SCÈNE VIII
Les mêmes. JOSEPH.
Joseph.
Escusez, si j'entre sans cogner !...... J' cherche
m'ame Laterre.
Pauline.
Elle est allée vous rejoindre su' Pavocat !
Dites donc, m'sieur Laterre, c'est don' pour vrai qu' vous voulez divorcer?
Joseph.
Oui, madame! la vie est pus endurable chez
nous; ma femme me traite comme un chien !
Pauline.
Dans c' cas c'est pas à la cour que vous d'vez vous adresser: c'est à la société protectrice des alimaux !
Joseph.
Madame, j'ai rien qu'un mot à vous dire, et j' vous P dirai en deux mots: si vous étiez à ma place, vous parleriez comme moé. Si vous saviez qu' j'ai rencontré ma femme dans une tempête ën hiver ;
que j' l'ai m'née au bal pour la première fois dans une tempête, et depuis, qu' ma vie est une tempête continuelle, qu'est-ce que vous en diriez?
. Pauline.
Ce s'rait ben affreux ! moé, Y premier homme
qui m'a d'mandée en mariage me disait que si j' l'épousait pas, il se f'rait sauter la cervelle!
Joseph.
Bonté divine ! mais cet homme-là était fou! fallait l'empêcher de faire ça!
Pauline.
J' l'ai fait aussi, car j' l'ai marié.
Paul.
Ecoutez-la pas ; vous savez, a' s'vante ! Pauline.
Quand Paul m'a d'mandée en mariage, il m'a fait l'effet d'un poisson hors de l'eau I
Paul.
P cré ben, j' savais que j'étais pris !
Pauline (à Joseph)
Pourquoi donc qu' les hommes, quand i' parlent du mariage, l'appellent le plongeon final?
Joseph.
J' suppose que c'est parc' que la majorité des hommes après le mariage s' trouvent dans l'eau çhaude!
Pauline.
Et c'est ben d' vot' faute itou !
Joseph.
Comment ça, s'i' vous plaît ?
Pauline.
Il faudrait que vous seriez toujours aussi aimable pour vot' femme, qu' vous étiez empressé et galant auprès d'elle quand elle était vot' blonde!
Joseph.
Bah! ces choses-là peuvent pas durer! On
pourrait ben vous r'tourner le même compliment !...
Bon, vous aut', les femmes, c' que vous aimeriez
des roucoulements à la journée une lune de
miel infinissable !
Pauline.
Eh ben ! pis vous trouvez pas ça beau ?
Joseph.
C'est ben beau, mais c'est pas raisonnable!
Pauline.
Comment?... .pas raisonnable ?
Joseph.
Vous aut' vous êtes fait' pour nous aimer !
Pauline (vivement).
Taisez-vous, chéti' !
Joseph.
Tandis que nous àut' nous avons d'aut' choses à penser ; faut songer à travailler fort, machiner des plans pour gagner ben plus — gagner pour deux... et pis plus tard pour ben plusse On rencontre des chocs dans nos arrangements les affaires
vont pas comme ils devraient aller! c'est des
soucis, des peines ! qu'on dit pas toujours à la
femme, pour lui éviter des chagrins! Quand
qu'on est si occupé qu' ça, vous compernez ben qu'on n'a pas l'temps d'faire durer la lune de miel !... On s'aime de bonne amiqué !.. .C'est plusse mieux !.. Dans la lune de miel, c'est rien qu' du becquetage... et pis, j'aime pas trop ça, moé !
Pauline.
Mais! mais! S' que vous savez pas qu'
l'amour sans s'embrasser, c'est fade, c'est comme manger un œuf sans sel !
Joseph.
J'en sais rien; j' n'ai jamais mangé d'œufs sans sel!
(On entend frapper h gauche. Paul y va et fait entrer Joseph te, puis il fait un signe et il sort avec Pauline. Joseph a le dos tourné à la porte de gauche et ne voit pas entrer Josephte. Ce n'est que lorsque madame Raisin est sortie, qu'il se retourne et aperçoit sa femme debout près de lui. Il se lève, droit et rouge.)