LES TROIS FOLLES
devant elles le soir, qui vient miraculeusement, puisqu'on ne le voit pas venir.
Elles soupirèrent ensemble, ce qui n'avait rien de surprenant, car elles avaient le même âge, se consacraient à la même œuvre, se ressemblaient et avaient l'esprit peuplé des mômes images : toute cette tragique théorie de maudites, de hurleuses, de martyres dont les destinées s'amortissaient entre les murs construits à grands frais par le comité. Délivrées, les patronnesses restaient étonnées et revoyaient çà et là l'agitée, pauvre pantin dont Dieu s'était fait méchant pour secouer les fils; l'arriérée, inutile objet au creux d'une chambre; la mélancolique, rongée par son cœur comme par un cancer. Et si les visiteuses étaient trop habituées à ce spectacle pour en être bouleversées, elles n'en demeuraient pas moins sur le banc, très sages, comme trois petites filles.
— L'automobile n'arrive pas; Constant n'aura pas compris. Il ne comprend jamais, constata placidement la générale.
Comme elle proférait ces mots, un couple déboucha devant elles, de l'autre bout de la rue des Remparts, qui finissait à leurs pieds. C'était la femme du percepteur et le percepteur. Ils ne voyaient pas les trois dames, et se rapprochaient
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tendrement l'un de Taiitre, dans la grisaille du soir. Ils s'avancèrent dans l'ombre que répandait une haute maison dominant le mur de la rue, et s'étant rapprochés plus encore, ils s'embrassèrent, sous l'aile de cette maison.
La présidente dit : « Ah ! » comme on soupire, et les deux autres dames l'écoutèrent soupirer. Elles suivirent des yeux les amoureux, et si charitables que fussent ces patronnesses, il y avait quelque chose d'un peu étrange dans la façon dont elles les admirèrent. Quand le jeune couple fut passé sur le chemin, tout proche et pourtant égaré en un autre monde, une des dames murmura tout bas, avec précaution :
— Que Dieu les bénisse!
Les deux autres dirent tout de suite : « Oui >', comme si cela avait été une question.
Grâce à l'ombre, qui continuait infiniment à tomber du ciel ou à monter du monde, ce coin de campagne se rapetissa, se rapetissa comme un confessionnal où l'on pense tout haut.
La marquise ouvrait la bouche pour invoquer quelque malentendu comme motif du retard du chauffeur, mais le moment n'était pas à ce genre de réflexions. Sans doute la vision des folles, des deux êtres divinement aveugles, du soir qui retire les petitesses, avait changé la face des
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choses, car au lieu de parler de son chauffeur, elle avoua ;
— J'ai été jeune.
Elle ajouta :
— Je me le rappelle encore.
Elle courba ses épaules qui frissonnèrent comme lorsqu'elles sont touchées par une bénédiction. On apercevait ses cheveux blancs et ses joues, blanches aussi et molles, ses joues, d'ouate; on apercevait même combien ses paupières étaient roses, usées par les jours écoulés goutte à goutte. C'était un moment où les secrets ne peuvent plus se défendre, où le silence ne sait plus tout cacher, où l'on a le cœur ouvert.
Celle qui venait de dire tout d'un coup : « J'ai été jeune », balbutia :
— J'ai été folle, j'ai été folle! J'ai eu dans, ma vie une indicible crise qui a passé comme un grand rêve. Oui, moi, telle que je fus, telle que je suis, folle comme celles de tout à l'heure.... Il est vrai qu'il y a longtemps.
« Nous étions installés depuis peu. Jacques venait d'être augmenté, et notre Marthe avait deux ans. Eh bien, j'ai voulu tout quitter afin de suivre un autre homme. Une nuit, j'ai marché tout doucement dans la maison, pour m'en aller
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à jamais. La petite pleurait dans son berceau, tandis que je me glissais vers la porte...
« Non, je le sais bien, je ne me suis pas sauvée. Mais c'est par hasard : parce que je n'ai pas pu ouvrir l'armoire du bas, oîi étaient mes affaires. C'est pour cela seulement, pour ce rien, que je n'ai pas franchi la porte, que je suis restée à jamais à la maison. Sans ce puéril détail, tout était bouleversé... Quand je pense à cette aberration poussée si loin, à ce crime commencé, à ce gouffre où je m'étais réellement jetée, je suis stupéfaite et je ne comprends pas. Tout me parait dément dans ce cauchemar où j'ai pensé des mois, où j'ai voulu des semaines, où j'ai marché une nuit. Je n'en sais plus rien, sinon qu'il a été; je ne sais même pas le regretter, tellement je suis étrangère à la femme qui fut alors tentée jusqu'au seuil. Depuis très longtemps, je suis redevenue moi, aux côtés de mon pauvre mari qui est si malade, et n'ai plus qu'un espoir ici-bas : celui de mourir avant lui )).
La seconde dame reprit très vite, au milieu de l'ombre qui joignait de plus en plus parfaitement les cœurs, les pauvres cœurs contagieux :
— Moi aussi, j'ai été folle. Ah! quand ce
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jeune homme si beau, si fier, quand cet Olivier qui me souriait, s'est mis à tourner autour de ma fille! Elle avait dix-sept aps et lui vingtcinq; c'était naturel. Mais moi, je n'ai pas voulu, et j'ai lutté, et j'ai essayé de tout pour n'être pas suppliciée. Que n'ai-je pas demandé, inventé, dans mes prières? Que n'ai-je pas rêvé, d'injuste et d'impitoyable! Lui n'a jamais rien su; il a ignoré combien il m'avait rendue follement heureuse et malheureuse en s'approchant de moi pour s'en détourner. Il s'est figuré avoir affaire à une femme normale, même aux instants où je l'ai le plus aimé. Ah! j'ai été folle — libre, et pourtant enfermée! Ils se sont rejoints de plus en plus. Ils ont eu une fille... Et maintenant ma prière, qui sera peut-être exaucée, n'est plus, ô mon Dieu, que d'avoir un arrière-petit-enfant !
— Et moi aussi, continua la troisième bienfaitrice d'une voix posée, j'ai été un peu comme elles, comme vous. C'est aussi à cause d'un homme qui a traversé ma vie déjà constituée, c'est-à-dire, en somme, déjà finie. Un jour, il m'a parlé brutalement devant tout le monde. Il n'en avait pas le droit, vous m'entendez, mais quelle reconnaissance éperdue je lui ai vouée pour s'être, un moment, occupé de moi! Plus
tard, il s'est un peu apprivoisé. Il était terrible. J'ai appris sur lui des choses abominables qu'on m'a prouvées et que pourtant je n'ai été capable de croire qu'après. Mais tout me le faisait préférer. Il n'y a rien eu entre nous. Mais j'ai été folle : je le sais bien, puisque je ne le suis plus, et il me semble parfois me souvenir encore combien j'ai haï alors tous les autres, tous les miens : je les ai haïs si fort que j'ai été aussi heureuse par haine que par amour. Gomment ai-je pu changer à ce point, comment? Je ne cherche pas à me l'expliquer. Il n'y a pas plus d'explication aux maladies du cœur qu'aux autres.
Elles se turent.
— La jeunesse est un délire qui passe, conclut doucement l'aînée des trois amies. Ce sont des rêves désordonnés qu'on a une nuit. Le lendemain, au jour, on est âgé, et tranquille : vous voyez, ce n'est même pas difficile d'en parler, c'est trop fini.
Elle disait ces paroles extraordinaires d'un ton tout à fait paisible. Elle épousseta de la poussière sur sa robe de satin noir et se leva. Ses compagnes se levèrent aussi et s'acheminèrent vers la porte principale, où stationnait sans doute le chauffeur mal prévenu. Elles se
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silliouettaieiit, luxueuses et minces, ce qui leur donnait l'air d'imiter de jeunes femmes. Elles longèrent le mur do l'asile des folles, se sentant calmes et guéries et portant toutes trois le même sourire de vieillesse et de convalescence.
— Il avait, dit Jimmy, un nom à vous casser la mâchoire. Ce nom, je l'ai précisément oublié, bien qu'il fut celui de mon plus intime compagnon. Il ^st vrai que c'était à une époque diablement lointaine et diablement mouvementée de mon existence, et dans ce Sud- africain où [il m'advint de telles aventures que je me traite de blagueur quand je me les rappelle!
Donc, ce sacré camarade, ce pirate, ce bandouiller, ce... — mais ne dévidons pas trop vite l'histoire — donc, ce failli putois s'installa avec moi dans une cabane de la brousse, quelque part du côté du Griqualand, à l'époque où se produisit la Ruée.
Celui de vous, gentlemen lecteurs, qui n'a pas vu ce mouvement qui jeta alors en foule,
en cohue, tous les désireurs de diamants du monde vers le Cap, n'a quasi rien vu, et même s'il a été bourreau ou garde-chiourme, ne possède qu'une idée très éduleorée de ce que peut devenir l'animal humain.
Moi, je faisais un peu tache au milieu du troupeau de mes congénères. J'ai toujours été, je l'avoue, assez affiné, non seulement de caractère, mais même d'aspect. Mon correct anglais paraissait là-bas une langue étrangère, et. bien entendu, ma jeune figure d'alors n'avait aucune espèce de rapport avec cette gueule-ci.
Mon compagnon, lui, était, tranchons le mot, une brute. Il se dressait, inculte, gigantesque, farouche, avec sa rude tête en billot, où de gros cheveux blonds étaient plantés comme du chaume, avec ses traits énormes vernissés de sueur, son nez peint en rouge par le whisky, et ses épaules de bahut.
Le gredin, dont le nom m'a définitivement échappé après m'avoir torturé le gosier, n'était pas méchant, au fond, mais obtus — ah oui! — ^ et mal embouché — ah ! combien ! Même quand on le caressait, il fallait bien faire attention C[ue ce fût dans le sens du poil.
Quoi qu'il en soit de la vivante antithèse que nous formions, nous nous entendions tant
bien que mal et nous travaillions de concert — moi la tête, lui les bras; moi l'homme, lui l'ours.
Après des mois où nous n'aperçûmes pas plus de pierres précieuses que si nous avions prospecté entre les pavés d'Oxford street (et encore, ce n'est pas là toujours besogne vaine, si j'en crois les racontars de vos diaboliques journaux d'aujourd'hui), je décidai que je pousserais, seul, une pointe vers l'ouest pour flairer les nouvelles. C'est ainsi que j'atteignis le village boer dont l'auberge était tenue par Pikkles,
. Or ce Pikkles, personnage ignoble, que je soupçonne d'avoir autrefois, dans la brousse, chassé le passant, et sa femme, hideuse maritorne à la cape noire et au nez jaune, ces deux monstres, dis-je, avaient pour fdle une manière d'apparition éblouissante, mince comme un fil de la Vierge, légère comme une chanson, et qui, par surcroît, s'appelait Rébecca — le plus beau des noms...
Que Dieu^me damne^une fois de plus si j'ai jamais vu, dans les jardins ou dans les musées, quelque chose de comparable à cette Rébecca, si blonde et si rose cju'on aurait juré que le grand jour lui posait de la poudre d'or sur les cheveux et lui frottait les joues avec une pou-
sière purpurine! Quant à ses yeux, quant à son sourire, pas moyen de vous en exprimer réclat avec ma voix, ni avec de l'encre...
Et c'était aussi la plus délicate des sensitives. Palpitante, tressaillante, d'une fragilité angélique, un rien la faisait rougir, balbutier. Un mot proféré plus haut qu'un autre amenait une crispationMe malaise sur sa petite figure. On eût dit que les paroles la touchaient comme des souffles, et ternissaient un peu son teint.
Il y avait, entre cette tendre, cette tour hante douceur et mon propre tempérament, une affinité qui nous rapprocha l'un de l'autre. Et un beau soir, elle répondit par le plus adorable des silences au premier aveu que tout bas, tout bas, je lui offris, en me détournant, de peur de la faire envoler. Oui, elle se tut longuement cette grande fois-là; c'était une façon de dire oui avec son cœur...
Quand mon compagnon de travail vint me rejoindre, mes afïaires étaient très avancées avec Rébecca.
Sans nous l'être dit positivement, nous sentions qu'il allait être question de fiançailles, tle demande en mariage, de toutes les choses de cette catégorie.
Or le camarade fut, dès son arrivée, fasciné
par la vision do Rébecca. Je ne pus me tenir de rire, en voyant, béatement planté devant la petite fleur tremblante, ce vaste bloc mal équarri, massif et grisâtre, semblable à la moitié antérieure d'un éléphant.
Et l'idée d'une mauvaise farce germa dans mon esprit impitoyable d'amoureux triomphant. Je cachai à l'être sans nom — ah! l'absence de ce nom me tracasse et me poursuit comme une présence ! — mon idylle avec Rébecca, et, après l'avoir éberlué en lui disant que j'avais deviné qu'il était amoureux comme un diable, je lui conseillai de se déclarer à elle.
Très confidentiellement, je l'engageai à le faire dans la manière forte. Oui, j'eus la féroce audace d'inventer des .histoires, pour lui démontrer que la jeune fille prisait exclusivement chez les hommes l'énergie, la rudesse, voire la brutalité!
Bref, j'échafaudai la plus grossière des plaisanteries, sans me douter — Dieu pourrait en témoigner, s'il le daignait ! — que' cela aurait de graves conséquences.
Le lendemain soir, je rencontrai ma Rébecca, filant le long d'un mur, tête basse. Je l'arrêtai : nous causâmes. Je prononçai le nom de mon ami, cet affreux nom aujourd'hui oublié, enseveli, enterré.
Elle sursauta coinmo si je la frappais.
— Bon, me dis-je, plus de doute : mon butor Ta vue et lui a fait sa cour à sa façon!
A cet instant, je m'en voulus d'avoir machiné la lamentable farce. Et, pris de remords, je m'efforçai d'excuser le pauvre goujat.
Mais la jeune fille m'interrompit en levant vers moi son limpide regard.
— Je me suis fiancée avec lui, dit-elle.
— Avec qui? hurlai-je.
— Mais, dit Rébecca, avec...
Et la voix cristalline répéta le nom si dur à avaler, le maudit nom rébarbatif comme un remède.
Affolé, je gesticulai...
— Vous! Lui! Mais, my dear, c'est une brute!... C'est...
— C'est par cela même qu'il m'a plu, répondit-elîe suavement. Il m'a parlé avec autorité. Ah! comme il a crié fort! Si vous saviez tout ce qu'il a osé me dire, à moi! C'est inimaginable...
Elle flùta,le nez baissé, changée parla pudeur en une rose :
— Cela a été une révélation.
Vlan!! je m'assis sur une borne, d'un grand coup. Que faire d'autre!
Oui, messieurs, oui... Ma sensitive avait été
toute subjuguée par l'énorme balourd. Elle s'était mise, en un clin d'œil, nonobstant les préparatifs de toute sa jeunesse, à comprendre^ à aimer la grossièreté et l'infamie. Pourquoi? Pour rien, parce qu'elle s'était mise à les aimer, voilà tout.
Après? Eh bien, je n'en suis pas mort, puisque me voilà. J'ai quitté, comme un fou, ce pays de fous et, naturellement, j'ai oublié...
Mais je dis une chose : sur le chapitre du sentiment, il ne faut jamais se fier à rien — ni au reste. Quand un homme se mêle de parler de l'amour et d'affirmer ceci ou cela, il risque de dire autant de bêtises qu'un médecin dès qu'il se hasarde à raconter les secrets des maladies, ou qu'un astronome s'il s'avise d'expliquer les vraies raisons des comédies du soleil et de la lune.