peu décontenancé, l'antique champion entr' ouvrait une bouche luisante... Il la ferma aussitôt pour avaler un swing très dur, ma foi... Puis, pan ! il encaissa un double crochet... Il souleva péniblement ses mains énormes et décharnées pour se défendre; il esquissa une lente et vague riposte, mais il fut dominé, martelé, écrasé par le minuscule descendant de ses victimes. Si bien qu'il gémit, s'ensanglanta, dégringola, et resta inerte, le nez par terre — tel un pan de mur démoli.

Très grave, l'enfant compta jusqu'à dix. Et comme les ruines du vieux ne bougeaient pas, le vainqueur se haussa sur ses pieds, émit comme un petit coq un cri de victoire, et tourna les talons.

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Le long du mur nu, il y avait la fenêtre ouverte sur le soir — comme im tableau qui n'en finissait plus. Il y avait aussi les figures des deux vieux amis, expressives comme des statues.

Ils terminaient leurs jours côte à côte, se traînaient dans les mêmes coins d'ombre et de soleil, attendaient les heures dans les mêmes chambres, et parfois se parlaient.

— Tout se trompe. Il n'y a que la fatalité, dit le vieux Dominique, en manière de conclusion à quelque chose qu'il avait dit ou croyait avoir dit.

— Non, répondit le vieux Claude. La fatalité se trompe, elle aussi, comme les autres.

Le premier parleur tourna sa figure et considéra son compagnon avec un peu de pitié et

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un peu de mépris, mais sans étonnement, car c'était naturel qu'à son âge, il divaguât un peu. L'autre secoua son cou divisé et décharné comme un fagot et tapa son genou avec le bois sec de sa main.

— Et ily a, ajouta-t-il, des choses irréparables, qui se réparent.

— Euh! murmura Dominique.

Il leva au ciel ses yeux fragiles dans leurs écrins rouges, ému de penser que bientôt, peutêtre, lui aussi, il parlerait pour ne rien dire de bon.

— J'ai épousé Bernardine, dans le temps, dit Claude. Je ne me souvenais plus guère d'elle. Mais l'autre jour, j'ai vu une fille qui lui ressemblait; alors je Vai revue, et j'ai repensé à elle toute. Je l'ai épousée; et, deux mois avant, j'avais, d'un coup de fusil, cassé la tête de son père.

Dominique fut soudain pris de peur à ridée que son compagnon rêvait et délirait, et que, de laTsorte, il était, lui, tout seul dans la chambre.

— Eh! Claude! Tu dors? cria-t-il, avec un tremblement surnaturel. -

— Non, dit Claude, je pense, sans dormir. J'ai bien épousé la fille, et j'ai bien envoyé au

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vieux une balle à travers les deux tempes. Il faut dire d'abord qu'elle adorait son père, et qu'il le lui rendait bien.

— Il y a longtemps, dit Dominique, calmé et redevenu sage comme un enfant qui écoute.

— Oui, si longtemps qu'il me semble que je parle d'un autre et que tout ça c'est aidant moi...

Le vieil homme reprit tout d'une traite, retrouvant comme un souvenir, son langage disert d'autrefois :

« — Le père Barbeau était malin et honnête. Aussi il ne voulait pas que j'épouse sa fille, à cause que j'étais un propre à rien... Je n'étais bon à rien, en effet, qu'à aimer l,a fille, mais comme ceux qui ne font qu'une chose, je la faisais bien, celle-là. Il n'est pas possible d'être pris par quelqu'un comme je l'étais par cette femme, qui, depuis, est devenue vieille et est morte il y a si longtemps... Faut m'écouter, Dominique.

— Oui, fit Dominique.

Et il se rapprocha.

— II ne voulait pas, donc. Tout le monde autour de lui essayait de lui changer son idée; mais il faisait semblant de ne pas entendre, ou de ne pas comprendre. On n'osait pas trop con-

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tinuer parce qu'il était colère et solide, avec des bras de lutteur et des mains aussi dures que des outils. Un jour, j'osai, moi, lui parler en face, mais très bas — et il me jeta à la pijrte — tandis que la belle Bernardine s'était plaquée dans un coin de la cuisine et reniflait, les poings sur ses yeux... J'étais fou d'impuissance, de honte, et je me dis : « Faut me tuer ». Que m'importait désormais mon existence puisque celui qui en tenait le charme et la joie était méchant comme un diable et fort comme un bœuf! Toute nouvelle démarche n'eût abouti qu'à me donner plus de confusion devant les autres. Il me sembla beaucoup plus commode d'en finir avec la vie. J'introduisis une balle dans mon fusil — et ayant, en amoureux que j'étais, choisi une belle nuit, je courus droit devant moi, dans la campagne. Je m'assis, pour faire la chose, sur le bord du chemin, près du tournant du Briquet. Mais à peine avais-je définitivement empoigné mon fusil, que j'entendis, puis je vis, une voiture approcher. Un pinçon au cœur : c'était celle du père Barbeau — et je me rappelai cju' effectivement, on était le soir du mois où il allait porter un sac de monnaie à Mme Templier... Le cheval marchait au pas. La carriole me passa devant le nez, et je l'aperçus, lui, courbé en avant, avec son

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grand cnrps massif et odieux, son nez en bec, sa vaste barbe pointue, sa sauvage silhouette noire comme celle d'un roi nègre. Alors à voir ainsi vautrée devant moi la brute qui m'acculait aux pires extrémités, une rage indicible me prit. Je me levai d'un bond, l'ajustai à la ten^pe, et tirai. Sans un cri, comme une masse, il piqua une tète en avant, s'abattit sur la croupe du cheval qui, effaré, prit le galop, dérailla du chemin au tournant et se jeta, à cinquante pas, en plein dans la ferme des Loviot. Je m'enfuis, je m'enfuis à toutes jambes, ébloui, étourdi, anéanti — et j'étais déjà loin, détalant de toute ma vitesse affolée, lorsque je commençai à comprendre ce que j'avais fait. Je n'en bondis que plus éperdûment aiguillonné à travers les champs et les bois, et moi qui ai presque tout oublié d'autrefois, je me rappelle pourtant, comme si c'était d'hier, tous les buissons terribles que je franchis cette nuit-là, toutes les barrières tragiques que je bousculai pour passer. C'est à peine si la certitude que j'allais me tuer en rentrant chez moi mettait un peu de calme et d'ordre dans le tourbillon de mes idées... Mais voilà que je m'aperçus que ma fuite de maudit m'avait porté à /e?ir maison — celle qu'il venait de quitter, lui, mais où elle était, elle... Quand je le consta-

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tai, il était trop tard pour que j'aie la force de ne pas tenter de la revoir. La revoir, à travers sa fenêtre, veillant, vaguement éclose dans l'ombre au reflet rouge de la cheminée !,.. Je longeai le mur, haletant et frissonnant le plus bas possible; je tournai. Ah! la fenêtre était ouverte, et elle était là, accoudée. Elle était là, pâle comme un ange, et il me sembla même qu'elle rayonnait de quelque chose. Oui, elle souriait! Elle me vit, dressé à quelques pas d'elle, poussa un petit cri, battit des mains; elle s'illuminait encore, elle souriait mieux !

(( — C'est le ciel qui vous envoie, dit-elle. Le père consent! Il a vu comme je souffrais et tout d'un coup, pour me guérir, il a dit oui... Avant de s'en aller, tout à l'heure, il a dit oui, et il a ri!

« Je ne pus même pas proférer un cri. J'étais étranglé et aveuglé... Je ne sais comment je reculai, comment je rampai hors de ses regards, comment je me sauvai... Je ne me souviens plus que du moment où j'arrivai chez moi, une main en avant, tâtonnante, l'autre crispée sur mon fusil, le seul trésor qui me restât au monde! Dans la cuisine, sans même allumer, sans même ouvrir les yeux, je cherchai et trouvai la bonne cartouche, et je chargeai le fusil... Mais j'étais

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tellemont annihilé par cette affreuse cruauté du destin qui me perdait — et comment! — sans m'avoir laissé le temps de savoir qu'il m'avait sauvé, que je n'avais même plus d'ardeur à mo détruire... Est-ce pour cela que la balle dévia? Toujours est-il que je ne sentis que la brûlure de son souffle et qu'elle m'arracha seulement une touffe de cheveux. Je chancelai et tombai à terre, me croyant mort — mais vivant.

« Je me réveillai au grand jour de midi. Je me retrouvai en gémissant. Mes oreilles bourdonnaient. Mais il y avait aussi un grand bruit dehors; des gens et des attroupements fourmillaient. Justement, Jean- Jean, qui était alors mon aîné de quelques années, et qui est mort de vieillesse, frappa, d'un coup de poing à ma porte. D'un autre coup, il l'ouvrit, et, introduisant par la fente sa figure ébréchéo, il me cria :

« — - Le père Barbeau a été assassiné cette nuit sur la route.

« — Ah! Ah! fîs-je, blême, en me reculant tout au fond de la pièce...

« — C'est deux bohémiens de malheur, ajouta-t-il. On les a trouvés à cause du sac qu'ils avaient emporté. Ils ont tout raconté! Ils ont attaqué la voiture à la sortie du village, à deux

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pas de chez lui. Le vieux a reçu dix coups de couteau dans le dos : il a été tué raide, il y a une mare de sang. Puis, ils l'ont rajusté sur son banc et laissé la voiture aller au pas. Lontemps après, au tournant du Briquet, le cheval s'est jeté dans la maison de Constantin...

« Je ne l'avais pas tué! puisqu'il était déjà mort! On n'assassine pas un cadavre. Tu vois qu'il y avait eu de la fatalité, mais qu'elle s'était trompée, cette nuit-là. »

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