ÉLOIGNÉES DES CONTINENTS, ET LES ESPÈCES IDENTIQUES APPARTENANT A
deux contrées séparées par l’Océan? — Nous devons d’abord tenir compte du mode général de la dispersion et de la propagation des êtres organisés 11 la surface entière du globe, dispersion et propagation qui ont dû se produire des pôles à l'équateur. Ci terre n'ayant été susceptible de produire une population organique dans les premiers temps que vers les régions polaires, en raison des températures excessivement élevées des autres zones du globe à ces époques, et cette température n'étant devenue que de proche en proche, et lentement, assez tempérée pour que la production d'espèces animales et végétales fut possible jusqu’au voisinage de l'équateur. — Il y a donc lieu d’apprécier ce qui a dû se passer pour les divers points des diverses latitudes du globe sous l’influence : des climats d’abord très-cbauds, puis tempérés, et actuellement très-froids, des régions polaires; des climats d'abord très-chauds, puis aujourd'hui tempérés, des régions moyennes; et des climats encore aujourd’hui torrides de la zone intcrtropicale. — I.a succession de populations végétales (et animales), si diverses pour chacune des contrées du globe terrestre, étant bien comprise, on trouvera que l'explication des solutions de continuité dans les diverses parties du tapis végétal de la terre (dont les divers lambeaux peuvent présenter & de grandes distances les mêmes espèces) n’offre aucune sérieuse difficulté. Les tapis ont été morcelés comme les continents l’ont été eux-mêmes; et dams ces déchirements et morcellements une partie des êtres vivanLs a jvéri , et une partie a pu se conserver. — On remarquera que les espèces aquatiques (soit des eaux salées, soit des eaux douces) ont dû surtout se perpétuer aisément et se trouver dispersées au loin à la faveur même de ces bouleversements ; les exhaussements du bassin des mers et des lacs ayant précipité leurs flots dans des bassins nouveaux, la population terrestre végétale et animale des étendues submergées se trouvait engloutie et détruite, tandis que la population aquatique (quand elle n'était pas détruite par les éruptions sons-marines) pouvait être, en partie, conservée, uc fût-ce que par les spores et les graines. Ces remaniements de l’écorce terrestre ayant été très-nombreux, et les continents
AGES DU EfcGNB VfcGÉTAL.
s’étant trouvés, b plusieurs reprises, partiellement engloutis (ne laissant hors de l’eau que quelques-unes de leurs parties jadis continues, et dès lors séparées par de grandes étendues de mers) ; la surface entière du globe terrestre n'ayant (surtout pendant les dernières époques) jamais dû se trouver entièrement recouverte par les eaux ; — les créations antérieures ayant pu, plus ou moins, se conserver sur les points ménagés, ces points ont constitué çii et Ib autant de centres de propagation s'étendant, plus tard, aux continents qui pouvaient s'exhausser autour d'eux.
En résumé : la terre s’est peuplée, des prîtes à l'équateur, de productions d'abord analogues aux productions équatoriales actuelles, et ces productions ont successivement fait place, pour chaque latitude, à des productions propres à des climats moins chauds. Pour le règne végétal, les premières époques n’ont produit que des cryptogames, souvent arborescentes, et des gytnuospermes ; plus tard sont venus les palmiers et autres monocotylécs; plus tard encore, les dicotylées ; — et, si nous envisageons les morcellements et les raccords successifs de continents tantôt émergés et tantôt submergés, la séparation et le groupement alternatifs des terres les plus éloignées, — nous cesserons d’être étonnés lorsque nous rencontrerons au milieu de l'Océan des îles et des archipels peuplés de végétaux analogues à ceux qui, b plusieurs centaines de lieues, mais sous la mémo latitude, peuplent les continents; — nous trouverons tout uaturel de voir les îles Britanniques continuer la végétation du nord de la Krance, les plateaux et les sommets qui constituent ces îles ayant précédemment fait partie de notre continent; et l’on ne s’étonnera pas davantage de voir les côtes de la Provence, la Corse, la Sardaigne, etc., nous offrir à quelques différences près, dues à la latitude, la végétation de la côte voisine de l’Afrique et de la Syrie, la Méditerranée et ses annexes n’étant considérées que comme un affaissement assez récent, qui aurait disjoint, sur ce point, nos continents. — Quant aux différences souvent très-grandes dans les types organiques qui sont particuliers b des continents différents, par exemple à la population végétale et animale de l’Australie qui semble si spéciale, ces différences ne prouvent rien contre l’idée du développement régulier des êtres organisés sur les différents points du globe. Seulement, certains continents datent d’é|ioqtics plus ou moins anciennes ou relativement plus ou moins récentes; l’Australie semble être restée émergée, partiellement du moins, depuis une époque très-reculée, et elle a conservé (malgré les modifications dues, soit à des changements dans le climat, soit au principe de variabilité des espèces) une grande partie de son antique |x>puIalion animale et végétale, population qui se trouve aujourd’hui isolée par la destruction d’autres continents voisins qui ont dù b certaines époques continuer l’Australie et la rattacher à des terres précédemment peuplées. — L’Amérique actuelle, au contraire, semble dater d’une époque moins ancienne, et sa population se sera constituée sur place et de proche en proche li une époque de conditions extérieures générales différentes de ce quelles étaient lors de l’établissement du monde organique sur le continent de l’Australie ; — mais l’Amérique, comme l’Australie, doit probablement, en partie, sa population à sa continuité (à diverses époques) avec les autres continents. — Quant aux îles actuelles, elles ne sont certainement pas toutes des
débris de continents submergés; il en est, évidemment, qui sont le résultat de soulèvements partiels, et qui ont surgi du sein de l’Océan à des époques plus ou moins reculée* ou plus ou moins récentes; il en est aussi qui sont dues à l'exhaussement des hauts-fonds, par le travail incessant et l'exhaussement des grandes surfaces madréporiques, et qui se sont plus ou moins couvertes de végétation. Ces îles, soulevées du sein de l'Océan, ont jm (surtout celles qui sont de dates très-anciennes) être le théâtre de formations spontanées, dans des proportions relatives à ce qui avait lieu pour les continents émergés pendant les mêmes temps; mais elles se sont sans doute surtout peuplées lentement par les graines apportées accidentellement des terres les moins éloignées, soit par les oiseaux (ou dans leurs déjections , ou attachées à leurs plumes), soit par les flots de l’Océan.
9“ Quelles lois la nature semui.e-t-ei.lk avoir süivie dans i.a production SUCCESSIVE DES ÊTRts organisés? — Les lois ou principes qui dominent tous les autres dans l'acte éternel et incessant de la création, sont, nous l’avons dit, le principe d'unité dans l’ensemble et le principe de variabilité dans les détails , principes mis en jeu dans tous les temps, et sans doute dans tous les mondes, pour la production des espèces et l'évolution de chaque individu. — Mais l’application de ces lois immuables était naturellement subordonnée aux conditions physiques successives au milieu desquelles le monde organique avait à se développer. — Les premières espèces produites ou créées (animales ou végétales) ont été des espèces viv ant dans l’eau, c’est-à-dire, pour le règne végétal, des microphytes et des algues; pour le règne animal ; des microzoaires, des zoophytes, des mollusques, puis des articulés crustacés, puis enfin des vertébrés de l’ordre des poissons, — et cela pour deux raisons : 1“ Les eaux couvraient dans les premiers temps à peu près toute la surface du globe, puisque sa mince écorce solide, en se brisant, ne pouvait donner lieu qu'à de faibles inégalités. 2° Les embryons qui prirent naissance dans les membranes proligères formées dans ces premières eaux ne pouvaient se développer que dans le milieu qui leur était favorable, les espèces animales ou végétales qui seraient nées avec la tendance ou Yobligation organique de vivre hors de l’eau auraient succombé en naissant; il est probable, du reste, que celles qui se produisaient étaient douées d’un organisme en harmonie avec les circonstances dans lesquelles elles étaient appelées à se développer, et que très-généralement elles devaient naître viables. — 1-cs premiers continents émergés étaient des plaines basses et marécageuses, entrecoupées de grands lacs; des pluies torrentielles et d'eiïroyables ouragans les inondaient fréquemment, et l'ean y coulait alors en nappe, ravinant ces nouveaux terrains et entraînant à la mer leurs débris (matériaux de futurs continents). Les créations vivantes qui peuplaient les eaux de la mer et des grands lacs pendant l'époque précédente, détruites sur certains points par le feu, avaient ailleurs persisté, s’étaient accrues et multipliées; plus tard s'était développée la population animale amphibie des reptiles, puis quelques oiseaux échassiers. Sous une température analogue au moins à la tcnqvéralure actuelle de la zone torride, mais modérée par les brouillards et les vapeurs qui s'élevaient constamment des mers, des lacs et des terrains inondés, la production végétale et animale était
AGES Dl! RÈGNE VÉGÉTAL.
d’une merveilleuse activité : à ce inonde chaud et humide, la population végétale des Fougères était merveilleusement appropriée; leurs innombrables espèces arborescentes s’unissaient aux Calamites, puis aux Lycopodiacées gigantesques et à de magnifiques Cycadécs, pour former d'immenses forêts impénétrables, d’une végétation exubérante, et dont nos forêts vierges du Brésil (au point de vue non du pittoresque, mais des masses végétales) peuvent à peine donner une idée. Ces forêts primitives durent conserver l’empire du sol et y accumuler leurs débris pendant de longues suites de siècles. — Les plantes des climats tempérés, celles des terrains secs, — cl surtout celles qui furent destinées h des contrées froides et souvent glacées, ne pouvaient naturellement pavai Ire et prospérer que beaucoup plus tard, sur un sol déjà refroidie) dans une atmosphère moins saturée d'humidité.
Les premiers végétaux qui ont peuplé la terre sont donc, après les plantes qui vivent submergées, les plantes des contrées tropicales actuelles (et dont les analogues vivaient alors dans les régions polaires, seules habitables encore). — Les plantes des climats tempérés, celles des contrées froides de nos régions polaires actuelles, des hautes montagnes et des glaciers, n'ont pu leur succéder qu’alors que l’écorce du globe terrestre s’était suffisamment refroidie et épaissie, et que s’étaient élevées les hautes chaînes de montagnes couronnées de neiges et de glaciers ; — c’est dire pourquoi les végétaux dicotylés n’ont apparu sur la terre que vers la fin de la période secondaire, et n’ont pris toute leur importance, comme nombre de types génériques et d’espèces, que pendant la durée des périodes tertiaire et quaternaire. — Mais comment, à l’époque crétacée, les premiers embryons des végétaux dicotylés ont-ils été formés? Pour ces belles et dernières créations (contemporaines de la production des vertébrés mammifères), il n’en a pas coûté davantage à la nature que pour avoir produit dans les premiers âges géologiques les corps reproducteurs des Fougères et des Lycopodiacées, et les premiers embryons des Cycadées.
Ajoutons que, dans le règne végétal comme dans le règne animal, certaines productions sont le corollaire de productions antérieures. I.es végétaux herbacés (surtout les (J ranimées) devaient para il re avant les mammifères herbivores (comme les fruiLs avant les frugivores cl les graines avant les oiseaux granivores ; comme les herbivores devaient se multiplier avant que les mammifères carnivores fussent appelés à venir les dévorer). — Les parasites, soit animaux, soit végétaux, pouvaient-ils davantage naître avant le festin préparé? Nous ferons remarquer à ce sujet que si, dans le règne animal, les parasites appartiennent surtout aux ordres inférieurs ; que si, dans le règne végétal, de nombreux parasites appartiennent aux groupes inférieurs de la cryptogamie (ÜEcidinéès, Urédinéc.% etc.) et aux llltizanthées (Balanophorécs, Cytinées, Kafllésiacécs), un certain nombre de [liantes parasites ap|iarlieunenl cependant aux classes supérieures des végétaux, et ont dû, par conséquent, être produites à peu près les dernières. Citons le Gui (et autres Loranlbacées), les Cuscutes, les Orobanchcs et les Clandestines (Lathra’n). Citons encore les plantes épiphytes (attachées aux écorces des arbres), de fantastiques Aroïdées et de nombreuses tribus de la splendide famille des Orchidées. — I, homme, appelé à dévorer le règne végétal et le règne animal, devait paraître le dernier !