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DE LA RELIGION PROTESTANTE

L'esprit européen avait pris un grand essor dans le quinzième siècle ; de grandes découvertes, de rapides progrès, s'étaient effectués dans toutes les directions d'une utilité positive , et ces découvertes ainsi que ces progrès étaient presque entièrement dus aux travaux des laïques.

La découverte de l'Amérique était due au génie persévérant de Christophe Colomb ; des laïques portugais avaient ouvert une nouvelle route pour l'Inde en doublant le cap de Bonne-Espérance; l'imprimerie avait été découverte et perfectionnée par des laïques; le Dante, l'Arioste et le Tasse étaient laïques ; Raphaël , Michel-Ange et Léonard de Vinci étaient également laïques; et les trois grandes lois au moyen desquelles Newton a calculé depuis tous les phénomènes

célestes, avaient été inventées par Kepler, qui était laïque.

Les Médicis, qui avaient agrandi et activé le commerce européen , qui avaient perfectionné l'agriculture et la fabrication , étaient laïques; et ils avaient acquis une importance sociale telle que leur famille s'était élevée au rang des moisons souveraines, et qu'elle jouait un rôle, pour ainsi' dire, prépondérant dans le pouvoir temporel.

Les laïques avaient donc acquis une supériorité positive sur les ecclésiastiques , en même temps que les sciences réputées profanes avaient dépassé les limites dans lesquelles se trouvaient renfermées les conséquences tirées par l'église des principes de morale divine , fondés par Jésus. Le pape et les cardinaux ne possédaient plus la capacité suffisante pour diriger le clergé chrétien , et le clergé chrétien ne se trouvait plus en état de conduire la masse des fidèles.

Sous un autre rapport, la cour de Rome perdit à cette époque une grande partie de l'appui qu'elle avait trouvé jusqu'alors dans la classe des

plébéiens contre celle des patriciens , et dans la classe des roturiers contre les nobles et contre la puissance féodale.

Le divin fondateur du christianisme avait recommandé à ses apôtres de travailler sans relâche à élever les dernières classes de la société et à diminuer l'importance de celles qui se trouvaient investies du droit de commander et de f.'iire la loi.

Jusqu'au quinzième siècle, l'Église avait suivi assez exactement cette direction chrétienne ; presque tous les cardinaux et tous les papes avaient été pris dans la classe des plébéiens , et souvent on les avait vus sortir des familles adonnées aux professions les plus subalternes.

Par cette politique, le cleigé avait tendu avec persévérance à diminuer l'importance et la considération de l'aristocratie de naissance , et à lui superposer l'aristocratie des talents.

A la fin du quinzième siècle , le sacré collège change entièrement d'allure ; il renonce à la direction chrétienne pour adopter une politique toute mondaine : le pouvoir spirituel cesse de lutter avec le pouvoir temporel ; il ne s'identifie

Oi

plus avec les dernières classes de la société , il ne travaille plus à leur donner de l'importance, il ne s'efforce plus de superposer l'aristocratie des talents à celle de la naissance : il se fait un plan de conduite dont l'objet est de conserver l'importance et les richesses acquises par les travaux de l'église militante, et d'en jouir sans se donner de peine et sans remplir aucune fonction vraiment utile à la société.

Pour atteindre ce but , le sacré collège se place sous la protection du pouvoir temporel , avec lequel il avait lutté jusqu'alors ; il fait avec les rois ce pacte impie : Nous emploierons toute l'infuence que nous pourrons exercer sur les fidèles pour établir en votre faveur un pouvoir arbitraire; nous vous déclarerons rois par la grâce de Dieu : nous enseignerons le dogme de l' obéissance passive ; nous établirons l'inquisition, au moyen de laquelle vous aurez à votre disposition un tribunal qui ne sera soumis à aucune formalité ; nous instituerons un nouvel ordre religieux, auquel nous donnerons le titre de Société de Jésus. Cette société établira un dogme diamétralement opposé à celui du christianisme ; elle se chargera de faire prévaloir aux

yeux de Dieu les intérêts des riches et des puissantssur les intérêts des pauvres.

Nous vous demandons , en échange des services que nous vous rendrons , en échange de la dépendance dans laquelle nous consentons à nous mettre à l'égard de votre pouvoir temporel {dont l'origine est impie, puisque ses droits ont été primitivement fondés sur la loi du plus fort ) , et comme récompense de notre trahison envers la classe la plus pauvre, dont notre divin fondateur nous avait chargés de défendre les intérêts et de faire valoir les droits; nous vous demandons de nous conserver les propriétés qui ont été le fruit des travaux apostoliques de l'église militante, nous vous demandons d'être maintenus dans la jouissance des privilèges honorifiques et pécuniaires qui lai ont été accordés par vos prédécesseurs.

Ce pacte sacrilège, qui a été conçu par le sacré collège à la fin du quinzième siècle , se trouvait déjà exécuté , quant à ses clauses principales , au commencement du seizième.

Ce fut à cette époque que Léon X monta sur le trône papal, événement très remarquable dans les fastes de la religion , et qui jusqu'à ce jour n'a

point suffisamment fixé l'attention des philosophes chrétiens.

Les premiers chefs de l'église avaient été nommés par tous les fidèles; et l'unique motif qui détermina leur nomination, fut qu'ils étaient regardés comme les plus zélés pour le bien des pauvres, et les plus capables de découvrir les moyens d'améliorer l'existence morale et physique de la classe la plus nombreuse.

Quand les chefs du clergé eurent obtenu la souveraineté de Rome , et qu'ils en eurent fait la capitale du monde chrétien , quand ils eurent centralisé la puissance sacerdotale dans les mains d'un pape , le motif qui détermina les élections des pontifes fut principalement que le candidat auquel le sacré collège accordait la préférence , était celui qui possédait au plus haut degré la capacité nécessaire pour écraser l'aristocratie de la naissance sous le poids de l'aristocratie des talents.

Mais les motifs qui déterminèrent l'élection de Léon X furent différents, et même opposés à ceux qui avaient guidé les électeurs précédents , dont les intentions avaient été plus ou moins chrétiennes : les cardinaux , dans cette occasion ,

agirent conformément au plan de conduite qu'ils avaient adopté , et que j'ai exposé ci-dessus; ils se proposèrent uniquement pour but de conserver au clergé ses richesses et d'accroître ses jouissances mondaines.

Léon X était de la pâte dont les rois sont faits <, et par conséquent il n'était point propre à faire un pape : en effet toute sa conduite démontra qu'il prisait beaucoup plus ses droits de naissance que ceux qu'il tenait de la papauté; il organisa le service d'honneur auprès de sa personne sur le pied d'une cour ayant un chef laïque. Sa sœur eut à Rome une maison et un entourage de princesse , non pas à raison de sa proche parenté avec le pape , mais en sa qualité de fille du prince laïque le plus important de l'Italie.

Léon X protégea les poètes , les peintres , les architectes , les sculpteurs et les savants ; il protégea tous les Grecs érudits qui se réfugièrent à cette époque en Italie; mais ce fut en prince temporel qu'il les protégea , et uniquement pour se procurer des jouissances, et pour donner un lustre mondain à son règne. Un véritable pape aurait profité de l'essor que l'esprit européen

prenait à cette époque dans toutes les directions importantes, pour combiner les efforts des savants , des artistes et des chefs des grandes entreprises industrielles 5 avec les intérêts du clergé et avec ceux des pauvres , contre les prétentions héréditaires du pouvoir temporel , dont l'origine est im.pie , ainsi que je l'ai dit plus haut, puisque ses droits primitifs ont été fondés sur le droit de conquête, c'est-à-dire sur la loi du plus fort.

Les premières indulgences avaient été accordées en récompense de travaux utiles à la société, tels que les constructions de ponts, de grands chemins , etc. ; les indulgences accordées postérieurement avaient été octroyées aux fidèles à une époque où le pouvoir papal , ayant acquis de grandes richesses et une autorité temporelle , avait déjà commencé à se démoraliser : les papes avaient détourné de leur destination primitive les sommes provenant de la vente des indulgences , et ils les avaient employées à satisfaire leurs propres fantaisies ou à seconder l'ambition sacerdotale; mais ils avaient toujours eu soin d(; donner à leurs actions un but apparent de bien public.

iléon X changea enlièrement de conduite; il leva le masque , et il déclara publiquement que le produit des indulgences plénières , qu'il chargeait les dominicains de vendre pour le compte du Saint-Siège, serait employé aux frais de la toilette de sa sœur.

Léon X entreprit d'exploiter la papauté comme si elle avait été une puissance essentiellement temporelle ; il voulait imposer tous les fidèles de la même manière qu'il aurait pu le faire s'il eût exercé à leur égard les droits d'un prince laïque.

Dans ses rapports diplomatiques avec Charles- Quint, Léon X traita beaucoup plus en prince de la maison de Médicis, qu'en pape. Il en résulta que la papauté n'inspira plus d'inquiétude à l'empereur, et que Charles-Quint, ne se sentant plus contenu parla force ecclésiastique, qui pouvait seule opposer une barrière à l'ambition des princes laïques , conçut le projet d'établir à son profit une monarchie universelle , projet qui a été renouvelé par Louis XIV et par Bonaparte, tandis qu'aucun des princes européens laïques, depuis Charlemagne jusqu'au seizième siècle, n'en avait tenté l'exécution.

Telle était la situation dans laquelle se trouvait la seule religion qui existât alors en Europe , lorsque Luther commença son insurrection contre la cour de Rome.

Les travaux .de ce réformateur se divisèrent naturellement en deux parties : l'une critique, à l'égard de la religion papale; l'autre, ayant pour objet l'établissement d'une religion distincte de celle que dirigeait la cour de Rome.

La première partie des travaux de Luther a pu être et a été complète. Par sa critique de la cour de Rome, Luther a rendu un service capital à la civilisation; sans lui, le papisme eût complètement asservi l'esprit humain aux idées superstitieuses , en faisant totalement perdre de vue la morale. C'est à Luther qu'on doit la dissolution d'un pouvoir spirituel qui n'était plus en rapport avec l'état de la société. Mais Luther ne pouvait combattre les doctrines ultramontaines sans essayer de réorganiser luimême la religion chrétienne. C'est dans cette seconde partie de sa réforme, c'est dans la partie organique de ses travaux que Luther a laissé beaucoup à faire à ses successeurs : la religion

protestante, telle que Luther l'a conçue, n'est encore qu'une hérésie chrétienne. Certainement Luther avait raison de dire que la cour de Rome avait quitté la direction donnée par Jésus à ses apôtres ; certainement il avait raison de proclamer que le culte et le dogme établis par les papes n'étaient point propres à fixer l'attention des fidèles sur la morale chrétienne , et qu'au contraire ils étaient de nature à ne les faire considérer que comme un accessoire de la religion; mais, de ces deux vérités incontestables, Luther n'avait pas le droit de conclure que la morale devait être enseignée aux fidèles de son temps de la même manière qu'elle l'avait été par les pères de Téglise à leurs contemporains ; il n'avait pas non plus le droit d'en tirer la conséquence que le culte devait être dépouillé de tous les charmes dont les beaux-arts peuvent l'enrichir.

La partie dogmatique de la réforme de Luther a été manquée ; cette réforme a été incomplète , elle a besoin de subir elle-même une réformation.

J'accuse les luthériens d'être hérétiques sous ce premier chef. Je les accuse d'avoir adopté une

^9 morale qui est ires inférieure à celle gui peut convenir aux chrétiens dans l'état actuel de leur civilisation.

L'opinion publique des Européens étant favorable au protestantisme , tandis qu'elle est contraire au catholicisme, je dois établir la démonstration de l'hérésie protestante avec une grande sévérité, ce qui m'oblige à traiter cette question d'une manière très générale.

Jésus avait donné à ses apôtres et à leurs successeurs la mission d'organiser l'espèce humaine de la manière la plus favorable à l'amélioration du sort des pauvres; il avait reconjmandé en même temps à son église de n'employer que les voies de la douceur, que la persuasion et la démonstration pour atteindre ce grand but.

Beaucoup de temps et beaucoup de travaux différents étaient nécessaires pour que cette lâche fût remplie; ainsi on ne doit pas être surpris de voir qu'elle ne soit pas encore accoàiplie.

Quelle est la partie de cette tâche qui était échue à Luther? Comment Luther s'en est-il acquitté? Voilà les deux points que je dois éclaircir.

Pour y parvenir, je vais examiner successive^ ment quatre grands faits ;

1° Quel était l'état de l'organisation sociale lorsque Jésus donna à ses apôtres la mission de réorganiser l'espèce humaine?

2° Quel était l'état de l'organisation sociale à l'époque où Luther opéra sa réforme?

3° Quelle était la réforme complète dont la religion papale avait besoin pour rentrer dans la direction donnée par Jésus à ses apôtres , lorsque Luther effectua son insurrection contre la cour de Rome?

4° En quoi consi&te la réforme de Luther?

Ce sera de l'analyse de ces quatre grandes questions que se déduira naturellement la conclusion que les luthériens sont hérétiques.

1° A l'époque où Jésus confia à ses apôtres la sublime mission d'organiser l'espèce humaine dans l'intérêt de la classe la pjus pauvre, la civilisation était encore dans son enfance.

La société était partagée entre deux grandes classes : celle des maîtres et celle des esclaves; la classe des maîtres était divisée en deux castes, celle des patriciens qui faisaient la loi et qui oc-?

cupaient tous les emplois importants , et celle des plébéiens qui devaient obéir à la loi , quoiqu'ils ne l'eussent pas faite , et qui ne remplissaient eu général que des emplois subalternes; les plus grands philosophes ne concevaient pas que l'organisation sociale pût avoir d'autres bases.

Il n'existait point encore de système de morale, puisque personne n'avait encore trouvé les moyens de rapporter tous les principes de cette science à un seul principe.

Il n'existait pas encore de système religieux, puisque toutes les croyances publiques admettaient une multitude de dieux , qui inspiraient aux hommes des sentiments différents , et même opposés les uns aux autres.

Le cœur humain ne s'était point encore élevé à des sentiments philanthropiques. Le sentiment patriotique était le plus général qui fût éprouvé par les âmes les plus généreuses , et le sentiment patriotique était extrêmement circonscrit , vu le peu d'étendue des territoires , et le peu d'importance des populations chez les nations de l'antiquité.

Une seule nation, la nation romaine, domi-

liait tonlcs les autres, et les gouvernait arbitrairement.

Les dimensions de la planète n'étaient point eonnues , de manière qu'il ne pouvait être conçu aucun plan général d'amélioration pour la propriété territoriale de l'espèce humaine.

En un mot, le christianisme, sa morale, son culte et son dogme, ses partisans et ses ministres, ont commencé par se trouver complètement en dehors de l'organisation sociale, ainsi que des usages et des mœurs de la société.

2° A l'époque où Luther opéra sa réforme, la civilisation avait fait.de grands progrès; depuis l'établissement du christianisme , la société avait entièrement changé de face ; l'organisation sociale se trouvait fondée sur de nouvelles bases.

L'esclavage était presque entièrement aboli ; les patriciens ne possédaient plus exclusivement le droit de faire les lois; ils n'exerçaient plus tous les emplois importants; le pouvoir temporel, impie dans son essence, ne dominait plus le pouvoir spirituel, et le pouvoir spirituel n'était plus dirigé par les patriciens. La cour de Rome était devenue la première cour de l'Europe ; de-

puis rétablissement de la papauté, tous les papes et presque tous les cardinaux étaient sortis de la classe des plébéiens ; l'aristocratie des talents primait l'aristocratie des richesses , ainsi que l'aristocratie fondée sur les droits de la naissance. La société possédait un système religieux et un système de morale combinés ensemble, puisque l'amour de Dieu et du prochain donnait le caTactère unitaire aux sentiments les plus généraux des fidèles.

C'était le christianisme qui était devenu la base de l'organisation sociale ; il avait remplacé la loi du plus fort ; le droit de conquête n'était plus considéré comme le plus légitime de tous les droits.

L'Amérique avait été découverte ; et l'espèce humaine , connaissant toute l'étendue de ses possessions territoriales, se trouvait en mesure de faire un plan général des travaux à exécuter pour tirer le plus grand parti possible de sa planète.

Les capacités pacifiques s'étaient développées ; elles avaient acquis en même temps de la précision ; les beaux-arts venaient de renaître ; les

sciences d'observations, ainsi que rindustrîe, venaient de prendre leur essor.

JL,e sentiment philanthropique, qui est la véritable base du christianisme , avait remplace le patriotisme dans tous les cœurs généreux ; si tous les hommes n'agissaient pas à l'égard de leurs semblables comme des frères , du moins ils admettaient tous qu'ils devaient se regarder comme les enfants d'un même père.

3° Si la réforme de Luther avait pu être complète , Luther aurait produit , aurait proclamé la doctrine suivante ; il aurait dit au pape et aux cardinaux :

«Vos devanciers ont suffisamment perfec- «tionné la théorie du christianisme ; ils ontsufnfisamment propagé cette théorie; les Européens i>en sont suffisamment imbus : c'est maintenant »de l'application générale de cette doctrine qu'il » faut vous occuper. Le véritable christianisme »doit rendre les hommes heureux , non seule- » ment dans le ciel , mais sur la terre.

» Ce n'est plus sur des idées abstraites que vous » devez fixer l'attention des fidèles ; c'est en «employantconvenablementles idées sensuelles,

» c'est en les combinant de manière à procurer à » l'espèce humaine le plus haut degré de félicité » qu'elle puisse atteindre pendant sa vie terrestre, »que vous parviendrez à constituer le christia- »nisme, religion générale, universelle et unique.

»I1 ne faut plus vous borner à prêcher aux «fidèles de toutes les classes que les pauvres sont .) les enfants chéris de Dieu ; il faut que vous usiez » franchementet énergiquement de tous les pou- »voirs et de tous les moyens acquis par l'église » militante, pour améliorer promptement l'exis- «tence morale et physique de la classe la plus !) nombreuse. Les travaux préliminaires et pré- » paratoires du christianisme sont terminés ; vous » avez à remplir une tâche bien plus satisfai- » santé que celle qu'ont accomplie vos prédéces- »seurs. Cette tâche consiste à établir le chris- » tianisme général et définitif ; elle consiste à » organiser toute l'espèce humaine d'après le "principe fondamental de la morale divine.

«Pour remplir cette tâche, vous devez don- » ner ce principe pour base et pour but à toutes »les institutions sociales.

"Les apôtres ont dû reconnaître le pouvoir de

«César; ils ont dû dire « Berniez à César ce qui •n appartient à César, » parceque, ne pouvant point » disposer d'une force suffisante pour lutter avec « lui , ils ont dû éviter de s'en faire un ennemi.

«Mais aujourd'hui la position respective du «pouvoir spirituel et du pouvoir temporel étant «totalement changée, grâces aux travaux de «l'église militante, vous devez déclarer aux sucncesseurs de César que le christianisme ne re- » connaît plus le droit de commander aux «hommes , droit fondé sur la conquête, c'est-à- » dire sur la loi du plus fort.

«Vous devez déclarer à tous les rois que le «seul moyen de rendre la royauté légitime «consiste à la considérer comme une institution «dont l'objet est d'empêcher les riches et les «puissants d'opprimer les pauvres; vous devez «leur déclarer qu'ils ont pour devoir unique «d'améliorer l'existence morale et physique de «la classe la plus nombreuse, et que toute dé- » pense ordonnée par eux dans l'administration » de la fortune publique , si elle n'est pas stric- «tement nécessaire, est de leur part un crime » qui les constitue les ennemis de Dieu.

«Vous possédez toutes les forces nécessaires «pour contraindre le pouvoir temporel à admel- »tre cette application du christianisme; car votre «suprématie est reconnue par toutes les puis- » sauces, et vous pouvez disposer du clergé ré- «pandu sur toute la surface de l'Europe. Or, »le clergé exercera toujours une influence pré- » pondérante sur les institutions temporelles de » tous les peuples , quand il travaillera d'une » manière positive à améliorer l'existence de la » classe pauvre, qui estpartout la plus nombreuse. » Je passe à l'examen d'une autre question, »et je vous blâme, très saint Père, sous ce se- «cond rapport :

«Toutes les fois que deux nations chrétiennes » sont en guerre , elles ont tort toutes les deux , «puisque le divin fc^ dateur du christianisme a «prescrit à tous les hommes de se conduire à » l'égard les uns dt autres comme des frères, »et qu'il leur a défendu d'employer d'autres «moyens pour terminer leurs différents, que «ceux de la persuasion et de la démonstration. «Vous devriez employer tout votre pouvoir ff papal, toute l'influence des clergés nationaux,

))à empêcher les guerres; et, loin de vous «conduire de cette manière, vous permettez, »que les clergés des nations belligérantes invo- " quent chacun de leur côté le dieu des armées , » qui ne peut être qu'une divinité du paganisme ; » vous permettez qu'à la suite des combats on «chante des Te Demn des deux côtés : votre «conduite à cet égard , comme celle du clergé, » est tout-à-fait impie.

«C'est l'union qui fait la force; une société adont les membres entrent en opposition les «uns contre les autres, tend à sa dissolution; «hâtez-vous de rappeler le clergé à l'unité d'ac- «tion.

))11 est une autre unité bien plus importante »à établir; je veux parler de l'unité de but pour «les travaux des chrétiens, pour ceux de toute «l'espèce humaine. C'est un but bien clair, bien «général , bien positif, bien physique, que vous «devez présenter aux hommes pour rendre le «christianisme prépondérant sur le mahomé- «tisme, sur la religion de Foë , sur celle de «Brama, sur toutes les religions enfin, ainsi que » sur toutes les institutions temporelles.

»Le but général que vous devez présenter aux » hommes dans leurs travaux, c'est l'améliorantion de l'existence morale et physique de la «classe la plus nombreuse, et vous devez pro- «duire une combinaison d'organisation sociale «propre à favoriser davantage cet ordre de tra- » vaux , et à assurer sa prépondérance sur tous «les autres, de quelque importance qu'ils puisnsent paraître. -

«Pour améliorer le plus rapidement possible «l'existence de la classe la plus pauvre, la cir- » constance la plus favorable serait celle où il se «trouverait une grande quantité de travaux à » exécuter , et où ces travaux exigeraient le plus «grand développement de l'intelligence humaine. «Vous pouvez créer cette circonstance ; mainte- » nant que la dimension de notre planète est conn nue , faites faire par les savants , par les artistes «et les industriels un plan général de travaux à «exécuter pour rendre la possession territoriale «de l'espèce humaine la plus productive pos- «sible et la plus agréable à habiter* sous tous les » rapports.

» La masse immense de travaux que vous dé-

«terminerez sur-le-champ , contribuera plus eJ- ;)ficacement à l'amélioration du sort de la classe «pauvre que ne pourraient le faire les aumônes » les plus abondantes ; et par ce moyen les riwches, loin de s'appauvrir par des sacrifices pé- » cuniaires , s'enrichiront en même temps que les » pauvres.

» Jusqu'à présent le clergé n'a donné aux fidèles, «pour l'emploi de leur vie, qu'un but métaphy- «sique, le paradis céleste; il en est résulté que » les ecclésiastiques se sont trouvés investis de «pouvoirs tout-à-fait arbitraires, et dont ils ont «abusé de la manière la plus extravagante et la » plus absurde : ainsi les uns ont persuadé à leurs » clients que pour obtenir ie paradis ils devaient ))se déchirer le corps à coups de discipline; les «autres, que c'était en portant un cilice qu'ils » devaient se martyriser ; d'autres, qu'il fallait se «priver de nourriture; d'autres, que c'était du pois- ))Son qu'il fallait manger, et qu'on devait s'abste- » nir de viandes ; et d'autres, qu'il fallait lire tous « les jours une effroyable quantité de prières, pres- » que toutes insignifiantes, et écrites dans une lan- «guc ignorée de la très grande majorité des fi-

«dèles; d'autres, qu'il fallait passer une grande ^) partie de la journée à genoux dans les églises , «toutes choses qui ne pouvaient nullement » contribuer à l'amélioration du sort de la classe «pauvre.

» Cette conduite du clergé a pu et à dû avoir .) lieu à l'époque de l'enfance de la religion : mais » aujourd'hui que nos idées à cet égard se sont » éclaircies et précisées , la prolongation de pa- » reilles mystifications serait déshonorante pour » la cour de Rome. (Certainement tous les cliré- » tiens aspirent à la vie éternelle , mais le seul » moyen de l'obtenir consiste à travailler dans «cette vie à l'accroissement du bien-être de «l'espèce humaine.

«Très saint-père, l'espèce humaine éprouve «dans ce moment une grande crise intellec- «tuelle; trois nouvelles capacités se montrent , «les beaux-arts reparaissent , les sciences vien- » nent se superposer à toutes les autres branches » de nos connaissances , et les grandes combi- » naisons industrielles tendent plus directement «à l'amélioration du sort de la .classe pauvre 0 qu'aucune des mesures prises jusqu'à ce jour

«parle pouvoir temporel ainsi que par le pourvoir spirituel.

» Ces trois capacités sont de l'ordre pacifique ; ))il est par conséquent de votre intérêt , de l'in- ))térêt du clergé, de se combiner avec elles. Au «moyen de cette combinaison, vous pouvez en ))peu de temps, et sans éprouver de grands ob- » stades, organiser l'espèce humaine delà ma- » nière la plus favorable à l'amélioration de l'exisotence morale et physique de la classe la plus ') nombreuse. Par ce moyen le pouvoir de César, «qui est impie dans son origine et dans ses pré- » tentions, se trouvera complètement anéanti.

«Si, au contraire, vous classez comme imwpies, ou au moins peu agréables à Dieu, les «beaux-arts, les sciences et les grandes combi- » naisons industrielles ; si vous cherchez à proi longer votre domination sur l'espèce par des «moyens qni ont servi à vos prédécesseurs pour «l'acquérir dans le moyen âge ; si vous conîi- «nuez à présenter les idées mystiques comme «les plus importantes de toutes pour le bonheur «de l'espèce humaine, les artistes, les savants » et les chefs de l'industrie se ligueront avec César

» contre vous ; ils ouvriront les yeux du vulgaire )) sur l'absurdité de vos doctrines , sur les mons- ))trueux abus de votre pouvoir, et vous n'aurez ) alors d'autres ressources , pour conserver une » 'existence sociale , que de vous constituer instru- » ments du pouvoir temporel ; César vous em- ') ploiera à vous opposer aux progrès de la civilisa- )) tion , en continuant à fixer l'attention du ') peuple sur des idées mystiques et superstifltieuses , et en les détournant le plus qu'il vous )• sera possible de toute instruction dans les beaux- ') arts , dans les sciences d'observation et dans les > combinaisons industrielles. Faire respecter le «pouvoir temporel, avec lequel vous avez été en

• lutte jusqu'à présent, deviendra votre grande «affaire; prêcher l'obéissance passive à l'égard » des rois , établir qu'ils ne doivent compte de «leurs actions qu'à Dieu seul, et que, dans au- » cun cas , leurs sujets ne peuvent sans crime

• leur refuser obéissance, voilà les travaux au » moyen desquels vous conserverez vos honneurs » et vos richesses.

') Il me reste , Très saint-père , à vous parler ))d'un objet très important.

«L'unité papale, qui n'a pas été autre chose » que l'unité de commandement , a été suffisante «pour lier entre elles jusqu'à ce jour les diffé- » rentes classes du clergé , parceque le clergé lui- » même, et à plus forte raison les laïques , étaient » encore dans l'ignorance ; aujourd'hui cette unité » ne peut plus former un lien suffisant , il faut que «vous établissiez clairement l'unité du but ma- «tériel dans tous les travaux du clergé; il faut »que la papauté rende publiquement compte de » chacun de ces actes ; il faut qu'elle établisse clai- » rement en quoi ces actes peuvent contribuer à » l'amélioration de l'existence morale et physique » de la classe la plus nombreuse.

» Les papes doivent cesser de faire entrer en «ligne de compte les motifs qu'ils gardent in y> petto. »

4° Luther était un homme très énergique et très capable , sous le rapport de la critique ; mais c'est sous ce rapport seulement qu'il a montré une très grande capacité : ainsi il a prouvé d'une manière très nerveuse et très complète que la cour de Rorne avait quitté la direction du christianisme; que, d'une part, elle cherchait à se

constituer pouvoir arbitraire ; que, d'une autre, elle travaillait à se combiner aVec les puissants contre les pauvres, et que les fidèles dévoient l'obliger à se réformer.

Mais la partie de ses travaux relative à la réorganisation du christianisme a été bien inférieure à ce qu'elle aurait dû être : au lieu de prendre les mesures nécessaires pour accroître l'importance sociale delà religion Chrétienne , il a fait rétrograder cette religion jusqu'à son point de départ ; il l'a replacée en dehors de l'organisation sociale; il a par conséquent reconnu que le pouvoir de César était celui dont tous les autres émanaient ; il n'a réservé à son clergé que le droit d'humble supplique à l'égard du pouvoir temporel ; et , par ces dispositions , il a voué les capacités pacifiques à rester éternellement dans la dépendance des hommes à passions violentes et à capacité militaire.

Il a resserré de cette manière la morale chrétienne dans les étroites limites que l'état de la civilisation avait imposées aux premiers chrétiens.

L'accusation d'hérésie que je porte contre les protestants, à raison de la morale qu'ils ont adop-

tce, morale qui se trouve très en arrière de l'état présent de notre civilisation , est donc fondée.

J'accuse les prolestants d'hérésie sous ce second chef : je les accuse d'avoir adopté un mauvais culte.

Plus la société se perfectionne au moral et au physique, plus les travaux intellectuels et manuels se subdivisent; ainsi, dans l'habitude de la vie , l'attention des hommes se ùxt sur des objets d'un intérêt de plus en plus spécial , à mesure que les beaux-arts , que les sciences et que l'industrie font des progrès.

De là il résulte que, plus la société fait de progrès , et plus elle a besoin que le culte soit perfectionné; car le culte a pour objet d'appeler l'attention des hommes , régulièrement assemblés au jour de repos, sur les intérêts qui sont communs à tous les membres de la société, sur les intérêts généraux de l'espèce humaine.

Le réformateur Luther, et^, depuis sa mort, les ministres des églises réformées auraient donc dû rechercher les moyens de rendre le culte le plus propre possible à fixer l'attention des fidèles sur les intérêts qui leur sont communs.

Ils auraient dû rechercher les moyens et les

circonstances les plus favorables pour développer complètement aux fidèles le principe fondamental de la religion chrétienne , tous les hommes doivent se conduire en frères à l'égard les uns des autres,, pour familiariser leur esprit avec ce principe , et les. habituer à en faire des applications à toutes les relations sociales , afin de les empêcher de le perdre totalement de vue dans le courant de la vie, quelque spéciaux que soient les objets de leurs travaux journaliers.

Or, pour stimuler l'attention des hommes dans quelque genre d'idées que ce soit , pour les pousser fortement dans une direction , il y a deux grands moyens : il faut exciter en eux la terreur par la vue des maux terribles qui résulteraient pour eux d'une conduite différente de celle qu'on leur prescrit, ou leur présenter l'appât des jouissances résultant nécessairement des efforts faits par eux dans la direction qu'on leur indique.

Pour produire , dans ces deux circonstances , l'action la plus forte et la plus utile , il faut combiner tous les moyens , toutes les ressources que les beaux-arts peuvent offrir.

Le prédicateur appelé, par la nature des choses , à employer l'éloquence, qui est le premier des beaux-arts , doit faire trembler son auditoire par le tableau de la position affreuse dans laquelle se trouve, dans cette vie, l'homme qui a mérité la mésestime publique ; il doit même montrer le bras de Dieu levé sur l'homme dont tous les sentiments ne sont pas dominés par celui de la philanthropie.

Ou bien il doit développer dans l'âme de ses auditeurs les sentiments les plus généreux et les plus énergiques , en leur faisant sentir la supériorité des jouissances que fait éprouver l'estime publique sur toutes les autres jouissances.

Les poètes doivent seconder les efforts des prédicateurs; ils doivent fournir au culte des morceaux de poésie propres à être récités en chœur, de manière à rendre tous les fidèles prédicateurs à l'égard les uns des autres.

Les musiciens doivent enrichir de leurs accords les poésies religieuses, et leur imprimer un caractère musical profondément pénétrant dans l'âme des fidèles.

Les peintres et les sculpteurs doivent iixer

dans les temples l'attention des chrétiens sur les actions les plus éminemment chrétiennes.

Les architectes doivent construire des temples de manière que les prédicateurs , que les poètes et les musiciens , que les peintres et les sculpteurs puissent à volonté faire naître dans l'âme des fidèles les sentiments de la terreur ou ceux de la joie et de l'espérance.

Voilà évidemment les bases qui doivent être données au culte , et les moyens qui doivent être employés pour le rendre utile à la société.

Qu'a fait Luther à cet égard? Il a réduit le culte de l'église réformée à la simple prédication; il a prosaïque le plus qu'il a pu tous les sentiments chrétiens; il a banni de ses temples tous les orneaients de peinture et de sculpture ; il a supprimé la musique , et il a donné la préférence aux édifices religieux dont les formes sont les plus insignifiantes , et par conséquent les moins propres à disposer favorablement le cœur des fidèles à se passionner pour le bien public.

Les protestants ne manqueront pas de m 'objecter que si les catholiques chantent beaucoup .

si leurs temples sont décorés des productions des plus grands maîtres dans la peinture ainsi que dans la sculpture, cependant les prédications des ministres réformés produisent sur leurs auditeurs un effet beaucoup plus fructueux pour le bien public que tous les sermons des prêtres catholiques, dont l'objet principal consiste toujours à faire donner aux fidèles de la communion papale le plus d'argent possible pour les frais du culte et pour l'entretien du clergé , et qu'en conséquence de ces faits, il est impossible de nier que leur culte ne soit préférable à celui des catholiques.

A cela je réponds : L'objet de mon travail n'est point de rechercher laquelle des religions Protestante ou Catholique est la moins hérétique ; j'ai entrepris de prouver qu'elles l'étaient toutes les deux , quoiqu'à des degrés différents ; c'est-à-dire que ni l'une ni l'autre n'était la religion chrétienne ; j'ai entrepris de démontrer que depuis le quinzième siècle le christianisme avait été abandonné; j'ai entrepris de rétablir le christianisme en le rajeunissant ; je me propose pour but de' foire subir à cette religion (éminemment philan-

thropique) une épuration qui la débarrasse de toutes les croyances et de toutes les pratiques superstitieuses ou inutiles.

Le nouveau christianisme est appelé à faire triompherles principes de la morale générale dans la lutte qui existe entre ces principes et les combinaisons qui ont pour objet d'obtenir un bien particulier aux dépens du bien public ; cette religion rajeunie est appelée à constituer tous les peuples dans un état de paix permanente, en les liguant tous contre la nation qui voudrait faire son bien particulier aux dépens du bien général de l'espèce humaine , et en les coalisant contre tout gouvernement assez anti-chrétien pour sacrifier les intérêts nationaux aux intérêts privés des gouvernants ; elle est appelée à lier entre eux les savants , les artistes et les industriels , et à les constituer les directeurs généraux de l'espèce humaine, ainsi que des intérêts spéciaux de chacun des peuples qui la composent ; elle est appelée à placer les beaux-arts , les sciences d'observation et l'industrie à la tête des connaissances sacrées , tandis que les catholiques les ont rangés dans la classe des connaissances profa-

ncs ; elle est appelée enfin à prononcer anathème sur la théologie , et à classer comme impie toute doctrine ayant pour objet d'enseigner aux hommes d'autres moyens pour obtenir la vie éternelle que celui de travailler de tout leur pouvoir à l'amélioration de l'existence de leurs semblables.

J 'ai dit clairement ce que devait être le culte pour remplir le mieux possible la condition d'appeler l'attention des fidèles aux jours de repos sur la morale chrétienne.

J'ai prouvé clairement que le culte des protestants était dépourvu des moyens secondaires les plus efficaces pour développer dans l'âme des fidèles la passion du bien public; ainsi j'ai prouvé que cette seconde accusation d'hérésie contre le protestantisme était fondée.

Je porte contre les protestants une troisième accusation d'hérésie : je les accuse d'avoir adopté un mauvais dogme.

Dans l'enfance de la religion , à l'époque où les peuples étaient encore plongés dans l'ignorance, leur curiosité ne les excitait que faiblement à l'étude des phénomènes de la nature,

l'ambition de l'homme ne s'était pas élevée au point de vouloir maîtriser sa planètej et de la modifier de la manière la plus avantageuse pour lui ; les hommes avaient alors peu de besoins dont ils eussent clairement conscience ; mais ils étaient agités par les passions les plus violentes, fondées sur des désirs et sur des volontés vagues , fondées principalement sur le pressentiment de l'action puissante qu'ils étaient appelés à exercer sur la nature; le commerce, qui depuis a civilisé le monde , n'existait encore qu'en rudiments ; chaque petite peuplade se constituait en état d'hostilité à l'égard de tout le surplus de l'espèce humaine, et les citoyens n'étaient liés avec tous les hommes qui n'étaient pas membres de leur cités par aucun lien de morale. Ainsi la philanthropie ne pouvait exister encore à cette époque que comme un sentiment spéculatif.

A cette même é^3oque, toutes les nations étaient divisées en deux grandes classes, celle des maîtres et celle des esclaves ; la religion ne pouvait exercer une action puissante que sur les maîtres , puisqu'ils étaient les seuls qui fussent libres d'agir à leur gré ; à cette époque , la

morale ne pouvait être que la partie la moins développée de la religion , puisqu'il n'y avait point de réciprocité de devoirs communs entre les deux grandes classes qui divisaient la société; le culte et le dogme devaient se présenter avec beaucoup plus d'importance que la morale; les pratiques religieuses, ainsi que les raisonnements sur l'utilité de ces pratiques et des croyances sur lesquelles elles étaient fondées , étaient les parties de la religion qui devaient occuper le plus habituellement les ministres des autels , ainsi que la masse des fidèles.

En un mot , la partie matérielle de la religion a joué un rôle d'autant plus considérable que cette institution a été plus près de sa fondation, et la partie spirituelle a toujours acquis de la prépondérance à mesure que l'intelligence de l'homme s'est développée.

Aujourd'hui le culte ne doit plus être envisagé que comme un moyen d'appeler, dans les jours de repos, l'attention des hommes sur les considérations et sur les sentiments philanthropiques , et le dogme ne doit plus être conçu que comme une collection de commentaires ayant

pour objet, des applications générales de ces considérations et de ces sentiments aux grands événements politiques qui peuvent survenir, ou pour objet de faciliter aux fidèles les applications de la morale dans les relations journalières qui existent entre eux.

Je vais examiner maintenant ce que Luther a pensé du dogme, ce qu'il en a dit, ce qu'il a prescrit à cet égard aux protestants.

Luther a considéré le christianisme comme ayant été parfait à son origine , et comme s'étant toujours détérioré depuis l'époque de sa fondation ; ce réformateur a fixé toute son attention sur les fautes commises par le clergé pendant le moyen âge , et il n'a aucunement remarqué les progrès immenses que les ministres des autels avaient fait faire à la civilisation , ni la grande importance sociale qu'ils avaient fait acquérir aux hommes occupés de travaux pacifiques, en diminuant )a puissance et la considération du pouvoir temporel , de ce pouvoir impie qui tend par sa nature à soumettre les hommes à l'empire de la force physique, et à gouverner les nations à son profit. Luther a prescrit aux protestants d'é-

tudier le christianisme dans les livres qui avaient été écrits à l'époque de sa fondation, et particulièrement dans la Bible. 11 a déclaré qu'il ne reconnaissait point d'autres dogmes que ceux exposés dans les saintes écritures.

Cette déclaration de sa part a été aussi absurde que le serait celle de mathématiciens, de physiciens, de chimistes, et de tous autres savants qui prétendraient que les sciences qu'ils cultivent doivent être étudiées dans les premier» ouvrages qui en ont traité.

Ce que je viens de dire n'est aucunement en opposition avec la croyance à la divinité du fondateur du christianisme; Jésus n'a pu tenir aux hommes que le langage qu'ils pouvaient comprendre îi l'époque .où il leur a parlé ; il a déposé dans les mains de ses apôtres le germe du christianisme, et il a chargé son église du développement de ce germe précieux; il l'a chargée du soin d'anéantir tous les droits politiques dérivés delà loi du plus fort, et toutes les institutions qui formaient des obstacles à l'amélioration de l'existence morale et physique de la classe la plus pauvre.

C'est en étudiant les effets et en les analysant avec le plus grand soin l^u'on acquiert les données suffisantes pour porter sur les causes un jugement ferme et précis. Je vais suivre cette marche, je vais examiner séparément les principaux inconvénients qui sont résultés de l'erreur que Luther a commise en fixant sur la Bible l'attention des protestants d'une manièrL trop spéciale ; ce sera de cet examen que se déduira naturellement la conclusion que ir/i troisième accusation d'hérésie contre la religion protestante est fondée.

Quatre inconvénients majeurs sont résultés de l'étude trop approfondie que les protestants ont faite de la Bible.

1° Cette étude leur a fait perdre de vue les idées positives et d'un intérêt présent; elle leur a donné le goût des recherches sans but et un grand attrait pour la métaphysique. En effet , dans le nord de l'Allemagne , qui est le foyer du protestantisme , le vague dans les idées et dans les sentiments domine dans tous les écrits des philosophes les plus renommés , et dans ceux des romanciers les plus populaires.

•2° Cette étude salit l'imagination pai? les souvenirs qu'elle présente de plusieurs vices honteux que la civilisation a fait disparaître, tels que la bestialité et l'inceste à tous les degrés qu'on puisse les concevoir.

3° Cette étude fixe l'attention sur des désirs politiques contraires au bien public ; elle pousse les gouvernés à établir dans la société une égalité qui est absolument impraticable; elle empêche les protestants de travaillera la formation du système de politique dans lequel les intérêts généraux seraient dirigés par les hommes les plus capables , dans les sciences d'observation , dans les beaux-arts et dans les combinaisons industrielles : système social le meilleur auquel l'espèce humaine puisse atteindre , puisque c'est celui qui contribuerait le plus directement et le plus efficacement à l'amélioration morale et physique de l'existence des pauvres.

4° Cette étude porte ceux qui s'y livrent à la considérer comme la plus importante de toutes; de là est résultée la formation des sociétés bibliques, qui répandent tous les ans dans le public des millions d'exemplaires de la Bible.

Au lieu d'employer leurs forces à favoriser la production et la propagation d'une doctrine proportionnée à l'état de la civilisation, ces sociétés prétendues chrétiennes donnent aux sentiments philanthropiques une direction fausse, contraire au bien public ; et croyant servir les progrès de l'esprit humain , le feraient au contraire rétrograder, si la chose était jamais possible.

De ces quatre grands faits , je conclus que ma troisième accusation d'hérésie contre les protestants , à raison du dogme qu'ils ont adopté, est solidement fondée.

J'ai dû critiquer le protestantisme avec la plus grande sévérité , afin de faire sentir aux protestants combien la réforme de Luther a été incomplète , et combien elle est inférieure au nouveau christianisme; mais, comme je l'ai énoncé en commençant l'examen des travaux de Luther , je n'en sens pas moins profondément combien , malgré ses nombreuses erreurs , il a rendu de grands services à la société dans la partie critique de sa réforme. D'ailleurs, ma critique porte sur le protestantisme, regardé

par les protestants comme la reforme définitive du christianisme ; elle est bien loin d'attaquer le génie opiniâtre de Luther. Quand on se reporte au temps où il a vécu , aux circonstances qu'il a eues à combattre, on sent qu'il a fait tout ce qu'il était possible de faire alors pour enfanter la réforme et pour la faire adopter. En présentant la morale comme devant fixer l'attention des fidèles bien plus que le culte et le dogme, et quoique la morale protestante n'ait point été proportionnée aux lumières de la civilisation moderne , Luther a préparé la nouvelle réforme de la religion chrétienne. Ce n'est pourtant point comme un perfectionnement du protestantisme qu'on doit considérer le nouveau christianisme. La nouvelle formule sous laquelle je présente le principe primitif du christianisme est complètement en dehors des améliorations de toute espèce que la religion chrétienne a éprouvées jusqu'à ce jour. Je m'arrête ici. Je pense , monsieur le Conservateur , avoir assez développé mes idées sur la nouvelle doctrine chrétienne pour que vous puissiez, dès à présent, porter sur elles un premier jugement. Dites si vous me croyez bien pénétré

de l'esprit du christianisme . et si mes efforts pour rajeunir cette religion sublime ne sont point de nature à en altérer la pureté primitive.

Le C. J'ai suivi attentivement votre discours; pendant que vous parliez , mes propres idées s'éclaircissaient , mes doutes disparaissaient, et je sentais croître mon amour et mon admiration pour la religion chrétienne; mon attachement au système religieux qui a civilisé l'Europe ne m'a point empêché de comprendre qu'il était possible de le perfectionner, et, sur ce point, vous m'avez entièrement converti.

Il est évident que le principe de morale , Tous les hommes doivent se conduire en frères à l'égard les uns des autres , donné par Dieu à son église , renferme toutes les idées que vous comprenez dans ce précepte : Toute la société doit travailler à l'amélioration de L'existence morale et physique de la classe la plus pauvre; la société doit s'organiser de la manière la plus convenable pour lui faire atteindre ce grand but.

Il est également certain qu'à l'origine du christianisme ce principe a dû être exprimé sous lu

première formule, et qu'aujourd'hui la seconde formule doit être employée.

Lors de la fondation du christianisme , avezvous dit , la société se trouvait partagée en deux classes d'une nature politique absolument différente : celle des maîtres et celle des esclaves ; ce qui constituait en quelque façon deux espèces humaines distinctes, et cependant entremêlées l'une dans l'autre. Il était absolument impossible alors d'établir une réciprocité complète dans les relations morales entre les deux espèces : aussi le divin fondateur de la religion chrétienne s'est borné à énoncer son principe de morale de manière à le rendre obligatoire pour tous les individus de chaque espèce humaine, sans pouvoir l'établir comme lien pour unir ensemble les maîtres et les esclaves.

Nous vivons à une époque ou l'esclavage se trouve complètement anéanti; il n'existe plus que des hommes de la même espèce politique , les classes ne sont plus séparées que par des nuances : vous concluez de cet état de choses que le principe fondamental du christianisme doit être présenté sous la formule la plus propre à le rendre

obligatoire pour les masses à l'égard les unes des autres , sans que pour cela il cesse de l'être pour les individus dans leurs relations individuelles. Je trouve votre conclusion légitime et de la plus haute importance ; et dès ce moment , nouveau chrétien, j'unis mes efforts aux vôtres pour la propagation du nouveau christianisme.

Mais, à cet égard, j'ai quelques observations à vous faire sur la marche générale de vos travaux. La nouvelle formule sous laquelle vous représentez le principe du christianisme embrasse tout votre système sur l'organisation sociale ; système qui se trouve appuyé maintenant à la fois sur des considérations philosophiques de l'ordre des sciences , des beaux-arts et de l'industrie , et sur le sentiment religieux le plus universellement répandu dans le monde civilisé, sur le sentiment chrétien.

Hé bien ! ce système , objet de toutes vos pensées , pourquoi ne l'avoir pas présenté d'abord du point de vue religieux, du point de vue le plus élevé et le plus populaire? pourquoi vous être adressé aux industriels, aux savants , aux artistes , au lieu d'aller droit au peuple par la

religion? et, dans ce moment même, pourquoi perdre un temps précieux à critiquer les catholiques et les protestants , au lieu d'établir de suite votre doctrine religieuse? Voulez-vous qu'on dise de vous ce que vous dites de Luther : // a bien critiqué et mal doctrine?

Les forces intellectuelles de l'homme sont très petites; c'est en les faisant converger vers un but unique , c'est en les dirigeant vers le même point qu'on parvient à produire un grand effet et à obtenir un résultat important. Pourquoi commencez-vous à employer vos forces à critiquer , au lieu de débuter par doctriner? pourquoi n'attaquez-vous pas franchement et de prime abord la question du nouveau christianisme?

Vous avez trouvé le moyen de faire cesser l'indifférence religieuse chez la classe la plus nombreuse ; car les pauvres ne peuvent pas être indifférents pour une religion dont le but proclamé est celui d'améliorer le plus rapidement possible leur existence physique et morale.

Puisque vous êtes parvenu à reproduire le principe fondamental du christianisme avec un caractère tout-à-fait neuf, votre premier soin ne

devait-il pas être de répandre la connaissance de ce principe régénéré dans la classe la plus intéressée à le faire admettre? et cette classe étant à elle seule infiniment plus nombreuse que toutes les autres réunies , le succès de votre entreprise était infaillible.

Il fallait commencer par vous faire de nombreux partisans pour vous assurer un appui dans votre attaque contre les catholiques et contre les protestants.

Enfin , dès que vous aviez conscience claire de la force, de la fécondité, de l'irrésistibilité de votre conception , vous deviez sur-le-champ l'ériger en doctrine, sans aucune précaution préalable et sans aucune inquiétude d'en voir la propagation entravée par quelque obstacle politique ou par quelque réfutation importante.

Vous dites : « La société doit être organisée «d'après le principe de la morale chrétienne; «toutes les classes doivent concourir de tout leur «pouvoir à l'amélioration morale et physique de «l'existence des individus composant la classe la «plus nombreuse ; toutes les institutions sociales s doivent concourir leplusénergiquemeutetleplus

«directement possible ù ce p:rand but religieux.

a Dans l'état présent des lumières et de la civinlisation, aucun droit politique ne doit plus se «présenter comme dérivé de la loi du plus fort » pour les individus, du droit de conquête pour les «masses ; la royauté n'est plus légitime que lors- »que les rois emploient leur pouvoir à faire con- » courir les riches à l'amélioration de l'existence «morale et physique des pauvres. »

Quels obstacles une pareille doctrine peut-elle rencontrer ? Ceux qui sont intéressés à la soutenir ne sont-ils pas infiniment plus nombreux que ceux qui ont intérêt à empêcher son admission? Les partisans de cette doctrine s'appuient sur le principe de la morale divine , tandis que ses adversaires n'ont d'autres armes à lui opposer que des habitudes contractées à une époque d'ignorance et de barbarie, soutenues par les principes de l'égoïsme jésuitique.

En résumé , je pense que vous devriez propager immédiatement votre doctrine , et préparer des missions chez toutes les nations civilisées pour la faire adopter.

LeN. Les nouveaux chrétiens doivent dévelop-

per le même caractère et suivre la même marche que les chrétiens de l'église primitive ; ils ne doivent employer que les forces de leur intelligence pour faire adopter leur doctrine. C'est seulement avec la persuasion et avec la démonstration qu'ils doivent travailler à la conversion des catholiques et des protestants ; c'est au moyeu de la démonstration et de la persuasion qu'ils parviendront à déterminer ces chrétiens égarés à renoncer aux hérésies dont les religions papale et luthérienne sont infectées , pour adopter franchement le nouveau christianisme.

Le nouveau christianisme , de même que le christianisme primitif, sera appuyé , poussé , protégé par la* force de la morale et par la toutepuissance de l'opinion publique ; et si malheureusement sou admission occasionait des actes de violence, des condamnations injustes , ce seraient les nouveaux chrétiens qui subiraient les actes de violence, les condamnations injustes; mais , dans aucun cas, on ne les verra employer la force physique contre leurs adversaires ; dans aucun cas ils ne figureront ni comme juges ni comme bourreaux.

Après avoir trouvé le moyen de rajeunir le ehristianisme en faisant subir une transfiguration à son principe fondamcntnl , mon premier soin a été, il a dû être de prendre toutes les précautions nécessaires pour que l'émission de la nouvelle doctrine ne portât point la classe pauvre à des actes de violence contre les riches et contre les gouvernements.

J'ai dû m'adresser d'abord aux riches et aux puissants pour les disposer favorablement à l'égard de la nouvelle doctrine, en leur faisant sentir qu'elle n'était point contraire à leurs intérêts, puisqu'il était évidemment impossible d'améliorer l'existence morale et physique de la classe pauvre par d'autres moyens que ceux qui tendent à donner de l'accroissement aux jouissances de la classe riche.

J'ai dû faire sentir aux artistes, aux savants et aux chefs des travaux industriels que leurs intérêts étaient essentiellement les mêmes que ceux de la masse du peuple ; qu'ils appartenaient à la classe des travailleurs, en même temps qu'ils en étaient les chefs naturels ; que l'approbation de la masse du peuple pour les services qu'ils lui

rendaient était la seule récompense digne de leurs glorieux travaux. J'ai dû insister beaucoup sur ce point , attendu qu'il est de la plus grande importance , puisque c'est le seul moyen de donner aux nations des guides qui méritent véritablement leur confiance , des guides qui soient capables de diriger leurs opinions et de les mettre en état de juger sainement les mesures politiques qui sont favorables ou contraires aux intérêts du plus grand nombre. Enfin j'ai dû faire voir aux catholiques et aux protestants l'époque précise à laquelle ils avaient fait fausse route , afin de leur faciliter les moyens de rentrer dans la bonne. Je dois insister sur ce point, parceque la conversion des clergés catholique et protestant donnerait de puissants appuis au nouveau christianisme.

Après cette explication je reprends le cours de mes idées: je ne m'arrêterai point à examiner toutes les sectes religieuses nées du protestantisme ; la plus importante de toutes, la religion anglicane, est tellement liée aux institutions nationales de l'Angleterre , qu'elle ne peut être envisagée convenablement qu'avec l'ensemble de

SCS institutions , et cet examen aura lieu lorsque je passerai en revue, ainsi que je l'ai annoncé , toutes les institutions spirituelles et temporelles de l'Europe et de l'Amérique. Le schisme grec s'est trouvé jusqu'à présent en dehors du sys^ tème européen; je n'aurai point à en parler, et d'ailleurs tous les éléments de la critique de ces différentes hérésies sont renfermés dans celle du protestantisme.

Mais je n'ai pas seulement pour but de prouver l'hérésie des catholiques et des protestants ; il ne me suffit pas, pour rajeunir entièrement le christianisme, de le faire triompher de toutes les anciennes philosophies religieuses; je dois encore établir sa supériorité scientifique sur toutes les doctrines des philosophes qui se sont placés en dehors de la religion ; je dois réserver le développement de cette idée pour un second entretien ; mais , en attendant, je vais vous donner un aperçu de l'ensemble de mon travail.

L'espèce humaine n'a jamais cessé de faire des progrès, mais elle n'a pas toujours procédé de la même manière et employé les mêmes moyens pour accroître la masse de ses connais-

sances et pour perfectionner sa civilisation ; l'observation prouve au contraire que, ^depuis le quinzième siècle jusqu'à ce jour , elle a procédé d'une manière opposée à celle qu'elle avait suivie depuis l'établissement du christianisme jusqu'au quinzième siècle.

Depuis l'établissement du christianisme jusqu'au quinzième siècle , l'espèce humaine s'est principalement occupée de la coordination de ses sentiments généraux , de l'établissement d'un principe universel et unique , et de la fondation d'une institution générale ayant pour but de superposer l'aristocratie des talents à l'aristocratie de la naissance , et de soumettre ainsi tous les intérêts particuliers à l'intérêt général. Pendant toute cette période , les observations directes sur les intérêts privés , sur les faits particuliers et sur les principes secondaires ont été négligées , elles ont été décriées dans la masse des esprits , et il s'est formé une opinion prépondérante sur ce point, que les principes secondaires devaient être déduits des faits généraux et d'un principe universel ; opinion d'une vérité purement spéculative , attendu que l'intelligence

humaine n'a point les moyens d'établir des généralités assez précises pour qu'il soit possible d'en tirer, comme conséquences directes , toutes les spécialités.

C'est à ce fait important que se rattachent les observations que j'ai présentées dans ce dialogue, dans l'examen du catholicisme et du protestantisme.

Depuis la dissolution du pouvoir spirituel européen , résultat de l'insurrection de Luther, depuis le quinzième siècle, l'esprit humain s'est détaché des vues les plus générales , il s'est livré aux spécialités , il s'est occupé de l'analyse des faits particuliers , des intérêts privés des différentes classes de la société ; il a travaillé à poser les principes secondaires qui pouvaient servir de bases aux différentes branches de ses connaissances ; et , pendant cette seconde période, l'opinion s'est établie que les considérations sur les faits généraux, sur les principes généraux et sur les intérêts généraux de l'espèce humaine n'étaient que des considérations vagues et métaphysiques , ne pouvant contribuer efficacement aux progrès des lumières etaii perfectionnement delà civilisation.

Ainsi l'esprit humain a suivi, depuis le quinzième siècle, une marche opposée à celle qu'il avait suivie jusqu'à cette époque ; et certes les progrès importants et positifs qui en sont résultés dans toutes les directions de nos connaissances prouvent irrévocablement combien nos aïeux du moyen âge s'étaient trompés en estimant d''une utilité médiocre l'étude des faits particuliers , des principes secondaires , et l'analyse des intérêts privés.

Mais il est également vrai qu'un très grand mal est résulté pour la société de l'état d'abandon dans lequel on a laissé, depuis le quinzième siècle , les travaux relatifs à l'étude des faits généraux, des principes généraux et des intérêts géraux. Cet abandon a donné naissance au sentiment d'égoïsme, qui est devenu dominant chez toutes les classes et dans tous les individus. Ce sentiment , devenu dominant d«ns toutes les classes et dans tous les individus , a facilité à César les moyens de recouvrer une grande partie de la force politique qu'il avait perdue avant le quinzième siècle. C'est à cet égoïsme qu'il faut attribuer la maladie politique de notre époque ,

maladie qui met en souffrance tous les travailleurs utiles à la société; maladie qui fait absorber par les rois une très grande partie du salaire des pauvres, pour leur dépense personnelle, pour celle de leurs courtisans et de leurs soldats ; maladie qui occasione un prélèvement énorme de la part de la royauté et de l'aristocratie de la naissance sur la considération qui est due aux savants , aux artistes et aux chefs des travaux industriels, pour les services d'une utilité directe et positive qu'ils rendent au corps social.

Il est donc bien désirable que les travaux qui ont pour objet le perfectionnement de nos connaissances relatives aux faits généraux , aux principes généraux et aux intérêts généraux , soient promptement remis en activité, et soient désormais protégés par la société , à l'égal de ceux qui ont pour objet l'étude des faits particuliers, des principes secondaires et des intérêts privés.

Tel est l'aperçu des idées qui seront développées dans notre second entretien , dont l'objet sera d'exposer le christianisme sous le point de vue théorique et scientifique , et d'établir la supériorité de la théorie chrétienne sur toutes les

philosopliies spéciales, tant religieuses que scientifiques.

Enfin , dans un troisième dialogue, je traiterai directement du nouveau christianisme ou du christianisme définitif. J'exposerai sa morale, son culte et son dogme ; je proposerai une profession de foi pour les nouveaux chrétiens.

Je ferai voir que cette doctrine est la seule doctrine sociate qui puisse convenir aux Européens dans l'état présent de leurs lumières et de leur civilisation. Je prouverai que l'adoption de cette doctrine offre le moyen le meilleur et le plus pacifique pour remédier aux inconvénients énormes qui sont résultés de l'envahissement du pouvoir spirituel par la force physique , arrivé au quinzième siècle, et pour faire cesser cet envahissement en réorganisant le pouvoir spirituel sur de nouvelles bases, et en lui donnant la force suffisante pour mettre un frein aux prétentions illimitées du pouvoir temporel.

Je prouverai encore que l'adoption du nouveau christianisme accélérera les progrès de la nivili sation infiniment plus qu'ils ne pourraient l'être p;ir toute autre mesure générale, en faisant rn;u-

cher de front les travaux relatifs aux généralités des connaissances humaines , et ceux qui ont pour objet le perfectionnement des spécialités.

Je termine ce premier dialogue en vous déclarant franchement ce que je pense de la révélation du christianisme.

Wous sommes certainement très supérieurs à nos devanciers dans les sciences d'une utilité positive et spéciale; c'est seulement depuis le quinzième siècle , et principalement depuis le commencement du siècle dernier , que nous avons fait de grands progrès dans les mathémathiques, dans la physique, dans la chimie et dans la physiologie. Mais il est une science bien plus importante pour la société que les connaissances physiques et mathématiques ; c'est la science qui constitue la société , c'est celle qui lui sert de base ; c'est la morale : or la morale a suivi une marche absolument opposée à celle des sciences physiques et mathématiques. Il y a plus de dix-huit cents ans que son principe fondamental a été produit , et , depuis cette époque , toutes les recherches des hommes du plus grand génie n'ont point fait découvrir un

principe supérieur par sa généralité ou par sa précision à celui donné à cette époque par le fondateur du christianisme ; je dirai plus, quand la société a perdu de vue ce principe , quand elle a cessé de le prendre pour guide général de sa conduite , elle est promptement retombée sous le joug de César ; c'est-à-dire sous l'empire de la force physique , que ce principe a subordonné à la force intellectuelle.

Je demande maintenant si l'intelligence qui a produit , il y a dix-huit cents ans , le principe régulateur de l'espèce humaine , et qui par conséquent a produit ce principe quinze siècles avant que nous ayons fait des progrès importants dans les sciences physiques et mathématiques , je demande si cette intelligence n'a pas évidemment un caractère sur-humain , et s'il existe une plus grande preuve de la révélation du christianisme?

Oui , je crois que le christianisme est une institution divine , et je suis persuadé que Dieu accorde une protection spéciale à ceux qui font leurs efforts pour soumettre toutes les institutions humaines au principe fondamental de cette doctrine sublime ; je suis convaincu que moi-même

j'accomplis une mission divine en rappelant les peuples et les rois au véritable esprit du christianisme. Et , plein de confiance dans la protection divine accordée à mes travaux d'une manière spéciale, je me sens la hardiesse de faire des représentations sur leur conduite aux rois de l'Europe qui se sont coalisés en donnant à leur union le non sacré de Sainte-Alliance ; je leur adresse directement la parole , j'ose leur dire :

Princes,

Quelle est la nature , quel est le caractère, aux yeux de Dieu et des chrétiens , du pouvoir que vous exercez?

Quelles sont les bases du système d'organisation sociale que vous travaillez à établir? Quelles mesures avez-vous prises pour améliorer l'existence morale et physique de la classe pauvre ?

Vous vous dites chrétiens , et vous fondez encore votre pouvoir sur la force physique , et vous n'êtes encore que les successeurs de César , et vous oubliez que les vrais chrétiens se proposent pour but final tle leurs travaux d'anéantir com-

plètement le pouvoir du glaive , le pouvoir dv César, qui, par sa nature, est essentiellement provisoire.

Et c'est ce pouvoir que vous avez entrepris de donner pour base à l'organisation sociale? A lui seul appartient, selon vous, l'initiative dans toutes les améliorations générales réclamées par le progrès des lumières. Pour soutenir ce système monstrueux , vous tenez deux millions d'hommes sous les armes , vous avez fait adopter votre principe à tous les tribunaux, et vous avez obtenu des clergés catholique , protestant et grec qu'ils professassent hautement l'hérésie que le pouvoir de César est le pouvoir régulateur de la société chrétienne.

En rappelant les peuples à la religion chrétienne par le symbole de votre union, en les faisant jouir d'une paix qui est pour eux le premier des biens, vous ne vous êtes néanmoins attiré aucune reconnaissance de leur part; votre intérêt personnel domine trop dans les combinaisons que vous présentez comme étant d'un intérêt général. Le pouvoir suprême européen qui réside dans vos mains est loin d'être un pou-

9« voir chrétien comme il eût dCi le devenir. Dès que vous agissez , vous déployez le caractère et les insignes de la force physique, de la force anti-chrétienne.

Toutes les mesures de quelque importance que vous avez prises depuis que vous êtes unis en sainte-alliance , toutes ces mesures tendent par elles-mêmes à empirer le sort de la classe pauvre , non seulement pour la génération actuelle, mais même pour les générations qui doivent lui succéder. Vous avez augmenté les impôts , vous les augmentez tous les ans, afin de couvrir l'accroissement des dépenses occasionées par vos armées soldées et le luxe de vos courtisans. La classe de vos sujets à laquelle vous accordez une protection spéciale est celle de la noblesse , classe qui , de même que vous , fonde tous ses droits sur l'épée.

Cependant votre blâmable conduite paraît excusable sous plusieurs rapports : une chose a dû vous induire en erreur ; c'est l'approbation qu'ont reçue les efforts communs que vous avez faits pour terrasser le pouvoir du César moderne. En combattant contre lui, vous avez agi très chré-

9^ tiennement ; mais c'est uniquement parceque 7 dans ses mains , Tautorité de César , que Napoléon avait conquise, avait beaucoup plus de force que dans les vôtres , où elle n'est parvenue que par héritage. Votre conduite a encore une autre excuse ; c'est que c'était aux clergés à vous arrêter au bord du précipice, tandis qu'ils s'y sont précipités avec vous.

Princes,

Écoutez la voix de Dieu , qui vous parle par ma bouche, redevenez bons chrétiens , cessez de considérer les armées soldées , les nobles , les clergés hérétiques et les juges pervers comme vos soutiens principaux ; unis au nom du christianisme , sachez accomplir tous les devoirs qu'il impose aux puissants; rappelez-vous qu'il leur commande d'employer toutes leurs forces à accroître le plus rapidement possible le bonheur social du pauvre.

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