XLIV. MEDITATION
Les deux Étendards. — Invitation à la vie apostulique.
Jésus-Christ, dans ses premiers mystères et dans sa vie cachée, nous a offert le modèle de toutes les vertus qui ouvrent le ciel aux simples fidèles. En imitant les exemples qu'il nous a donnés jusqu'ici nous serions des saints, notre salut serait assuré en qualité de chrétiens ; mais nous ne serions encore précisément ni sanctificateurs, ni sauveurs. C'est en le suivant dans sa vie publique, que nous deviendrons l'un et l'autre. Tout bon prêtre est un homme apostolique, c'est-à-dire, un homme mort au monde et à lui-même, ne respirant que la gloire de Dieu par la sanctification et le salut des âmes. Communiquer à nos frères, autant que nous le pourm. 1
rons, la sainteté puisée à sa source, dans le cœur même du Fils de Dieu, tel sera désormais le noble but de nos efforts.
Avant d'entrer à la suite du Sauveur dans cette nouvelle carrière, où nous ont précédés tant de sublimes dévouements, et pour éveiller en nous les premières étincelles du zèle sacerdotal, nous ferons la méditation, connue dans les Exercices de saint Ignace, sous le nom des Deux étendards. C'est une parabole qui nous met sous les yeux la grande lutte du bien contre le mal, et nous la montre comme personnifiée dans ses deux chefs, Jésus-Christ et Lucifer.
Premier PRÉLUDE. Se représenter deux vastes plaines. Dans l'une, auprès de Babylone, Lucifer rassemble tous les pécheurs, principalement ceux qui peuvent l'aider dans ses projets de mort; dans l'autre, auprès de Jérusalem, Jésus-Christ appelle autour de lui les justes, et tous ses coopérateurs à l'œuvre de miséricorde pour laquelle il est descendu sur la terre: procurer aux hommes la véritable vie.
Deuxième prélude. Demander la grâce de découvrir et de combattre efficacement les ruses de Lucifer ; de bien connaître et de seconder le zèle ardent du Fils de Dieu.
1" P. Étendard de Lucifer. l^'hTiaginez-vous que vous voyez le prince des réprouvés dans les vastes plaines de Babylone, sur un trône de
feu, environné d'un tourbillon de flammes et de fumée ; il répand l'effroi par la difformité de ses traits et son regard terrible.
Comprenez le sens de ces figures. Les vastes plaines signifient la voie large où marchent les pécheurs. . . Babylone, qui veut dire ville de confusion, donne quelque idée du désordre d'une conscience coupable... Le trône de /eu est le symbole de l'orgueil et des passions qui dévorent les âmes... La. fumée est l'image de l'aveuglement du pécheur et de la vanité de ses jouissances... Ces ti^aits hideux, ce regard terrible de Lucifer, expriment la laideur du péché , et l'action du mauvais esprit dans les âmes, action qui se manifeste par le trouble, l'agitation, l'inquiétude , la tristesse et je ne sais quelle secrète horreur.
2"* Regardez l'étendard de Lucifer ; vous y Hrez trois mots qui vous apprendront de quelles armes il se sert, quels moyens il emploie pour pervertir les hommes : Richesses, plaisirs, honneurs... Considérez la multitude innombrable de sectateurs et de ministres qui entourent cet horrible chef : tous ces mauvais anges chassés du ciel avec lui, parce qu'ils l'ont imité dans son orgueilleuse révolte ; esprits dégradés, pour qui le mal est une seconde nature.. ; tous les hommes qui se sont jetés dans l'esclavage des passions et du péché... Remarquez surtout, comme formant un corps d'élite dans F armée
de Satan, tous ces auteurs et propagateurs de doctrines irréligieuses et immorales.., tous ces hommes de scandale, qui font métier de tuer les âmes. . . Mais quel est le but de cette effroyable convocation? Il s'agit de séduire le genre humain tout entier, en le portant à outrager son Créateur, et, après l'avoir séduit, de l'entraîner dans l'abîme éternel...
3" Écoutez Lucifer. Il excite et enflamme la fureur impie de ses aides, et, les envoyant par tout l'univers , il ne veut pas qu'il y ait une province, une ville, un hameau, un palais, une chaumière, oii ne pénètre leur désir de nuire, ni qu'ils épargnent une seule condition, une seule personne. Il leur enseigne l'art de perdre. « Richesses, plaisirs, honneurs ! jetez, jetez sans cesse ce triple appât aux trois passions dont le germe est dans le cœur de tous les hommes... Trompez : montrez la voie semée de fleurs, cachez l'abîme où elle mène... »
4-° Considérez avec quelle abnégation d'euxmêmes, avec quelle patience, quelle promptitude, quel dévouement les ministres de Satan exécutent ses ordres, se prêtent à ses vues ; quelle activité ils déploient dans l'infernale mission qu'ils ont reçue ; avec quelle perfidie ils tendent leurs pièges, avec quelle constance, avec quelle rage ils s'obstinent à faire périr les âmes !.. Ils font tout servir à leurs meurtriers desseins : livres, tableaux, chants.., défauts de
l'esprit, inclinations du cœur... Contemplez enfin le lamentable succès de Lucifer. 11 fait appel à toutes les passions ; toutes les passions lui répondent... Ne peut-on pas dire avec trop de vérité : Eccè mnndits totuspost eum ahiil ! Joan. 12. 19.) Où sont ceux qui résistent toujours à la concupiscence de la chair, à la concupiscence des yeux, à V orgueil de la vie? I. Jean. 2. 16. j Combien, après s'être laissé séduire, augmentent le nombre des séducteurs? Aussi, l'enfer élargit ses entrailles ; que de victimes y tombent à tout instant !
IP P. Étendard de Jésus-Christ, l" Représentez-vous une plaine agréable, près de Jérusalem, et là, non sur un trône, mais au milieu de ses sujets, comme un père au milieu de ses enfants, le véritable chef et souverain de tous les hommes, Jésus-Christ Notre-Seigneur. En le voyant, on se sent attiré vers lui par la douceur de ses traits, le charme de ses regards. Il faut, comme dans le premier point, méditer le sens caché de ces figures. Cette plaine agréable, c'est la voie des justes, rude en apparence , mais en effet pleine de consolations... Jérusulem, cité des saints, vision de paix, est le symbole d'une conscience pure, tranquille et calme... Notre-Seigneur est sans trône, confondu parmi ses sujets, pour exprimer l'humilité et la simplicité de son caractère... Il se montre sous un aspect aimable, tel que l'a-
valent prédit les prophètes : Speciosus forma prœ filiis hominum; (Ps. 44. 3.; portant le contentement dans le cœur de ceux qui l'approchent : JSon habet amaritudinem couversatio illhts.., secl lœtitiam et gaudium. 'Sap. 8. 16.) C'est l'image de la beauté de la vertu, et des opérations du bon esprit dans les âmes ; il produit la confiance, la joie, le vrai bonheur.
S'' Considérez l'étendard de salut que Jésus- Christ oppose à celui de Lucifer ; vous y lirez : Pauvreté, mépris, souffrance ; voilà l'esprit de la sainte milice ; c'est par là que les hommes seront sauvés. Admirez l'auguste assemblée réunie autour du divin Roi : tous les vrais disciples de l'Homme-Dieu, les saints de tous les temps, les apôtres, et tous ceux qui sont appelés au sublime emploi de sauver les àjnes... Ici pas un seul esclave de ces vices qui déshonorent l'humanité.., au contraire toutes les vertus poussées jusqu'à l'héroïsme... Mais quel dessein s'est proposé Jésus, en convoquant ses coopérateurs et ses amis ? Le plus noble, le plus généreux qui se puisse concevoir ; il entreprend de ramener tous les hommes à la fin pour laquelle ils sont créés, et parla de leur procurer tout à la fois le bonheur du temps et celui de l'éternité...
3° Écoutez-le, envoyant ses apôtres et ses ministres combattre les desseins de Lucifer et réaliser les siens : «< Ignem veni mittere in ter-
ram, et quid volo nisi ut accendatur? — Ego veni ut vitam haheant. — Filius hominis venit quœrere et salvum facere quod perierat. — . Euntes in mundurn universum , prœdicate Evangelium omni creaturœ..; docentes eos servare omnia quœcumqiie mandavi vohis. — Sicut misit me Pater, et ego mitto vos. — Ecce ego vobiscum sum omnibus diebus usque ad consiimmationem sœculi. Allez, continuez mon œuvre de Rédemption. Si vous m'aimez, sauvez les âmes qui me sont chères ; mais vous ne les sauverez qu'en les portant au détachement des richesses, des plaisirs et des honneurs, qu'en leur inspirant l'amour de la pauvreté, des souffrances et du mépris, »
4° Voyez les apôtres et les héritiers de leur zèle dans tous les temps ; avec quelle ardeur ils entreprennent, avec quelle persévérance ils poursuivent l'accomplissement de leur mission ! . . Rappelez-vous ce que leur ministère leur a coûté de fatigues, de persécutions, de sacrifices.. ; mais aussi, quelles victoires glorieuses ils ont remportées sur l'enfer ! Combien d'âmes leur sont redevables d'avoir échappé au supplice éternel, et dans le ciel leur feront hommage après Dieu de leur souveraine féhcité !.. Vous combattez sous le même étendard, vous avez les mêmes motifs de dévouement que tant de saints prêtres qui , depuis dix-huit siècles, ont signalé leur courage dans cette guerre sa-
crée, et se sont consumés dans les travaux apostoliques ; méritez-vous qu'ils vous reconnaissent pour leur compagnon d'armes? Ah ! si Jésus-Christ n'avait pas trouvé dans ses autres ministres une coopération plus efficace que n'a été la vôtre jusqu'à présent, dans quelles étroites limites serait renfermé son royaume ? Si Lucifer n'avait vu que des prêtres comme vous s'opposer à ses desseins et lui disputer les âmes, où seraient les élus? Rougissez de vous-même, et humiliez-vous d'avoir fait si peu d'honneur à votre divin chef, si mal secondé ses vues.
Reprenez les sentiments d'un apôtre ; rien n'est plus propre à les ranimer en vous, que la participation fervente au sacrement de nos autels. Après la communion, entendez le Dieu Sauveur vous dire comme à Pierre : Diligis me '? pcf.sce oves meas. Quand nous avons mangé cette chair adorable et bu ce sang divin, nous devons ressembler à des lions qui respirent le feu ; il faut que la charité de Jésus-Christ nous presse et nous enflamme, et que nous fassions trembler l'enfer : Tanquàm lepnes ignem spirantes, ah illâ mensâ recedamus, fadi diabolo terribiles. :S. Chrys. Hom. 61. afi popuL Antioch.
It !>. Éfcndnr I fie Lucifer. Fiyuron--nous que nous voyûii> auiaii dans les va>les plaines de Babylone, sur un trône de feu, dans un tourbillon de flammes et de
fumée, répandant l'effroi autour de lui, par sq difformité et son regard terrible. — Considérons son étendard, sur lequel nous lisons: Richesses, plaisirs, honneurs. — Quelle multitude se presse autour de cet horrib'e chef! Anges, devenus démons, hommes de scandale... Poiirq-ioi les a-t-il convoqués ? — Que leur dit-il pour exciter leur fureur ? Comment leur enseignel-il fart de perdre les âmes ? — Comment exécutentils ses ordres ? Avec quel succès ? Le monde entier marche à sa <^uite'
lie P. Étendard de Jésus-Christ. Représentons-nous le Sauveur, dans une plaine agréable, près de Jérusalem, non sur m trône, mais comme un père au milieu de ses enfants. On se sent atliré vers liii par !n douceur de ses traits et la tendresse de son regard. — Nous ll^ons sur sa bannière : Pauvreté, humiliation, souffrance. . C'est par là que les hommes seront sauvés. Quels sont ceux qu"il appelle autour de lui? ~ Qu'attend-il de leur dévouement ? Allez , parcourez le monde... Sauvez par la vérité, comme Satan perd au moyen de Terreur. — Avec quelle ardeur les hommes apostoliques se dévouent à leur sainte mission ? Que de victoires ils remportent 'sur l'enfer i.. Et vous, qui combattez sous le même étendard, qu'avez-vous fait jusqu'à présent ■? Que ferez-vous ?