RÉTINE. — VISION
Pour expliquer ces faits, en considérant les cônes comme étant le siège des excitations colorées, il faut admettre, conformément à la théorie de Th. Young, que les éléments qui sont impressionnés par les couleurs élémentaires ne sont pas également distribués dans la rétine, mais présentent dés départements d’inégale grandeur ; à la partie où se trouvent réunis les trois éléments excitables, la sensibilité pour les couleurs est parfaite, mais en dehors de là elle ne l’est plus. Dans la bande périphérique où l’objet rouge pourpre paraît bleu manquent les éléments excitables par le rouge, de sorte que le bleu (ou violet?), qui est un des éléments constituants du pourpre, apparaît seul. Le rouge, l’orange, le jaune, paraissent tous d’une couleur jaunâtre, de sorte qu’on peut, même dans l’œil sain, considérer cette zone comme aveugle pour le rouge.
La circonscription rétinienne où se produit l’excitation par le rouge peut varier d’étendue et se réduire à la tache jaune ; si elle se réduit davantage, nous tombons dans le cas de cécité complète pour le rouge. Pour nous arrêter seulement ici sur le cas des individus dont la tache jaune est seule excitable par le ronge, nous devons dire qu’on ne connaît pas la disposition anatomique qui pourrait correspondre à cette particularité. Sans doute les cônes sont alors distribués dans le champ rétinien comme dans les yeux normaux, mais les éléments du rouge sont plus difficiles à faire entrer en vibrations, ou bien leurs vibrations se perçoivent plus difficilement. En effet, non-seulement ces sujets ne distinguent le rouge que quand ils fixent l’objet coloré, mais il est encore quelquesuns d’entre eux qui ne distinguent bien cette couleur que quand elle contraste avec une autre couleur élémentaire placée dans son voisinage : c’est ainsi qu’ils ne reconnaissent le rouge que près du vert, par exemple, des fraises entourées de leurs feuilles, etc.
2° Parmi les mammifères, les cônes manquent complètement chez les nocturnes (chauve-souris, hérisson, taupe, etc.). Or nous savons que l’on ne peut dans l’obscurité distinguer les couleurs. Si les cônes sont les organes des impressions colorées, on ne doit pas s’étonner qu’ils manquent chez les chauves-souris, etc. D’autre part, si les cônes sont le siège de l’excitation par les couleurs, comme ces cônes sont plus clairsemés que les bâtonnets [Voy. page 333), il doit être nécessaire, pour qu’un objet soit perçu avec sa couleur, qu’il présente une dimension minimum plus considérable que pour être perçu seulement dans sa forme. C’est ce que démontrent en effet les expériences d’E. Fick, qui a constaté que les objets colorés vus sous un très- petit angle ne donnent plus la sensation des couleurs, mais seulement la sensation d’un objet éclairé parla lumière blanche; nous reviendrons du reste sur cette question en cherchant à établir une distinction presque absolue entre les impressions de lumière blanche et celles de lumière colorée. Pour nous en tenir pour le moment à l’examen des cônes considérés comme les organes doués des propriétés que suppose l’hypothèse de Th. Young, faisons encore remarquer que les oiseaux de nuit, de même que les mammilères noc-
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turnes, manquent complètement de cônes et n’ont que des bâtonnets ; cela doit leur suffire pour distinguer des différences quantitatives et non qualitatives de lumière. Au contraire, les oiseaux diurnes, surtout ceux qui font leur proie de petits insectes aux couleurs brillantes, possèdent un nombre relativement beaucoup plus grand de cônes que l’homme et les autres mammifères.
5° Nous avons vu en anatomie que les fibres de cônes (couche granuleuse externe) sont plus épaisses que celles des bâtonnets ; de plus, elles paraissent se décomposer en fibrilles, ce qui nous permettrait de comprendre, dans l’hypothèse de Th. Young, que dans ce nombre de fibrilles les unes répondraient au rouge, les autres au vert, d’autres enfin au violet: nous pourrions donc concevoir, toujours d’accord avec cette hypothèse, qu’un seul cône fût excitable à la fois et d’une manière distincte par chacune des trois couleurs élémentaires.
Mais, si la manière dont la lumière mélangée est décomposée dans les cônes nous est complètement incompréhensible chez l’homme et chez les mammifères, il existe chez les oiseaux une disposition que nous avons précédemment étudiée et dont nous avons même indiqué l’usage probable (Voy. p. 335). Nous voulons parler de la boule graisseuse colorée que l’on trouve entre le segment interne et le segment externe des cônes, boule qui est rouge dans les uns de ces éléments, jaune dans les autres, et enfin, dans d’autres encore, tout à fait incolore. Il est donc probable qu’ici la réception de chaque couleur simple serait dévolue à un élément conique distinct, cette pluralité des cônes des oiseaux correspondant à un seul cône chez l’homme (Schultze). Selon la couleur de leur boule graisseuse, les uns ne transmettraient que de la lumière rouge, les autres que de la lumière jaune, et les derniers que de la lumière blanche, aux éléments sensibles, etc.
Distinction des impressions de lumière et des impressions de couleurs. — Jusqu’à présent les physiologistes et les physiciens avaient considéré l’impression du blanc comme une impression colorée composée, c’est-à-dire comme résultant de l’excitation simultanée des trois éléments correspondant aux couleurs simples. Cependant les distinctions physiologiques que nous avons été amené à faire dans les éléments rétiniens, considérant les cônes comme le siège des impressions colorées et les bâtonnets comme le siège des impressions lumineuses incolores (blanches), doivent déjà faire penser qu’il y a là deux ordres de sensibilités bien distinctes; et en effet les nombreuses recherches faites sur ce sujet par M. A. Charpentier sont venues montrer que le blanc n'est pas une couleur, qu’il agit sur notre œil d’une tout autre façon que les couleurs. Rappelons d’abord que l’exploration du champ visuel permet de constater des limites de visibilité plus étendues pour les objets blancs que pour les objets colorés, c’est-à-dire que toutes les parties de la rétine sont également impressionnables par la lumière blanche (ci-dessus, p. 352), tandis que l’œil reconnaît de plus en plus imparfaitement, à mesure qu’on explore une partie rétinienne plus excentrique, les diverses