LETTRE DU DUC DE NORFOLK AU TIMES
Août iyul.
Monsieur,
Durant la discussion en troisième lecture, à la Chambre des lords, du Bill sur la déclaration royale, on s'est servi d'expressions qui sont de nature à causer un malentendu sérieux sur deux points importants.
Il a été dit que pendant le développement du projet de loi, les pairs catholiques romains avaient mis en avant des demandes dépassant les observations
présentées par nous à la commission nommée lors du début de la session ; il a été dit aussi que nous avions laissé entendre que rien ne nous satisferait que Tabolition de toute déclaration quelle qu'elle fût.
Ces deux assertions sont absolument contraires aux faits de la cause.
Au sujet du dernier point, il est entièrement vrai que les pairs catholiques romains sont pleinement d'accord avec ceux qui déclarent que la succession protestante est tellement assurée par la lettre de la loi et par le serment du couronnement, qu'une déclaration est inutile; mais nous sommes si loin d'insister sur ce point de vue, qu'en fait, lord Llandaff, alors que le bill était soumis à la commission, a luimême proposé une formule de déclaration qui aurait garanti la succession protestante.
En ce qui concerne le second point, nous n'avons rien changé à l'expression de nos espérances. La commission, pour une raison quelconque, n'a pas fait la moindre tentative pour savoir ce que nous pouvions espérer ou désirer. Ce n'est pas notre faute si, par une ignorance voulue de nos sentiments, elle est allée d'un bond jusqu'à des conclusions que rien ne justifiait. Pour autant que je le sais, la commission n'a fait aucun effort, soit directement, soit indirectement, pour connaître les points de la déclaration contre lesquels nous avions des objections ou les modifications que nous sollicitions.
Quand on se rappelle que nous avions pleinement accepté l'arrangement en vertu duquel aucun lord
catholique romain ne devait figurer dans la commission, cette manière de faire apparaît d'autant plus inexplicable.
Je sais que c'est un devoir pour nous de rappeler que nous n'avons rien changé à nos premières déclarations à ce sujet, et que non seulement nous n'avons pas refusé d'accepter toute déclaration garantissant la succession protestante, mais qu'encore nous avons nous-mêmes proposé à la Chambre une déclaration de ce genre.
Nous sentons vivement la considération généreuse que tant de pairs et tant d'organes de l'opinion publique ont montrée à l'égard de ce que nous pensons être une juste réclamation.
Nous regrettons beaucoup qu'alors qu'on avait l'occasion de redresser une pratique qui ne peut être qu'offensante pour le souverain et ses sujets, on ait étrangement négligé cette occasion, mais nous sommes convaincus qu'aucun homme juste ne pourra attribuer ce résultat à notre conduite ou à nos déclarations, alors que nous n'avons ni eu cette conduite ni tenu ces déclarations.
Je demeure votre obéissant serviteur.
Norfolk.
Les catholiques de tout pays trouveront sans doute que Sa Grâce le duc de Norfolk et les autres pairs catholiques sont allés un peu loin en prenant l'initiative d'une proposition garantissant la succession protestante.
Ce n'était vraiment pas à eux de prendre une telle initiative.
l'anglo-saxonisme et le progrès catholique
« ... L'extension de Tempire britannique ou la nature de sa politique peuvent-elles être considérées comme favorables aux progrès du catholicisme ?
On oppose souvent son gouvernement à celui de pays catholiques, comme la France ou l'Italie, où un parti maintenant au pouvoir se montre hostile à TEglise. La vérité est que l'esprit anti-catholique qui se manifeste dans ces contrées n'est qu'une imitation modifiée de la politique suivie par le gouvernement anglais depuis plus de 300 ans. Nous voyons avec peine que le peuple français permette à ses gouvernants de chasser les ordres religieux des écoles et des hôpitaux, et que les catholiques d'Italie permettent la spoliation des églises et des monastères ; mais leur apathie est encore bien moindre que celle des catholiques anglais qui laissèrent Henri et Elisabetli changer à volonté les pratiques religieuses de toute la nation.
Quand les révolutionnaires français traitèrent l'Eglise comme Henri l'avait traitée, leur persécution ne dura que quelques années, tandis qu'en Angleterre elle continua sans répit jusqu'à ce que presque tous les catholiques eussent été supprimés. Et quant au gouvernement anglais actuel, sur quoi se fonde-
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t-on pour dire qu'il est favorable au catholicisme? -Nous ne le voyons pas. Etpourtant c'est la confiance, paraît-il, d'un certain nombre d'écrivains en Angleterre. Le professeur Mivart se plaignait, avec un sérieux apparent, del' « hostilité étrange du Vatii;an à l'égard de l'Angleterre et de notre Empire, disait-il, dans les limites duquel l'Eglise catholique jouit d'avantages et de faveurs si remarquables. » -Nous allons éclairer ce point en examinant quelle est en réalité la nature du progrès que l'Eglise a fait dans l'empire britannique pendant le règne de la présente reine.
A l'avènementde Victoria, le gouvernement britannique était plus hostile à l'Eglise que tout autre en Europe. Les rapports avec le Pape, sous quelque forme que ce fût, étaient défendus par la loi. Professer le protestantisme était une condition absolument requise pour monter sur le trône, et même le mariage avec un catholique était défendu aux membres de la famille royale. La mère de la reine avait apostasie avant de se marier au duc de Kent. Elle fut de nouveau reçue dans l'Eglise peu de temps avant sa mort ; ce qui suppose qu'à la cour on a d'étranges principes en matière de religion. L'accès des hautes charges de l'Etat, comme par exemple la vice-royauté d'Irlande, était fermé aux catholiques. Il en était de même des Universités anglaises, et en Irlande, quoique les étudiants fussent admis à suivre les cours du « ïrinily Collège », ilsn'avaient, d'après les règlements, aucune part aux bourses de fondation, et on exigeait des professeurs et des répétiteurs la profession formelle du protestantisme .
Le serment juré par la reine dans la cérémonie de son couronnement et celui qu'on exigeait de tous les membres non catholiques du Parlement les obligeait non seulement à maintenir le protestantisme dans l'Eglise et dans l'Etat, mais encore renfermait la négation expresse des doctrines catholiques et en particulier de la transsubstantiation. Quoique l'acte d'émancipation eût ouvert aux catholiques l'entrée du Parlement, l'application et l'administration delà justice, le gouvernement local et l'éducation étaient tout entiers, même dans la catholique Irlande, entre les mains des protestants. Telles étaient les faveurs « signalées » que les catholiques recevaient du gouvernement britannique au commencement du règne de la présente Reine.
Pendant que telle était l'attitude que l'empire britannique tenait à l'égard de l'Eglise, les catholiques de Prusse et des autres Etats allemands non catholiques, comme le Hanovre et la Hollande, étaient sur le pied d'égalité devant la loi avec tous les autres sujets. Les rois de Prusse ou de Wurtemberg, le csar de Russie ne se faisaient aucun scrupule de maintenir des ambassades à Rome ou de visiter en amis le chef de l'Eglise. C'était seulement dans la « libre >> Angleterre que tout rapport avec le Souverain Pontife était défendu, là seulement que le chef du pouvoir devait jurer qu'il ne croyait en rien personnellement à la doctrine catholique. Les chaires aussi bien que les bancs des écoles publiques et des Universités étaient accessibles librement aux catholiques de Prusse et de Hollande, tandis que l'entrée même des salles de Cambridge et
d'Oxford ne pouvait s'obtenir que par une profession formelle de protestantisme. Il est difficile de voir comment, au moins à l'avènement de Victoria, on peut attribuer aux institutions ou au gouvernement anglais la concession de faveurs spéciales à l'Eglise. L'Angleterre était alors de beaucoup le gouvernement d'Europe le plus anti-catholique.
Si le gouvernement était anti-catholique, l'opinion publique et la presse étaient plus fanatiques encore. Pendant les trente années qui suivirent l'acte d'émancipation, il n'y eut qu'un seul catholique élu au Parlement, le frère du duc de Norfolk, qui représentait la petite ville d'Ârundel, un district minuscule faisant partie des terres delà maison même de Norfolk Dans toute autre circonscription des Iles- Britanniques, un candidat catholique qui se serait présenté sur les tribunes populaires en aurait été chassé à coups de pierres. Dans beaucoup de villes, un prêtre ne pouvait paraître dans les rues sans danger d'être insulté ou battu. Il y a seulement quarante ans, brûler le Pape en effigie était un amusement favori delà populace anglaise. Jusqu'à quel point de telles dispositions indiquaient un champ spécialement favorable au progrès du catholicisme, c'est difficile à voir.
Il est vrai que les prêtres n'étaient plus sujets au bannissement comme ils l'avaient été soixante-dix ans auparavant, que les maîtres d'écoles catholiques pouvaient enseigner, que l'on pouvait bâtir des églises et qu'on n'infligeait plus d'amende aux catholiques pour s'être absentés du service protestant. C'étaient sans dtfute des gains, mais les
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catholiques n'en étaient passpécialement redevables aux institutions anglaises. Toutes les nations civilisées avaient reconnu les droits des catholiques à la conservation de leur foi et en même temps aussi tous leurs droits de citoyens et de sujets.
Quant au progrès que la foi a fait, depuis lors, dans l'empire britannique, il n'est pas tel qu'il permette de conclure que le gouvernement ou les conditions sociales dont on jouit dans les limites de sa juridiction sont plus favorables que tout autre à la vie catholique. Il y a eu un mouvement remarquable en faveur des doctrines catholiques, auparavant odieuses à une grande partie du peuple anglais depuis le Tractarian movement.
Un grand nombre de convertis, peut-être un pour cent de la population, nombre égalant celui des anciens catholiques anglais, sont revenus à l'Église. Il y a eu un déclin notable dans le fanatisme qui était un trait si accusé du caractère anglais au commencement du règne de Victoria, mais dun autre côté il y a eu un accroissement considérable d'incrédulité et d'hostilité envers le christianisme dans toute l'Angleterre. La vieille antipathie pour les catholiques existe toujours, mais on préfère l'expliquer par une prétendue supériorité de race que par des motifs religieux. L'attitude de la presse anglaise à l'égard du peuple français à l'occasion de l'affaire Dreyfus, ou bien à l'égard des Irlandais pendant le mouvement de la « Land League » en sont des exemples typiques.
L'anglo-saxonisme a jusqu'à un certain point remplacé le protestantisme dans le credo national
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des Anglais. Nous ne voyons pas bien que ce changement soit spécialement favorable à l'Église catholique.
Nous pouvons juger de la valeur des « avantages signalés et des faveurs >> que l'Église, daprès M. Mivart, doit à l'empire britannique, et jusqu'à quel point l'extension de cet empire est favorable au catholicisme, en comparant le nombre actuel de catholiques à celui d'il va soixante ans. La population catholique des Iles-Britanniques est maintenant à peine les deux tiers de ce qu'elle était au début du règne de Victoria. Alors, l'Angleterre, l'Irlande et l'Ecosse avaient 8 millions de catholiques sur un total de 25 millions. Les catholiques formaient alors un tiers des sujets de Victoria en Europe. Aujourd'hui ils en sont à peine le sixième. Si l'on considère en outre toute la population de langue anglaise du Canada, de l'Australie et des autres colonies anglaises, il y a maintenant un million de moins de catholiques dans l'empire que quand Victoria monta sur le trône.
Les catholiques de l'empire d'Allemagne ont vu leur nombre s'élever de 11 à 14 millions depuis 1875 et ceux de Hollande ont augmenté à peu près de (i.50,000 depuis 1840. Dans tous les autres pays d'Europe, en Autriche, en Suisse, en Belgique, en France, le nombre des catholiques a notablement augmenté. Dans l'empire britannique, seul, on constate une diminution constante. Il ne suffit pas pour expliquer ce fait de dire qu'il est dû surtout à la disparition des Irlandais. Alors comme maintenant ils formaient la masse de la population catholique de
l'empire, et si la politique anglaise voue ce peuple à la destructionou à l'exil, c'est que sa politique est décidément hostile au progrès du catholicisme. La construction d'églises et d'écoles, l'accroissement du clergé et l'établissement de la hiérarchie en Angleterre et en Ecosse, sont une pauvre compensation pour l'extermination de la population catholique en Irlande.
C'est sans aucun sentiment de jalousie que nous avons montré combien fausse est cette assertion que l'extension de l'empire britannique prépare le progrès du catholicisme. Jusqu'ici c'est le seul gouvernement qui a fait décroître le nombre des catholiques parmi ses sujets, tandis que ce nombre s'accroît dans les autres pays. Son action à l'égard des catholiques Irlandais d'aujourd'hui ressemble à celle qu'il exerçait à l'égard des catholiques anglais depuis Elisabeth jusqu'à Georges III. Chaque année ils diminuent, comme frappés d'une maladie fatale, partout où flotte le drapeau anglais. Le remède viendra au temps voulu par Dieu, mais il ne viendra pas de l'influence bienfaisante des idées anglaises ni de l'affirmation toute gratuite que le catholicisme progresse sous l'égide des institutions anglaises. Les faits le proclament assez haut.
Bryan J. Glinch.
San Francisco. Cal.
{American Catholic Quafterly Review. Octobre 1900.)