‹ Nous autresChapitre 26 sur 61 · LE VRAI JUGE · texte numérisé non relu

LE VRAI JUGE

C'était en Tan de grâce 1827, le premier jour de décembre. Comme elle l'avait annoncé, Priscilla Hawkins rentra, le soir, dans la maison conjugale. Au milieu du bruit des roues qui s'éloignaient sur le pavé, elle frappa. La servante lui ouvrit comme autrefois, et sans parler. Elle gravit les marches du vestibule, poussa doucement la porte du salon, et si étrange que cela pût sembler, elle fut là.

Le juge avait relevé sa fière tête aux cheveux blancs. Depuis le message qu'elle lui avait adressé, il l'attendait si éperdûment qu'il lui fallut un grand effort pour cacher sa surprise de la voir enfin.

— C'est vous?...

Il balbutiait à voix toute basse, soit à force

1 GO NOUS AITIŒS...

d'émotion, soit pour ne pas elTaroucher la jeune femme arrêtée, fragilement encore, sur le seuil. D'un air calme, il se leva et alla vers elle. Ils se serrèrent la main et se souhaitèrent la bienvenue en employant des paroles usuelles, mais, malgré tout, avec solennité et timidité.

Elle regarda autour d'elle. Rien n'avait changé depuis son départ, six mois auparavant. Le vieux gentleman avait pris toutes les dispositions pour que le retour de l'épouse égarée s'effectuât comme un événement très doux, mais accoutumé, comme une cérémonie paisible du soir; qu'il n'y eût même pas un geste de joie, même pas un mot d'absolution, qu'il n'y eût rien, qu'une reprise des heures interrompues.

Elle s'assit dans le fauteuil orangé. Elle avait un chapeau à brides de faille bleu pervenche, une robe à midtiples volants vert vif, couleur de feuillages ensoleillés, très semblable à celle qu'elle portait le jour de son départ. Elle avait son éternelle figure rosée que ses yeux bleu clair rendaient toute transparente, et autour de ses joues, ses cheveux bouclés en spirale faisaient leurs petits gestes, ainsi que l'exigeait la mode, à cet instant du temps.

Elle sourit faiblement; et lui aussi, sourit pour lui ressembler. Tous deux, ils s'efforçaient

l.E VU AI .IlIGK lt»l

de n'avoir pas l'air de penser à ce qui était la seule chose. Le juge s'agitait, se frottait les mains sans raison. Il commença, une phrase, s'arrêta, hésita, puis se décida, après avoir toussé :

— Voulez-vous que nous dînions, ma chère?

— Certainement, fit-elle.

Elle ôta son chapeau, et en le tendant à la vieille servante, elle considéra celle-ci et lui dit, d'une gentille voix triste :

— Bonjour, Betty.

La vieille ne broncha pas, comme si elle n'avait pas entendu : elle exécutait trop bien les instructions du maître.

Ils dînèrent. Le gentleman raconta quelques anecdotes de chasse au renard. Elle l'écoutait, elle souriait poliment comme dans les visites. Parfois, elle faisait un effort, et disait : « Ah ! ah ! »

Après le dîner, ils s'assirent l'un en face de l'autre. Ils parlèrent encore quelques heures, puis les paroles se raréfièrent, et le silence vint, sans qu'on pût le repousser. ^

C'est alors que tous les deux osèrent enfin comprendre que leur vie ne serait plus jamais ce qu'elle fût, qu'il ne suffisait pas de se rejoindre pour être ensemble, que le passé ne pouvait pas guérir. Pris de plus en plus par cette

162 NOrS AUTUES...

idée, ils ne surent bientôt plus se cacher : lui, ferma les yeux pour réfléchir; elle, essuya une larme.

Lorsque le silence se fut encore, entre eux, agrandi et glacé, il érigea sa noble figure anguleuse sur son cou drapé de soie noire.

- — Il ne faut rien regretter, dit-il.

Elle répondit par un sanglot, et aussitôt, elle sombra dans une crise terrible de larmes, les mains crispées sur ses yeux,

La figure du magistrat rougit un peu et il cligna des paupières. Lorsqu'elle fut un peu calmée et vaincue, il lui enjoignit, paternellement, d'aller se reposer. Elle se leva comme une petite fille. Au moment de dire : « bonne nuit », elle hésita, se tut. Tout doucement, elle ne fut plus là.

Tant qu'elle remua dans la chambre où elle était allée se perdre, tant qu'à travers le plafond filtra, très confus, brouillé et pur, le murmure de ses mouvements, — le bon gentleman Fécouta.

Puis, quand le monde refit silence, il se prit le menton dans la main, comme au tribunal.

En face de lui-même, il devint le juge qui cherche ce qu'il faut croire et ce qu'il faudrait faire. Il ^s'interrogea, rappela des souvenirs, des images, écouta des voix.

Qu'était Priscilla? L'exquise apparition, évo-

LE VH\I JUGb; 163

quée, l'avouait tout de suite : douceur, faiblesse. Et puis? Rien d'autre, cela seulement. Quel que fût le destin, elle ne méritait donc pas qu'on lui fît du mal.

Elle lavait épousé innocemment, en toute douceur et en toute faiblesse. Il l'avait connue enfant: lorsqu'elle fut plus grande, lorsqu'elle eut l'âge que semblent avoir les anges, il l'avait demandée en mariage et l'avait obtenue. Elle n'avait rien voulu, rien décidé. Il l'avait choisie, lui, comme une rose. Son consentement ne fut que la grâce d'elle toute, son sourire ne fut que son parfum. Pendant huit ans, aux côtés de l'homme qui avait des cheveux blancs, elle avait continué à être belle, et à tout embellir. Après ce temps, loyalement, elle avait eu l'air triste et avait pleuré. Il ne sut pas d'abord voir cette mélancolie ; ensuite il ne put la comprendre ; ensuite il ne le voulut pas. Il ne tenta pas de connaître le nom de l'autre. Et elle était partie, en fête malgré ses larmes, au commencement du printemps, et, l'hiver venu, elle rentrait, désespérée, malgré le sourire dont elle essayait de se déguiser.

. Le juge cherchait en tout cela quelque chose qui fût une faute et ne le trouvait pas. Et il réfléchit encore, longtemps, longtemps — enfin

il estima que c'était à lui à demander pardon à Priscilla.

La nuit s'acheva dans ces frémissements. Un petit jour gris végétait aux vitres, et peu à peu se purifia, tandis que le juge, courbé, gagna sa chambre. Il regarda sans la toucher, la porte vivante, qui séparait les chambres. La voir dormir? Il ne voulut pas, non par crainte de faiblir, mais par terreur de la réveiller.

Ayant fini sa toilette, il alla à son travail. Il fut aussitôt repris par ses habitudes, distrait par les spectacles coutumiers. La place avait un tapis de neige et des tentures de brouillard. Il s'y engagea, enveloppé dans l'immense ampleur de son manteau tout étage de collets.

Il croisa des gentlemen qui parcouraient la neige à longues enjambées, la joue cuite et l'œil humide de bise, perdus eux aussi au milieu de vastes houppelandes bleuâtres, café au lait ou tabac d'Espagne. La neige mettait partout une netteté de papier blanc avec, par places, des dessins. Elle faisait rutiler comme une tranche saignante l'enseigne écarlate de l'hôtellerie, et rendait toute neuve la devanture vert cru du bottier. Une petite pluie — lignes légères et régulières — crayonnait les façades bises. Un cabriolet, net et noir comme un croquis

LE vn.u .ircE 165

à Tencre, filait dans Bessarah Lane, dont les pavés pointus étaient sertis de blanc au lieu d'être sertis de noir.

Le juge s'engouffra sous un porche, traversa un vestibule où s'effaçaient des hommes de service qui murmuraient : « Votre Honneur... », et pénétra dans une vaste salle dallée de grands damiers sévères, noirs et blancs.

Il s'assit à la table où s'étageaient des monuments de dossiers, et se mit à examiner les affaires sur lesquelles il avait un jugement à libeller pour l'audience du jour.

Il avait complètement chassé ses préoccupations personnelles. Comme l'exigeait le devoir, il n'était plus que le juge attentif à ses seules fonctions. Il avait repris son esprit d'énergie et de scrupule, son regard scrutateur, son air inflexible derrière le grillage de ses rides.

La première affaire était celle de la nommée Phœbé Faukes, une histoire d'adultère : une femme à tête légère, un honnête homme abandonné. Il fronça les sourcils. Il relut les circonstances: quelles que fussent celles-ci, l'inculpée avait volontairement failli ; donc, pas d'excuses. Sa conviction de l'audience se raffermit, et il décida qu'il fallait punir cette femme très sévèrement.

Page 1