DE LA RELIGION CATHOLIQBE
L'association Catholique, Apostolique et Romaine est la plus nombreuse de toutes les associations religieuses européennes et américaines ; elle possède encore plusieurs grands avantages sur toutes les autres sectes auxquelles sont attachés les habitants de ces deux continents.
Elle a succédé immédiatement à l'association chrétienne, ce qui lui donne un certain vernis d'orthodoxie.
Son clergé a hérité d'une grande partie des richesses que le clergé chrétien avait conquises dans les nombreuses victoires qu'il remporta pendant quinze siècles , en combattant pour
l'aristocratie des talents contre l'aristocratie delà naissance , et en faisant valoir la suprématie religieuse des hommes pacifiques sur les militaires.
Les chefs de l'église Catholique ont conserve la souveraineté de la ville qui depuis plus de vingt siècles a constamment dominé le monde , d'abord par la force des armes , ensuite par la toute -puissance de la morale divine; et c'est au Vatican que les jésuites combinent aujourd'hui les moyens de dominer toute l'espèce humaine par un odieux système de mysticités et de ruses.
L'association Catholique , Apostolique et Romaine est incontestablement encore très puissante , quoiqu'elle soit considérablement déchue depuis le pontificat de Léon X , qui a été son fondateur ; mais la force que cette association possède n'est qu'une force matérielle, et ce n'est qu'au moyen de la ruse qu'elle parvient à se soutenir. La force spirituelle , la force de la morale , la force chrétienne , celle que donnent la franchise et la loyauté, lui manque entièrement. En un mot la religion Catholique ,
Apostolique et Romaine n'est autre chose qu'une hérésie chrétienne ; elle n'est qu'une portion du christianisme dégénéré.
Je dis que les catholiques sont des hérétiques, et je le prouverai: je prouverai que la renaissance du christianisme anéantira l'inquisition , et qu'elle débarrassera la société des jésuites, ainsi que de leurs doctrines machiavéliques.
Le véritable christianisme commande à tous les hommes de se conduire en frères à l'égard les uns des autres ; Jésus-Christ a promis la vie éternelle à ceux qui auraient le plus contribué à l'améUoration de l'existence de la classe la plus pauvre sous le rapport moral et sous le rapport physique.
Ainsi les chefs de l'église chrétienne doivent être choisis parmi les hommes les plus capables de diriger les travaux qui ont pour objet l'accroissement du -bien être de la classe la plus nombreuse ; ainsi le clergé doit s'occuper principalement d'enseigner aux fidèles la conduite qu'ils doivent tenir pour accélérer le bien-être de la majorité de la population.
Examinons maintenant comment le sacre
collège a été composé depuis Léon X, fondateur de l'église Catholique, Apostolique et Romaine; examinons les connaissances que ce collège exige de la part de ceux à qui il accorde la prêtrise , voyons quelles sont les améliorations morales et physiques que la classe pauvre a éprouvées dans les états ecclésiastiques qui devraient servir de modèle à tous les autres gouvernements ; examinons enfin en quoi consiste l'enseignement donné par le clergé catholique aux fidèles de sa communion.
Je fais sommation au pape , qui se dit chrétien , qui prétend être infaillible , qui prend le titre de vicaire de Jésus-Christ , de répondre clairement et sans employer aucune locution mystique , aux quatre accusations d'hérésie que je vais porter contre l'église Catholique.
J'accuse le pape et son église d'hérésie sous ce premier chef :
U enseignement que le clergé Catholique donne aux laïques de sa communion est vicieux , il ne dirige point leur conduite dans la voie du Christianisme.
La religion chrétienne propose pour but ter-
restre aux fidèles , l'amélioration la plus rapide possible de l'existence morale et physique du pauvre. Jésus-Christ a promis la vie éternelle à ceux qui travailleraient avec le plus de zèle à l'accroissement du bien-être de la classe la plus nombreuse.
Le clergé catholique, de môme que tous les autres clergés , a donc pour mission d'exciter l'ardeur de tous les membres de la société vers ]es travaux d'une utilité générale.
Ainsi tous les clergés doivent user de tous leurs moyens intellectuels , et de tous leurs talents pour prouver, dans leurs sermons et dans leurs entretiens familiers, aux laïques de leur croyance, que l'amélioration de l'existence de la dernière classe entraîne nécessairement l'accroissement du bien - être réel et positif des classes supérieures , car Dieu regarde tous les hommes , même les riches , comme ses enfants.
Ainsi les clergés doivent , dans l'enseignement qu'ils donnent aux enfants, dans les prédications qu'ils font aux fidèles , dans les prières qu'ils adressent au ciel, de même que dans toutes
les parties de leurs cultes et de leurs dogmes , fixer l'attention de leurs auditeurs sur ce fait important , que l'immense majorité de la populaiion pourrait jouir d'une existence morale et physique beaucoup plus satisfaisante que celle dont elle a joui jusqu'à ce jour; et que les riches , en accroissant le bonheur des pauvres , amélioreraient leur propre existence.
Voilà la conduite que le véritable christianisme dicte au clergé ; il nous sera maintenant facile de mettre en évidence les vices de l'instructiort donnée par le clergé catholique à ceux qui suivent sa croyance.
Qu'on parcoure la totalité des ouvrages écrits sur le dogme catholique avec l'approbation du pape et de son sacré collège; qu'on examine la totalité des prières consacrées par les chefs de l'église, pour être récitées par les fidèles , tant laïques qu'ecclésiastiques , et nulle part on ne trouvera le but de la religion chrétienne clairement désigné : les idées de morale se trouvent en petit nombre dans ces écrits , et elles ne forment point corps de doctrine ; elles sont clairsemées dans cette immense quantité de volumes
qui se composent essentiellement des répétitions fastidieuses de quelques conceptions mystiques, conceptions qui ne peuvent nullement servir de guides, et qui sont au contraire de nature à faire perdre de vue les principes de la sublime morale du Christ.
Il serait injuste de porter l'accusation d'incohérence contre l'immense collection des prières catholiques consacrées par le pape ; on reconnaît que le choix de ces prières a été dirigé par une conception systématique ; on reconnaît que le sacré collège a dirigé tous les fidèles vers un même but; mais il est évident que ce but n'est point le but chrétien, c'est un but hérétique, c'est celui de persuader aux laïques qu'ils ne sont point en état de se conduire par leurs propres lumières, et qu'ils doivent se laisser diriger par le clergé, sans que le clei'gé soit obligé de posséder une capacité supérieure à celle qu'ils possèdent.
Toutes les parties du culte, ainsi que tous les principes du dogme catholique, ont évidemment pour objet de faire passer les laïques sous la dépendance la plus absolue du clergé.
La première accusation d'hérésie que je porte contre le pape et contre son église, sur la mauvaise instruction qu'ils donnent aux catlioliques, est donc fondée.
J'accuse le pape et les cardinaux d'être héréli" ques sous ce second chef.
Je les accuse de ne point posséder les connaissances qui les rendraient capables de diriger les fidèles dans la voie de leur salut.
Je les accuse de donner une mauvaise éducation aux séminaristes y et de ne point exiger de ceux auxquels ils accordent la prêtrise l'instruction qui leur serait nécessaire pour devenir de dignes pasteurs , des pasteurs capables de bien diriger les troupeaux qui doivent leur être confiés.
La théologie est la seule science qu'on enseigne dans les séminaires; la théologie est la seule science que le pape et les cardinaux se croient obligés de cultiver ; la théologie est la seule science que les chefs du clergé exigent de ceux qui, comme curés, évèques, archevêques, etc., sont destinés à diriger la conduite des fidèles.
Or je demande ce que c'est que la théologie ?
et je trouve que c'est la science de l'argumentation sur les questions relatives au dogme et au culte.
Cette science est incontestablement la plus importante de toutes pour les clergés hérétiques, attendu qu'elle leur fournit le moyen de fixer l'attention des fidèles sur des minuties , et de faire perdre de vue aux chrétiens le grand but terrestre qu'ils doivent se proposer pour obtenir la vie éternelle , c'est-à-dire l'amélioration la plus rapide possible de l'existence morale et physique de la classe pauvre.
Mais la théologie ne saurait avoir une grande importance pour un clergé vraiment chrétien , qui doit ne considérer le culte et le dogme que comme des accessoires religieux , ne présenter que la morale comme véritable doctrine religieuse, et n'employer le dogme et le culte que comme des moyens souvent utiles pour fixer sur elle l'attention de tous les clirétiens.
Le clergé romain a été orthodoxe jusqu'à l'avénement de Léon X au trône papal , parceque jusqu'à cette époque il a été supérieur aux laïques dans toutes les sciences dont les progrès ont
contribué à l'accroissement du bien-être de la classe la plus pauvre; depuis il est devenu hérétique , parcequ'il n'a plus cultivé que la théologie, et qu'il s'est laissé surpasser par les laïques dans les beaux - arts , dans les sciences exactes , et sous le rapport de la capacité industrielle.
L'accusation d'hérésie que je porte contre le pape et contre les cardinaux, à raison du mauvais usage'qu'ils font de leur intelligence et de la mauvaise éducation qu'ils donnent aux séminaristes est donc fondée.
J'accuse le pape de se conduire en hérétique sous ce troisième chef ; je l'accuse de tenir une conduite gouvernementale, plus contraire aux intérêts moraux et physiques de la classe indigente de ses sujets temporels que celle d'aucun prince laïque envers ses sujets pauvres.
Qu'on parcoure toute l'Europe, et on reconnaîtra que la population des états ecclésiastiques est celle où l'administration des intérêts publics est la plus vicieuse et la plus anti-chrétienne.
Des terrains considérables , qui font partie du domaine de saint Pierre , et qui rapportaient au-
tiefois des récoltes abondantes , se sont convertis en marais pestilentiels par la négligence du gouvernement papal.
Une grande partie du territoire , qui n'a pas été envahie par les eaux, reste sans culture , ce qui ne doit point être attribué à l'ingratitude du sol , mais bien au peu d'avantage que procure la profession de cultivateur dans les états ecclésiastiques : cette profession n'offrant ni considération, ni profits suffisants, est peu recherchée; les hommes qui se sentent de la capacité, ou qui possèdent des capitaux , ne s'y livrent point. Le pape s'est réservé le monopole , non seulement de tous les produits importants de la culture, mais encore de tous les objets de première nécessité , et il concède l'exercice de ce monopole à ceux des cardinaux qui parviennent à devenir ses favoris (i).
(i) Sous ce rapport fondamental de l'existence sociale, l'administration papale est encore plus vicieuse que celle du grand-turc. Je vais en citer un exemple récent : un boulanger de Rome a été condamné à une forte amende pour avoir vendu du pain à un prix qui n'était pas légal. Le motif de la condanmation n'était point que le vendeur
KnOn il n'existe dans les états ecclésiastiques aucune activité de fabrication, quoique le bon marché de la main d'œuvre pût y rendre rétablissement de manufactures très avantageux. Cela tient uniquement aux vices de l'administration.
Toutes les branches d'industrie se trouvent paralysées. Les pauvres manquent de travail , et mourraient de faim si les établissements ecclésiastiques, c'est-à-dire le gouvernement, ne les nourrissaient pas. Les pauvres, étant nourris par charité , sont mal nourris ; ainsi leur existence est malheureuse sous le rapport physique.
Ils sont encore plus malheureux sous le rapport moral , puisqu'ils vivent dans l'oisiveté, qui
eût fait tort à l'acquéreur en lui livrant une quantité inférieure à celle qu'il devait recevoir ; la punition avait une cause absolunient opposée. La faute punie consistait à s'être rendu coupable de délit envers les vendeurs en traitant trop avantageusement les acheteurs.
L'explication de ce jugement inique est bien facile : la presque totalité des boulangeries de Rome appartient à des cardinaux, qui ont par conséquent intérêt à vendre le pain le plus cher possible , et qui regardent comme un crime tout ce qui diminue leurs bénéfices.
est la mère de tous les vices et de tous les brigandages dont ce malheureux pays est infesté.
La troisième accusation d'hérésie que je porte contre le pape , à raison de la manière vicieuse et anti-chrétienne dont il gouverne ses sujets temporels , est donc fondée.
J'accuse le pape et tous les cardinaux actuels , j'accuse tous les papes et tous les cardinaux qui ont existé depuis le quinzième siècle y d'être et d'avoir été hérétiques sous ce quatrième chef.
Je les accuse d'abord d'avoir consenti a la formation de deux institutions diamétralement opposées à l'esprit du christianisme y celle de l'inquisition et celle des jésuites; Je les accuse ensuite d'avoir, depuis cette époque , accordé, presque sans interruption, leur protection à ces deux institutions.
L'esprit du christianisme est la douceur , la bonté, la charité, et, par dessus tout, la loyauté ; ses armes sont la persuasion et la démonstration.
L'esprit de l'inquisition est le despotisme et l'avidité, ses armes sont la violence et la cruauté; l'esprit de la corporation des jésuites est l'égoïsme, et c'est au moyen de la ruse qu'ils s'ef-
forcent d'atteindre leur but, celui d'exercer umi domination générale sur les ecclésiastiques aussibien que sur les laïques.
La conception de l'inquisition a été radicalement vicieuse et anti-chrétienne, quand même les inquisiteurs n'eussent fait périr dans leurs auto-da-le que des personnes coupables de s'être opposées à l'amélioration de l'existence morale et physique de la classe pauvre ; dans ce cas là même (qui aurait conduit tout le sacré collège sur les bûchers) , ils auraient agi en hérétiques : car Jésus n'a point admis d'exception quand il a défendu à son Eglise d'user de violence. Mais l'hérésie des inquisiteurs n'aurait été que vénielle en comparaison de celle qu'ils ont professée dans leurs atroces fonctions.
Les condamnations prononcées par l'inquisition n'ont jamais eu pour motif que de préten dus délits contre le dogme ou contre le culte, qui n'eussent dû être considérés que comme des fautes légères, et non comme des crimes dignes de la peine capitale.
Ces condamnations ont eu toujours pour objet de rendre le clergé catholique tout-puissant, en
sacrifiant la classe des pauvres aux laïques riches et investis du pouvoir , à condition que ces derniers consentiraient eux-mêmes à se laisser dominer sous tous les rapports par les ecclésastiques.
Quant à la compagnie de Jésus , le célèbre Pascal en a si bien analysé l'esprit, la conduite et les intentions, que je dois me borner à renvoyer les fidèles à la lecture des Lettres provinciales. J'ajouterai seulement que la nouvelle compagnie de Jésus est infiniment plus méprisable que l'ancienne, puisqu'elle tend à rétablir la prépondérance du cuite et du dogme sur la morale, prépondérance qui avait été anéantie par la révolution , tandis que les premiers jésuites s'efforçaient seulement de prolonger l'existence des abus qui s'étaient introduits dans l'Église à cet égard.
Les anciens jésuites ont défendu un ordre de choses qui existait , les nouveaux entrent en insurrection contre le nouvel ordre de choses , plus moral que l'ancien , qui tend à s'établir.
Les missionnaires actuels sont de véritables antechrists , puisqu'ils prêchent une morale abso-
lumen t opposée à celle de l'Évangile. Les apôtres ont été les avocats des pauvres , les missionnaires sont les avocats des riches et des puissants contre les pauvres , qui ne trouvent plus de défenseurs que parmi les moralistes laïques.