L\ TENDRESSE
comme un rêve, puisque je nie présente comme il me plait, mais toujours au bon moment, au milieu du vide et du noir, que je vais et viens tout près, et qu'on ne peut pas me toucher?
<( Je ne suis pas malheureuse. J'ai repris courage à force de nouveaux matins et -de saisons nouvelles. Le soleil est si amical et confidentiel, et même la simple lumière du jour est si raisonnable!
« J'ai dansé une fois. J'ai ri souvent. D'abord je comptais les fois où je riais; puis cela n'a plus été possible de compter.
« Hier, j'ai vu une fête dans le soleil couchant. La foule s'étendait, belle comme un jardin, et je me suis estimée heureuse d'être là, pendant que toute cette multitude était contente à la fois.
« Je t'écris pour te dire cela et que je me suis convertie à une nouvelle religion de toi : la tendresse. Nous en parlions autrefois, sans bien savoir. Prions ensemble pour y croire, du fond du cœur. »
« 6 juillet 190i.
« Les années passent. Onze ans! Je suis partie loin, je suis revenue, je vais repartir.
« Sans doute tu as un foyer, et sans doute, mon grand Louis, une petite famille pour qui ta vie est importante.
« Et toi-même, comment es-tu? Je m'imagine que ton visage est plus plein, tes épaules plus larges; à coup sûr, tu as peu de cheveux blancs et, àcoup sûr aussi, ta figure a toujours la même façon de s'éclairer avant de sourire.
(( Moi? Je ne te dirai pas comment je me suis métamorphosée en vieille. Vieille! Les femmes vieillissent plus vite que les hommes, et si je pouvais être à côté de toi, j'aurais l'air de ta mère, et par l'aspect, et par tout ce que j'ai de toi dans les yeux...
« Tu vois comme nous avons eu raison de nous quitter tellement, puisque le calme est revenu, et puisque, tout à l'heure, c'est presque avec de la distraction que tu as reconnu l'enveloppe de ma lettre. »
« 25 septembre 1893.
« Mon cher Louis,
« Il y a vingt ans que nous nous sommes quittés..*
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« Mon cher Louis, // y a i^ingt ans que je suis morte. Si tu vis assez pour lire cette lettre qui te sera adressée par les mains sûres et pieuses qui t'ont envoyé les autres, le long des armées, lu m'auras oubliée, et tu me pardonneras de m' être tuée le lendemain de notre séparation, dans mon impuissance, dans mon ignorance de vivre sans toi.
« C'est hier que nous nous sommes quittés : regarde mieux la date, que tu as dû mal lire, en tête de cette lettre. C'est hier que, dans notre chambre, tu sanglotais, la tête enfouie sur le lit, abîmé en ta faiblesse et ton chagrin énorme d'enfant. C'est hier que, la nuit tombée, près de la fenêtre entre-bâillée sur la cour, tes larmes ont coulé aveuglément sur mes mains. C'est hier que tu criais, et que moi, je ne disais rien — de toutes mes forces.
u Alors, aujourd'hui, j'ai écrit sur notre table, en compagnie de tous nos objets, dans notre petit décor sublime, les quatre lettres que tu as reçues à longs intervalles, et je finis celle-ci, qui finit tout.
« Ce soir, je prendrai religieusement toutes les dispositions pour que les lettres te parviennent à leurs dates, et aussi pour qu'on ne me retrouve jamais.
218 NOUS AUTRKS...
« Puis je disparaîtrai de la vie. Inutile de te dire comment : un détail précis sur ces vilaines choses ferait tache et pourrait te causer de la souffrance neuve, même au bout de tant d'années.
« Le principal, c'est que je réussisse à te détacher de moi, non à coups de blessures, mais avec des précautions, des caresses; je veux me survivre pour m'occuper ainsi de toi. 11 n'y aura pas d'arrachement : tu ne le supporterais peut-être pas, avec ta sensibilité à vif. Je reviendrai ainsi vers toi, assez rarement et assez souvent pour m'éteindre peu à peu à tes yeux, en épargnant ton cœur. Et lorsque je t'annoncerai la vérité, j'aurai gagné assez de temps pour que tu ne comprennes plus guère tout ce que signifie ma mort.
« Oh! mon petit Louis, il me semble qu'il y a comme un effrayant miracle dans cet entretien suprême à' aujourd'hui^ où, si bas, de si loin, nous parlons et nous nous écoutons — moi qui ne suis plus que toi, toi qui ne sais plus guère qui je fus — et où le mot maintenant a un sens prodigieusement différent pour les lèvres qui le murmurent en l'écrivant, et pour celles qui le murmurent en le lisant!...
« Maintenant, à travers un immense espace
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de temps, à travers l'éternité — quoique cela puisse paraître absurde — je t'embrasse réellement. Et puis... je m'arrête. Parce que je n'ose pas, de peur d'être triste, c'est-à-dire méchante, t'avouer tout ce qu'on peut rêver de fou sur l'amour, qui est si grand, sur la tendresse, qui est trop grande. »