LES TRISTES
Elles passent insolemment Sur le dur tapis du bitume, Appelant du regard l'amant Qui pour un instant s'accoutume.
Comme hier et comme demain, D'un pas tantôt lent ou rapide Elles arpentent le chemin, Calmes comme un bétail stupide.
Leurs corsages voluptueux Provoquent des épithalames.
Alors des mortels vertueux Passent, tenant au bras leurs femmes.
Oh! disent-ils, voilà le ton Donné par nos littératures!
Tête et sang! comment laisse-t-on Sortir de telles créatures?
Tels ces orateurs oublieux Se courroucent, et leur flot passe.
Les Tristes les suivent des yeux Et leur répondent à voix basse.
Ayant pour unique témoin Le souvenir d'une heure tendre, Elles disent, parlant de loin, Comme s'ils pouvaient les entendre :
Oui, nous sommes joie et douleur!
Mais n'ayez pas un air morose En voyant nos lèvres en fleur Aussi banales qu'une rose.
Troupeau docile et châtié,
Nous marchons là, troublantes Èves;
Mais ayez un peu de pitié
Pour les fantômes de vos rêves.
Rasant toujours à pas furtifs Les murs de pierres ou de briques, Nous sommes des êtres fictifs Créés par vos désirs lubriques;
Vos bras difformes et velus Sont ceux où nous nous reposâmes, Et nous ne sommes rien de plus Que les figures de vos âmes.
12 mars 1884.
Oui, j'aime, jusqu'en ses verrues,
Mon cher Paris ; De lui j'aime tout, places, rues,
Jardins fleuris ;
Et les quais où la Seine chante,
Les jours, les soirs Et l'âpre misère touchante
Des quartiers noirs ;
Et ses boulevards gais et vagues,
Ce long chemin Où ruisselle, en roulant ses vagues,
Le flot humain.
nous TOI 3. 261
J'aime ses femmes, les duchesses
Reines du goût, Et celles-là qui pour richesse
N'ont rien du tout.
J'aime ses rousses et ses blondes,
Ses clairs salons, Ses théâtres et tous les mondes
Où nous allons;
La mendiante avec son triste
Accordéon, Et la petite guitariste,
Et l'Odéon.
A Paris, où nul ne s'ennuie,
Rien n'est pareil; J'admire également sa pluie
Et son soleil;
Et jusqu'à son plus mauvais livre,
Qui me guérit Ou me caresse, et je m'enivre
De son esprit;
nous Tors.
Et sans m'occuper de Wormspire
Et de Gogo, Je sais que près de moi respire
Victor Hugo.
Et cependant, ô ma pensée!
Pour un moment Tu veux t'enfuir, chaste et blessée,
Au firmament ;
Plonger dans le gouffre du rêve
Où tout est pur, Voir un Ange essuyer son glaive
En plein azur ;
Oublier la terre et ses bouges
En tes réveils, Sentir de près battre les rouges
Cœurs des soleils;
Et fuyant la ville connue
Et son réseau, Te tremper dans l'eau de la nue,
O fauve oiseau !
iï mars 1884.