LE GRAND SOUVENIR
^Tout petit, il errait tout nu sur la plage cingalaise parfumée par Tocéan et par le bois où les arbres et les rosiers se choisissent deux à deux et forment des couples. Les noirs rochers informes, les pierres grises sculptées en forme de dieux se tenaient là, debout, sur le sable d'or, entre la mer, la forêt et le bord du cimetière dont le profond silence déborde...
Ses menus pieds de bronze remuaient comme de fines tortues dans Teau moirée et frangée de la dernière vague. Le soleil riait sur sa figure, sur son cou, sur son chignon semblable à Tébène sculpté, sur son ventre bombé comme une face de bonze.
Adolescent, il fut vêtu de blanc, et le vieux ^Mali, vénérable momie en qui rôdait un pur
et faible souffle, lui enseigna les secrets du eommenceiTient et de la fin, lui apprit tout, et notamment la façon et le ton dont il convient de chanter les dix incarnations de Vichnou.
Lorsqu'il eut douze ans, son père commença à le battre. La mère — douce comme le soir, affaissée en un coin de la cabane faite d'une boue changée en pierre par les étés — laissait respectueusement l'homme frapper l'enfant.-
Aussi fut-il malheureux, malgré qu'il épelàt les causes de- la création et l'enchaînement des destinées, et malgré la foret profonde où l'on se noie, et malgré les vertes vagues odorantes, buissons croulants, fragiles, humains.
Après que le vieux sage qui l'avait instruit fut éteint à la surface du monde et semé dans la terre, l'esprit du néophyte, entr'ouvert à la vérité, travailla tout seul. Un jour, il fut étonné par le passage de trois jeunes filles brunes et rondes, dont l'une était bien plus surprenante que les autres, et ne pouvait ôtr.> comparée qu'à la vierge Viradja qui éblouit Krishna. Dès qu'elles furent passées, il recommença de plus belle à être abandonné et à se fasciner de rêves. Il désira l'inconnu. La tentation de la nouveauté le préoccupa. Si bien qu'un matin oij des marins anglais enluminés parcouraient la
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plage en dansant quelque étrange danse sacrée et en chantant des hymnes violents, il osa s'approcher de l'un de ces mangeurs de vache, et lui balbutia, en anglais, qu'il voulait partir avec eux.
Le marin interpellé rit. Un autre, un chef, rit d'un rire supérieur. Puis ce chef se frappa le front et se dirigea incontinent vers la cabane de boue, où le père ne songeait à rien, en un silence d'arbre, et dans un angle de laquelle séjournait la sombre et soupirante masse féminine... Bientôt, avec le bateau anglais où il fut engagé comme aide de cuisine, l'adolescent, en son joli costume hindou, quitta Ceylan.
A mesure que la côte s'effaçait et devenait aussi vague que l'horizon du large, à mesure que le passé se changeait en avenir, on voyait s'extasier ses prunelles noires dans ses yeux blancs, sa face brune dans ses voiles clairs, bien qu'il ne sût guère ce que les hommes à qui il avait offert son existence, allaient en faire par la suite.
Cependant, les matelots qui boivent une espèce d'eau brûlante toute contraire à l'eau, et qui dévorent des quartiers de chair rouge comparables à leurs figures, le rudoyèrent, et même ils paraissaient profiter de sa détresse
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romme d'un jeu. Il s'épouvanta, se blottit dans des coins oîi on allait le chercher en criant. Il quêta instinctivement un secours auprès d'un Maltais jaune et d'un nègre rayonnant qui étaient là. Mais nul ne le prit en pitié. Bien pis : dans la Méditerranée, le soleil s'assombrit, et il s'assombrit lui-même, plus profondément. Il tomba de son espérance, petit à petit, d'escale en escale. A Palerme, pourtant, un rayon de couchant, beau comme tout, lui rappela son rivage. Mais à Gibraltar, il n'y eut plus rien, qu'une dispute affreuse de matelots.
Il arriva à Londres, à la fin, comme on échoue. Le marin qui avait présidé à son départ de l'île natale, l'emmena dans un bar de la Cité, sur la devanture duquel s'épanouissait un Bouddha peint.
C'est là qu'il vécut, en qualité de boy et d'ornement, pour attirer les gens et pour être utilisé à de menus travaux obscurs qu'on accomplit de toutes ses forces, la tête penchée.
On lui assigna un logement dans un autre quartier, en haut d'un vaste bâtiment sillonné d'escaliers, de couloirs et de tournants où des becs de gazs allumés apparaissaient comme des spectres pauvres.
Il obéissait, du matin au soir, puis allait
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dans sa chambi'e durmir. 11 ne savait plus guère qui il était. Il se sentait, à l'aller et nu retour, i"epoussé et comme piétiné par la foule noire des rues. 11 était surtout déconcerté par le brouillard. Il s'y croyait enfermé. II tendait les mains et se heurtait doucement à cette boue de Fespace, qui mélangeait le matin au soir et clôturait les rues d'un plafond.
Dans le bar, se succédaient des figures infernales, à lueurs de fours, qui attisaient le feu des pipes, et aussi des groupes de gentlemen et de dames aux jeux incompréhensibles, aux rires et aux desseins impénétrables. Une dame, pourtant, lui apparut soudain rose et régnante, ainsi qu'une vraie fleur hindoue déguisée à l'européenne, et la vision de cette étrangère lui prêta un instant un reflet de la splendeur apprise dans le pays qu'il avait fui.
Elle vint deux jours de suite. Puis elle ne revint plus. Le troisième jour où elle ne revint pas, il soupira et frissonna. Cette nuit-là, il rentra par la pluie. Plus que jamaij^ il eut l'air, dans les rues mouvantes, d'une petite voile blanche risquée sur toute la mer. Monté à sa chambre, il ouvrit la maigre fenêtre et regarda.
Malgré le brouillard monstrueux, on voyait, à droite et à gauche, les lumières de la rue,
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comme des enchaînement s d'étoiles traînant par terre. Il avait froid. Puis il eut chaud, si chaud qu'il toucha avec soulagement la barre de fer d'appui.
Alors il revit, dans l'humide nuit dense, son passé. Il revit le gouffre noir du bois, les vagues hâtées et mortelles, les geais bleus, les perruches vertes et les corbeaux gris et le ciel clair où le regard libéré s'envole infiniment comme un oiseau, ou plutôt comme une âme d'oiseau. Il soupira, en proie au saint regret. Quel sacrilège d'avoir quitté le riche passé pour le pauvre présent! Mais pourtant — il était bien forcé de s'en souvenir — son cœur était lourd les derniers mois qu'il erra là-bas, entre les rochers noirs et les dieux gris, et son père lui faisait mal...
...Il revit plus loin dans le passé : son enfance. Il revit ses petits pieds de bronze vivre sous l'eau moirée qui brode l'océan Indien... Mais il avait confusément, alors, des douleurs que sa mère n'atteigiiliit pas, des chagrins sourds et muets.
...Il revit plus loin... Un jour extraordinaire des temps où il était encore mal séparé de sa mère qui le berçait. Il lui vagissait des prières qu'elle comprenait quelquefois, par miracle.
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Mais cette incessante demande, même si frêle, et si partagée, était (uicoi-e une inquiétude, une misère.
II se pencha davantage au trou de la fenêtre. Il revit plus loin encore — avant sa petite enfance, avant sa naissance. Il revit les époques racontées par le vieux Mali, infailliblement renseigné...
Plus loin encore, plus loin au sein du passé éternel. Lumière. Tiédeur. Un décor se forme. Une brise passe, qui rend les champs et les arbres tout sensibles. Là, un banian chevelu vibre; ici, un palmier, plus lent, ondoie. Le soleil fleurit chaque feuille. Le vieux temple de la colline a Tair neuf. Les statues et les colonnes, depuis séparées comme des récifs, sont unies et sont blanches.
Et lui? Il est là. Oui, il se retrouve là. II s'avance, avec une douceur, un calme incroyables. Dans son âme règne une sérénité qui le mêle à la terre profonde; dans son effort, une patience qui le mêle au temps; dans son regard, une limpidité qui l'ouvre tout grand, qui le mélange à l'espace.
Tout souci, toute complication, tout désir rongeur, toute illusion subtile, qui empirent l'àme et la pensée, sont enfin déracinés de lui.
Et même, il se sent limité, emmuré par une forme simple qui le tient, le courbe, ne lui permet que de regarder à terre et un peu devant lui et de ne percevoir du ciel qu'une écharpe .soyeuse, à l'horizon.
Le dogme de réincarnation explique tout. S'il se sent surhumain dans cette évocation prodigieusement lointaine, c'est qu'il n'est pas encore un être immain. Il est un animal.
11 est un animal calme, apaisé, recueilli. Il marche. Il s'avance jusqu'à la mare qui l'attend, plissée à peine et presque fraternellement tranquille. Il se penche vers l'eau, et il reconnaît que sa face est la face sacrée d'un bœuf.
Ces larges yeux-là sont les siens, mais plus chastes et plus purement vides. Il porte une assurance plus nue et plus semblable à la loi des choses, que la créature tourmentée qu'il deviendra, et que continuera à devenir l'homme, jusqu'au jour où Kalki détruira l'imivers, ainsi que le promet le Paramâtman.
Et le naufragé aux mains de fièvre s'apparaît ainsi face à face, comme un grand sage apparaît à un homme. Il se rappelle qu'il fut jadis le compagnon grave, transparent et auguste des éléments. Il ne s'inquiétait même pas,
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alors, d'être déjà plus subtil et plus fou que la pierre grise taillée en forme de dieu, et qui, à son tour, ne vaut pas le rocher noir, divinement informe.