‹ Nous; poèmes choisisChapitre 4 sur 14 · A TABLE · texte numérisé non relu

A TABLE

Et de ce peuple fou le bon sens me confond. Veux-tu voir^ sous nos murs ajourés en dentelle. Ce qui, quand le mauvais destin les démantèle. Ne bouge pas ? veux-tu toucher le sol profond ? Prends mon bras. Cest ici le cœur de notre vie ; On t'attend : la table est servie.

Cest une table ronde avec sa nappe blanche.

La lumière de la croisée Comme un regard du ciel sur la nappe est posée. Sanctifiant la gourmandise du dimanche.

Le vin joyeux, dans un flacon, Darde un œil qui vous brave,

NOS PROVINCES

Car le vin est gascon.

Mais le pain reste grave.

Et sur le bufFet j'aperçois Des gâteaux qui sont mes amis d'enfance. Du temps qu'on me disait : « François, Rappelle-toi bien ma défense :

N'y touche pas ! »

Et je leur souriais pendant tout le repas.

Chère femme, assieds-toi parmi nous, et contemple

Cette salle à manger, à sa manière un temple.

Et de tous le plus vénérable. Oh ! si j'ai pris

Pour de l'ennui, souvent, le grand air de scrupule

Qu'ont ces murs familiers, si j'ai cru la pendule

Radoteuse et le temps ailleurs moins long, moins gris.

C'est qu'il faut qu'un jeune homme ait versé bien des larmes,

Qu'il ait, au loin, rêvé du pays plus d'un soir.

Pour comprendre un vieux meuble et lui trouver des charmes .

Vieux buffet, le service à thé, sur ton dressoir.

Brille au complet depuis cent ans. Ta prud'homie

A mis au rang des saints la sainte Economie.

Avare? non, mais dame ! un peu serré. — Quand même.

NOUS

Pour la fidélité de ton cœur ancien,

Pour ton ventre de bon petit paroissien,

Vieux buffet que je raille, au fond comme je t'aime !

On te devine exact, honnête, mesuré,

Moitié tabellion, moitié brave curé^

Et, dans ton vernis clair, on dirait que se plisse

Un visage narquois pétillant de malice.

Lorsqu'on mange la soupe en famille, l'on sent, Dans le recueillement de la faim qui s'apaise, Que, sur les fronts baissés, le silence qui pèse A l'autorité d'un doigt tout-puissant.

Instants sacrés que ceux où l'on met en commun Le besoin le plus fort de la vie, où chacun Apporte, en s'approchant de la table paisible, Son cœur comme un hôte invisible !

Le soir, quand le sommeil me troublait la paupière. Et quand j'étais petit, comme notre soupière Me paraissait énorme et comme sa vapeur Tournoyait et montait ! Quel volcan ! j'avais peur,

NOS PROVINCES

Mais une peur si douce, un peu feinte et rusée, Que mon âme excitait pour en être amusée ! Oh ! les points lumineux des cristaux, autant d'yeux ! Et j'imaginais TOgre en rêvant d une bouche

A la mesure de la louche, Et mon père et ma mère étaient pour moi des dieux. Je les vois tels qu'alors ils trônaient sous la lampe : Tout près de moi, si près que mon cœur est au chaud, Puis, tout à coup, parlant par énigmes, très haut. Très loin, parmi l'encens de la soupe qui trempe...

Chère, s'il se pouvait que, par-dessus les blés. Les vignes et les bois, en ce moment, tu vinsses Dans toutes les maisons de toutes les provinces. Par familles, partout, tu verrais attablés, Disputeurs, mais unis dans les jours de souffrance. Les petites gens du peuple de France.

La table de famille, on s'y fâche, on y boude, Mais en rond l'on y fait la chaîne, coude à coude. Autour d'un dieu lare en qui chacun croit : L'Honneur, le vrai dieu des âmes françaises. Et chaque coup du sort rend le cercle des chaises Plus résistant et plus étroit.

NOUS

Entrez, l'étrangère, entrez dans la ronde,

Mangez et buvez !

Vous voyez, c'est nous la honte du monde. C'est nous les Français dépravés !

On médit de nous parce qu'on envie

Ce grain de sel fin, Cet esprit qui donne en France à la vie Un goût si bon qu'on en a faim.

Goûtez donc, ma chère, à tous nos plats, mais

Si l'on vient vous dire Que nous nous mourons, il faudra sourire. C'est tout. Ne l'oubliez jamais.

NOS PROVINCES

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