NOUVEAUX PRÊTRES
» Un certain nombre de nos amis encore élèves des grands séminaires seront prêtres lors des prochaines ordinations. Nous serions heureux de leur faire plaisir, et nous avons pensé leur offrir à cet effet, à titre purement gracieux, un abonnement de trois mois à la Justice Sociale.
» Nous ferions partircetabonnementdujour de leur ordination au sacerdoce. 11 leur suffira de nous envoyer une carte portant leur adresse exacte avec cette simple mention : L'abbé X.,. nouveau prêtre, pour recevoir le journal gratuitement pendant trois mois. Puis, s'ils veulent, passé ce délai, continuer à recevoir la Justice Sociale, quoique nos abonnements se paient toujours d'avance, nous leur laisserons, avec plaisir, la faculté, pour la première année, d'indiquer eux-mêmes la date où. il leur sera plus commode de solder le prix de leur abonnement. »
En présence de cette attitude, Mg'rl'évêque de Quimper, après avoir une première fois protesté contre les imputations de MM. Naudetet Dabry, adressa la lettre suivante au directeur de la Semaine Religieuse de son diocèse :
Quimper, le 14 octobre.
Monsieur le directeur, Dans le numéro de la Justice Sociale du 11 octobre courant, M. l'abbé Naudet écrit un
lon^ article de quatre colonnes par lequel ilprétend répondre à noire Communiqué du 30 août et à notre lettre du 22 septembre ; et il nous demande de vouloir bien insérer cette pièce dans le plus prochain numéro de notre Setnaine Relif/ieuse.
Nous ne croyons pas devoir condescendre à ce désir, et cela pour deux raisons :
1'' Parce que nous n'avons jamais attaqué personnellement M. Naudet, ni dans son honneur d'homme, ni dans sa dignité de prêtre. Dans les écrits dont il se plaint, nous n'avons pas même cité son nom, pas plus que celui de son « vaillant confrère » M. l'abbé Dabry :
2° Parce que dans ces sortes d'affaires, de juridiction tout ecclésiastique, nous n'avons pas à faire jug-es de nos controverses les lecteurs de journaux ou lesjournalistes eux-mêmes.
Si les directeurs et les rédacteurs de Injustice Sociale, de la Voix du Siècle et autres feuilles énuméréesdansnotre communiqué estiment avoir été injustement lésés dans leurs intérêts moraux ou matériels, ces messieurs sont trop doctes personnes pour ne pas savoir qu'il existe à Rome des tribunaux spécialement établis pour connaître de ces sortes de causes et juger les actes des évêques.
Qu'ils nous appellent donc devant ces tribunaux : c'est une belle occasion pour eux de témoigner, autrement que par des paroles, de leur
SEMINARISTES SOCIAUX
lîdèle attachement aux doctrines romaines et de leur parfaite soumission aux jugements de la sainte Église.
Là, Dieu aidant, nous essaierons d'olJiMir et nous (''tablirons, avec pièces à Tappui :
1"' Qu/en donnant notre communiqué du 30 août, nous n'avons fait qu'user de notre droit ;
2° Que nous avions des raisons particulières et très graves de le publier dans notre Semaine Religieuse :
3° Que nous n'avons pas excédé la mesure de nos pouvoirs dans ce document, ni quant au fond, ni quant à la forme.
Si ces messieurs refusent de nous faire comparaître devant cette juridiction qui leur est ouverte et que, sincèrement, nous leur indiquons, il sera établi devant le « grand public pour lequel ils écrivent », qu'ils n'ont rien de canonique ni de sérieux à opposer aux trois propositions ci-dessus énoncées, lesquelles contiennent notre justification aussi catégorique que complète.
Nous nous réservons, d'ailleurs, de déférer, en temps opportun, devant ces mêmes tribunaux, les articles, très injurieux pour notre personne et notre dignité, parus depuis la publication de notre Communiqué, dans divers numéros de la Justice Sociale et de la Voix du Siècle et jetés à profusion (ceux Aala Justice Sociale du moins) dans tous les presbytères de notre diocèse.
Cette lettre sera, pour le moment , notre
lernier mot dans cette affaire. Nous désirons
(ju'il en soit de même pournotre Semainelieli-
f/ ie use et i^onr les journaux catholiques qui ont
jugé bon de prendre la défense de nos droits :
Veuillez agréer, Monsieur le Directeur, l'assurance de mes sentiments affectueux et dévoués.
■\- François Virgile, Evêque de Quiniper et de Léon (1).
MM. Nauilet et Dabry ont refusé Tun et l'autre de faire appel à Rome du jugement porté contre leurs journaux par Mgr l'évêque de Quimper.
M. l'abbé Naudet se réclame de « son évoque » et demande à évoquer l'affaire devant l'offîcialité diocésaine de Bordeaux. M. l'abbé Dabry se réclame du tribunal de l'opinion.
A l'heure où nous écrivons ces lignes, les choses en sont là, l'attention du grand public catholique est en éveil et l'Église aura bientôt à se prononcer dans ce débat.
Il est temps, car le mal faisait de rapides et terribles progrès dans les séminaires de France.
(1) Nous reproduisons intégralement ce grave documenta cause des suites qui seront certainement données à cette affaire et parce que beaucoup de catholiques et de membres du clergé n'en ont pas eu connaissance. Les lecteurs de l'Univers-Monde, notamment, ignorent tout de ce débat, leur journal n'ayant publié ni le « communiqué » ni aucun autre document relatif à cette affaire.
Il faut n'avoir aucune notion de la sollicitude maternelle avec laquelle l'Église veille à la formation de ses futurs prêtres, pour s'étonner du zèle déployé par nos évêques afin de préserver leurs séminaires de l'invasion des doctrines nouvelles. En cela^ ils ne font que répondre aux exhortations de Léon XÏÏI dans l'encyclique du 8 septembre 1899.
Nous trouvons, dans cette même encyclique, un passage qui répond d'avance à une autre question récemment soulevée à propos des mesures adoptées dans deux diocèses, en vue d'exiger le diplôme universitaire du baccalauréat pour l'admission au grand séminaire.
Le Saint Père dénonce le danger et l'insuffisance des programmes universitaires pour la formation ecclésiastique.
Voici ses paroles :
« Si la préoccupation constante d'une première et indispensable formation à l'esprit et aux vertus du sacerdoce doit inspirer les maîtres de vos petits Séminaires dans leurs relations avec leurs élèves, c'est à cette même idée principale et directrice que se rapporteront le plan des études et toute l'économie de la discipline. Nous n'ignorons pas. Vénérables Frères, que, dans une certaine mesure, vous êtes obligés de compter avec les programmes de l'Etat et les conditions mises par lui à l'obtention des grades universitaires, puisque^ dans un certain nombre
Je cas, ces grades sont exigés des prêtres employés soit à la direction des collèges libres placés sous la tutelle des Evèques ou des Congrégations religieuses, soit à l'enseignement supérieur dans les Facultés catholiques que vous avez si louablement fondées. Il est d'ailleurs d'un intérêt souverain, pour maintenir l'influence du clergé sur la société, qu'il compte dans ses rangs un assez grand nombre de prêtres ne le cédant en rien pour la science, dont les grades sont la constatation officielle, aux maîtres que l'Etat forme pour ses lycées et ses universités.
» Toutefois, et après avoir fait à cette exigence des programmes la part qu'imposent les circonstances, il faut que les études des aspirants au sacerdoce demeurent fidèles aux méthodes traditionnelles des siècles passés. Ce sont elles qui ont formé les hommes éminents dont l'Eglise de France est fière à si juste titre, les Pétau, les Thomassin, les Mabillon et tant d'autres, sans parler de votre Bossuet, appelé l'aigle de Meaux, parce que, soit par l'élévation des pensées, soit par la noblesse du langage, son génie plane dans les plus sublimes régions de la science et de l'éloquence chrétienne.
» Or, c'est l'étude des belles-lettres qui a puissamment aidé ces hommes à devenir de très vaillants et utiles ouvriers au service de l'Eglise, elles a rendus capables de composer des ouvrages vraiment dignes de passer à la postérité, et qui
contribuent encore de nos jours à la défense et à la diffusion do la vérité révélée. »
Ainsi, dans la pensée du Saint Père, l'obtention des grades universitaires, n'est nécessaire que dans les cas déterminés où ces grades sont exigés par TEtat, pour la direction des établissements d'enseignement.
Loin d'être une garantie de la bonne formation intellectuelle des futurs clercs, les programmes officiels sont un danger.
C'est pourquoi, après avoir rappelé qu'au milieu du dix-neuvième siècle, les évéques de France constataient déjà que la connaissance du latin tendait à décroître dans notre pays, Léon XIII ajoute :
« Si, depuis plusieurs années, les méthodes pédagogiques en vigueur dans les établissements de l'Etat réduisent progressivement l'étude de la langue latine et suppriment des exercices de prose et de poésie que nos devanciers estimaient à bon droit devoir tenir une grande place dans les classes des collèges, les Petits Séminaires se mettront en garde contre ces innovations inspirées par des préoccupations utilitaires, et qui tournent au détriment de la solide formation de l'esprit. A ces anciennes méthodes^ tant de fois justifiées par leurs résultats. Nous appliquerions volontiers le mot de saint Paul à son disciple Timotliée, et, avec l'apôtre, Nous vous dirions, 'Vénérables Frères :
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Cjardez-en le dépôt » avec un soin jaloux. Si un jour, ce qu'à Dieu ne plaise, elles devaient disparaître complètement des écoles publiques, que vos Petits Séminaires et collèges libres les gardent avec une intelligente et patriotique sollicitude. Vous imiterez ainsi les prêtres de Jérusalem qui, voulant soustraire à de barbares envahisseurs le feu sacré du Temple, le cachèrent de manière à pouvoir le retrouver et à lui rendre toute sa splendeur quand les mauvais jours seraient passés. »
Ces paroles de l'encyclique au clergé français nous paraissent résoudre d'une façon décisive la question du baccalauréat exigible pour les séminaristes. L'enseignement ecclésiastique doit bien plutôt se prémunir contre la fâcheuse influence derenseianement universitaire.
Un des hommes qui suivent avec le plus d'attention le mouvement du « nouveau catholicisme » en Amérique et en Europe nous faisait observer un jour, qu'au fond de toutes ces déclarations en faveur de la réconciliation de l'Église et du siècle, d'une adaptation du catholicisme à la société moderne, de la formation d'un nouveau clergé, plus mêlé à la vie du peuple, etc., etc.^ au fond de toutes ces formules vagues et sonores, il y a, chez certains meneurs, une pensée de derrière la tête, une idée que l'on n'ose pas encore formuler, une réforme dont on ne parle jamais publiquement mais à laquelle on pense toujours : la suppression du célibat ecclésiastique.
A vrai dire, nous avions déjà entendu exprimer cette opinion. Un prêtre que ses fonctions
dcins la curie archiépiscopale d'un très grand diocèse ont mis plus que tout autre en situation d'être bien informé, nous citait, il y a plusieurs années de'^jà, les propos que certains abbés se permettent de tenir sur ce sujet, dans des milieux ecclésiastiques où, grâce à Dieu, nous ne fréquentons pas.
Le dernier mot du « progrès religieux », la réforme capitale qui couronnera la rénovation du catholicisme à laquelle tant de gens travaillent en ce moment, serait donc de rendre le célibat facultatif ou, tout au moins, de ne plus l'imposer qu'à certaines catégories de prêtres : les religieux, sans doute, s'il en reste encore, les directeurs de séminaires, probablement.
On comprend aisément que si de telles idées sont émises dans la conversation, ceux qui les soutiennent n'auraient garde de les produire en public, encore moins d'imprimer et de signer une thèse aussi scandaleuse.
Nous n'avons donc pas rencontré jusqu'à présent, sous une plume catholique, d'attaque directe contre cette loi fondamentale de la disci- Y>line de l'Église. Mais il y a une certaine manière de poser des points d'interrogation et même de défendre une loi ecclésiastique, qui équivaut à une attaque et porte quelquefois plus sûrement. C'est le cas, de la Revue du Clergé Français, dans la livraison du l^"" octobre 1901.
Nous avons signalé dans la Vérité française,
(28 octobre 1901), l'article que le directeur de cette pu])lication, M. l'abbé Bricout, a consacré aux Glissions catholiques françaises et missions an(/lica?ies. 11 va sans dire que la Revue du Clergé Français, étant l'un des organes les plus avancés du « nouveau clergé », son directeur estime que les catlioliques sont injustes envers les missionnaires protestants et que, s'il asl permis — admirons ce verbe — de dire beaucoup de bien des missionnaires catholiques, il faudrait cesser de dire du mal des autres.
Ce souci d'inviter les catholiques à rendre hommage au dévouement des ministres du pur Évangile n'a rien qui puisse nous surprendre de la part de la Revue du Clergé Français, et nous n'aurions même pas signalé cet article si nous n'y avions trouvé d'autres insinuations.
Après avoir montré « le succès de ces missionnaires mariés et pères de famille », M. l'abbé Bricout examine si ce succès n'est pas « une preuve palpable, évidente de la ?ion-nécessité du célibat ecclésiastique. »
Nous reproduisons ici tout le passage de l'article en question, tel que M. Bricout en a exigé l'insertion dans la Vérité Française du l*"" novembre 1901 :
« Notre foi n'a donc pas à se troul>ler en présence des succès de l'anglicanisme. Mais on demande si le succès de ces missionnaires mariés et pères de famille n'est pas une preuve pal-
LK DERNIER MOT DU « CLER(îÉ NOUVEAU » 399
pable, évidente, de la non-nécessité du célibat l'CclésiastiqiK'.
» A ce qu'il ;?t'inljle, le célibat ecclésiastique n'est pas d'institution divine ou apostolique : l'histoire paraît le démontrer, et aussi la tolérance que l'Église romaine n'a cessé de témoigner pour les prêtres catholiques d'Orient. La discipline actuelle, sur ce point, ne renaonte pas au delà du cinquième siècle pour l'Orient, et du quatrième siècle pour l'Occident. Auparavant, beaucoup de prêtres vivaient dans le célibat, pour se conformer davantage aux conseils exprimés dans le Nouveau Testament, sans y voir une nécessité, une loi.
» Mais la discipline actuelle a et garde sa raison d'être, et il ne semble pas que l'Église romaine soit à la veille de la modiher. Une Église militante comme l'Église romaine a besoin de soldats qui puissent marcher sans entraves et mourir sans souci. Permettre aux prêtres de se marier^ ne serait-ce pas, du reste, avouer qu'on a trop demandé à des hommes et que l'on éprouve le besoin de faire machine en arrière? Le prestige de l'Eglise catholique serait exposé à en souffrir.
» Voilà, semble-t-il, ce qui assurera à jamais le maintien du célibat ecclésiastique. Fùt-il prouvé que les prêtres mariés sont aussi zélés et qu'ils obtiennent des fidèles la même confiance que les prêtres célibataires; l'argent vînt-il à abonder dans les trésors de l'Éghse au point de suffire
largement à la subsistance des familles cléricales établies dans nos vieux pays chrétiens ou dans les missions : les raisons indiquées plus haut n'en subsisteraient pas moins. Aussi, jamais les autorités ecclésiastiques n'autoriseront-elles de gaieté de cœur le mariage des prêtres ; elles s'y résigneront^ tout au plus^ si les États persécuteurs le lui imposent.
» Et, pour en revenir directement à nos missions, comment les succès des missionnaires anglicans peuvent-ils bien prouver que le célibat est un sacrifice inutilement imposé aux prêtres? Sans doute, le missionnaire marié peut accomplir et il accomplit souvent son devoir avec dévouement ; sans doute, encore, il est moins exposé aux ennuis et aux périls de Tisolemenl. Mais enfin, est-il possible de nier que, s'ils disposaient des ressources et de l'influence dont jouissent les missionnaires anglicans^ les missionnaires catholiques obtiendraient des succès bien plus considérables encore ? Que d'écoles, que d'hôpitaux ils établiraient, et que d'àmes seraient sauvées ! Le mariage pourrait être, au plus, bon pour les prêtres indigènes : j'ai entendu dire que le cardinal Lavigerie y avait songé pour son clergé noir. Mais nos missions catholiques ne pourraient que perdre au mariage des prêtres venus d'Europe. C'est pour le coup que les missions protestantes les auraient vite atteintes et dépassées ! »
Voilà comment la Revue du Clergé français défend le célibat ecclésiastique. Nous persistons, malgré les protestations assez vagues et emharrassées/ d'ailleurs, de M. l'abbé Bricout, à juger cette défense insuffisante et même dangereuse.
Étant donnés les désirs et les espérances de certains membres du « nouveau clergé «^ espérances et désirs que M. Tabbé Bricout ne peut pas ignorer plus que nous-même, il est très regrettable et très dangereux d'émettre l'hypothèse d'un changement de discipline, même partiel, môme dans un avenir lointain, en une matière aussi délicate.
Or, tout en affirmant que « la discipline actuelle a et garde sa raison d'être », M. l'abbé Bricout restreint singulièrement la portée de cette affirmation en ajoutant aussitôt : « Il ne semble pas que rÉghse romaine soit à la veille de la modifier. »
Qu'est-ce à dire? Peut-on donc envisager la possibilité morale, la probabihté d'une modification de ce genre et cessera-t-on d'être en opposition avec M. Bricout si l'on estime que l'Église est à l'avant- veille de cette modification ?
M. l'abbé Bricout formule lui-même, quelques lignes plus loin, une proposition vraiment malsonnante et qui légitime cette supposition.
« Aussi, JAMAIS, écrit-il, les autorités ecclésiastiques n'autoriseront-elles f/e^a/e/6? de cœur{\\\)
le mariage des prêtres; ellea .s'// résigneront,
tout au plus, SI LES ÉTATS PERSÉCUTEURS LE LUI IM- POSENT (!!!) »
Oii! la belle défense du célibat ecclésiastique! Cette loi, sainte entre toutes, ne tiendra donc g-uore plus que tant d'autres à l'abandon desquelles l'Église se résigne parce que « les États persécuteurs le lui imposent.» Que ceux-ci se mettent en campagne, qu'ils édictent des décrets ou bâclent des lois et nous verrons, M. Bricout nous l'annonce, des prêtres mariés, comme nous voyons des vicaires réservistes et des séminaristes soldats. En un temps oia l'on se résigne à ■tant de choses, est-il sage, est-il juste de présenter la loi du célibat ecclésiastique comme une règle à l'abandon de laquelle l'Église peut se résigner? Quand on appartient à une école qui affecte de ne s'attacher qu'aux dogmes définis et de ne respecter que les institutions de droit divin, il est singulièrement grave de tant insister sur la possibilité d'un changement de disciphne de cette importance.
« Le mariage, dit M. Bricout, à propos des uix'àsionnaires,/>owry*a«^ être, au plus, bon pour les prêtres indigènes ; fai entendu dire que le cardinal Lavigerie y avait songé pour son clergé noir. Mais nos missions catholiques ne pourraient que perdre au mariage des prêtres venus d'Europe. »
Nous le répétons, cette façon de défendre le
LF: DKUNrF.R MOT DU « CLERGK NOUVEAU » 403
cc'libat est plus dangereuse qu'une attaque ouverte et violente : c'est opposer une di^ue de siible à un torrent.
Nous dirons la même chose de l'étude de M. Emile Fag-uet sur un roman de M. Jules Provieux : Un vieux Célibataire. La Revue du (Clergé Français reproduit, dans la livraison du 15 octobre, une partie de cette étude, où le célibat ecclésiastique est défendu par des arguments tellement futiles qu'il semble n'être plus défendable. L'auteur ne va-t-il pas jusqu'à prétendre que les préfets, les officiers supérieurs, les magistrats, les professeurs n'ont guère moins (le raisons que les prêtres de rester célibataires.
Il est troo facile de voir à quelles conclusions de telles apologies du célibat amèneront le lecteur.
Il ne faut pas dédaigner ces symptômes de l'état d'esprit du « nouveau clergé. » Il y a trois ou quatre ans, laméricanisme a élevé contre la vie religieuse et les vœux de religion des critiques que nous avons retrouvées sur les lèvres des orateurs de la majorité, lors de la discussion de la loi contre les congrégations ; nous entendrons peut-être un jour citer à la tribune du Palais Bourbon les arçruments de la Revue du Clercfé Français.
Ce que nous avons écrit sur ce sujet dans la Vérité Française, nous a valu plusieurs lettres, vf'niit^«< d.' ili\-oi's poiiils de la Franco: ilo véné-
404 LE DERNIER MOT DU « CLERGÉ iNOUVEAU »
rables eccésiastiques, bien placés pour juger de l'état (les esprits à ce sujet, nous ont vivement encouragé à dénoncer le péril.
La suppression du célibat ecclésiastique leur apparaît, ainsi qu'à nous, comme la conséquence extrême et l'aboutissement logique du mouvement novateur.
Beaucoup de ceux qui se laissent inconsidérément emporter par le courant des idées nouvelles, ne voient pas et ne veulent pas cette conséquence, nous en sommes persuadés, mais ils n'en contribuent pas moins à soutenir et à activer le mouvement qui y conduit,
A force d'assimiler le catholicisme au protestantisme, dans le domaine de l'exégèse, du dogme et de la philosophie, on en viendra, plus facilement qu'on ne pense, à assimiler le prêtre au pasteur et à envisager l'existence de familles cléricales comme une heureuse adaptation de la vie ecclésiastique aux conditions de la vie séculière et aux exigences de la société contemporaine.
C'est le célibat qui, plus que toute autre institution, sépare le prêtre du monde et fait de lui, aux yeux du peuple, un homme à part. Or, cette ségréf/ation, cet isolement du prêtre, constitue ce que le monde moderne désigne du nom odieux de cléricalisme et nous savons que les novateurs ecclésiastiques ne veulent plus être des cléricaux.
Leurs efforts seront vains et leurs désaveux du cléricalisme ne seront pas jugés sincères tant que subsistera la loi du célibat et qu'ils y seront fidèles.
Dès lors, on peut comprendre pourquoi le péril que nous dénonçons n'est pas chimérique et comment l'abolition du célibat ecclésiastique est bien réellement le dernier mot des novateurs.
Nous n'attribuons pas plus d'importance qu'il n'en a au groupe de prêtres apostats qui se font appeler les « évadés. » On ne trouvera point parmi eux, — heureusement — 1 étoffe d'un Luther ou d'un Calvin, mais si les hommes sont médiocres, d'où vient qu'ils ont osé prendre une attitude et tenir un langage jusqu'ici inconnus?
Les idées dont ils se réclament, et qui servent à parer leur apostasie, ne tirent point d'eux leur valeur; elles ne sont pas leur œuvre ; ils étaient incapables de les concevoir et de les propager ; mais ces idées flottaient dans l'air; les « évadés » avaient commencé de les respirer avant de quitter l'Eglise, ils les ont gardées en se séparant d'elle, et maintenant ils s'efforcent de les taire pénétrer^ du dehorSj dans le clergé.
Nous ne croyons pas, il est vrai, que l'améri-
ij:s transfuges 407
I anisme ait eu, sauf pour l'abljé Charl)onnel, une part principale et décisive dans leur apos- (asie, mais il est diflicile de contester que la façon ipageuse dont ils « s'évadent» ne lui soit pleinement et manifestement imputable.
Et c'est beaucoup assurément, car le scandale nouveau ce n'est pas qu'il y ait des Judas dans le clergé, c'est qu'au lieu de se caclier et de fuir, ils se fassent gloire de leur infamie.
Voilà le spectacle que nous réservait ce siècle, si cher aux démocrates qu'ils nous font commandement formel de l'aimer.
Ce scandale, c'est au libéralisme moderne que
nous le devons ; sans ce courant d'idées, sans
'■s erreurs de pensée et de conduite, les
évadés » auraient, pour la plupart, fait naufrage quand même, mais en disant au moins le /jeccavi de Judas.
Malheureusement, et c'est leur seule force, ils trouvent dans les théories que prônent certains « novateurs, » plus de formules captieuses et de phrases sonores qu'il n'en faut pour jouer leur personnage et se poser en réformateurs.
L'un d'eux n'écrivait-il pas, en 1808, à propos du docteur Schell, le chef de l'américanisme allemand :
« Si Rome l'absout, nous reconnaîtrons que nous avions calomnié Rome et ?îous accepterons le catholicisme du Docteur Schell, qui îi'est point fait pour nous déplaire. Ce n'est pas ce
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catholicisme-là qui nous imposera l'humiliation de Canossa, ce n'est pas ce néo-catholicisme qui nous fera regretter la sève de vie chrétienne que nous avons connue dans la Réforme. »
Rome n'a pas absous le docteur Schell, Rome a condamné l'américanisme, mais nous avons pu constater à Bourges que les aspirations libérales du jeune clerp^é, un moment comprimées par l'autorité de l'Église^ n'ont rien perdu de leur ardeur.
Si nous voulons savoir quel profit les « évadés » savent tirer de ce nouveau catholicisme pour se faire une contenance, il nous faut lire les tristes harangues qu'ils prononcent dans les « temples » au jour de leur « consécration » comme ministres de l'hérésie.
Tandis que nos ordinations, dans leur simplicité auguste, ont un caractère impersonnel et que le rôle jmssif de l'ordinand marque l'action de Dieu sur sa créature élue ; tandis que le nouveau prêtre, silencieux, prosterné, ne parle que pour répondre : adsum, pour jurer obéissance au Pontife et pour prier Dieu, le « pasteur réformé » se produit en présence d'un nombreux auditoire, et raconte au public l'histoire de sa « vocation. »
Les prêtres « démissionnaires » semblent particulièrement friands de cette réclame, et le public protestant s'empresse d'aller entendre ces apologistes d'eux-mêmes, qui s'écrient comme
l'ex-ahbé Vidalot au temple de Passy : « Mes fivres, voilà mon àmo ! »
Quelle langue parlent-ils donc dans la chaire d'erreur ceux qui avaient reçu mission de prêilier la vérité ?
Ils parlent de leur àme « en quête d'une foi qui fût vraiment sienne. »
« En me repliant sur moi-même, dit M. Vidalot, je trouvai Dieu en moi : j'hésitai d'abord à le reconnaître. On m'avait dit que l'Église seule avait Dieu, qu'elle seule avait le pouvoir de le donner, que pour aller à Lui il fallait passer par Elle. Mais je ne tardai pas à être rassuré. Dieu parla à mon àme, et à cette voix qui montait des profondeurs de mon être... alors seulement je compris Jésus-Christ, qui ne regarde pas comme une usurpation de s'adresser directement à Dieu... Dès cette heure, mais dès cette heure seulement, j'étais chrétien, je n'avais plus besoin de l'Église, j'avais trouvé la pierre où asseoir ma foi, Jésus-Christ était désormais mon seul maître. »
Ceux qui ont étudié les écrits de l'école moderne voient les analogies de cette thèse avec certaines idées de la mystique américaine.
Il faudrait méconnaître l'histoire de l'Église et les phénomènes de l'ordre préternaturel ou diabolique pour affirmer que le démon, transformé en ange de lumière, ne saurait intervenir aucunement dans ces tristes « conversions. »
L'ex-abbé Bourrier raconte qu'au moment décisif il alla prier dans l'église où il avait été ordonné prêtre, et que là, au milieu du trouble des derniers cris de la conscience, « il crut entendre une voix intérieure » qui lui dit : « Marche ! » et il partit.
C'est avec l'ardeur d'un illuminé que M. Vidalot s'écrie :
« Voilà, mes frères, le Dieu que j'ai trouvé dans l'Évangile, qui s'est révélé à mon àme, que je trouve infiniment aimable parce qu'il est infiniment bon.
» Malheur àmoi, si après l'avoir connu, je ne le fais connaître! Je ne pouvais plus l'annoncer en restant dans l'Église catholique, ce Dieu-là n'est pas le sien; elle n' avait plus avec lui sa raison d'être. Et pourtant, c'est aux catholiques qu'il doit être annoncé, parce que c'est eux qui l'ignorent, et c'est par les prêtres libérés qui connaissent leurs besoins et leur àme que cette évangélisation doit être faite. »
On ne peut le contester, voilà un langage nouveau et une attitude nouvelle. Qui parle ainsi? Ce n'est pas un isolé ; c'est un groupe, groupe minime, assurément, mais assez nombreux et assez hardi pour qu'il soit temps d'aviser à combattre les illusions et les témérités de certains catholiques, car elles font sa plus grande force.
Écoutez plutôt la suite de ce triste discours :
« La masse populaire catholique ne s'ébranle
LES TRANSFUr.ES 411
pas, parce qu'elle est ignorante des clioses religieuses et que les choses religieuses lui paraissent secondaires. Le plus ébranlé, le plus à même de Tètre, tout au moins, c'est le clergé. La foi intérieure personnelle est le besoin impérieux des âmes modernes qui réfléchissent et gui sont vraiment religieuses ; les vertus actives prennent le pas sur- les vertus passives. On se lasse du joug, parce que sous le joug il n'y a qu'oisiveté intellectuelle et religieuse. Voilà le germe d'une vie religieuse nouvelle, PAR ou JE SUIS PASSÉ, par où semblent passer bien d'autres âmes de prêtres. 11 me semble que est là le commencement du réveil. Quand ces idées se sont emparées d'une âme, elles n'en sortent plus. Elles ne sont pas compatibles avec l'autorité absolue de l'Eglise et, tôt ou tard, elles doivent affranchir la conscience et la mettre en rapport direct avec Dieu. »
Ce que nous avons dit ailleurs de la mystique du P. Hecker nous dispense de faire ici des rapprochements trop faciles (1),
Nous avons signalé plus haut 1 influence que le doyen de la faculté de théologie protestante de Paris, M. Auguste Sabatier, a longtemps exercée sur une partie du « jeune clergé. »
Cette influence, nous en trouvons le témoignage dans les articles que les « anciens prè-
(1) Le Père Hecker est-il un sami .
très » du Chrétien Français consacrèrent en avril 1901, à la mémoire de M. A. Sabatier.
L'mi d'eux écrivait ceci :
« M. Sabatier a exercé une grande influence sur notre jeune clerg-é, qui étudie et se rend compte. On voyait souvent des soutanes à ses cours, son cabinet était assailli par les prêtres. Je ne parle pas des anciens prêtres, il était un père et un ami si dévoué pour eux tous, que le Chrétien français considère comme un deuil cette mort.
» Il avait le don de nous comprendre, de deviner nos crises de conscience, de les analyser et de nous soulager en nous faisant renaître à la foi et à la vie religieuse. D'oi^i venait ce don, si puissant chez lui, si rare chez les pasteurs protestants ? Etait-ce sa profonde connaissance de la théologie catholique ? D'autres pouvaient en avoir autant.
» A notre avis, l'influence que M. Sabatier a exercée sur notre jeune clergé vient de ce qu'il avait traversé lui-même la même crise. Venu de l'extrême orthodoxie à l'extrême libéralisme, il avait souff'ert dans les formules et les cadres, il avait passé par les brisements, il avait dû affranchir sa conscience, voilà pourquoi il nous comprenait si bien. »
De son côté, l'ex-abbé Vidalot, après avoir pleuré la mort de celui qu'il appelle son père, écrivait:
(' Un monde sur lequel M. Sabatier a eu une
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grande action que l'avenir fera mieux connaître? c'est le clergé catholique. Il lui a donné une grande partie de sa pensée et de son cœur. Il suivait avec la plus vive curiosité et la plus sympathique attention le mouvement catholique, dont aucune manifestation importante ne lui est restée étrangère. Il était attiré vers le prêtre comme par une vraie vocation ; il devinait l'état de son âme et il sympathisait à ses doutes, à ses détresses avec une telle sincérité, une telle volonté d'éclairer, de relever, de réjouir celui qui venait lui demander conseil, il y avait dans sa parole, dans son regard, dans ses idées tant d'autorité, de clarté, de logique et aussi d'enveloppante tendresse, que le prêtre se relevait réconforté dès le premier entretien, debout pour recommencer le voyage.
» Combien de prêtres connaissent le cabinet du Directeur de la faculté de théologie, ou sa maison si hospitalière ! Que de confidences il y a reçues et sur combien de cœurs troublés il a versé sa paix. En dehors de cette action individuelle sur les consciences, c'est sur l'ensemble du clergé que M. Sabatier a agi surtout par ses écrits. La science catholique s'est depuis quelque temps singulièrement enhardie. Elle commence à étudier avec sincérité, avec les méthodes scientifiques, les documents de la Révélation. La science allemande, la science des Ritschl, des Harnack n'est sans doute pas étrangère au re-
renouvellement de Texégèse et de la théologie catholique. Mais c'est surtout la tliéolog-ie française, dont M. Sabatier est le plus haut représentant qui a lancé l'explosif dans le camp. Dans le discours de rentrée de l'Institut catholique de Toulouse prononcé par le recteur, 31. Batiffol, je trouve ces paroles significatives : « Pour les théologiens protestants, l'essence de la religion consiste uniquement dans la foi ; ce qui est véritablement la foi n'est pas de l'ordre intellectuel et par conséquent est indépendant des faits et ne se reconnaît pas dans les dogmes ; la religion ainsi conçue ne s'adresse qu'au cœur, elle n'est plus une vérité, mais une vie. Ainsi se concilie, pour le protestantisme^ ce qu'il nomme l'antinomie de la vie chrétienne et de la théologie scientifique, par une abdication du caractère intellectuel de la foi. Or, messieurs, c'est l'étonnement de cesderniers mois que pareille abdication ait été proposée par des écrivains ecclésiastiques dans des revues ecclésiastiques , inaugurant parmi nous une attitude non pas expectative, mais agnostique. Est-ce trop dire que de constater une certaine confusion dans la pensée des catholiques à l'heure présente ? »
Ces dernières paroles montrent le sens véritable de certaines expressions , de certaines formules, très usitées dans le parti des « jeunes » et dont beaucoup de bons esprits ne voient pas encore assez nettement le péril.
On parle beaucoup de vie, on veut une religion vivante, on a la volonté de vivre; on alfecte de reléguer parmi les ciioses mortes les institutions du passé et parmi les morts ceux qui les défendent.
Tout ce vocabulaire se rattache à la théoiio dont M. Auguste Sabatier fut le créateur.
« 11 a été un probe savant et un probe cioyant, écrit encore l'ex-abbé Vidalot : ces deux extrêmes jusque-là inconciliables ont l'ait en lui une paix sincère, équitable et définitive. 11 a fait cette œuvre merveilleuse, en mettant simplement chaque chose à sa place : la science dans le cerveau, siège de l'idée; la rehgion dans le cœur, siège du sentiment, en donnant à l'image, à la forme sous laquelle l'homme cherche à se représenter l'Infini, l'Esprit, et à fixer son rapport avec lui, au dogme en un mot, son caractère Iiumain, historique, en interprétant le dogme non pas comme une expression adéquate, immobile delà Vérité éternelle que l'homme ne saurait ni saisir, ni contenir, contraire à la loi de l'évolution qui régit ici-bas toutes choses, mais comme le symbole matériel, relatif, le vase où l'homme voudrait enfermer l'essence divine, vase qui se brise sans cesse pour se reformer plus grand toujours, plus transparent et plus haut. Le dogme n'est que le vêtement changeant, l'expression relative de la foi. La foi, c'est la vie inté-
riflH'f ilii ('(fiir n
N'y a-t-il pas une singulière parenté entre cette théorie de l'évolution du dogme et celle que nous avons relevée plus haut, dans la. /ievue du Clergé Français, sous la signature deA.Firmin ?
Elle est aussi très conforme aux idées néochrétiennes, cette foi sans dogmes dont M. Vidalot écrit :
« Cette disjonction de la foi et du dogme, de la vie et des croyances, c'est l'affranchissement, la libération de la foi. La foi ne se mesure plus, comme on mesure la toile, à la longueur du Credo ; elle n'est plus liée au principe des confessions de foi : c'est la prière, l'hommage, l'élévation, la consécration du cœur. Elle a ses racines indestructibles et individuelles dans les réalités expérimentales de la conscience. Elle s'impose à tout homme qui n'a pas tué en lui cette moitié de lui-même qui s'appelle le sentiment, cette sève divine qui nourrit et édifie en nous l'homme nouveau, l'homme qui regarde en haut, vers les nouveaux cieux et la nouvelle terre. Quelqu'un qui a compris M. Sabatier ne peut pas être incroyant. Le secret de l'émotion qu'a produit sur le monde pensant son Esquisse d' une philosophie sur la religion est tout entier là : dans l'aise qu'il procure à l'âme, dans les joies et l'espace qu'il crée en écartant le poids inutile et mort des dogmes et en donnant à l'âme tout son élan et toute sa liberté. »
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Voilà le terme où aboutissent les efforts conslients ou inconscients des « novateurs » de toutes nuances. Concilier les idées modernes avec la profession du christianisme, c'est à cela que se réduisent toutes les formes et les formules du libéralisme contemporain.
« En philosophie, peut-on être Kantien et clirétien ? écrit à son tour Tex-abbé Bourrier. Oui . En exégèse, peut-on admettre les données de la critique vraiment scientifique et demeurer chrétien? Oui. En politique^; peut-on être libéral et chrétien? Oui. — Alors, direz-vous, on s écarte des enseignements du Saint-Père. Assurément, mais qu'est-ce que cela me fait si je reste chrétien? »
Et aussitôt, le prêtre renégat ajoute cette conclusion qui nous révèle le fond de la pensée de la secte :
« Et si, ce christianisme. Je parviens à l'envelopper dans les formes traditionnelles de la foi populaire, je reste catholique sans le Pape, je reste libéral, je respecte la science, je ne me brouille pas avec la raison. Le seul malheur que je déplore c'est d'avoir perdu en route là Somme de saint Thomas d'Aquin, mais je me trouve soulagé avec cette so?nme en moins et je me console aisément pourvu que je sois chrétien. — Ainsi raisonnera le jeune clergé. C'est l'avenir. »
Malgré tous les symptômes alarmants que
nous pourrions signaler encore, nous avons la confiance que le « jeune clergé » ne réalisera pas les espérances des sectaires, mais nous ne pouvons nous défendre d'une cruelle angoisse en voyant avec quelle insouciance il s'expose au dans^er.
« Envelopper dans les formes traditionnelles de la foi populaire » ce christianismesansdogmes que rêvent les novateurs, c'est une entreprise que rignorance religieuse des foules et le libéralisme du « nouveau clergé » rendraient plus facile aujourd'hui qu'à aucune autre époque de l'histoire.
Dans une des feuilles les plus foncièrement impies de ce temps, un prêtre a décrit comment la foi se perd en certaines paroisses par le fait de prêtres qui, comme lui, ont perdu la foi :
« Il est, dit-il, des prêtres exerçant le ministère qui ne croient même plus au catholicisme. Certains sont protestants, d'autres indifférents et avachis. Les uns et les autres décatholicisent peu à peu leurs paroisses et leur entourage. Prêchant ce qui leur semble bon, ils laissent sous un silence suffisamment signilicatif tous les points propres au catholicisme ; la matière est assez abondante et ils n'ont qu'à gloser sur le Nouveau Testament pour enseigner de bonnes choses qui sont acceptées, même par les philosophes. Quand ils auront passé quelques années sans jamais avoir, même aux enfants de la première commu-
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lion, prètlK' un mot ni de la Vierge, ni du pa,pe, li des dosrmcs de l'Eucharistie, de la confession, lie, sauf ce qui prête le plus aux objections, leurs paroisses seront passablement décatlioliisées. On sent autour d'eux qu'ils ne sont guère atholiques, et cela seul fait plus de mal au catholicisme que tous les efforts des adversaires du h'ricalisme. « Les évèques ignorent, ou bien ferment les \ eux, et subissent le désastre dans la mesure oi!i Is craignent que les plus résolus de leur clergé le rompent avec l'EgHse et n'aillent au dehors liroclamer le dangereux exemple de leur libéralion. »
En tenant compte des exagérations que la haine et l'esprit de parti inspirent, il n'est pas possible (le contester que ce tableau douloureux ne contienne une part de vérité. Les personnages les mieux renseignés sur l'état du « nouveau clergé » le reconnaissent ; les évêques s'en ahirment.
Quel sera le remède ?
C'est un soulagement pour l'esprit et le cœur de quitter les tristesses et les hontes du présent et de se reporter aux grandes époques de l'histoire, dans la compagnie des saints.
Aucune lecture n'est plus propre à cet effet, que celle des chapitres de la Vie de saint Vincent de Paul, oii l'abhé Maynard, son historien, raconte les luttes du saint contre le Jansénisme. Ces pages semblent écrites pour l'heure présente.
Les procédés des jansénistes, leur façon de comprendre la polémique et d'avancer les affaires du parti ne sont pas seulement semblables, ils sont identiques à la manière dont agissent les américanistes et les catholiques libéraux de notre temps.
Nous n'avons pas dessein de redire comment saint Vincent de Paul poursuivit la secte et tra-
versa ses projets, les dénonçant à la reine, les dénonçant à l'Église et écrivant à tous les évèques de France pour amener ceux-ci à demander au Pape la condamnation des cinq propositions extraites de V AugusWius . Nous nous bornerons à reproduire quelques extraits de ses lettres, oii le zèle du saint apparaît bien éloigné de cette fausse vertu qui ménage l'erreur sous prétexte de charité.
Voici en quels termes Vincent de Paul terminait une lettre à l'évèque de Luçon, le 23 avril 1051, au sujet des jansénistes :
« 11 est grandement à désirer que tant d'âmes soient désabusées... et que l'on empêche de bonne heure que d'autres n'entrent dans une faction si dangereuse que celle-ci. — L'exemple d'un nommé Labadie est une preuve de la malignité de cette doctrine. C'est un prêtre apostat qui passait pour grand prédicateur, lequel, après avoir fait beaucoup de dégâts en Picardie et depuis en Gascogne, s'est fait Jiuguenot à Montauban ; et, par un livre qu'il a fait de sa prétendue conversion, il déclare qu'ayant été janséniste, il a trouvé que la doctrine qu'on y tient est la môme créance qu'il a embrassée. Et, en effet, monseigneur, les ministres se vantent dans leurs prêches, parlant de ces gens-là, que la plupart des cathohques sont de leur côté, et que bientôt ils auront le reste. »
On voit que saint Vincent de Paul ne dédaignait
pas Je se servir du témoig-naj^e des Bourricr el (les Charbonnel de son temps.
Aussitôt après ces paroles^ le saint ajoutait : « Cela étant, que ne doit-on pas faire pour éteindre ce feu qui donne de l'avantage aux ennemis jurés de notre Religion? Qui ne se jettera sur ce petit monstre qui commence à ravag^er l'Église, et qui enfin la désolera, si on ne l'étoufTe en sa naissance? Que ne voudraient avoir fait tant de braves et saints évoques qui sont à cette heure, s'ils avaient été du temps de Calvin? On voit maintenant la faute de ceux de ce temps-là qui ne s'opposèrent pas fortement à une doctrine qui devait causer tant de guerres et de divisions. » Et saint Vincent de Paul pressait l'évêque de Luçon de « requérir que notre Saint-Père, » parle enfin : « pour réprimer ces opinions nouvelles qui symbolisent tant avec les erreurs de Calvin. Il y va certes de la gloire de Dieu, conclut-il, du repos de l'Église et, j'ose le dire, de celui de l'État. »
Mais où la clairvoyance et l'énergie de Vincent de Paul apparaissent avec plus d'éclat, c'est dans une admirable lettre aux évèques d'Alet et de Pamiers que de spécieuses raisons de prudence et de temporisation avaient amenés à rester neutres dans le conflit.
Saint Vincent de Paul réfute, l'une après l'autre, toutes les raisons qu'ils avaient alléguées en faveur de leur abstention.
Ces raisons sont de tous les temps et les arguments que saint Vincent de Paul leur oppose ne sont pas moins probants de nos jours qu'au dixseptième siècle :
« Messeig-neurs,
I» J'ai reçu, avec le respect que je dois à votre vertu et à votre dignité, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire sur la fin du mois de mai, pour réponse aux miennes sur le sujet des questions du temps, où je vois beaucoup de pensées dignes du rang que vous tenez dans l'Église, lesquelles semblent vous faire incliner à tenir le parti du silence dans les contentions présentes. Mais je ne laisserai pas de prendre la liberté de vous représenter quelques raisons qui pourront peut-être vous porter à d'autres sentiments, et je vous supplie, Messeigneurs, prosterné en esprit à vos pieds, de l'avoir agréable.
» Et premièrement, sur ce que vous témoignez apprékender que le jugement qu'on désire de Sa Sainteté ne soit pas reçu avec la soumission et obéissance que tous les chrétiens doivent à la voix du souverain Pasteur et que l'Esprit de Dieu ne trouve pas assez de docilité dans les cœurs pour y opérer une vraie réunion, je vous représenterais volontiers que, quand les hérésies de Luther et de Calvin, par exemple, ont commencé à paraître, si on avait attendu
de les condamner jusques à ce que leurs sectateurs eussent paru disposés à se soumettre et à se réunir, ces hérésies seraient encore au nombre des choses indifférentes à suivre ou à laisser, et elles auraient infecté plus de personnes qu'elles n'ont fait. Si donc ces opinions, dont nous voyons les effets pernicieux dans les consciences, sont de cette nature, nous attendrons en vain que ceux qui les sèment s'accordent avec les défenseurs de la doctrine de l'Église ; car c'est ce qu'il ne faut point espérer, et ce qui ne sera jamais ; et de différer d'en obtenir la condamnation du Saint-Siège, c'est leur dormer temps de répandre leur venin, et c'est aussi dérober à plusieurs personnes de condition et de grande piété, le mérite de l'obéissance qu'ils ont protesté de rendre aux décrets du Saint-Père, aussitôt qu'ils les verront; ils ne désirent que savoir la vérité, et en attendant l'effet de ce désir, ils demeurent toujours de bonne foi dans ce parti, qu'ils grossissent et fortifient par ce moyen, s'y étant attachés par l'apparence du bien et de la réformation qu'ils prêchent, qui est la peau de brebis dont les véritables loups se sont toujours couverts pour abuser et séduire les âmes.
» Secondement, ce que vous dites, Messeigneurs, que la chaleur des deux partis à soutenir son opinion laisse peu d'espérance d'une parfaite réunion, à laquelle néanmoins, il fau-
•Irait butter, m'oblige de vous remontrer qu'il n'y a point de réunion à faire dans la diversité et contrariété des sentiments en matière de foi et de religion, qu'en se rapportant à un tiers, qui ne peut être que le Pape, au défaut des conciles ; et que celui qui ne se veut point réunir en cette matière n'est point capable d'aucune réunion laquelle hors de là n'est pas même à désirer : car les lois ne se doivent jamais réconcilier avec les crimes, non plus que le mensonge s'accorder avec la vérité.
» Troisièmement, cette uniformité que vous désirez entre les prélats serait bien à souliaiter, pourvu que ce fût sans préjudice de la foi ; car il ne faut point d'union dans le mal et dans l'erreur; mais quand cette union se devrait faire, ce serait à la moindre partie de revenir à la plus grande, et au membre de se réunir au chef, qui est ce qu'on propose, y en ayant au moins des six parts les cinq, qui ont offert de se tenir à ce qu'en dira le Pape au défaut du concile, qui ne se peut assembler à cause des guerres ; et quand après cela il resterait de la division et, si vous voulez, du schisme, il s'en faudrait prendre à ceux qui ne veulent point de juge, ni se rendre à la pluralité des évoques, auxquels ils ne difèrent, non plus qu'au Pape.
» Et de là se forme une quatrième raison, qui sert de réponse à ce qu'il vous plaît de me dire, Messeigneurs, que l'un et l'autre parti
croit que la raison et la vérité sont de son côté ; ce que j'avoue. Mais vous savez bien que tous les hérétiques en ont dit autant, et que cela ne les a pas pourtant g-arantis de la condamnation cl des anathèmes dont ils ont été frappés par les papes et les conciles ; on n'a point trouvé que la réunion avec eux fût un moyen de guérir le mal; au contraire, on y a appliqué le fer et le feu, et quelquefois trop tard, comme il pourrait arriver ici. 11 est vrai qu'un parti en accuse l'autre, mais il y a cette différence, que l'un demande des juges, et que l'autre n'en veut point, qui est un mauvais signe. 11 ne veut point de remède, dis-je, de la part du Pape, parce qu'il sait qu'il est possible; et fait semblant de demander celui du concile, parce qu'il le croit impossible en l'état présent des choses; et s'il pensait qu'il fût possible, il le rejetterait de même qu'il rejette l'autre. Et ce ne sera point, à mon avis, un sujet de risée aux libertins et hérétiques, non plus que de scandale aux bons, de voir les évoques divisés : car outre que le nombre de ceux qui n'auront pas voulu souscrire aux lettres écrites au Pape sur ce sujet, sera très petit, ce n'est pas chose extraordinaire dans les anciens conciles, qu'ils n'aient pas tous été d'un même sentiment; et c'est ce qui montre aussi le besoin qu'il y a que le Pape en connaisse, puisque, comme vicaire de Jésus-Christ, il est le chef de toute l'Église, et par conséquent le supérieur des évêques.
» Ciiiijuiriiit'inent, on ne voit j)oint que la guerre, pour être allumée presque pur toute la chrétienté, empêche que le Pape ne juge avec toutes les conditions et formalités nécessaires et prescrites par le concile de Trente, du choix desquelles il se rapporte pleinement à Sa Sainteté, laquelle plusieurs saints et anciens prélats ont ordinairement consultée et réclamée dans les doutes de la foi, même étant assemblés, comme on voit cliez les Saints-Pères et dans les annales ecclésiastiques. Or de prévoir qu on n'acquiescera pas à son jugement, tant s'en faut que cela se doive présumer ou craindre, que plutôt c'est un moyen de discerner par là les vrais enfants de l'Église d'avec les opiniâtres.
» Quant au remède que vous proposez, Messeigneurs, de défendre étroitement à l'un et l'autre parti de dogmatiser ; je vous supplie très Immblement de considérer qu'il a été déjà essayé inutilement, et que cela n'a servi qu'à donner pied à l'erreur : car voyant qu'elle était traitée de pair avec la vérité, elle a pris ce temps pour se provigner; et on n'a que trop tardé à la déraciner, vu que cette doctrine n'est pas seulement dans la théorie, mais que consistant aussi dans la pratique, les consciences ne peuvent plus supporter le trouble et l'inquiétude qui naît de ce doute, lequel se forme dans le cœur de chacun, savoir si Jésus-Clirist est mort pour lui, ou non, e{ autres semblaijles. Il s'est trouvé ici des per-
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sonnes, lesquelles, entendant que d'autres disaient à des moril)onds, pour les consoler, qu'ils eussent confiance en la bonté de Notre- Seigneur qui était mort pour eux, disaient aux malades qu'ils ne se fiassent pas à cela, parce que Notrc-Seigneur n'était pas mort pour tous.
)i Permettez-moi aussi, Messeigneurs, d'ajouter à ces considérations, que ceux qui font profession de la nouveauté, voyant qu'on craint leurs menaces, les augmentent, et se préparent à une forte rébellion ; ils se servent de votre silence pour un puissant argument en leur faveur, et même se vantent, par un imprimé qu'ils publient, que vous êtes de leur opinion ; et au contraire, ceux qui se tiennent dans la simplicité de l'ancienne créance, s'affaiblissent et se découragent, voyant qu'ils ne sont pas universellement soutenus. Et ne seriez-vous pas un jour bien marris, Messeigneurs, que votre nom eût servi, quoique contre vos intentions qui sont toutes saintes, à confirmer les uns dans leur opiniâtreté, et à ébranler les autres dans leur créance?
» De remettre la chose à un concile universel, quel moyen d'en convoquer un pendant ces guerres ? 11 se passa environ quarante ans depuis que Luther et Calvin commencèrent à troubler l'Eghse, jusqu'à la tenue du concile de Trente. Suivant cela, il n'y a point de plus prompt remède que celui de recourir au Pape, auquel le concile de Trente môme nous renvoie en sa der-
nière session, au chapitre dernier, dont je vous envoie un extrait.
» Derechef, Messeigneurs, il ne faut point craindre que le Pape ne soit obéi, comme il est bien juste, quand il aura prononcé ; car outre que cette raison de craindre la désobéissance aurait lieu en toutes les hérésies, lesquelles, par conséquent, il faudrait laisser régner impunément, nous avons un exemple tout récent dans la fausse doctrine des deux prétendus chefs de l'Eglise qui était sortie de la même boutique, laquelle ayant été condamnée par le Pape, on a obéi à son jugement, et il ne se parle plus de cette nouvelle opinion. Certes, Messeigneurs, toutes ces raisons et plusieurs autres que vous savez mieux que moi qui voudrais les apprendre de vous, que je révère comme mes pères et comme les docteurs de TÉglise, ont fait qu'il reste à présent peu de prélats en France qui n'aient signé la lettre qui vous avait été ci-devant proposée. »
On voit avec quelle respectueuse insistance saint Vincent de Paul pressait les évêques de se prononcer dans le débat et de hâter la condamnation du jansénisme. Combien ce ferme langage du plus charitable et du plus humble de nos saints diffère de la fausse prudence et de l'apathie que tant de nos contemporains s'imaginent être des vertus chrétiennes !
Le danger qui menace actuellement la sainte
Église catholique notre mère est plus grand que celui dont saint Vincent de Paul se faisait Tincessant et infatigable dénonciateur.
Le dogme, rÉcriturc, la tradition, la discipline, la morale de l'Église sont attaqués en même temps, non seulement par les assauts directs de l'ennemi, mais par les abandons partiels et systématiques d'une partie de ceux qui prétendent en être les défenseurs. Aujourd'hui comme il y a deux siècles, le peuple fidèle se tourne vers ses pasteurs et les supplie de conjurer le péril par une action énergique. Les choses en sont venues à ce point que la possibilité d'un schisme, qui n'eût môme pas été discutée, il y a quelques années, fait maintenant l'objet de tous les entretiens. Dans quelles conditions un tel événement pourrait-il se produire, au début du vingtième siècle, c'est ce que nous voudrions essayer d'établir en finissant.
>.*'•# Hi^JW^^' JV'fVrT^T.^ ^ ■ ^'7
Après la détinition du tlDj^me de 1 infaillibilitt' du Pape par le Concile du Vatican, on peut se demander si l'Eg-lise catholique verra encore, comme elle l'a vu en d'autres temps, des Églises particulières se séparer de Rome et se constituer en Ég-lises nationales.
Il est à remarquer, en effet, que les schismes et les hérésies se produisent d'ordinaire d'après certaines lois que la longue histoire du christianisme nous permet de déterminer avec assez de précision.
C'est sur un point de discipline ou de dogme non encore expressément défini que s'engage le conflit.
Les novateurs séduisent l'opinion par l'exposé de leurs doctrines, sans prétendre rompre avec l'Eglise à laquelle ils n'ont pas encore cessé
(l'appartenir ; bientôt la dispute s'aggrave, les camps se séparent, jusqu'à ce que l'Eglise prononce et tranche irrévocablement le différend. Alors, parmi les novateurs, les uns se soumettent sincèrement et renoncent aux illusions qui les avaient séduits ; les autres persistent dans leurs erreurs et se séparent de Rome par le schisme ou par l'hérésie.
Or, il semble que ce mode de formation des Églises séparées doive nécessairement subir quelques chang'ements depuis la délinition dog-matique du Concile du Vatican qui a fortifié si opportunément l'autorité du pontife romain.
Premièrement, l'infaillibilité personnelle du Pape n'étant plus contestée par aucun enfant de l'Eglise, l'erreur, dès qu'elle se produit au grand jour, peut être frappée à mort, sans attendre la décision d'un concile œcuménique dont la réunion, toujours lente et difficile, est souvent impossible pendant de longues périodes d'années.
Deuxièmement, le caractère monarchique du gouvernement de l'Eglise étant entré dans le domaine du dogme, il n'est plus possible de méconnaître l'autorité du Pape, sans tomber dans l'hérésie. De ce chef, le schisme proprement dit, c'est-à-dire le péché qui consiste à se révolter contre l'autorité papale, sans cependant rejeter aucun dogme, ce péché n'est plus possible, puisque, en pratique, refuser de reconnaître
l'autorité du Pape, en matière de foi, de morale et de discipline ecclésiastique, c'est commettre un péché d'hérésie.
Il semhlerait donc permis de conclure que l'Eglise ne verra plus de schismes proprement dits et que les hérésies seront désormais plus faciles à réprimer dès leur début.
À ces suppositions fondées sur la doctrine, les faits paraissent donner une certaine vraisemblance.
De tous les conciles œcuméniques, celui de 1870 est le seul dont les sentences aient été universellement acceptées ; le schisme des vieux-catholiques est resté tellement circonscrit que sa stérihté semble attester l'impuissance de l'ancienne tactique de l'erreur contre les nouveaux remparts dont le concile du Vatican a fortifié l'Eglise.
Mais cette constatation ne doit pas nous empocher de veiller à la défense du dépôt de la foi. La cité de Dieu sera toujours en guerre avec la cité du mal et l'esprit de ténèbres ne cessera pas, jusqu'au dernier jour du monde, de chercher à fomenter l'erreur et la division dans l'Eglise.
Si la papauté est désormais plus forte, plus puissamment armée pour combattre l'erreur ; si l'enfer est réduit à forger de nouvelles armes et à modifier son ordre de bataille, il faut d'autant plus de vigilance aux sentinelles d'Israi'd pour
dévoiler les ruses d'un ennemi toujours fertile en inventions.
La barque de Pierre, fût-elle blindée comme nos grands cuirassés d'escadres et munie de ces projecteurs électriques dont les puissants rayons vont fouiller l'borizon dans la nuit, aurait encore à se défendre contre les torpilles invisibles qui menacent ses flancs et contre les sous-marins voguant entre deux eaux.
Les événements qui se sont accomplis depuis 1870, le mouvement des idées et des partis contemporains, nous permettent d'entrevoir quel est le danger qui menace maintenant la foi catholique et sous quel aspect nouveau l'erreur s'efforce de séduire les âmes.
Le «vieux catholicisme» languit et se meurt; le mouyement hors de Rome (Los von Rom) est localisé en certaines provinces de l'Autriche et paraît tenir à des causes plus politiques que religieuses ; mais nous avons eu occasion de signaler un danger plus menaçant, plus étendu, une erreur d'avenir, dans ce que nous avons appelé le nouveau catholicisme, c'est-à-dire dans ce mouvement universellement novateur dont Léon XIII a condamné, sous le nom d'américanisme, les premières et les plus audacieuses manifestations.
Qu'il y ait danger pour la foi et pour la discipline de l'Église dans ce besoin insatiable de nouveauté qui emporte beaucoup de catholiques
el une partie du clergé, il devient chaque jouiplus diflïcile de le contester.
Mais nous croyons apercevoir un danger encore plus grand dans la façon dont les novateurs prétendent faire prévaloir leurs doctrines.
Cette tactique, en effet, est merveilleusement adaptée à la situation présente et à ce que l'on pourrait appeler la mentalité catholique, depuis le concile du Vatican.
Non seulement les modernes novateurs ne prétendent point rompre avec Rome ni s'insurger ouvertement contre l'autorité du pontife romain, mais ils ont hautement avoué le dessein d'accaparer, en quelque sorte, l'influence de cette autorité même et de la faire servir à l'avènement de leur parti.
Dans le domaine de la théorie, il ne s'agit plus, pour les novateurs, de nier un dogme, mais de donner, selon l'occasion, à tous les dogmes un sens nouveau.
Dans le domaine des faits, il n'est pas question de résister au Pape, mais de faire croire à l'opinion puhlique que les meneurs du parti sont les seuls interprètes hdèles de la pensée du Pape. Pour parvenir à leurs fins les novateurs disposent de deux moyens puissants : Tun qui est de tous les temps : l'intrigue, par laquelle ils s'efforcent de pousser leurs partisans dans l'Église et dans l'État; l'autre très moderne et très redoutable : la presse, qu'ils savent faire manœuvrer
habilement de façon à créer ces courants d'opinions, ces sympatliies populaires, d'autant plus pernicieux à la vie de l'Église qu'ils paraissent plus inoffensifs et plus spontanés. •
Renouveler insensiblement le personnel de la vieille Église en y introduisant des « jeunes », pleins d'initiative et de vues hardies ; infuser au catholicisme un esprit nouveau en le débarrassant des superfétations dont la routine et le conservatisme l'ont chargé : tel est le programme qui, d'Amérique implanté en Europe, séduit de nos jours une multitude d'esprits.
Nous croyons avoir montré que ce programme à déjà été suffisamment appliqué pour que les résultats de cette expérience inspirent de graves inquiétudes à l'épiscopat et motivent de la part du Souverain Pontife des avertissements répétés. Mais tous les hommes réfléchis reconnaissent aujourd'hui que les progrès du mal ne sont pas définitivement enrayés et que^ s'il continuait à s'étendre, le monde s'étonnerait bientôt de découvrir, sous les formes extérieures de l'antique Église romaine, un catholicisme nouveau qui ne différerait plus guère du protestantisme anglosaxon.
A ce danger qui menace la foi chez la plupart des peuples civilisés, vient s'ajouter, pour la France, un péril nouveau et plus pressant, du fait de la persécution légale dont l'Église est l'objet en ce pays.
Nous avons dit ailleurs ce que nous pensions <les dangers et des espérances de l'Église de France (1).
Depuis que nous avons écrit ces pages, la tentative de schisme a été avouée ouvertement. Comme à la lin du dix-huitième siècle, c'est une question de juridiction ecclésiastique qui va déchaîner la guerre rehgieuse et peut-être la guerre civile, entre les vrais enfants de la France et les tenants de la Révolution.
Les sectes au pouvoir trouveront-elles dans le clergé les complicités nécessaires à l'accomplissement de leurs desseins?
Même parmi ceux que séduisent en ce moment les nouveautés religieuses ou sociales, beaucoup, nous n'en doutons pas, reviendront en arrière, quand ils verront où on les mène. Mais il en est, — combien sont-ils? — il en est de plus avancés, — c'est-à-dire de plus compromis, — qui ont déjà perdu la foi, ou tout au moins cette délicatesse et cette vigueur de la loi, qui préservent de tant de périls. Qui retiendra dans l'unité du corps de l'Église ceux qui déjà ne sont plus de son âme ? Qui resserrera les liens trop lâches par lesquels d'autres tiennent encore à des dogmes qu'ils n'entendent plus ?
C'est l'incertitude douloureuse de l'heure présente.
(1) Nationalistne, Catholicisme, Révolution.
Il y a quatre ou cinq ans, la possibilité d'un schisme était à peine envisagée par les esprits les plus clairvoyants.
Aujourd'hui, tout le monde en parle, mais on s'accorde à croire que, sauf quelques ambitieux et ceux qui n'ont déjà plus la foi, la masse du clerg-é et du peuple repousserait avec indignation les avances d'un pouvoir justement méprisé.
Cependant, si, durant quelques années, le mouvement novateur qui grandit dans le jeune clergé continuait à s'étendre impunément, personne parmi ceux qui voient le danger n'oserait affirmer que la constitution d'Églises nationales, en France, aux États-Unis et ailleurs peut-être, ne deviendrait pas un péril imminent.
Alors les clercs et les laïques tourmentés du besoin d' « orienter la lourde masse de FEglise vers des horizons nouveaux, » et cela, sous le couvert de l'obéissance au Pape et d'une intelligence plus parfaite de ses directions ; ces clercs et ces laïques qui jettent sans cesse à la face de leurs contradicteurs l'épithète de réfractaires, s'apercevraient trop tard, pour le peuple sinon pour eux-mêmes, qu'ils ont été les fauteurs d'un grand schisme et qu'ils ont fait plus de mal à l'Église par leur fausse obéissance que beaucoup d'anciens hérétiques par une révolte avérée.