L'APPARITION
... A ce propos, dit|Étienne, savez-vous que je divorce? Non? Eh bien, c'est comme ça. Les démarches sont commencées; Jeannine et moi, on va attendre dans des antichambres, sur des banquettes, puis entrer exposer nos petites affaires à des personnages qui ne nous connaîtront pas plus que des médecins. Une fois que tous ces gens-là auront pénétré dans notre existence, nous, nous en sortirons. Je ne sais pas ce qu'elle deviendra et je sais encore moins ce qui m'attend, les jours, les soirs où elle ne m'attendra plus.
Hum... Si, je vous parle de la chose avec un air détaché, ce n'est pas seulement une manière de laisser voir que je suis ému. C'est aussi que je m'exerce au sale avenir qui me reste, lorsque
je serai veuf — ou pliilùt presque veuf, non : plus que veuf.
Je ne récrimine pas. Que cela nous arrive à nous aussi, rien d'étonnant, n'est-ce pas : la vie trouve toujours un moyen de faire mal finir nos histoires à tous, puisque c'est le règlement et que celles qui finissent bien sont à recommencer.
Comment cda s'est-il passé? Cela s'est décidé tout d'un coup, un soir, un grand soir! Je vais vous raconter l'événement, bien que ce ne soit pas un fameux récit : il n'a ni commencement, ni fin, et n'est pas amusant du tout.
Vous connaissez Jeannine. Même toute jeune, elle étonnait, parce que trop jolie — avec ses jeux si profondément, si profondément bleus et ses cheveux ensoleillés qui ne s'éteignaient pas le soir. Elle ne s'est jamais arrêtée d'embellir pendant des années : il fallait le voir pour le croire. Elle... Moi... Bref, nous nous sommes mariés et nous avons vécu ensemble une bonne partie ^e la vie — cette bonne partie qui va mourir ces jours-ci.
Pendant ces quinze ans, il n'y a rien eu à signaler dans son existence, dans la mienne, dans la nôtre; il n'y a rien eu, non seulement de répréhensible, mais même de particulier.
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Elle rangeait, allait et venait; moi, je travaillais. Je me donnais beaucoup de mal. J'essayais de lui éviter les soucis, les tracas : la sacrée faillite de mon premier patron a été mon seul secret vis-à-vis d'elle. Nous étions fort retirés : les premiers temps, on ne voulait voir personne, (nous nous préferions trop au reste), puis, après, on n'a plus guère pensé à appeler des amis. Bref, on était heureux, n'est-ce pas? Tout cela a passé comme un rêve, et je ne me rappelle même plus très bien ces jours-là, maintenant que j'en suis rév-eillé.
Et voilà que ce bonheur, tout d'un coup, il y a environ deux ans, s'est assombri. Jeannine a changé : les premiers symptômes de sa maladie étrange, inexplicable. Elle est devenue distraite, nerveuse, mélancolique. Elle se mettait à remarquer, pour s'en plaindre, des choses qui avaient toujours été. Par exemple, qu'on ne faisait rien le soir, tous les deux, l'un en face de l'autre.
On ne faisait rien, parbleu, parce que j'étais abruti par le travail de la journée, éreinté, et puis, encore une fois, — et cette raison dispense des autres — ça avait été comme ça depuis trois ou quatre mille soirs.
J'essayai de la raisonner doucement — bien
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que je fusse au fond un peu blessé de cette injustice... Elle se tut d'abord, puis discuta — son état s'aggravant — devint agressive et méchante, alla jusqu'à me citer des noms — des amis imbéciles ou des voisins grotesques qui travaillaient, appuyait-elle, au moins autant que moi, et trouvaient moyen de se distraire.
La question des soirées n'est qu'un exemple. Tout lui devenait prétexte, à récrimination, tout jetait à l'envers sa pauvre petite tête. Elle se mettait dans des états terribles pour un rien, alors, que moi, bouche bée, j'avais à peine eu le temps de saisir de quoi il s'agissait.
Je constatais d'un œil navré les progrès multipliés de ces bizarreries... Elle eut des silences qui ne valaient pas mieux pour moi — et pour elle, que ses cris. Elle en sortait, les yeux rouges, ou bien avec une crispation de martyre qui lui tirait la figure pour toute la journée.
C'était la neurasthénie dans toute son horreur. Le docteur Cazeneuve, chez qui je courus un matin avant de rentrer, me le confirma et il ordonna du bromure et une existence sans heurts. Je balbutiai, éperdu le mot de « folie ». Il hocha sa tète à lunettes, puis, avec un bon sourire, me conseilla d'espérer, étant donné
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« l'état de santé général de la pauvre enfant ».
Le bromure et la vie paisible n'amenèrent aucune amélioration. Sa maladie mentale s'exaspéra et se manifesta d'autre façon : non seulement elle s'absorbait dans les coins, se ramenant sur elle-même comme un voile — mais elle avait maintenant d'inopinés accès de gaîté nerveuse, des illuminations où elle se dressait toute vibrante avec une face de religieuse, l^n matin d'été, en ouvrant la fenôtre, elle se mit à rire magnifiquement — et ce rire me fit mal.
J'étais très malheureux: je la plaignais; et puis, comme tous les gens rassis et positifs, j'ai horreur de tout ce qui est anormal, maladif, mystérieux... J'aurais mieux aimé traîner une jambe cassée qu'une femme dont la raison vacillait et que des hallucinations secouaient comme une loque.
C'est alors que vint le grand soir en question.
Si ce soir fut extraordinaire, c'est d'abord parce qu'il n'eut rien de spécial. Il était exactement pareil à ceux d'avant, qui se ressemblaient tous comme des gouttes d'eau qui tombent...
C'étaient notre chambre, nos choses; c'étaient nous. Nous étions assis sur nos fauteuils chacun à notre coin de la cheminée. Sur la tenture
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verte, la gravure anglaise gardait son immobilité bien connue. La suspension était là, avec son tremblotement grinçant quand passait Fautobus, et le tic tac de la pendule continuait à être en même temps du bruit et du silence.
Elle regardait devant elle, l'œil lointain. Alors, tout d'un coup, à suivre son regard, j'ai senti, j'ai vu, mes amis, c{u'il y avait quelqu'un en face d'elle...
11 y avait quelqu'un qu'elle regardait.
Ah! ah! quelle révélation, quelle simplicité, quel coup de théâtre, dans ce décor éternel de notre chambre!
Quelqu'un, un homme, un rival, une espèce de voleur! Seule avec moi, elle était surtout seule avec un autre!
Oui, oui, pas de doute... Elle avait une façon infinie de tendre ses regards, même lorsqu'elle les posait sur moi; elle avait une façon occupée de se taire, même en me faisant oui ou non de la tête — qui av^^uait tout. Quelqu'un! Quelqu'un en face d'elle, à côté d'elle, dressé invisible comme les dieux des légendes — mais un homme réel, pire qu'un dieu! Un homme précis, avec sa face mâle et sensuelle; je ne le connaissais pas, je ne le concevais pas, j'y croyais, j'y croyais!
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Il était venu à elle; et il était là maintenant. Tout me le désigna de mieux en mieux : elle sourit faiblement, et mes yeux hagards recueillirent ce sourire reflété, enlacé... Elle soupira — et j'entendis bien que ce soupir s'adressait d'abord à lui...
Ayant commencé à comprendre, je ne m'arrêtais plu?...
La timidité dont elle était empreinte, ses manières incertaines, quelque chose de frileux dans ses gestes me montraient combien il était proche. A un moment, elle ferma à demi ses yeux chargés de langueur et d'images, et je me suis bien aperçu qu'elle s'enhardissait et qu'il la touchait.
Ainsi, pas de surnaturel; pas de maladie, pas de folie. 11 n'y avait de changé qu'un cœur — et on n'a jamais le droit de dire qu'un cœur soit fou. Tout devenait clair et logique; à cause d'un visiteur nouveau inconnu pour moi, délicieusement inconnu encore pour elle, vers qui elle ressuscitait.
Toute la romplication ancienne se défaisait; tout s'expliquait, avec une simplicité fatale : la vague gloire qu'elle semblait parfois porter, ses frémissements, informes aveux de l'inconscient puis de l'inavouable désir, et l'extase dont
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ses traits sç caressaient en cachette... Et sa rancune, sa colère, son injustice avaient raison; et moi qui m'imaginais ôtre l'esprit fort, et la victime, j'avail été le fou, et le bourreau.
Aussi, mesjamis, lorsque sans transition aucune, sans expliquer ni préparer, je dis : « Alors, il faut nous quitter », elle répondit : « Oui. »
Ayant ainsi parlé, Etienne noya dans son verre d'absinthe son regard opaque et glauque, puis avala la dose en la faisant filtrer à travers sa moustache tombante.
Ils avaient, à eux deux, un siècle et demi. Leur âge à chacun? Ils ne le savaient plus ni Fun ni l'autre : depuis trop longtemps ils ne faisaient pas ce partage dans leurs années, et avaient pris l'habitude si naturelle, si juste, de vieillir ensemble de deux ans, à chaque Saint- Sylvestre.
Il y avait tant de jours, tant de saisons, tant d'époques, qu'ils vivaient côte à côte dans la ferme basse au toit débordant comme une aile !... On les aurait étonnés sur le moment, en leur disant qu'ils n'avaient pas toujours été mariés. Ils portaient chacun comme deux vagues mémoires, et se ressemblaient mieux qu'un frère et une sœur. Les gens du village en les voyant
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déambuler, si faibles, et si fortement attachés, ne pouvaient s'empêcher de penser que l'un d'eux mourrait bientôt, sans doute, et qu'alors l'autre ne saurait pas rester seul.
L'hiver fut méchant pour les deux vieillards. Il secoua leurs vieilles bronches, leur cassa un peu le dos, creusa leurs joues osseuses, leurs mâchoires en ruine. Lui, vit un voile gris devant ses yeux; elle, eut des éblouissements. Lorsque mai arriva, ils se sentirent moins caressés par Tombre, moins fiers dans le soleil. La vie devenait dure à vivre comme au temps où on la gagnait : ce fut presque un travail de partir du matin pour arriver au soir.
Un jour que, devant la maison, il était assis un peu plus immobile que la veille, elle partit chercher de Fherbe pour le lapin. Une fois de l'autre côté de la petite porte pratiquée dans la palissade, elle s'arrêta pour souffler — c'était la première étape du voyage — puis elle s'en alla sur la route. Du banc où il était assis comme un enfant trop sage, le vieux aux pupilles troubles ne la distinguait pas, mais il entendait le bruit de ses pas; il ferma les yeux et ainsi, la vit s'éloigner.
Arrivée au tournant de la grande rue, à la hauteur de la maison bourgeoise des dames
Guichet, la vieille écarquilla les yeux et tomba par terre. Pas de cris, pas de gestes, ni en tombant, ni après.
Un passant s'arrêta, une petite fille approcha en sautillant; une commère, deux commères surgirent. On la transporta dans une boutique, et là, on Aàt tout de suite qu'elle était morte.
Les maisons se vidèrent; la boutique et ses abords se noircirent de monde. Elle était étendue sur trois chaises, et sa figure jaune, légèrement grimaçante, semblait un portrait terrible de celle qu'on avait connue.
— Faut avertir le vieux, fit quelqu'un.
— Non! crièrent des voix. Pas lui : sa bru d'abord. La v'ià. Eh, Marguerite!
La femme s'avançait, laide et peureuse, avec ses épaules étriquées sur lesquelles sa robe flottait, sa figure aux joues sèches et grises de pain bis, ses mains bouillies par son métier de laveuse, et qu'elle balançait comme des paquets.
En apercevant le corps de la mère de son homme, parti lui aussi depuis longtemps et qu'elle commençait seulement à oublier, la Marguerite frissonna des pieds à la tête. On vit blanchir ses lèvres et ses otos veux rouler dans
sa figure plate. Elle renifla, se frictionna le nez avec son tablier, et souffla :
— Pauv'vieux!
Elle se tourna gauchement vers l'assistance, sans regïirder personne.
— Qu'on parle pas au vieux! J'y parlerai, moi!
Elle faisait une grimace, pour supplier.
Puis la tache noire de la foule massée s'égrena dans tous les sens, s'éclaircit, s'effaça.
La Marguerite fit porter le cadavre dans son propre lit. Quand elle eut, à la hâte, arrangé la chambre, elle alla chez le vieux. Installée devant sa maison, sous le bout d'aile du toit, il attendait.
Au battement de la porte de lattes, il tressaillit, releva la tête.
— C'est moi, dit Marguerite.
Il redevint semblable à une statue.
— Allons, Victor, faut rentrer!
Alors, il gémit drôlement, se leva, gémit encore. Debout, il étendit les bras en avant, chancela. Il avait quelque chose, semblait-il, de lumineux, sur le visage.
■ — Bien quoi? interrogea-t-elle.
■ — J'y vois plus, j'y vois plus du tout! fit-il.
— Ah! dit Marguerite.
Sans doute, la simplicité de son âme la rendait prête à toutes les grandes tragédies, car elle n'ajouta rien. Elle prit seulement par le bras l'homme qui était devenu aveugle au moment même où disparaissait son éternelle compagne.
Il rentra, poussé, les pieds traînants, dans la cuisine, toucha le dossier d'une chaise et s'assit. Mais sa respiration devint rauque; il soupira, grogna et — alors qu'elle allait lui parler, lui dire... — il geignit.
— Ça va pas! mes yeux... Çui-là, surtout, çui-là!
Tout d'un coup, il cria.
Pendant plusieurs heures il ne sut plus que souffrir.
A un moment de répit, il réclama sa femme.
— Où est la vieille? Qu'est-ce qu'elle fait, bon sang!
Une autre fois, entre deux accès, on vit qu'il avait repris ses esprits, et qu'il l'attendait. Puis il exhala des plaintes, ressaisi par la crise, occupé tout entier à avoir mal et à avoir peur.
Quelques gens vinrent. Les uns entrèrent; les autres regardèrent à travers les carreaux.
Personne n'osa rien lui dire.
Quand la journée eut passé sans qu'il sût la vérité, personne n'osa plus venir.
Marguerite, de temps en temps, le quittait, en l'enfermant à clef. Elle se hâtait, la figure salie de larmes essuyées. Elle allait revoir la morte qui s'enfonçait peu à peu dans le soir, malgré les deux chandelles. Puis, elle se précipitait pour les courses, les démarches. Elbe s'occupait de tout, toujours lasse et toujours courant, machinale et héroïque, abîmée et inusable. Elle savait bien ce qu'il fallait faire, la perpétuelle endeuillée, elle qui avait tant l'habitude de survivre!
Elle était de nouveau près de lui lorsque, entre le soir et la nuit, il y eut dans ses souffrances une accalmie qui, fragile, se prolongeait, se prolongeait...
La femme alluma une petite lampe à essence qu'elle posa sur la haute cheminée, et elle songea que le moment était venu d'annoncer au vieillard que celle qui avait toujours été n'était plus.
Elle se planta devant lui, aussi décharnée et aussi frissonnante qu'un épouvantail à la bise. Sa tête se baissa, honteuse, et rassemblant
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toutes ses forées, comme pour erier, elle balbutia :
— Elle reviendra plus... Elle peut pas... Elle est partie.
Il ne dit rien. Elle le regarda alors, et vit qu'il souriait — et qu'il dormait.
Elle s'écarta, et se mit à ranger, tout doucement. Soudain, il s'agita, l'appela. Elle s'approcha jusqu'à ce qu'il pût effleurer son bras avec ses doigts aveugles.
— Écoute, ma fille, dit-il. Viens, écoute... La vieille est r'venue. Elle est ici. 1 out à riieure, j'I'ai reconnue, là, là où tu es. J'dormais, et tout d'un coup, j'I'ai sentie là. Elle a rangé; elle est r'partie. J'ai pas bougé, j'ai rien dit, exprès. jÉcoute, j'veux pas qu'elle sache que j'y vois plus. J'veux pas, ça lui ferait trop de chagrin. J'veux pas. Fais-la partir un bout de temps, jusqu'à ce que je sois guéri. Trouve un moyen, ma fille.
Il se secouait sur le vieux siège qui, gémissant, semblait parler...
— Emmène-la... Qu'elle s'en aille... un jour, plus, s'il faut. Dis-y... Emmène-la.
— C'est bon, Victor, je m'arrangerai. J'sais. Elle saura pas, je l'jure devant Fbon Dieu.
Ce serment impressionna le vieillard qui
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dit : « T'es une bonne fille » et se tut religieusement.
Le lendemain, elle lui débita une invraisemblable histoire de parents qui avaient emmené la vieille chez eux. Il écoutait, intéressé, émerveillé, comme un tout petit enfant. Quand ce fut fini, il dit :
— Et puis, je sais qu'elle est r'venue encore, cette nuit, pendant que je dormais; j'I'ai entendue.
— Oui elle est revenue, fit doucement Marguerite.
Deux jours passèrent ainsi. Le lendemain de celui où on enterra la vieille femme, le médecin vint examiner le malade.
— Très bien! dit-il contre tout espoir. Presque plus de fièvre. L'inflammation va cesser. Demain, il verra...
— Oui. Demain... Demain...
Elle s'était réfugiée, hébétée, dans un coin, rapetissée.
Tout bas, dans son âme obscure, elle répétait : demain! C'est demain qu'il ouvrirait les yeux — et que, vraiment aveugle, il ne la verrait plus! C'est demain que l'humble parente serait punie, dans son cœur, de s'être tue,
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fomme elle aurait été punie si elle avait parlé. Demain! Il en est toujours ainsi dans la vie : il y a toujours un lendemain où tout finit mal, et le jour de paix ou d'espoir qu'on a parfois n'est jamais que la veille d'im autre.
— îl vous a embrassée? demanda Berthe à sa vieille amie.
— Sur la joue, oui, madame.
— Et que vous a-t-il dit?
— Il a dit : « Je pars, mais je reviendrai pour me marier avec vous, malgré tout, malgré tous. Je reviendrai avec la gloire ».
— 11 n'a rien dit d'autre?
— Si. Des serments, des promesses éperdues, des protestations et tout ee qu'on -peut dire. C'était dans la maison de ma gi^and'mère, rue* Neuve. Oui, c'est de là qu'il est parti, avec ses longs cheveux d'or.
<( Alors j'ai commencé à attendre. Il avait été convenu que nous ne nous écririons pas, puisque mes parents le défendaient. Qu'importe : nous
savions bien que nous pensions Tun à l'autre. J'attendis son retour un an, deux ans, trois ans, quatre ans!
u Au bout de la quatrième année, on vit arriver ici son portrait dans un journal illustré, qui parlait de ses beaux débuts, de son avenir bien plus beau encore. Ce premier écho de la renommée, par lequel je voyais sa promesse se réaliser, m'exalta... Je pensai que notre rencontre était proche. Je me préparais à ce qu'il m'appelât jusqu'à lui ou à ce qu'il revînt jusqu'à moi. J'attendais un geste de lui.
(• Sans doute, lui, attendait un geste de moi, ou peut-être y eut-il autre chose... Mais, petit à petit, les mois, les années passèrent, et notre séparation demeura, et, petit à petit, il ne retint jamais. Mon grand homme, mon sublime fiancé, je ne l'ai revu que dans les gravures des journaux, des cartes postales, et dans ce buste-là, qu'on a inauguré trois ans après sa mort, il y a trois ans. ■>
Mme Louis souleva le nuage tombant du rideau de tulle, et, à travers le carreau, elle considéra la place ronde, brodée de toits pointus, et grise comme s'il pleuvait. Le crépuscule commençait à effacer tranquillement les couleurs, ne laissant intactes encore que les silhouettes
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des toits dessinées sur le ciel. On voyait au milieu de la place, sur un piédestal, poindre le buste blanchâtre érigé par la ville à son illustre citoyen.
La dame se renfonça dans la pénombre molle. Elle n'était pas tout à fait vieille et portait des traces de coquetterie. Les ctieveux, jadis blonds, auraient dû être gris, mais ils étaient jaunes. Un col de dentelle entourait son cou.
Elle acheva toute son histoire :
— Quand j'ai compris qu'il ne reviendrait plus, j'ai cru mourir; puis j'ai épousé n'importe qui, un monsieur d'ici. Quelques années après mon mariage, sa gloire, à lui, s'accrut, comme vous savez, si vite, si vite! (c'est un exemple unique). Bientôt, on ne parla pllis que de lui, ici, dans son pays natal, comme partout au monde. Moi, il y a maintenant trente-oinq ans que je suis mariée.
Berthe hocha son bonnet de chaque côté duquel, sur les tempes bises, des bandeaux noirs semblaient marqués à l'encre. Berthe, empressée, attentive, attendrie, et, de plus, vêtue d'une longue robe noire à boutons d'étofîe, avait l'air d'un curé. Elle se pencha, pour mieux voir Mme Louis et la recueillir.
— Gomme vous devez regretter de ne pas vous être unie à un tel homme!
— Non, (lit la daino.
— Vous vous êtes résignée à votre sort!... Mme Louis fit signe que non.
— Je n'ai pas à me résigner, madame. Je suis heureuse de n'avoir pas fait la folie d'épouser mon premier fiancé.
— Vous craigniez qu'un grand artiste...
— Ce n'est pas pour cela. C'est parce qu'il est mort. Tandis que l'autre, le mien, celui qui ne le valait pas jadis, il vit, il vit! nous vivons! Il n'a pas de génie, il ne comprend même pas ce que c'est que la gloire; il n'est presque rien. Mais il est là; je l'ai. Notre existence commune est sans attrait ; elle est comme sourde, aveugle; elle est inutile; elle est tout ce qu'on voudra, mais elle est. Nous vivons, nous continuons à vivre, nous faisons de la réalité. Je ne suis pas toute seule, murée dans une maison trop grande avec un souvenir glacé, ensevelie de regrets, rayée du nombre des vivants!...
« Le matin, le soir, la nuit, quelqu'un subsiste à côté de moi, debout, assis, couché. Mon pauvre mari, à chaque instant, me touche, me coudoie. Quand, au point du jour, un peu de clarté entre, par la fente des rideaux, dans la lourde nuit de notre chambre, si je me réveille
la première et si, au milieu des meubles encore difformes, je le vois dormir à mon côté, sans mouvement, avec sa grande face toute grise et enterrée dans l'oreiller, l'idée du néant se révèle à moi. Je tressaille, j 'étouffe un cri; alors il bouge, soupire, souffle, se dresse en bégayant ; je comprends qu'au fond la vie est tout et que le reste — passé ou autre chose — ne compte guère.
« Nous échangeons de temps en temps des paroles — jamais extraordinaires : « Bonjour, merci, oui, non... » Mais quand on songe au silence de la mort et du souvenir, ces mots-là se mettent à prendre des significations réelles qui n'en finissent plus. »
Elle secoua la tête.
— Oui, oui, oui, dit-elle.
« Ah! ceux qui ont longtemps usé de la vie la comprennent enfin, et, enfin, en deviennent avares. Alors, plus qu'à des fantômes éblouissants de rêves ou de disparus, on tient aux restes d'une pauvre créature présente.
« Tenez, c'est son heure; l'heure <»ù la maison l'appelle. Le voilà, là-bas, qui rentre. »
De l'autre côté de la place, au bord du trottoir, une masse humaine se tenait debout, enveloppée de paletots. Le personnage hésitait à traverser; sa canne tremblait au bout d'un
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bras raid i. 1 1 eibservait de droite et de gauche, pour s'assurer si quelque voiture ne passait pas au loin.
Enfin, il se risqua sur le pavé, marcha d'un pas incertain et appliqué. Au centre de la place, à la hauteur du monument qui régnait là, si parfaitement blanc et mort, le gros vieil homme toussa, une quinte Fagita du haut en bas. Un peu plus loin, un soudain coup de bise l'empoigna. Ce fut un travail pour lui de se débarrasser de ce vent. Puis il réussit à gagner le bon trottoir et s'approcha de sa maison.
Elles le regardèrent accomplir les derniers pas de sa promenade quotidienne. Arrivé à la porte, il tendit la main. C'est vrai qu'il avait l'importance, la douceur simples, sans nom mais sans limites, des survivants. C'est vrai que la venue de ce morne vieillard apportait une espèce de bonne nouvelle.
L'incolore couchant s'épandait partout, dominant, surmontant tous les couchants qui avaient rayonné sur le monde, puiscjue c'était jusqu'alors le dernier de tous les couchants. A travers les nuées poussiéreuses, le vent aigre, à travers le décor humide et sale, tombait le soir qui était, naturellement, le soir des soirs; et la fin de ce pâle jour d'hiver brillait par-dessus les siècles.