LA GENESE DE L AMERICANISME
Un état d'esprit très singulier se manifeste, en France, depuis quelques années et gagne insensiblement d'autres pays. Nous voulons parler de ce mouvement intellectuel particulièrement accentué dans le jeune clergé et parmi les laïques appartenant à l'Eglise par leurs croyances, et à l'Université par leur éducation. Dans ce monde à la fois enthousiaste et sceptique, deux ten-
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dances se manifestent et concourent au même résultat. L'une jette la défaveur sur les doctrines, les méthodes et les institutions du passé, attribuant les conquêtes de l'erreur surtout à la manière dont la vérité est défendue ; l'autre accueille de confiance et propage avec entrain des idées souvent téméraires, des méthodes hasardées, des institutions suspectes, dont le seul attrait paraît être celui de la nouveauté.
Et comme le Nouveau-Monde est, par la force des choses, moins imbu que l'Ancien d'esprit traditionnel ; comme l'Amérique, ou pour parler plus exactement les États-Unis, sont de tous les pays du Nouveau-Monde ceux oii l'initiative individuelle et la lutte pour la vie semblent avoir pris le plus libre essor ; tout ce qu'il y a d'esprits novateurs, sceptiques ou croyants, prêtres ou laïques, littérateurs ou politiciens, se sentent épris d'une belle ardeur pour ce qui est ou paraît être l'expression du génie de la libre Amérique.
C'est à la tendance dont il s'agit ici, à l'engouement pour les idées, les usages, les systèmes attribués, souvent à tort, aux États-Unis, c'est à ce mouvement dont on ne peut contester l'existence, que nous devons la création d'un mot qui a pris maintenant ses lettres de naturalisation dans toutes les langues et qui vient d'être ofticiellemont introduit dans le vocabulaire théologique : rAMÉRICANISMK.
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Toul contribuait, depuis quelques années, à répandre en Europe et surtout en France la contagion de cette influença intellectuelle ; mnis une circonstance^ en apparence fortuite, a beaucoup accéléré ce mouvement. Nous voulons pai- 1er du séjour à Paris, en 1892, de Mgr Ireland, archevêque de Saint-Paul de Minnesota. Ce prélat, né en Irlande et élevé en France, s'est épris pour son pays d'adoption, l'Amérique, d'un amour qui surpasse beaucoup celui d'un grand nombre d'Américains natifs.
Il y a, en effet, aux États-Unis, deux façons d'être Américain. Les uns se contentent d'aimer le pays où ils sont nés et de faire acte de bons citoyens dans toutes les circonstances de leur vie ; les autres n'estiment point que l'on soit Vméricain si l'on n'a sur l'Amérique, sa mission, >on avenir, son excellence, les idées qu'ils ont l'ux-mèmes. Pour eux, l'Amérique n'est pas tant une patrie qu'un système, de là ce mot à'américanisme, créé tout exprès, aux États-Unis, pour désigner leur école. Car il y a un américanisme iméricain, et c'est .parmi les Américains les plus authentiques qu'il a trouvé ses premiers adversaires.
Ces « amateurs de nouveautés » — ainsi les appelle Léon XIII — que nous voyons en France se réclamer sans cesse de l'exemple et des méthodes importées des États-Unis, ont pour répondants au delà de l'Atlantique un parti oii
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les immigTés européens sont en grand nombre et qui prétend néanmoins posséder le monopole du patriotisme et du génie américains.
L'archevêque de Saint-Paul est le personnage le plus en vue de ce parti ; il fut donc tout aussitôt accueilli dans notre capitale comme le représenlant le plus illustre de l'épiscopat d'Amérique. 11 parla dans des réunions de prêtres, d'étudiants, d'hommes de lettres et d'hommes politiques, de la façon la plus propre à flatter le sentiment national et les idées nouvelles d'un auditoire d'ailleurs préparé.
Le lien entre les deux américanismes, celui du Nouveau-Monde et celui de l'Ancien était trouvé ; le chef, le personnage représentatif autour duquel tous les « novateurs », de chaque côté de l'Océan, pouvaient se grouper, était désigné.
Les discours de Mgr Ireland, prononcés à Paris, furent rassemblés en un volume ; on y joignit d'autres discours du même orateur, ceuxlà prononcés en Amérique et traduits par MM. Féhx Klein et Victor Charbonnel; sous un titre qui est un programme : L'Eglise et le Siècle; cela fit, dit-on, le tour de la presse.
Un écrivain en vogue, M. Paul Bourget, déclarait qu'après avoir connu « la pensée de Tadmirable archevêque de Saint-Paul », il comprenait mieux que jamais « combien le christianisme est conciliable avec tout le monde moderne », et les traducteurs de Mgr Ireland, en présentant
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son volume au public français, s'écriaient : '< Qu'à ce foyer donc viennent s'éclairer et se récliauffer ceux que glace la défiance et qu'enlénèbrent les préjugés de l'impiété ou de l'esprit rétrograde ».
Depuis 1892, une propagande active et soutenue a été faite sous toutes les formes, en faveur des idées américaines personnifiées par Mgr Ireland. Oubliant qu'il y a plus de quatre-vingts arclievèques et évoques à la tète des églises des États-Unis, on a fait retentir deux ou trois noms, toujours les mêmes, pris uniquement parmi les évoques favorables aux idées novatrices. On a laissé dans l'ombre les plus grandes figures de l'épiscopat américain.
Mais, pour se convaincre du degré de lyrisme oij en étaient venus les partisans européens de l'américanisme, il faut lire ce passage d'un discours prononcé à Gand, en février 1897, par M. l'abbé Félix Klein.
C'est une réminiscence d'Emile Zola qui voit, lui aussi, dans l'américanisme, la promesse de l'Église de demain. Adoptant une comparaison qui remplit les dernières pages de la Home du trop fameux romancier, M. l'abbé Klein traçait à l'Anacharsis du vinsj-tième siècle l'itinéraire d'un voyage à la recherche de la sagesse :
« Il n'aurait qu'à partir, comme a fait notre espèce entière, de cette Asie centrale^ où maintenant le chemin de fer nous porte en moins
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(l'une semaine ; il n'aurait qu'à marcher dans le même sens que le soleil, et il verrait la lumière morale, suivant, par une rencootre singulière, le cours de la lumière physique, s'étendre et resplendir de plus en plus, à mesure qu'il s'avancerait dans les steppes de Russie à peine éclairées encore : maudissant au passage l'ignominieuse Tur(juie ; saluant la Grèce de tous ses vœux, la Grèce, fille des vieux artistes et mère des héros jeunes : l'Italie, qui a Rome ; l'Allemagne, savante et forte ; la Belgique et la France, en qui se fait la splendide synthèse des génies celte, latin et germanique; la Grande-Bretagne et les Etats-Unis^ patries de l'initiative et de la force libre. Alors, dépasscmt les 3Iontagnes Rocheuses et traversant le Pacifique, longtemps mer silencieuse, aujourd'hui sillonnée de navires, il verrait la lumière parvenue à son éclat le plus intense dans Washington et Saint-Paul de Minnesota, brusquement décroître à l'approche de l'Asie orientale et tout d'un coup faire place aux ténèbres de la tradition chinoise (1). »
De tels éloges sont écrasants, nul aujourd'hui ne le conteste, mais le temps n'est pas encore éloigné où ils passaient sans protestation.
La publication de la Vie du Père Hecher,ïo\\dateur des paulistes aux Etats-Unis, publica-
(1) Voir Vn Cnlholichme américain, par le R. P. Delattre, S. J.
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tion qui eut lieu en cette rnème année 1897, a porté au-delà de toute vraisemblance les hardiesses de raméricanisme et ses hyperboles. Aussi bien, le livre était-il présenté au public de façon à prévenir en sa faveur tous ceux que tourmente le désir des nouveautés et qui atten- «lent la lumière du côté de l'Occident. Le Père Hecker était annoncé comme l'un des initiateurs de l'américanisme ; l'archevêque de Saint-Paul, lui-même, le disait dans \ Introduction qu'il avait écrite en anglais pour l'ouvrage original et dont la traduction figurait en tète du volume parisien :
« Le courant américain, qui depuis un quart de siècle coule si manifestement dans l'océan du catholicisme, disait Mgr Ireland, remonte, ce me semble^ en très grande partie au P. Hecker et à .ses premiers coopérateurs. » Il ne fallait pas de plus longs discours pour gagner notre jeune école à la personne et aux idées du prêtre américain.
Quel ne fut pas l'accueil fait au livre et à son héros quand on vit l'archevêque de Saint- Paul rendre de lui, avec un accent de reconnaissance émue, cet éloquent témoignage :
" S'il est permis de parler de soi, j'ose dire que je dois au P. Hecker les plus salutaires impressions de ma vie. Si elles n'ont pas, hélas ! prpduit en moi tout ce qu'elles auraient dû, elles m'ont, du moins, faitcomprendre, d'une manière
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inoubliable, la valeur de sa mission et Je pouvoir qu'il exerçait pour le bien sur les âmes. Je suis lieureux de trouver ici Toccasion d'affirmer publiquement la gratitude que j'éprouve pour lui: Il était dans toute la force de sa vie et de son labeur quand je fus pour la première fois à portée de l'observer. J'étais tout jeune alors dans le saint ministère, et très naturellement, je jetais les regards autour de moi, à la recherche de quelque modèle pour me guider dans les chemins où je sentais que, moi aussi, je devais marcher.
» Depuis, je n'ai jamais perdu de vue le P. Hecker, le suivant des yeux autant qu'on peut le faire à la distance des six cents lieues qui nous séparaient. Je ne suis pas aujourd'hui sans avoir acheté, au prix de bien des années et de bien des travaux, quelque expérience des hommes et des choses. Elle ne m'a fait en rien changer mon appréciation sur lui, si ce n'est pour le tenir en plus grande estime. » Puis, à la fin de cette Introduction et pour affirmer de nouveau, en la condensant, toute sa pensée sur le P. Hecker, Mgr Ireland écrivait :
« Nous considérerons toujours Isaac Hecker comme l'ornement et le joyau de notre clergé américain, comme le type qu'il faudrait voir se reproduire le plus possible parmi nous. Sans doute, on trouvera encore à améliorer les détails, et ce sera à l'avantage de la religion ; mais pour
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les lignes principales qui constituent la personnalité de cet homme éminent, sachons les conserver avec amour et tâchons de les reproduire dans la formation de notre futur clergé. »
Ainsi présentée au public, la Vie dit Père Hecker ne pouvait manquer d'obtenir un grand succès.
On aime, en France, à notre époque, tout ce qui sort de la monotonie du «déjà connu» et du « déjà vu. » II faut du neuf, de l'original, nous dirions môme de l'étrange; l'inconnu, le mystérieux attirent les âmes blasées de nos contemporains et c'est précisément ce que la Vie du Père Hecker donnait ou plutôt promettait.
Avec un incontestable talent littéraire, M. l'abbé Félix Klein avait su mettre en relief dans sa préface les aspects de la physionomie dUecker les plus capables de séduire la curiosité inquiète de tant d'àmes tourmentées du besoin d'aller à Dieu, ou peut-être, de se fuir elles-mêmes.
Il ne s'agissait en effetj de rien moins que (l'une voie nouvelle ouverte à l'humanité pour entrer en rapport avec l'au-delà :
« Dans toute voie nouvelle qui s'ouvre à l'humanité, disait M. Klein, n'importe en quelle sphère d'action, il esL toujours un homme qui se trouve le premier à passer; souvent son nom reste ignoré ; mais lorsqu'on le connaît, il prend place parmi ceux qui brillentau sommet de l'histoire... Le Père Hecker est de ceux-là. »
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Cl'iLcs, l'éloge n'élait point banal, et la mise en scène promettait beaucoup, mais combien plus ce qui suit :
« Infatigable travailleur et type achevé du prêtre américain, il le fut certainement, comme Mgr Ireland Ta montré dans Tintroduction de ce livre, mais il fut bien autre chose encore : il a été et il restera, dans le sens profond du mot, un docteur, un de ceux qui apprennent à des séries de générations humaines ce qu'elles ont à faire... Il a tracé et réalisé en lui l'idéal du prêtre pour l'avenir nouveau de l'ÉgUse ; sur les immuables dogmes des communications de Dieu et de l'àme,. il a établi les principes intimes de la formation sacerdotale pour les temps qui commencent. Et encore, n'est-ce pas assez dire ; car d'une part, sa mystique s'applique à tout clirétiendans la vie moderne et, d'autre part, elle atteint jusqu'à l'adaptation positive de la vie conventuelle aux besoins nouveaux du monde. »
Après un tel panégyrique, M. l'abbé Félix Klein était autorisé à se tourner vers le lecteur et à lui dire :
« En est-il un autre qui ait, de notre siècle et dans le domaine religieux, embrassé à la fois dans ses travaux et dans ses éludes un pareil champ d'opérations ?
» Si le P. Hecker est un homme d'action et un prêtre adapté à son pays, il l'est à la façon de saint Augustin, qui appartient bien plus à l'intel"
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ligence humaine et à l'Église universelle, qu'à son ministère pastoral et à l'Afrique romaine ».
En présence (le tels éloges, donnésauP. Hecker par des hommes dont la parole était écoutée cl trouvait partout un écho, n'étions-nous pas en droit de poser cette question, que plusieurs ont hien voulu qualifier d'impertinente : Le Père Hecker est-il un saint?
« Qui donc a prétendu que le Père Hecker était un saint?» nous ont objecté quelques critiques. On avait dit, en réalité^ bien davantage. Affirmer, en effet, d'un prêtre, qu'il est un «docteur», «dans le sens profond du mot»; dire qu'il a «tracé » et « réalisé» en lui «l'idéal du prêtre », c'est dire qu'il a été non seulement un «saint» mais un des plus grands parmi ceux que l'Église honore comme tels.
Tous n'ont pas en effet pareille envergure et il est beaucoup de « saints » authentiques dont on peut dire sans irrévérence aucune qu'ils ne sont pas des « docteurs^ » qu'ils n'ont pas « établi les principes intimes de la formation sacerdotale » pour leur temps, ni pour aucun temps.
Tout cela, on l'avait dit, et plus encore, mais c'étaient des phrases et des périodes... Notre point d'interrogation, posant une question — tout à fait préalable — et qu'on avait cru résoudre par prétention, dérangeait soudain l'équilibre de cet édifice fragile.
Nous avons donc, tout le long d'une année.
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trabord dans les colonnes du journal la Vérité, puis dans un livre, puis encore dans la Vérité et dans la Revue canonique, livré bataille à l'américanisme et combattu le livre de la Vie du Père Hecker.
Ce que fut cette campagne, ce n'est point ici le lieu de le dire, mais puisqu'enfin elle fut couronnée par l'un des actes les plus importants du pontificat de Léon XIII, nous voudrions du moins en retracer les grandes lignes et en fixer les enseignements.