LXXXI. MÉDITATION
V. Compassion que nous devons à ses peines inlcrieures. II. Conduite à tenir dans nos propres afflictioi.s.
Y' P. Sùns devons compatir aux peines intérieures de Jésus-Christ. Elles sont extrêmes et elles sont notre ouvrage.
1" Souffrances extrêmes. Quel changement s'est fait tout - à - coup dans Tintérieur de l'Homme-Dieu, toujours si calme, si supérieur aux événements ? Suspendant l'impression de bonheur qui résulte nécessairiement pour lui de la vision béatifique , et faisant un miracle pour souffrir, il se livre à une tristesse mortelle; tout paraît en trouble dans sa grande àme, et pour la première fois Jésus se plaint. Il cherche la solitude et la fuit ; il revient à ses disciples et il les quitte ; part«îut l'accablement l'accompagne. Il voudrait s'épancher dans le sein de l'amitié, et ses apôtres , plongés dans un lâche sommeil, n'ont pas un mot à lui dire. Père saint, c'est votre Fils bien-aimé , et c'est pour votre gloire qu'il souftre ; n'allez-vous pas le consoler? Il vous parle, et. vous ne lui répondez point! il vous appelle, et vous semblez sourd à sa voix! Seul, sans appui, dans les léncbies, il ne sait en
quelque sorte où porter sa pensée. Ciel, terre, enfer, passé, présent, avenir, il n'aperçoit partout que sujets de désolation... Il ne se soutient plus, il tomlje , il gémit, il tremble de frayeur , lui qui avait tant désiré le jour où il pourrait s'immoler pour nous. Une sueur froide coule de tout son corps, pénètre ses vêtements et arrose la terre ; ses veines s'ouvrent, le sang coule ; il demeure étendu, presque sans vie.
Mais celui que je vois si affligé , est-ce un inconnu, est-ce un étranger pour moi? 0 Jésus, ô mon Maîlre, ô le plus aimable des enfants des hommes, serai-je sans compassion pour vos douleurs? Quand m'ôterez-vous ce cœur de bronze que rien n'attendrit ? Quand me donnerez-vous un cœur capable de s'ouvrir aux légitimes affections? Sensibilité de cœur pour Jésus, caractère de tous les saints, et particulièrement des saints prêtres ; demandez - la pour moi , prêtres du ciel , qui avez tant de fois mêlé vos larmes aux larmes et au sang de Jésus-Christ. Ses souffrances , hélas 1 doivent d'autant plus m'affliger qu'elles sont mon ouvrage.
^'^ Si je demande au Sauveur, qu'est-ce qui le jette dans cet accablement, il me répond par son prophète : Torrentes iniquitatis conturbaverimt me. (Ps. 17. 5.) Son Père me donnera la même réponse, si je l'interroge, et me dira qu'il l'a frappé à cause des crimes de son peuple : Propter acclus jwpidi mei pcrcmsi eum. {Is. 53. 8.)
Dans le jardin des Oliviers , Jésus , pénitent universel, voit toutes les iniquités du monde, de tous les siècles, de tous les états, de toutes les conditions : les péchés des prêtres et ceux des laïques, les péchés de tous les âges, de tous les lieux , de toutes les passions ; fiertés de Torgueil, emportements de la colère, infamies de la luxure, duretés de l'avarice... Rien n'échappe à sa lumière infinie : nul excès , nulle circonstance , nul degré de corruption et de perversité. Ah! si saint Pierre a tant pleuré son crime, éclairé par un regard de son Maître; si quelques saints n'ont pu supporter la vie au souvenir de leurs fautes , parce qu'ils avaient entrevu quelque chose des divines perfections que le péché outrage , que dire de Celui qui , étant Dieu lui-même , peut seul mesurer son infinie grandeur, connaître tout ce qu'il mérite de respect, d'ohéissance , d'amour ; par conséquent, tout ce qu'il y a de désordre dans la rébellion , l'insolence , l'ingratitude des pécheurs..? Jésus voit, non-seulement devant lui, mais sur lui , mais à sa charge , tous les crimes, toutes les iniquités du genre humain: Posuit Dominus in eo iniquitatem. omnium nodrùm. Car telle est la clause du pacte éternel de Dieu avec son Fils , qu'il ne sera notre Rédempteur , qu'autant que toutes nos souillures lui deviendront personnelles, et qu'il portera la peine de tous nos péchés comme
si lui-même les avait commis. Il faut qu'il éprouve dans son cœur et dans tout son être ce que devraient éprouver tous les pécheurs, si la sainteté de Dieu leur était manifestée, et s'ils étaient contraints de satisfaire eux-mêmes à sa justice.
Vous m'aperçûtes alors , ô mon Sauveur ; entre tant d'autres péchés vous distinguâtes les miens, et quelle blessure ils fiient à votre cœur, puisqu'en les commettant j'abusais de plus de grâces, vous offensant avec plus de raisons de vous aimer! Vous avez pleuré mes infidéUtés sans nombre, tous ces péchés dont le souvenir ne cesse de me poursuivre. Peccatum meum contra me est semper ; n'est-il pas juste que je les pleure moi-même ? Oui, Seigneur, je les déteste de toute la force de mon àme. J'unis à votre douleur tous les sentiments de repentir dont vous me pénétrez. Je les préfère aux joies du siècle ; je les préfère même à toutes les consolations qui pourraient en adoucir Tamertume; et je comprends , en vous voyant abattu sous le poids de mes crimes , que rien ne me convient autant qu'un cœur contrit et humilié.
IP P. Que devons-nous faire dans nos afflictions, et où devons-nous en chercher le remède? Jésus-Christ nous l'apprend au jardin des Ohviers : Veiller , compter peu sur les hommes , prier, nous abandonner à Dieu.
1° Comme il est ordinaire qu'au temps de
l'affliction , la nature qui soulïre , nous entraîne presque malgré nous à la recherche du soûl gement ; il est à craindre qu'on ne se livre à des chagrins qui s'échappent en impatiences, en paroles ou en actions regrettables. Oh ! qu'il est nécessaire alors de veiller sur tous les mouvements de son âme ! C'est la première leçon que nous donne ici le Sauveur : Yigilate , sustinete. Veiller sur son humeur pour en réprimer les saillies , pour né pns se troubler , ou pour modérer son trouble ; sur sa langue , pour se taire , ou pour louer et bénir le Seigneur ; sur son cœur , pour ne pas lui permettre une aversion , un ressentiment , même léger ; sur sa raison et sur sa foi, pour reconnaître dans l'adversité une grâce et un bienfait divin.
2** Jésus laisse le plus grand nombre de ses disciples à l'entrée du jardin ; à quoi sert-il de raconter à tant de personnes ses douleurs et ses peines? Après quelques moments de satisfaction que l'on goûte à se plaindre et à étrel plaint, on retombe sur soi-même, et la douleuij renaît ; elle s'augmente même par les remord: de la conscience, plus ou moins blessée dans! ces épanchements. Qu'il nous serait avantageu>[ de souffrir en silence ! Une croix que l'on sai[ tenir secrète , ou dont on ne parle qu'à Diei dans l'effusion de la prière , est la source d<| bien des grâces.
On peut cependant s'ouvrir à un ami ; mais il faut le choisir , il faut qu'il soit l'ami de Dieu encore plus que le nôtre. Les trois apôtres que le Sauveur prit avec lui étaient des disciples d'élite , et cependant ils lui procurèrent peu de consolation. Quand il revient à eux, il les trouve endormis : voilà les hommes et ce que nous devons en attendre. Notre cœur ne dépend que de Dieu , Dieu seul peut lui rendre le calme.
3^ Jésus s'adresse à son Père. Allons à Dieu;
ne nous plaignons qu'à lui ; n'attendons la paix
que de lui. Jésus prie ; quelle est sa prière ? —
Prière humble : il est prosterné contre terre :
Procidit in faciem suaiii orans. Quel respect ,
quel anéantissement de son humanité devant la
majesté divine ! — Prière tendre : Pater mi ,
Ahba , Pater! Dieu est mon Père, quoiqu'il
m'afflige ; il m'aime tendrement , quoiqu'il me
frappe ; alors même sa bonté pour moi n'a
point de bornes , pourquoi en mettrais-je à ma
confiance? Fallùt-il envoyer l'armée des cieux
pour me délivrer, ou me défendre^, il fera
tout pour moi si j'attends tout de lui. — Prière
persévérante : le Sauveur prie jusqu'à trois
■ois : Oravit tertio, eumdem sermonem dicens;
1 prie jusqu'au moment où l'on vient se saisir
ie lui. Je ne me lasserai point de prier , puisque
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