‹ Nous; poèmes choisisChapitre 9 sur 14 · II · texte numérisé non relu

II

RÊVERIE

Les choses, au contraire, feraient voir un visage encore plus attentif, encore plus immobile, mais, à ce signal du destin, quel profond bouleversement s'accomplirait en une seconde derrière leur masque étonné !

Quelle répercussion aurait-il par le monde, quel retentissement dans l'avenir, le premier coup de canon qui commencerait la guerre !

Le sort jeté, la partie engagée, la face de la vie brutalement retournée !

Qu'un jour — un jour qui n'est pas loin, peut-être — cette rude voix pathétique puisse faire refluer depuis la frontière les nappes d'azur paisible étalées sur la France, comprenez donc que c'est cela, c'est le sentiment de cette menace qui donne à l'entour des soldats une expression sévère, concentrée, fatale, au plus riant tableau.

Je vois, du tertre où je suis assis, l'horizon tendu comme une chaîne entre les faisceaux alignés : ne dirait-on pas qu'il s'appuie sur les trépieds des fusils, comme si, à

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l'approche d*un danger, le profil de ces plaines cherchait là sa défense ?

Le mur de pierres sèches en avant du village prend tout à coup un air renfrogné, défiant !

La nature entière se tient sur ses gardes : tout en elle, par avance, devient cible ou abri, car il n'est champ qui ne puisse être un champ de bataille demain.

Tenez, là-bas, cette prairie... Il se pourrait que demain, lancés au pas décharge dans un pré comme celui-là...

Mais enfin, s'il le fallait, saurions-nous du moins pourquoi ?

RÊVERIE

Ailleurs j'ai dit mon coin de terre

Et mon adoration de Paris.

Tous les souvenirs qui me sont chers.

En remontant du fond de ma vie.

Recomposent par leur mélange

La grande figure de ma Patrie,

A la fois confuse et poignante.

J'ai rencontré, dans ma carrière D'homme imprudent et vagabond.

Au loin, dans une ville étrangère.

Un pur latin caustique et bon Qui maintenant, hélas ! n'est plus, Un vrai ancien qui m'a reçu A son foyer et dans son cœur.

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C'était bien le sel le meilleur, Un soleil piquant à Moscou, Notre midi, entendons-nous :

Le fin midi, classique et clair ; C'était, en Russie, un libraire, Uu vieux libraire français .

J'ai cet intime orgueil : je sais Que ce vieux sage m'a aimé.

Quand je doute de moi, j'y repense.

Voilà donc une image de la France :

Cette jeunesse en cheveux gris.

Cet humanisme et cet esprit.

Ami qui dors là-bas au cimetière étranger.

Toi qui longtemps as vu ton pays comme on voit

Par-dessus un grand mur le faîte aigu d'un toit

Et un bel arbre en fleurs, le plus haut du verger.

Grâce à toi j'ai connu la douceur des minutes

Où l'on rit en famille, à table, entre exilés.

Et l'air de ta maison m'a cent fois rappelé

Qu honneur français n'est pas un mot dont on discute.

RÊVERIE

Témoin encore ma servante, {Servante est plus noble que bonne, Femme de chambre est tout à fait bas), Ma servante et ma confidente, Qu'un antique honneur environne.

Quand, rituelle, à l'heure du repas, Elle fait le geste respectable De poser le pain sur la table.

Témoin l'honnêteté de Paris, Sans effort, sans dur parti pris.

Aussi facile qu'un sourire.

— Marguerite, je vous admire.

J'admire en vous tout un passé De vaillance aimable et polie,

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Cet instinct d'un cœur bien placé Qui, mieux qu'un principe, vous lie Au devoir et à la raison.

Vous le bon sens de la maison, La vertu qui n'a rien d'austère Mais va son train au jour le jour.

Vertu du peuple de la terre Le plus indulgent à l'amour.

RÊVERIE

L'amour, qu'il vienne aussi témoigner ! Notre honneur Apparaîtrait sans lui comme un rosier sans fleur. Venez donc vous aussi, n'en soyez pas fâchée.

Venez témoigner en faveur De nos façons d'aimer, ma volupté cachée. Venez. Ah ! ma main tremble au moment où j'écris. Car, invoquant ici nos baisers, tous les cris

Que j'ai recueillis sur ta bouche.

C'est à nos chers secrets qu'il faut que ma main touche. Mais comment, quand déjà s'instruit notre procès, Quand mon cœur frémissant, armé pour sa défense. Veut peser tous les biens qui font l'orgueil français, gomment ne pas jeter l'amour dans la balance ? Vaut-il mieux, si la grâce est dans notre héritage,

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DERRIÈRE LES FAISCEAUX

En rougir, la lâcher à Tinstant du danger ? Non, venez plutôt nue et à votre avantage^ Et riez-lui au nez, au pudique étranger !

Venez, amour qu'on nous envie.

Manière à nous très sensuelle

D'accoler la vie.

Notre amour d'âme et de chair belle Où tout se mêle Et se confond.

Notre amour profond !

Notre amour, avec tout ce qui.

Greffé sur lui, fleurit par lui :

Notre souci constant des lignes.

Qui nous rend seuls dignes

De l'antique Athènes, Notre goût inné de la forme,

Qui devant l'énorme

Se sent pris de gêne.

Amour, notre amour.

Qu'on dit léger, parfois si lourd,

RÊVERIE

Comme un trésor qu'un solitaire, La nuit, enterre Dans son jardin.

Notre amour, sous un ton badin Cachant parfois des pleurs de rage.

Venez nous donner du courage .

Notre amour qui toujours fut là

Au moment grave, Notre amour qui toujours mêla

L'heure du berger,

L'heure du danger.

Venez, notre amour qui rend brave.

Venez, amour, tout voile ôté,

Svelte beauté,

Vénus française.

Qui sur l'Olympe eût ri à l'aise ; Venez tout nu, cher corps doré.

Le nu divin est seul secret.

Seul pur aussi.

Venez ainsi

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Que, dans le marbre et dans la pierre , Nos sculpteurs vous ont figurée :

Rayonnante dans la lumière, Éternelle dans la durée !

RÊVERIE

Enfin voici plus qu'un témoin, Voici mon juge :

I C'est mon enfant, dernier refuge

D'un espoir qui m'échappe et fait son nid plus loin.

Il a trois ans, il est si drôle Que nous rions^ sa mère et moi ; C'est dans la farce un premier rôle :

Baisé, fessé, gâté, puni, C'est notre émoi,

Bonheur et souci infini.

Trois ans, et déjà il abuse, il flaire

Sous les mots grondeurs ma faiblesse immense,

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Êt saisit l'instant où dans la colère Le pardon commence.

On dirait qu'il me nargue et lit sur mon visage

L'amour craintif que j'ai pour lui.

Et quand, pour en finir, il promet d'être sage. Il détourne aussitôt la tête avec ennui.

Telle est la loi commune, il faut donc m'y attendre :

Un jour viendra, un jour sévère,

Où mon enfant verra son père De cet œil des grands fils qui souvent n'est pas tendre.

Nos enfants nous diront : « Qu'avez-vous fait ? » Et nous ^ Faudra-t-il que, vieillards tremblant sur leurs genoux, Pareils à des caissiers embrouillés dans leurs comptes, Nous sentions à nos fronts la rougeur de la honte ?

RÊVERIE

D'un bond j'étais debout et, soudain, j'ai couru. Le poids du sac sur mon dos, le poids du fusil dans ma main : les faisceaux étaient rompus.

J^avais entendu Tordre sans l'avoir remarqué et, d'instinct, j'avais obéi.

Il me restait de ma rêverie un sentiment puissant et vague, un peu ivre, un peu chancelant, une conviction tout étourdie de sa propre nouveauté.

Dirai-je qu'ayant atteint ce sommet mon esprit repoussait tous les raisonnements, comme on repousse du pied une échelle inutile ?

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Je crois plutôt que mes raisons s'agrégeaient en une seule masse, un seul bloc d'émotion compacte, d'une pression irrésistible.

Plus d'images particulières, successives, dévidées : une certitude assez vaste pour englober tous mes souvenirs, pour contenir ma vie entière rassemblée, prête à s'élancer.

Mais l'extase, la foi pure se soutient si difficilement ! Telle est notre infirmité que je cherchais déjà en dehors de moi quelque symbole matériel où appuyer mon enthousiasme, où m'en décharger sans crainte, avec l'assurance de le retrouver toujours.

Immobile dans le rang, l'arme au pied, j'implorais de l'horizon le secours de quelque signe, un miracle, une apparition.

Or, cette chose attendue se montra en effet, et, naturellement, c'était la chose la plus ancienne, la plus familière, la plus commune.

RÊVERIE

Un roulement lointain de tambours arrivait jusqu'à nous : comme un génie de la terre mal dégagé du sommeil, comme une âme à demi plongée dans Targile gluante, ce bruit sourd rampait lourdement.

Voix du sol qui se traîne entre les sillons, et qui semble , lorsqu'elle s'élève, ne dépasser jamais le niveau de la plus haute motte.

Murmures profonds des vies qui pullulent à la surface des champs, depuis la taupe et le mulot jusqu'aux myriades d'insectes sans ailes.

Chuchotements confus, imperceptibles craquements du grain qui commence à germer, prières des racines du côté des ombres, prières des tiges vers la clarté.

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Mais, à leur tour, dans l'éloignement, les clairons éclatèrent.

Prenant du premier coup possession du domaine des airs, leurs notes montaient comme des fusées, tâtaient l'espace, exploraient les brises et, parfois, dans une de ces mélancolies subites de la force qui durent à peine une seconde, se laissaient couler comme des larmes, pour remonter aussitôt plus précipitées, plus ardentes.

Un souffle supérieur animait, inspirait cette sonnerie ; le cœur de l'homme lui communiquait son rythme discontinu ; toutes les pulsations d'un sang noble se prolongeaient dans ces intervalles et dans ces reprises.

C'était l'appel des foyers, l'appel séculaire au-dessus des vallées, de colline en colline.

Et cet appel pour la défense, l'esprit libre et sans peur l'agrémentait d'une chanson : le cri instinctif de la vie menacée devenait grâce à lui une apostrophe joyeuse.

L'œil cependant distinguait sans peine le petit groupe turbulent, qu'un mouvement uniforme rapprochait de nous peu à peu par saccades pressées.

RÊVERIE

Que ce carré en marche paraissait minuscule dans l'immense plaine ondulée !

Au-dessus flottait comme un ruban clair, et notre régiment, dans un silence tel qu'on eût dit que chaque bouche retenait son haleine, cloué sur place, fasciné, regardait de toutes ses prunelles venir à lui cette banderole voyante.

Il semblait bien alors que le vieil emblème, ainsi réduit par la distance aux proportions d'une alouette, fût comme l'oiseau en effet, qui ramasse une énergie violente dans un corps exigu.

Quelle respiration passionnée soulevait ce lambeau d'étoffe ! comme, à le voir ainsi frémir, on le devinait, ce fétiche, d'un caractère généreux, d'une humeur susceptible !

Bientôt les trois couleurs se détachèrent nettement sur le ciel orageux, avec cette légère inclinaison de la hampe qui évoque l'image du navire au versant de la vague et associe l'idée des batailles à l'idée des tempêtes.

Mais, sans souci des nuages sombres accumulés autour de lui, le petit mât penché poursuivait sa route.

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Et le tonnerre des tambours et le fracas des cuivres devenaient assourdissants...

Brusquement, ils se turent.

Le drapeau n'étant plus qu'à quelques pas de nous, je perçus le bruit doux de la soie plissée par le vent.

Cela ressemblait à un chuchotement, à une parole tendre qui bouleverse l'âme.

Que vous dirai-) e de plus ? la démonstration était faite. Je ne pouvais que me répéter : « Comme c'est simple ! comme c'est simple ! »

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