‹ Nouveau Catholicisme et nouveau clergéChapitre 49 sur 61 · LETTRES DE M. AUGUSTE SABATIER AU « JOURNAL DE GENÈVE · texte numérisé non relu

LETTRES DE M. AUGUSTE SABATIER AU « JOURNAL DE GENÈVE

Paris, 20 octobre IS9S.

L'américanisme.

Vous souvenez-vous des violentes batailles d'il y a quarante ans, entre Louis Veuillot et Févêque Dupanloup, entre catholiques libéraux et catholiques ultramontains? La lecture des journaux et des revues catholiques depuis six mois nous ramène à cette époque déjà lointaine. Le talent n'est pas égal ; mais c'est le même conflit de principes et de sentiments, et, sous des noms rajeunis ou exotiques, ce sont toujours les mêmes adversaires au sein de la même Église.

Depuis le concile du Vatican, le catiiolicisme libéral semblait mort et l'Église de Rome était tran-

quille. Le schisme des vieux catholiques ne lui avait pas fait un grand mal; la papauté, devenue une puissance métaphysique, ne rencontrait partout que des témoignages de respect et des pre,uves d'obéissance. C'était un calme trompeur. Le catholicisme libéral des Montalembert, des de Broglie, des Dupanloup, des P. Gratry n'était pas mort ; il avait émigré. Transplanté aux États-Unis, dans une société libre de toute chaîne historique, loin de la surveillance de Rome et des chiens de garde ultramontains, il y avait pris des forces, des habitudes, une confiance en soi et un essor imprévus. Les anciens chefs de l'école libérale ressuscitaient sous les figures nouvelles, mais aisément reconnaissables du P. Hecker, disciple de Tapôtre Paul et fondateur des paulistes, de l'archevêque Ireland, du cardinal Gibbons, de Mgr Keane, de Mgr O'Connel et de bien d'autres. L'esprit et les tendances qui les animaient éclatèrent tout d'un coup par leurs discours et leur présence au Parlement des religions de Chicago, à la grande stupéfaction d'abord, et bientôt après au grand scandale des catholiques latins et traditionnalistes du vieux monde. Bientôt ce libéralisme repassa l'Océan et reparut en France sous le nom cV américanisme. Mgr Ireland s'en fît le missionnaire et vint prononcer à Paris des discours retentissants qui groupèrent immédiatement tout ce qu'il y avait d'âmes libérales impénitentes soit dans le jeune clergé, soit parmi les laïques éclairés. Des publications suivirent. Les prêtres qui auraient craint peutêtre de parler en leur nom se mirent à ti-aduire les harangues de Mgr .Ireland et du cardinal Gibbons,

la Vie du P. Hacker, écrite en anf;lais par un do ses disciples, le P. Elliot (1). D'autres, en historiens, et en voyageurs, comme le vicomte de Meaux, M. Max Leclerc, ou le comte de Chabrol (2). nous expliquèrent « ces choses d'Amérique. » Plus conséquent et plus hardi, Tabbé Victor Charbonnel, que la sincérité de ses convictions a depuis lors poussé malgré lui hors (le l'Église romaine, mettait le feu aux poudres par son article de la Revue de Paris sur un Congrès des religions en 1900 et par sa lettre de véhémente protestation au cardinal Richard. lia raconté tout cela dans un volume intitulé Histoire d'une idée et, tout récemment, dans un article admirable de clarté, de modération et d'éloquence de la Revue chrétienne : V Américanisme ou les n dangers » d'un néo-protestantisme dans l'Eglise catholique (n° du 1" octobre 1898). Engagée de cette manière, comment la bataille ne serait-elle pas devenue générale dans toute l'Église ? Essayons de définir « l'américanisme » ; nous dirons ensuite comment on essaie de le combattre et l'on espère l'étoufTer.

Trois traits distinguent et caractérisent ce catholicisme américain : Avec une conscience profonde

(1) L'Église et le siècle, conférences et discours de Mgr Ireland, traduits par l'abbé Félix Klein. Le Père Ilecker, par le P. W. EUiot, avec introd. de Mgr Ireland, une préface de l'abbé Klein.

(2) L'Kf/lke catholique et la liberté' aux Étalr.-Unis, par Max Leclerc. Le congrès des religions à Chicago, par Bonet-Maury. in prêtre américain, par le comte de Chabrol, dans le Correspondant ;mai et juin 1897j.

des nécessités de l'âge présent et des besoins de l'humanité en cette fin de siècle, il veut être moderne, démocratique et individualiste, et cela sous la souveraineté de la papauté et dans une pleine obéissance à ses directions.

L'Br/lise et le siècle : ces deux mots expriment très clairement la pensée dominante dos prélats américains et de leurs partisans. Ils clierchent une conciliation entre la tradition de FÉglise et les aspirations justes et généreuses du siècle. Ils veulent « être de leur temps. » Surtout ils ne peuvent se résigner au conflit qu'ils constatent, si liabituel et si grave, dans le monde latin, entre les esprits cultivés et 1 Église, entre la théologie des séminaires et les sciences modernes. Gens pratiques et positifs, ils estiment que l'Église n'a rien à gagner, à garder à l'égard du progrès scientifique l'attitude liostile ou défiante qu'elle a prise et ils souhaitent de la voir au contraire toujours prête à s'ouvrir aux conquêtes que la méthode scientifique fait de jour en jour dans le domaine de la nature et dans celui de l'histoire. Accord de la culture scientifique et de la foi religieuse : voilà la première condition pour une Église d'être moderne et d'agir sur la société contemporaine en marchant et en sympathisant avec elle.

Ces catholiques sont également des Américains. S'ils veulent être de leur temps, ils sont encore plus de leur pays. Or, un citoyen américain ne croit pas seulement à la liberté comme à un idéal ; il en jouit comme d'un bien ; il y voit une prérogative qui est le signe d'une humanité supérieure. Tout autre état

social que l'état démocratique est, à ses yeux, une étape dépassée dans riiistoire de la civilisation. De là un profond dédain à l'égard des préjugés et des mœurs qui se maintiennent encore dans les vieilles sociétés et séparent les diverses classes d'une nation monarchique. La constitution des États-Unis a une valeur morale qui l'élève au-dessus de toutes les autres. Elle est la constitution idéale de l'avenir. Létat de séparation entre l'Église et lÉtat, ce droi*commun de toutes les confessions religieuses, cette égalité devant la loi civile à laquelle les catholiques de notre vieux continent ont tant de peine à se faire, est, pour eux, l'état normal, et s'ils ont dépouillé toute ambition théocratique pour leur Église, ils n'éprouvent qu'une sorte de commisération qui ne va pas sans quelque mépris pour tous ces concordats, ces régimes bâtards qui parquent l'action de l'Église entre des barrières légales et font des évoques et des prêtres des fonctionnaires Le prêtre est un apôtre, qui tient sa vocation de Dieu même et n'en doit compte qu'à lui.

Mais la discipline de l'Église? Ils l'acceptent sans doute; mais ils entendent ne l'accepter que volontairement. Ils sont individualistes dans l'Église, comme dans la société civile. Les Paulistes sont une congrégation qui a cela d'original de n'imposer aucun vœu à ses membres et qui ne subsiste qu'en vertu de leur consentement mutuel chaque jour renouvelé. A les entendre, le concile du Vatican, qui a décrété l'apothéose du pape, n'est pas le commencement, c'est la fin d'une grande période ; il a achevé d'organiser l'autorité dans l'Église. C'est chose faite.

il n'y faut plus revenir. Mais la période nouvelle que la race anglo-saxonne, succédanl aux races latines, est chargée d'inaugurer, doit avoir pour mission de développer lïnitiative et les forces individuelles, les vertus actives, l'immanence du Saint- Esprit dans l'àme de l'individu. L'idéal donc sera, dans l'unité de la communion catholique, de réaliser la riche multiplicité de tous les dons individuels et de toutes les originalités nationales. Ils ne se font pas d'illusion sur la hardiesse de cette conception nouvelle de l'Église ; mais ils savent s'accommoder aux nécessités du moment, et ils espèrent triompher de toutes les défiances en redoublant leurs protestations de soumission au saint-siège. L'infaillibilité du pape n'a pas de confesseurs plus fidèles ni plus chauds que ces catholiques américains.

Ils se sont trompés toutefois, s'ils se sont imaginé endormir ou abuser la vigilance des jésuites et des disciples de Louis Veuillot. Ceux-ci n'ont pas tardé à reconnaître leur vieil adversaire sous ce masque étranger. Tandis que le Correspondant, la Revue du Clergé, la Quinzaine, la Justice sociale, prenaient parti pour l'américanisme, les Croix, la Vérilé. les Etudes religieuses de la Société de Jésus, le Courrier de Bruxelles, la Voce délia. Verità partaient en guerre et dénonçaient avec indignation aux foudres de l'Eglise et au mépris des vrais catholiques ce vieux libéralisme d'antan, qu'on croyait écrasé et disparu. Je dois avouer qu'ils n'ont pas eu grand effort de perspicacité ou de dialectique à faire pour découvrir et démontrer l'identité de cette hérésie nouvelle avec l'ancienne hérésie des Lamennais, des

Lacordaire ni des Monlalembert. La similitude, malgré quelques différences de forme, est trop ^'rande pour ne pas frapper tous les yeux.

Toutefois riionneur d'avoir démasqué le vieil ennemi et de l'avoir dénoncé à haute voix revient tout d'abord au journal/a Vérité et à un prêtre, l'abbé Charles Maignen. Celui-ci l'a fait dans un pamphlet de 400 pages paru d'abord en articles successifs et puis en un volume sous ce titre : Eludes sur l'américanisme. Le Père Hecker est-il un saint? (1). Après avoir réduit la personnalité du prêtre américain à ce qu'il dit être sa juste valeur, après avoir montré le vague, l'incohérence et l'incertitude de ses idées, M. l'abbé Maignen prend directement à partie les chefs de l'américanisme, c'est-à-dire MM. Ireland, Gibbons, Keane, et les discute avec une irrévérence quelque peu scandaleuse. C'est pour ne pas paraître complice de cette irrévérence à l'égard de ses collègues américains que le cardinal Richard, archevêque de Paris, refusa, dit-on, Vimprimalur au livre de l'abbé Maignen. La curie romaine se montra moins scrupuleuse. L'imprimatur refusé à Paris fut donné à Rome. Aussitôt l'on se hcâta d'en profiter et d'exploiter cette autorisation comme une approbation donnée par le pape à l'entreprise de l'abbé Maignen. Les prélats américains s'émurent de ces attaques qui mettaient en cause leur orthodoxie ; ils se plaignirent au saint-siège. Mgr Keane, qui réside à Rome, porta leursplaintesau cardinal Rampolla. Fort embarrassé entre les jésuites d'une part, auxquels

(1) Un vol. in-lL', chez V. Retaux. Paris, 1898.

on avait cédé tout d'abord, etlesévèques américains qu'on ne voulait pas pousser à bout, le ministre du pape aurait fini par déclarer que ïbnpr'muilw en question avait été oijtenu par surprise, et que les prélats américains n'avaient rien perdu de la confiance que le pape leur avait toujours témoignée.

Voilà quel serait l'état présent de l'affaire en cour de Rome. Comme elle la fait depuis le congrès des religions de Chicago, l'autorité romaine s'efforce de tenir la balance à peu près égale et montre tour à tour sa bonne volonté aux deux partis en lutte. Mais ce n'est peut-être pas le bon moyen de rétablir la paix. Les incidents que nous venons de rappeler n'ont fait que rendre les polémiques plus âpres et plus ardentes. Après M. Maignen, la Société de Jésus est entrée ouvertement dans l'arène, avec le Père Martin, par un article à la fois doucereux et menaçant des Etudes religieuses. L'habile jésuite a transporté tout de suite la lutte sur le terrain de la théologie orthodoxe. Il accuse l'américanisme et ses tenants d'abord d'avoir peu de goût pour le surnaturel et de tendre à le faire rentrer dans la nature elle-même. Il reconnaît cette tendance secrète à mille signes qui ne trompent pas un théologien exercé. Ce souci extrême de se concilier la sagesse séculière, d'en faire le point de départ d'une nouvelle théologie, de réformer le vieux dogme au nom delà science, tout cela n'est que trop significatif. Mais ce même état d'esprit rebelle au surnaturel se traduit dans les petites choses comme dans les grandes. Le Père Martin nous raconte, en se signant, qu'un prélat américain, venu à Lourdes, s'était posé, dans

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un discours, la question pourquoi la Vierge, qui apparaissait si souvent sur le vieux continent, ne se montrait pas aux Etats-Unis, et, avec une complaisance assez orgueilleuse, il y avait répondu en disant que « les Américains n'en avaient pas besoin. » De là à faire entendre que la piété américaine se passait fort bien de ces pratiques de dévotion superstitieuse, évidemment il n'y avait pas très loin. Voilà donc tout d'abord l'américanisme convaincu de rationalisme.

Voici quelque chose de plus grave. L'éloge des vertus actives en opposition aux vertus passives de l'ancienne piété, les réclamations en faveur de l'initiative individuelle, l'action immanente du Saint- Esprit dans lame chrétienne ne sont que des influences persistantes du protestantisme. Le Père Hecker était un converti ; mais il avait évidemment gardé de sa première éducation des liabitudes mentales et des principes de vie qui ont agi comme un ferment dans sa piété catholique. C'est là ce qui faisait son originalité, mais en même temps c'est ce qui le rend suspect justement à l'orthodoxie.

Cette observation doit être juste, car M. Victor Charbonnel l'a faite à son tour, d'un point de vue tout opposé. « V américanisme, dit-il, estdans l'Eglise une sorte de néo-protestantisme. Par l'intermédiaire de la race anglo-saxonne, les idées protestantes s'insinuent dans le catholicisme des races latines. Hecker est le type de ces convertis qui portent d'une religion à l'autre la vie nouvelle. » Dès lors, on comprend pourquoi la Société de Jésus a pris parti si délibérément contre ces néo-catholiques. >i'est-

elle pas au monde pour combattre le protestantisme, le rationalisme et tout ce qui s'inspire de leur esprit? Qu'adviendra-t-il de ce nouvel essai de faire pénétrer quelque souftle d'esprit libéral dans le grand corps de l'Eglise? Grâce aux appuis qu'il trouve en cour de Rome et à une sympathie personnelle du pape, il résiste encore avec succès et tient tète à ses adversaires. Mais sera-t-il plus heureux que l'ancien catholicisme libéral? II nous est difficile de le croire. Ce qui fait la force du jésuitisme, c'est beaucoup moins son esprit d'intrigue et son habileté diplomatique, comme on le croit, que le fait d'incarner en quelque sorte l'irrésistible logique du système catholique tout entier. L'Eglise catholique sera ce qu'il l'a faite dans notre siècle, ou bien elle ne sera pas. La volonté personnelle du pape luimême n'y peut rien. Tout le premier il est lié parle dogme qui fait son autorité. Au contraire, l'américanisme, comme l'ancien catholicisme libéral, est divisé en lui-même. Il veut concilier ce qui est inconciliable ; il obéit à deux principes qui se nient FuQ l'autre. Ou bien l'esprit de liberté et d'individualisme l'emportera, et alors il fera éclater en pièces le joug de la discipline uniforme et absolue de l'Eglise. Les américanisantscesseront alors d'être catholiques. Ou bien la discipline de l'Eglise sera la plus forte et comprimera les énergies en révolte de la conscience individuelle, et le libéralisme sera vaincu. Voilà ce que leurs adversaires prédisent aux tenants de l'hérésie nouvelle. Aussi les sommet-on déjà avec hauteur et dédain d'avoir à se soumettre ou à sortir. Eteux-mêmes ne tarderont pas à

s'apercevoir quil leur sera bien difficile de rester dans l'Ejjflise et dans leur foi. La contradiction radicale qui est au fond de laméricanisme amènera sa défaite infailliblement. A. S.

Paris, 18 mars 1899.

La (in d'un rêve.

C'est de Vaméricanisme que je veux parler. 11 a cessé d'être. Rome a prononcé ; toutes les espérances et toutes les illusions du catholicisme libéral renaissant se sont évanouies, comme fleurs ou bourgeons d'avril sous une gelée matinale. J'ai dit ici même les débuts de ce mouvement ; il faut en raconter la fin-

Une demi-douzaine de jeunes prêtres instruits, pieux, ardents et sincères, groupés autour de la /ievue du Clerfj(f et soutenus par quelques laïques animés du même esprit, avaient cru pouvoir refaire le rêve des Lamennais, des Monlalembert, des Dupanloup, des de Broglie, et ils reparlaient de l'alliance possible entre l'Église et la liberté, entre la science et la foi, entre la religion vivante et la démocratie. Voulant gagner le peuple et le siècle, ils lui présentaient le catholicisme sous son aspect le plus séduisant et le plus moderne ; les théologiens acceptaient plus ou moins l'idée dune évolution constante dans la vie de l'Église et jusque dans son dogme. Un rajeunissement des formes et des traditions du passé était nécessaire, et ne paraissait plus impossible. On se mettait à couvert sous le patronage dévêques américains dont Tautorité était grande. On prenait pour chef de file le Père Hecker, qui passait pour un

saint; on comptait enlin sur l'esprit libéral de Léon XIII, qui ne pouvait décourager de si franches et si généreuses volontés. Voilà ce que Ton appelait, en France, V américanisme. L'ablpé Klein en avait publié le manifeste dans une éloquente préface mise en tète de la traduction française de la Vie du P. /7ec/ier et il avait obtenu les encouragements les plus chaleureux de Tarchevêque Ireland et du cardinalGibbons. Aucun prélat français, cependant, ne s'engageait : cette extrême réserve était d'un mauvais augure.

La publication de la Vie du P. ffecker fournit aux adversaires des idées nouvelles la base d'opération dontils avaient besoin. Il est toujours facile d'extraire d'un volume de 500 pages quelques propositions hérétiques et malsonnantes qui, soumises à l'examen de VIndex et à la sanction du pape, entraînent fatalement une condamnation générale. L'histoire de Jansénius et de son livre s'est renouvelée une fois de plus.

Trois points, dans la doctrine du P. Ilecker et des américanisles, ont choqué Rome. Le pape a pris la peine de les expliquer et de les réfuter en les condamnant dans son bref du 22 février dernier adressé « à son cher fils, Jacques Gibbons, cardinal de la sainte Église et archevêque de Baltimore. » La prose pontificale est redondante et prolixe ; mais elle est toujours très claire et dit nettement ce qu'elle veut faire entendre.

Le P. Ilecker et, après lui, les américanistes, usaientdun ingénieux moyen pour annuler le dogme de l'autorité infaillible du pape. Ils ne le niaient pas,

ils ne le mettaient pas en question. Bien au contraire, ils disaient qu'il n'y avait plus de péril pour lui, après la solennelle proclamation qui en a été faite au concile du Vatican. Le principe de l'autorité étant ainsi mis à l'abri, le moment était venu, en revanche, de pourvoir à la liberté chrétienne et d'ouvrir un champ plus vaste à la pensée et à la piété individ uelles. On comprend de reste que cette façon de raisonner n'ait pas plu au Vatican. La papauté ne se contente pas d'une formule dogmatique acceptée platoniquement ; elle est un gouvernement, et elle estime, avec raison du reste, que la définition de l'infaillibilité doit avoir pour effet d'assurer au pape une obéissance plus entière, non d'émanciper davantage les fidèles ou les prêtres de son autorité. N'estce point parce que la licence des opinions est plus grande et se répand partout, q-ue l'exercice du magistère infaillible est plus nécessaire aujourd'hui que jamais ?

Le P. Hecker, il est vrai, comptait sur Faction intérieure du Saint-Esprit pour préserver les chrétiens de l'erreur et les tenir dans le bon chemin. A ses yeux, l'essentiel de la religion consiste dans cette action de la grâce divine dans l'âme individuelle. Mais c'est là précisément l'erreur la plus redoutable . A quoi bon le pape, à quoi bon l'Église, si le fidèle trouve en lui-même le guide qui le dirige et la puissance qui le régénère et le sauve ? Il était inévitable que le saint siège fit cette réflexion élémentaire et condamnât une doctrine dont la première conséquence était, tout en l'honorant pour la forme, de le rendre, en fait, inutile.

Le secondpoint qui devait scandaliser Rome, c'est la préférence très apparente que le chef des paulistes accordait aux « vertus naturelles » sur « les vertus surnaturelles ». Il pensait que la loyauté en affaires, le courage moral, l'amour de la justice, la tempérance, une vie de famille pure et honorable, la pratique libérale des devoirs d'un citoyen font plus aujourd'hui pour rendre la religion respectable et y ramener les incrédules, que « les flagellations nocturnes ou des pèlerinages à Saint-Jacques de Gompostelle. >•

Toute la gent dévote s'est sentie profondément blessée par de tels discours. Léon XIII, en les rapportant, non sans les aggraver encore dans le résumé qu'il en donne, a peine à croire « qu'ils aient pu être proférés par des hommes imbus de la sagesse chrétienne ». Aussi se hàte-t-il d'y contredire avec énergie, et, en cela, il n'y a rien non plus qui doive surprendre ceux qui pensent librement sur ces manières. De même que, tout à l'heure, la religion intérieure proclamée commç la chose essentielle tendait à rendre inutile l'institution ecclésiastique, de même la préférence accordée aux vertus morales sur les vertus sacramentelles ne va à rien moins qu'à déprécier la valeur de ces dernières et à les faire apparaître comme un luxe dont à la rigueur l'on pourrait se passer. C'est tout l'édifice de la dévotion catholique qui se trouve sapé par la base. Aux États-Unis, où les formes de cette dévotion sont peut-être moins rigides et exercent moins d'empire, une telle prédication pouvait paraître acceptable. Transportée sur le vieux continent, elle a fait scan-

dale et soulevé la réprobation de tous les gardiens de la tradition.

A celte distinction entre les vertus naturelles et les vertus surnaturelles, le P. Hecker en joignait une autre que ses amis de France et ♦d'Amérique répétaient avec plus d'insistance encore. 11 établissait une opposition singulière, au point de vue catholique, entre « les vertus actives et les vertus passives. » Il disait qu'il fallait tenir compte, dans la direction des âmes, de la difTérence des temps et des milieux. Au moyen âge, après la Réforme, l'Église a pu et dû préconiser les vertus passives, les exercices de la piété monacale, les mérites de la contemplation mystique. Mais, aujourd'hui, en Amérique surtout, la société humaine est une véritable bataille; le catholique doit sortir de l'inaction, « retrousser ses manches et mettre les mains à la pâte. » Donnant l'exemple, le P. Hecker fondait une association de prêtres, indépendants, liés entre eux uniquement par la constance de leur bonne et toujours libre volonté, et il ne manquait pas d'opposer ce genre d'associations volontaires, sans vœux ni règles obligatoires, aux ordres religieux du passé.

Ces derniers naturellement et surtout l'ordre des jésuites ont ressenti l'attaque. Ce programme de vie religieuse libre leur a paru un blâme et une injure. Ils se croient appelés à régir l Église dans l'avenir comme ils Tont régie dans le passé. Ils tiennent pour éternelle et fondée en Dieu même la supériorité morale de l'ascétisme religieux sur la vie naturelle. On devine combien ils ont dû insister à Rome pour obtenir la réprobation de maximes qui ne tendaient

à rien moins qu'à déplacer dans le catholicisme Taxe de la vie relijijieuse.

Encore ici Léon XIII a comblé leurs espérances. Après s'être donné le plaisir littéraire de railler le P. Hecker sur la contradiction verbale que représentent ces mots de « vertus passives », comme si toute vertu n'était pas essentiellement un acte de courage et un effort, il exalte le zèle que déploient partout et les services que rendent les ordres monastiques, même ceux qui se vouent à la méditation silencieuse et à la prière. Il démontre à force d'exemples combien il serait téméraire et nuisible de vouloir enlever à la faiblesse humaine et à notre inconstance l'appui que donnent les vœux perpétuels et une règle de vie immuable.

Enfin il termine sa lettre en dénonçant expressément ï américanisme et en avertissant les évèques et les fidèles des Etats-Unis que, s'ils ont le droit de suivre dans les choses communes les mœurs de leur pays, ils ne sauraient supposer que l'Eglise d'Amérique pût être différente de l'Eglise universelle, apostolique et romaine. L'obéissance au saint-siège est le devoir de tous.

L'effet de cette lettre pontificale a été aussi prompt et aussi décisif que le pouvait souhaiter Léon XIII. Je n'ai pas la prétention de savoir ce qui se passe dans l'àme de Mgr Ireland ou de labbé Klein. Mais leurs actes de soumission n'ont pas tardé une heure. Averti de l'orage qui samassait à Rome, l'archevêque de Saint-Paul y était venu dans l'espérance sans doute qu'une fois encore il détournerait les foudres du Vatican. Mais, dès son arrivée, il dut

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perdre celle illusion et préparer son altitude en face d'une condamnation inévitable. Aussi s'est-il trouvé prêt. A peine la lettre ponlilicale lue, il écrivait au pape une lettre d'adhésion humble et de soumission entière que ÏOsservatore Hoinann publiait dès le 2-1 février et que VUnivei^s reproduisait à Paris le 28. Naturellement il distingue entre un faux et coupable américanisme et un américanisme lic'ûe et naturel; il attribue à un malentendu les controverses qui ont éclaté et auxquelles il remercie Léon XIII d'avoir mis fin par ses explications nécessaires. Mais le sentiment d'avoir contribué personnellement à ce malentendu par ses prédications et par ses conférences l'empêche de s'arrêter là ; il doit donner des gages et il les donne sans marchander.

a Certes, avec toute l'énergie de mon âme, je répudie et je condamne toutes les opinions que la lettre apostolique répudie et condamne — toutes ces opinions fausses et dangereuses, auxquelles, comme la lettre le dit, « certaines personnes attribuent le nom d'américanisme. » Je répudie et je condamne ces opinions sans aucune exception, telles littéralement que Votre Sainteté les répudie et les condamne ; et je les répudie et les condamne avec d'autant plus d'empressement et de joie de cœur, que jamais, pour un instant, ma foi catholique et mon entendement des enseignements et des pratiques de la sainte Eglise ne m'ont permis d'ouvrir mon âme à de pareilles extravagances. Tous les membres de l'épiscopat des Etats-Unis, en leur propre nom et au nom de leurs troupeaux, sont prêts à répudier et à condamner ces erreurs. Nous ne pouvons ne pas

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nous indigner qu'une telle injure nous fût faite — à nous évêques, à nos fidèles, à notre nation — que de désigner par le mot américanisme, comme il est arrivé pour quelques-uns de faire, des erreurs et des extravagances de la sorte. »

L'évêque parlant ainsi, Ton ne pouvait raisonnablement attendre d'un abbé plus de force de résistance. M, Klein n'a pas seulement écrit une lettre; il en a écrit deux, l'une à l'archevêque de Paris et l'autre au pape. Voici quelques lignes de cette dernière pour marquer le ton et l'attitude du signataire contrit et résigné. On verra qu'il a même devancé l'ordre de l'Index et retiré du commerce la Vie du P. Hecker, cause ou prétexte du scandale.

« Daigne Votre Sainteté me permettre, comme au plus humble et au plus obéissant de ses fils, de venir déclarer entre ses mains que j'adhère sans réserve à la lettre qu'EUe a écrite, le 22 janvier, au cardinal Gibbons, et Lui annoncer que je retire du commerce l'édition française de la Vie du Père Hecker, objet des ardentes controverses auxquelles cette lettre a mis fin.

» Sijamais je suis tombé, sans le vouloir ni le savoir, dans les erreurs que condamne Votre Sainteté, je saisis avec empressement et reconnaissance l'occasion qui se présente à moi de les réprouver toutes, comme je le fais ici de grand cœur, sans aucune espèce d'exception, d'arrière-pensée, ni de subtilité, mais complètement et dans le sens naturel où les a réprouvées Votre Sainteté ; trop heureux que je suis de pouvoir ainsi secouer d'injurieux soupçons et professer une fois de plus mes sentiments d'absolue

soumission à la divine autorité de l'Eglise et de son chef visible. »

Reste le cardinal Gibbons. Nous n'avons point encore appris qu'il ait répondu à la lettre pontificale qui lui a été personnellement adressée. Il ne semble pourtant pas qu'il puisse se dispenser d'y donner une adhésion publique. On se souvient, en effet, que Mgr Gibbons avait envoyé aux éditeurs français de la Vie du Père Hecker une lettre d'encouragement et d'approbation qui parut, si nous ne nous trompons, avec la sixième édition du livre. Il a donc été mêlé à Tagitation et aux événements qui l'ont provoquée. Les évéques d'Amérique et leur chef en tète doivent éprouver aujourd'hui quelque regret de n'avoir pas enfermé leur action et leur ministère dans le nouveau monde. En les transportant dans l'ancien, en voulant montrer à l'Italie et à la France un catholicisme modernisé, ils sont allés au-devant d'une condamnation que leur repentir fera oublier à Rome, mais dont peut être ils seront plus d'une fois gênés dans leur apostolat, en Amérique. 11 sera intéressant d'apprendre jusqu'à quel point ils modifieront leurs allures et quel contre-coup l'acte de Léon XIII aura de l'autre côté de l'Océan.

L'histoire que nous venons de résumer s'est trop souvent répétée dans le cours de ce siècle pour nous causer le moindre étonnement. La seule chose qui doit étonner, c'est la persistance des illusions libérales dans une partie du clergé. La déception a beau suivre immanquablement ; le réveil a beau être cruel ; le rêve recommence toujours. Les jeunes recrues reprennent sans cesse une bataille perdue

déjà cent fois. Il faut admirer et plaindre à la fois cette énergie et cette candeur d'espérance. Rien ne démontre mieux combien le besoin de liberté est inhérent à l'exercice des facultés les plus nobles de l'âme humaine. Les américanistes sont vaincus ; d'autres se lèveront dans quinze ou vingt ans sous un autre nom pour faire entendre les mêmes revendications. Qui sait? un jour ou l'autre, ces éternels vaincus trouveront peut-être dans l'Eglise elle-même une telle complicité, que l'œuvre d'affranchissement dont ils ont si souvent désespéré se fera d'ellemême. La liberté a pour elle l'avenir. A. S.

DECLARATIOiN DE MGR. L EVEQUE DE NANCY AU SUJET d'un ARTICLE DE « LA QUINZAINE. »

Nous avons le devoir de signaler au clergé et aux fidèles de notre diocèse un article très regrettable paru dans la revue La Quinzaine, n° du l*"" avril 1899, ayant pour titre : Ainérica7iisme et Américains .

La conclusion de cet article que l'auteur essaie de dissimuler sous des formes vagues, sophistiques et parfois inintelligibles, mais qui s'impose logiquement, est que la lettre du Pape à S. Em. le cardinal Gibbons sur V Américanisme doit être tenue pour aveugle et inique. Les prétendues démonstrations de l'auteur se heurtent à des contradictions flagrantes. Ainsi, après avoir exposé le système d'in-

r^vil^V-w *•'•.«.■ 'ïï^"*-. w^i^î^-:'^,' T»-5r^-r '-tv

terprétalion auquel nous reviendrons bientôt, il écrit, p. 310 :

« Mais cependant nous n'avons pas de peine à comprendre comment toutes les opinions condamnées ont pu naître de discours ou de livres américains, sans que ni les orateurs, ni les auteurs, ni même les traducteurs ou commentateurs directs en soient vraiment responsables. »

Et, page 311, parlant de la doctrine condamnée par le Pape, il exprime sur l'origine de ses opinions et de ses doctrines, une affirmation. absolument opposée :

« Il y a eu, je crois, dit-il, très peu de théories conscientes de cette doctrine (1). Je ne crois jjas que leurs inventeurs ont été ceux qui à force d'inintelligence malveillante ont fait de l'américanisme une doctrine pour avoir le plaisir de combattre sur un terrain favorable les démocrates américains ; mais une fois énoncées et dénoncées, il fallait que ces opinions fussent condamnées, car si elles ne l'avaient pas été, quelques-uns auraient pu croire que l'autorité de l'Église n'avait rien à leur reprocher.

L'auteur se contredit de nouveau dans ces paroles de la page 313 :

« Il faut bien le dire, parce que c'est la vérité pure, ce ne sont pas les esprits étroits et malveillants qui ont seuls créé le fantôme américaniste, ce

(1) Que peuvent être des théories conscientes dune doctrine ? — Nous soulignons dans les citations un certain nombre de mots pour indiquer leur importance et attirer ?ur eux l'attention du lecteur.

(.Vo/e (le Mf/r. Turinaz. )

sont les enthousiastes lieckériens qui ont fait les premiers la révélation. » ■

Mais le but et le fond essentiel de cet article consiste à démontrer que les mots et les formules ont un sens absolument différent selon l'esprit français et selon l'esprit américain, en France et en Amérique ; que le Français entend telles formules d'une façon et l'Américain d'une autre. Nous citons un passage que l'auteur croit d'une suprême importance et qui est la base de toutes ces interprétations.

« L'esprit américain, dit-il, est essentiellement pratique et concret, l'esprit français est avant tout théorique et ami des abstractions. L'américain pense avec des choses, nous pensons avec des idées quand ce n'est pas seulement avec des mots. Les deux modes de penser ont d'ailleurs leurs avantages et leurs inconvénients. Ils n'en sont pas moins tout à fait différents. Il s'ensuit que, toutes les fois que l'Américain parle, il exprime un jugement sur un ou plusieurs faits réels, concrets, qui en ce moment même sont présents à sa mémoire.

» En sorte que la parole de l'Américain exprime à peu près toujours, même quand il parle par maximes ou par formules, ce qui est rare, une règle particulière de conduite appliquée à un ou plusieurs cas particuliers, quelque chose de relatif, presque jamais, sauf dans les ouvrages de philosophie — et encore? — une loi tout à fait générale, absolue et universelle. Le Français, au contraire, dès qu'il lit une formule, l'interprète en absolu. Ainsi pour un Américain, dire : « limes is moneij : le temps c'est de l'argent », cela veut simplement dire que l'heure

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qu'il emploie à causer avec son client ou à faire une course pour ses aflaires doit se trouver rémunérée par un gain final : un Français voit au contraire dans cette maxime toute une philosophie, qui y est peut-être, mais que l'esprit américain d'ordinaire n'aperçoit pas. »

L'auteur fait ensuite l'application de ce système plus qu'étrange aux doctrines et aux formules qu'il veut justifier.

« Nous pouvons faire maintenant, dit-il, des applications aux doctrines condamnées par la lettre pontificale. »

Selon sa méthode habituelle, il choisit parmi les points de doctrine qui ont été condamnés, il les expose à sa façon, évitant de citer des textes de la plus haute importance, et en donnant un commentaire et une interprétation qui vont jusqu'à l'invraisemblance.

« Nous en venons enfin, dit-il, à cette fameuse division des vertus en aclives et jjassives, qui a fait couler tant d encre et qui le méritait si peu, car, ainsi que le dit Léon XIII avec une souveraine raison, « il n'y a pas de vertus passives, toutes sont actives », et c'est l'évidence même.

» Et il nous est vraiment difficile de comprendre comment des esprits réfléchis et si peu que ce soit frottés de philosophie ont pu accepter et prôner cette division comme s'ils eussent fait une découverte (1). »

Et quelques lignes plus loin :

(1) Page 313.

« Copendant les Américains avaient simplement voulu dire qu'il y a des vertus telles que l'obéissance, l'humilité, dont les actes n'exigent pas des mouvements, des actions de l'extérieur, ou dans lesquelles du moins Faction est moins grande que dans le courage, par exemple, ou dans l'initiative, et ils ont alors appelé ces dernières vertus : actives, tandis que, par contraste, ils qualifiaient les premières de passives, appellations pittoresques, oratoires, relativement exactes, d'un point de vue particulier, pratique, mais qui sont devenues toutàfait fausses dès qu'on a voulu leur donner une portée abstraite, générale et philosophique (1). »

Ici encore, l'auteur ignore les notions essentielles des doctrines dont il parle et la signification des mots qu'il emploie. — Pourquoi les mouvements et les actions de Vexlérieur sont-ils moins nécessaires et moins grands dans l'obéissance et l'humilité que dans le courage?

Et comment peut-on considérer à un point de vue qui ne soit pas praticiue les vertus qui — l'auteur vient de le reconnaître lui-même — sont essentiellement actives ? Et comment, à l'égard des vertus, des appellations même pittoresques, relativement exactes d'un point de vue particulier et pratique, peuvent-elles devenir tout à fait fausses dès qu'on leur donne une portée générale, abstraite et philosophique?

Nous pourrions multiplier les citations ; c'est inutile, tout l'article est dans le même esprit, de la même forme et de la même méthode.

(1) Pages 313 et 314.

Faisons cependant encore cotte remarque. L'au- •'Mir dit, à la page 314 :

C'est de la même manière que Mgr Ireland a dit que les vertus naturelles ne devaient pas être sacrifiées aux vertus surnaturelles, que parfois les premières valaient plus que les secondes et que « les catholiques qui votent bien et qui ont une bonne tenue sociale font plus pour la gloire de Dieu que s'ils se flagellaient la nuit et allaient en pèlerinage à Saint-Jacques de Compostelle. »

Et page 316 :

Mais dans le fond, Mgr Ireland n'entendait pas les mots naturel et surnaturel dans le sens ordinairement usité en théolofjie. »

Nous ferons observer à l'auteur qui, à plus d'une reprise, s'est constitué le docteur et le directeur non seulement des catholiques, mais du clergé et de l'épiscopat (1), qu'il n'y a pas un sens ordinaire ni en i usité en théologie. Il y a partout en théologie et dans toutes les sciences, non pas un sens usité ordinairement ou extraordinairement, mais des formules dont il faut se servir toujours dans le sens qui leur appartient parce que seules elles rendent exactement la doctrine, et que de ces formules tous doivent se servir dans ce sens et surtout ceux qui ont la charge de l'enseignement. L'affirmation de l'auteur est vraiment très regrettable pour des êvèques qui veulent non seulement enseigner les peuples qui leur sonj; confiés, mais diriger dans des voies

(1) Voir les ouvrages de l'auteur : Lettres d'un Cure' de Campar/ne. — Lettres d'un Cure' de Canton. — Journal d'un Evêque.

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nouvelles les générations catholiques, et former le elergé de l'avenir.

Il faut logiquement conclure de tout cet article que, dans ce grand acte doctrinal, un des plus énergiques, des plus solennels de son pontificat, acte qu'il a fait, — il nous le dit lui-même, — « en vertu de la charge suprême de son apostolat, pour sauvegarder l'intégrité de la foi et veiller au salut des fidèles, » dans cette lettre qui a pour objet et pour but — le Pape l'affirme encore — « de mettre fin à certains dissentiments qui se sont produits parmi les Américains, » Léon XIII ne s'est pas servi du langage catholique et théologique, mais du langage français, de paroles et de formules prises dans le sens français et non pas dans le sens de ceux auxquels il s'adresse principalement et directement et qu'ainsi il a atteint des erreurs, des doctrines que les Américains ont pu déclarer « des extravagances auxquelles ils n'ont jamais ouvert leur âme. »

Il en résulte que le Pape, au lieu de condamner ceux qui, « à force d'inintelligence malveillante, ont fait de l'américanisme une doctrine, et l'ont inventée pour avoir le plaisir de combattre sur un terrain favorable les démocrates américains, » a condamné ces démocrates américains dans un langage qui n'est pas le leur.

Il en résulte que l'exposé fait par le Pape luimême des doctrines de ceux qu'il appelle des « novateurs » et qui « troublent, dit-il, parmi les Américains un grand nombre d'âmes, au grave préjudice de la paix, » ne concerne pas en réalité les Américains. Il en résulte donc que dans cet acte

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doctrinal de sa suprême autorité adressé aux évéques des États-Unis et à toute l'Église catholique, le Pape a manqué de clairvoyance, de sagesse et de justice.

C'est pourquoi :

Considérant que Nous ne pouvons pas permettre qu'une revue catholique, destinée spécialement aux ecclésiastiques et dont un certain nombre d'exemplaires circulent dans notre diocèse, égare le clergé et les fidèles sur des opinions et des doctrines que Notre Saint-Père le Pape a condamnées pour « sauvegarder, » — ill'a dit lui-môme — « Vinlégrité de la foi et veiller au salut des âmes. »

En vertu de notre autorité épiscopale, accomplissant un des grands devoirs de notre charge, nous déclarons repousser et condamner l'article de la livraison de la Quinzaine^ du l""" avril 1899, intitulé : Américanisme el Américains, comme donnant de la lettre de Notre Saint-Père le Pape à S. Em. le cardinal Gibbons, du 22 janvier 1899, une interprétation inexacte, erronée et très gravement injurieuse à l'égard de l'autorité du Saint-Siège apostolique et de la personne auguste de Léon XIII.

Nancy, le 19 avril 1899.

f Charles-François, Evêque de Nancy el de Toul.

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CORRESPONDANCE ECHANGEE ENTRE LE DUC DE NORFOLK ET LE CARDINAL RAMPOLLA

Lettre du clac de Norfolk

16 janvier 1900.

Mon cher Seigneur Cardinal,

Le conseil de l'Union catholique de la Grande- Bretagne m'a demandé, comme président, de m'adresser à Voire Excellence au sujet d'une question qui a pour nous une grande importance.

Comme Votre Excellence le sait, l'Union catholique est chargée deprotéger les intérêts catholiques, et nous sentons que vous ne demanderez aucune excuse de notre part si nous vous exposons franchement nos vues sur un sujet qui touche sérieusement aux intérêts de la religion en ce pays.

Nous voulons parler du ton général adopté par YOssi.i vatore liomuno lorsqu'il traite de sujets intéressant la Grande-Bretagne. La guerre qui se poursuit en ce moment dans l'Afrique du Sud a servi spécialement d'occasion pour montrer ces sentiments.

Nous n'avons pas , certes , un moment l'idée qu'on puisse empêcher un journal ou un groupe d'hommes qui ne sont pas sujets de la couronne britannique d'accorder leurs sympathies aux uns ou

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aux auli-es dans une pareille querelle. Tout ce que nous désirons est que ces sympathies ne trouvent pas leur expression dans une méthode d'hostilité persistante et de parti-pris.

Notre raison particulière pour nous adresser à Votre Excellence à ce sujet, clest l'étroit rapport qui, dit-on, existe entre le Vatican et ÏOsservatore Romano, rapport qui, assure-t-on, comprend un versement de subsides fait par le Vatican au journal en question.

Nous nous aventurons donc en toute diligence à représenter à Votre Excellence que ce fait qu'un journal, passant généralement pour exprimer des opinions en harmonie tout au moins avec les vues générales du saint siège, montre une prévention si déloyale contre l'Empire britannique, produit un effet malheureux et dommageable en ce pays sur l'esprit de beaucoup qui, sans être catholiques, sont disposés à considérer le saint siège avec respect et cause une très grande peine et un très grand découragement à beaucoup de catholiques eux-mêmes.

Les catholiques de la Grande-Bretagne ne peuvent manquer de sentir que la situation de leur pays est telle qu'elle doit toujours, ils l'espèrent, inspirer au cœur du Souverain Pontife ce sentiment de chaleureux intérêt que S. S. Léon XIII et son auguste prédécesseur ont si fréquemment témoigné.

Combien la situation de l'Empire britannique 'est importante dans l'Église, c'est ce qu'on peut conclure du fait que des 977 sièges épiscopaux existant actuellement 130 sont occupés par des sujets de notre reine.

Nous sommes convaincus que clans nul pays au monde il n'y a plus de dévotion et de loyalisme envers le saint siège que chez les catholiques de la Grande-Bretagne. En outre, dans l'opinion publique du pays, il y a des signes d'un respect et d'une estime qui grandissent pour le saint siège et pour la situation élevée qu'il possède. Et quand on se rappelle que les catholiques sont en minorité dans la Grande-Bretagne, on admettra que, pour la liberté de la religion, pour la grande question de l'éducation, pour celle du ministère religieux à l'égard de nos soldats et de nos marins, de nos pauvres et de nos malades, nous n'avons à craindre nulle comparaison avec d'autres pays où les catholiques forment la grande majorité.

J'ai à peine besoin d'insister auprès de Votre Excellence pour faire remarquer que le sujet sur lequel je vous écris est d'une telle nature que, quoique sans importance peut-être par lui-même, il tend à ramener ici des préjugés dans l'esprit de ceux qui ne s'éclairaient que lentement. Pour nous, il nous semble très dommageable qu'on fournisse à quelqu'un l'occasion de persuader à la nation anglaise que le saint siège a pour elle de l'hostilité et de l'antipathie. Je ne peux nier qu'une impression de ce genre n'ait depuis quelque temps gagné l'esprit public, et je suis assuré que Votre Excellence pensera que, en qualité de membres de l'Union catholique, nous aurions manqué à notre devoir si nous n'avions soumis respectueusement à Votre Excellence les considérations que nous nous aventurons à vous exposer.

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J'ai l'honneur d'èlre, de Votre Excellence, le très fidèle serviteur.

Norfolk.

Voici la réponse du cardinal RampoUa :

Rome, 13 février, 1900.

Mon Seigneur Duc,

J'ai reçu, en même temps que votre estimée lettre privée du 6 courant, celle que Votre Grâce m'a envoyée comme président de l'Union catholique de la Grande-Bretagne. Pour y répondre, je dois d'abord déclarer que VOsservatore Romano — bien que recevant comme certains autres journaux catholiques italiens une subvention du Saint-Père, — n'est ni un organe officiel, ni un journal officieux du saint siège, sauf pour la colonne intitulée : Nostre Informazionc. Les opinions et jugements qui peuvent être .exprimés dans les articles publiés dans les autres parties du journal ne peuvent donc être attribués au saint siège. Peut-être puis-je ajouter que VOsservatore Romano, à tout le moins depuis quelque temps, semble s'être borné adonner la chronique de la guerre anglo-boër, enprésentant historiquement les dépêches qui s'y rapportent.

Mais ce qu'il est plus important d'établir, c'est ce que le Saint-Père garde alTectueusement pour l'Angleterre cet intérêt particulièrement vif qu'il a eu souvent l'occasion de témoigner et que, comme vicaire du Dieu de paix, il ne désire rien plus ardemment que la cessation de l'état actuel des choses

qui coûte à la nation anglaise tant de victimes. Votre Grâce n'a pas besoin de cette assurance ausujetdes sentiments de Sa Sainteté; néanmoins je pense qu'il vous sera agréable de la recevoir et en vous la faisant je profite avec empressement de l'occasion pour vous exprimerla considération distinguée avec laquelle je suis,

De Votre Grâce, le très dévoué serviteur.

M. Cardinal Rampolla.

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