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L'ERREUR

C'est tout enfant que je fus pris de cette étrange déviation de la sensibilité qui devait m'amener au crime.

J'étais un écolier rêveur qui tendait une petite figure pâle. La nature où erra mon jeune âge me charmait : le ciel, la plaine, le soir qui éclôt dans le jardin; mais j'aimais bien plus encore ce qui palpite. J'avais l'émotion de la vie, et c'était ma grande alîaire. Je partageais la tristesse, la malchance des mendiants dressés au bord des routes ou, pis encore, des rues. Il m'était trop facile d'avoir pitié des autres. Lorsqu'on racontait devant moi l'histoire de pauvres gens — injustement ou justement frappés par la destinée, — j'étais pris de crises de larmes, puis la nuit, avant de

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m'endormir, dans riinporlance de ma solitude, je me répétais ces histoires tout bas, pour en pleurer mieux.

...Mais peu à peu. voilà que je me mis, malgré moi, à être plus touché par la souffrance des animaux que par celle des hommes.

Je me rappelle le soir où commença cette maladie de mon cœur. Nous étions assis autour de la table familiale ensoleillée par la lampe. Sur le tapis cjui avait remplacé la nappe s'entassaient des gravures que petits et grands, nous regardions les uns après les autres : les scènes tristes et touchantes de la vie des humbles. Chaque image me faisait un peu frissonner, — mais, tout d'un coup, l'une d'elles me déchira... Elle montrait un corbillard de pauvre, que personne ne suivait, sauf, en bas, un chien... De ma gorge s'exhala une plainte. On se demandait ce qui allait se passer une fois le cercueil caché dans la fosse, une fois que le chien saurait... On se demandait qui s'occuperait de lui, lui qui suivait tout seul un mort.

Mais ce n'était pas cette préoccupation seulement qui m'étreignait, tandis que je regardais ce chien noir frisé, suivre, grave, au pas, la voiture qui renfermait son maître. C'était la révélation du malheur qu'il y a...

^Ôi NOUS AITUES...

Jamais je n'avais compris comme à ce spectacle, l'importance de la séparation, l'immense drame du deuil, l'affreux châtiment auquel sont exposés ceux qui vivent ensemble. Et je ne pouvais m'empêcher de songer que si, derrière le cercueil en route vers l'éternité, l'artiste avait évoqué un homme ou une femme, même un enfant ou un vieillard, la scène n'aurait pas suscité en moi ce monde d'angoisses et d'idées,.. J'essayai de me ressaisir, je me reprochai cet attendrissement qui s'égarait. Mais j'avais beau m'en défendre et m'en inquiéter, je fus bien obligé de le subir.

Je grandis; je travaillai. ]\Ia sensibilité restait toujours aussi fragile, aussi neuve, mais elle continuait à choisir parmi toutes, les plus obscures palpitations, pour trembler avec elles.

Sans doute, j'étais émotionné par les nouvelles des guerres et les détails des catastrophes. Pourtant, ce furent d'autres événements qui tirent alors époque dans mon cœur d'adolescent.

...Ily avait les grands cerfs que des cowboys prenaient au lasso dans la Prairie pour leur scier les bois et leur arracher toutes les dents — destinées à servir de signe de ralliement à quelque secte. Un journal illustré donnait l'image d'un de ces animaux, le front rogné, la

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mà(?hoire édentée et fracassée par Texpéditive mutilation et qui, remis debout (car on rendait par suprême dérision, à la liberté ces martyrs qui ne pouvaient plus manger), regardait avec un hébétement profond el infini celui qui avait: le courage de le photographier...

Il y eut les chiens de Constantinople, qu'on entassait par centaines dans des navires, puis qu'on saisissait avec de grandes pinces pour les jeter à la mer, en vue d'un rocher où ils allaient mourir et pourrir. Ce fut, une fois, un chien errant crucifié par des enfants dans une carrière, et lapidé. Une autre fois, une chienne pleine que des gamins déchiquetèrent pour s'amuser à raccoucher. Ce furent les agneaux en route pour l'abattoir, auxquels on casse les deux pattes d'un même côté pour qu'ils ne gambadent pas à l'écart et s'appuient sur le troupeau; et tant d'autres drames des rues, des laboratoires et d'ailleurs... Ce fut la protestation éclatante, frénétique, nationale, des aficionados contre la cuirasse qui protégerait le ventre des pauvres vieux chevaux des picadors, et qui ôterait du style aux Courses sacrées; et tant d'autres exigences ou aspirations pareilles...

Oui, malgré .la nomenclature effrayante des

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vols, des assassinais, des incendies ou des naufrages, c'étaient ces laits~divers-là, qui, à mes yeux, tachaient surtout mon époque...

Certes, je ne m'illusionnais pas sur Tintelligence, réelle, mais restreinte, des animaux. Je savais ce qu'ils sont, et ce qu'est un homme, et Tahime qui nous sépare. Alors pourquoi, pourquoi?

Je ne parvins pas à le comprendre... A peine une fois ou deux ■ — • une fois surtout où je fus dévisagé en même temps par un vieux berger, et par son vieux chien, et oîi le regard de celui-ci me parut plus beau au cœur — à peine pus-je soupçonner confusément qu'il y avait là une sorte de miracle de simplicité, aussi insaisissable que les miracles divins, et aussi divin.

Et puis, se passa la tragédie que j'ai à confesser... J'étais alors soldat dans une colonne expéditionnaire au fond du Sud-Oranais. On m'avait placé en sentinelle au bord d'un bois, près de notre camp. J'avais l'ordre d'arrêter, coûte que coûte, qui tenterait de passer là.

...Dans le gris tiède de l'aube, un léger bruit me secoua, et j'aperçus devant moi im cavalier ennemi, arrêté à une vingtaine de mètres.

Dressé sur ses larges étriers, une main devant

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sa figure farouche et grimaçante d'attention, le grand guerrier barbare scrutait la route, sans se douter de ma présence. Son cheval blanc, cabré sur ses vibrantes jambes fines, me regardait avec ses yeux de gazelle.

Soudain, ils se lancèrent sur la route que j'avais à garder. Mon l'usil, tout prêt, s'abaissa, pour obéir. Je visai le cheval. Mais, quelque chose de plus fort que moi, de plus fort que tout, me fit relever l'arme, viser plus haut. Le coup partit, le cheval continua à galoper, mais r homme tomba.

Qu'importe le détail de ce qui suivit. 11 me reste à dire ceci :

Je sais que j'ai commis un crime, puisque j'aurais pu épargner la vie d'un de mes semblables sans transgresser ma consigne. Je sais, je sais toute la réprobation que je mérite, et ce qu'on peut dire contre moi; je me le suis crié dès l!instant où je vis cet Arabe chanceler en agitant ses bras comme s'il essayait de se cramponner à l'espace.

Alors, pourquoi, pourquoi?

Éperdûment, comme jadis, mais avec plus de hâte et d'énergie, je cherche à m'expliquer à mes propres yeux, à en savoir plus long sur moi...

J'y arrive mal... J'ai pourtant une petite lueur qui me guide... Je crois que cette tendance, qui m'a toujours rendu les très humbles détresses plus contagieuses que les autres, a pour cause la simplicité même des créatures inférieures que j'ai aimées jusqu'au crime, leur simplicité absolue, leur simplicité extraordinaire.

Mon cerveau et mon cœur, comme les vôtres, comme tous les nôtres, ne sont pas capables encore de comprendre exactement les hommes. Les hommes sont trop compliqués.

Trop de choses brouillent et étourdissent le premier regard qu'on leur jette; ils se cachent plus encore qu'ils ne s'avouent. Mais les animaux se laissent voir face à face. Je peux déjà épeler, moi, le peu de choses infinies qu'ils contiennent. Dès qu'ils sont là, ils montrent à nu le miracle de vivre et celui de souffrir. Si leurs regards sont émouvants, c'est qu'ils sont grands ouverts et que les profondes vérités qui nous sont communes s'aperçoivent là plus tôt qu'ailleurs. Alors, il est bien explicable que notre pitié, encore enfant, aille parfois impérieusement vers eux avant de réfléchir aux autres, puisque la pitié, le plus grand des sentiments humains, est faite de compréhension et de lumière!

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11 viendra un jour où noire cœur comprendra aussi bien les cœurs riches que les cœurs pauvres... Je bénis l'avenir meilleur que le présent. Mais que mon erreur, expiée par tarit de remords, me soit pardonnée : elle n'était pas le contraire, elle était seulement le commencement de la vérité.

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