LE CONTE DK FÉES
— Des lettres que nous nous sommes écrites, toi et moi, avant notre mariage.
— Pas possible!
Étonné, amusé, il avança le doigt, toucha les bouts de papier, et sa figure charnue s'approcha tout près, flairante.
— Ah! Ah! Et qu'est-ce qu'elles ont là? Des rubans?
— Mais oui. Il y en a une de moi avec une faveur rose et une de toi avec une faveur bleue : tu sais bien qu'on leur mettait des faveurs.
— Mâtin! C'est ma foi vrai... Je l'avais plutôt oublié, ce coup des rubans.
— Moi aussi, tu penses bien, dit Caroline. Mais en les voyant, je me suis rappelé.
— Et qu'est-ce qu'on disait dans ces lettreslà? interrogea l'époux, dont les doigts boulus se promenèrent sur la table et s'emparèrent des légères ruines de papier.
— Est-ce que je sais! répondit-elle.
Il déplia une des lettres, assez gauchement, comme s'il maniait quelque insecte fragile et cherchaitàluifaireouvrirles ailes toutes grandes.
II en tomba quelques flocons. Un de ses yeux s'écarquilla.
— Qu'est-ce que c'est que ça, encore?
^11 lâcha un gros rire.
— • Des feuilles de rose, ma parole ! Elles datent d'il y a vingt-six ans, il n'y a pas à dire. J't'envoyais des feuilles de rose! 'Rien que ça!
Il replaça les miettes de pétales dans l'enveloppe, aussi desséchée qu'elles.
La femme étaitf^devenue silencieuse, sage : orientée, par hasard, ce soir, vers le passé, elle paraissait vouloir se souvenir... Et comme la lettre était là, à ne rien faire, à se taire dans sa main, il l'approcha de ses yeux, lut tout bas la date, et puis, à mi-voix, les premiers mots : « Mon amour adoré... »
L'homme ânonnait son épître d'antan, comme un écolier l'obscur alphabet. Il ne reconnaissait rien de tout cela. Il roulait ses yeuxronds dans ses paupières ventrues, en entendant toutes ces choses nouvelles.
En bas de la page, il s'arrêta pour reprendre haleine, s'apprêta à parler, ne sut pas et toussa.
— Après! réclama-t-elle.
Il se remit à épeler, à rapprendre sa lettre... Elle, elle s'était poussée tout près. Le carré de toile qu'elle animait tout à l'heure glissa de ses genoux ; elle ne le ramassa pas. Et ses mains et sa bouche entr'ouvertes, ses sourcils aussi froncés que possible sur son pâle front mou, elle écoutait, elle travaillait à écouter.
l.K CONTK I>i: FÉES 1 II
La lettre prononça soudain deux noms :
« Lolo et Liline ».
— Lolo et Liline! s'esclafîa-t-il. Qu'est-ce que c'est que ça?
— Mais, c'est nous! répondit Caroline.
— Nous? Nous? En voilà des noms!
— C'était nous, reprit-elle simplement.
Il poursuivit sa lecture... mais il s'interrompit net au milieu d'une phrase pleine d'allusions tout à fait obscures...
— On ne comprend pas...
Elle ajouta, avec cette profondeur qu'invente parfois le cœur des femmes :
— C'est pire : on ne comprend plus.
Il jeta sur la table la lettre qui était incapable de ressusciter. Alors elle ne put s'empêcher de tendre la main vers sa lettre à elle, et avec une application mystérieuse, de lire, à son tour, tout haut...
Cette lettre se révéla mélancolique... La tendre fiancée qu'elle fut, un jour, au loin, entreprenait des sujets graves et adjurait son ami de l'aimer étroitement, à cause delà séparation suprême qui viendrait tôt ou tard.
Aces mots, le gros homme s'agita brusquement sur sa chaise, grogna :
— Euh! Quoi? Mourir?... Nous, moi...?
Il fit signe que non, éperdûment, comme un naufragé qui appelle.
— C'est pas vrai!
Une indéfinie terreur semblait le réveiller, le réveiller enfin. Elle, elle était un peu plus déchirée que lui... Alors ils se dévisagèrent, et pour la première fois depuis tant d'années, ils se retrouvèrent vraiment face à face, ils se reconnurent confusément, comme ils étaient autrefois, comme ils étaient au fond. Un monde de pensées informes et indicibles remuait en eux.
— On change, on s'oublie. L'habitude! balbutia une des voix.
— L'habitude! On ne se douterait pas qu'elle peut^devenir si grande!
La femme palpita, illuminée d'une soudaine idée :
— Hein, ce que disait le p'tit, avec son histoire de magicien! Il y en a qui dorment pendant vingt ans... Hein?...
Mais lui se récria, déjà à demi dégrisé du rêve.
— Allons! C'est pas la même chose.
— Si, si! On dort. On dort à côté l'un de l'autre.
Elle baissa la voix :
— On dort comme ça... la nuit d'abord, puis ensuite le jour...