‹ Nous; poèmes choisisChapitre 8 sur 14 · IS · texte numérisé non relu

IS

RÊVERIE

Cette ogive idéale du ciel qui s'élance de Thorizon et passe au-dessus de nos têtes, à des hauteurs qu'on ne sait plus, indifférentes.

La lisière du bois, la ferme isolée, le mur de pierres sèches en avant du village.

Ces lopins de terre cousus bout à bout, ourlés de haies vives et de peupliers.

Et toute cette campagne, j'insiste, tellement calme, comme en prière sous le portique de l'infini.

La paix des champs, humble et grande.

Les pacifiques travaux des champs, qui plus que les autres semblent bénis, parce qu'ils sont les plus anciens, parce

- qu'on s'imagine que Dieu personnellement les a connus dans l'enfance du monde, et les a lui-même ordonnés.

A tel point que les variations de l'atmosphère, en ce qu'elles sont liées à ces travaux, apparaissent encore un peu au poète et aux vieux paysans comme des variations de l'humeur céleste, les gelées et les grêles comme un prolongement atténué des colères bibliques, et les beaux

DERRIÈRE LES FAISCEAUX

étés et les pluies bienfaisantes comme des largesses du Tout-Puissant.

Cette patience, cette sérénité, ces traditions, ces recommencements, toutes ces antiques pensées, tous ces sentiments éternels qui montent des espaces cultivés comme une musique religieuse.

Cette harmonie, pour la couvrir, ces douces images, pour les éclipser, il suffirait cependant que, partie d*un point invisible, s'élevât dans le lointain la grande voix sourde du canon.

Comme un décor de toile soudain tremble et s'effondre dans l'obscurité d'un brusque changement de scène, le paysage que voici disparaîtrait en un clin d'œil.

Seulement dans cette féerie redoutable rien ne bougerait en apparence, ni la lisière du bois, ni la ferme isolée, ni la distance de l'une à l'autre : la carte du terrain serait toujours exacte, les mêmes cotes, les mêmes hachures correspondant aux mêmes plis.

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