L. Robert
K4.IRIIVE. — Sous le nom arbitrairement choisi, mais facile à retenir, de Kairine, les médecins connaissent le chlorhydrate d’un alcaloïde artillciel que les chimistes désignent, d’après sa constitution, par le terme aussi barbare qu’exact A'oxy-hydromé'hylquinoléîne.
Découvert en 1882 par Otto Fischer (de Munich), expérimenté pour la première Ibis par Fiiehne (d’Erlangen), ce corps est un agent antipyrétique puissant, qu’ont fait connaître en France les travaux d’ilallopeau, de Brouardel, de Girat, de Conscience, de Paul Loye, et à l’étranger ceux de Renzi, Queirolo, Merkel, Morokhowetz, etc. Malheureusement la rapidité et l’énergie de son action sont contre-balancées par des inconvénients, tels que difficultés dans son administration, phénomènes consécutifs pénibles ou dangereux, qui ont déjà considérablement restreint son emploi, et qui l’empêcheront définitivement, croyons-nous, de prendre parmi les antifébrilcs le rang auquel l’avaient placé ses premiers promoteurs.
Chimie. — Le nouvel agent dérive, comme l’antipyrine, de la quinoléine (G'^lPAz), obtenue elle-même en distillant un mélange de quinine ou de ciiichonine et de potasse causti({ue. Fischer indique de la façon suivante sa préparation et ses propriétés physico-chimiques. Lorsqu’on fait agir l’acide sulfurique fumant sur la quinoléine à 100”, on obtient deux acides sulfoconjugués isomères, V acide orUioquinoUine-sulfurique ou acide quinoléine sidfurique a, et Vacide métaquinoléinesulfurique ou acide quinoléine sulfurique qui, en présence des hydrates alcalins en fusion, donm nt des dérives d’oxydation de la quinoléine. Dans le cas particulier, on ajoute 4 parties d’acide ortho quinoléine-sulfurique à un mélange chaud de 3 parties d’eau et de 12 parties de soude caustique : quand l’odeur de la quinoléine se dégage, on interrompt la fusion, ou dissout le produit refroidi dans l’acide chlorhydrique étendu, on ajoute un léger excès de carbonate de soude à la liqueur acide, et on la soumet à l’action d’un courant de vapeur; celle-ci entraîne un jiroduit d’oxydation, V ot llioxyquinoléine ou oxyquinoléine a (C’MFAzO"), qui se solidifie par le refroidissement. Cette substance, traitée au bain-marie, pendant une heure, par un agent réducteur (mélange d’étain et d’acide chlorhydrique), fixe 4 équivalents d’hydrogène, et les prismes groupés en étoiles qui se forment sont un mélange de lu'otochloruro d’étain et de chlorhydrate de létrahydroxxjquinoléine; après avoir chassé l’acide chlorhydrique par l’évajioration à sec, et l’étain par le gaz sullhydiique, ou ajoute un excès de carbonate de soude et on agile avec l’éther; l’évapoiation de la liqueur cthérée fournit des cristaux A'orlhoxyhydroquinoléine ou oxyhydroquinoléinea, qu’on purifie "par cristallisalioa dans la ben/.ino. Si on mélange une
[Sopplémekt] KAIRINE. — chimie. 275
molécule de cette substance avec une molécule d’éther métliyliodhydrique, qu’on chauffe dans un ballon et qu’on décompose par la soude l’iodhydrate de la base méthylée qui a pris naissance, celle-ci se précipite : c’est Vorthoxyhydromélhylquinoléine du oxyhydromélhylquinoléine, qui, séparée par filtration, lavée à l’eau et purifiée par cristallisations dans l’éther chaud, constitue une base énergique, soluble dans les alcalis caustiques, la benzine, l’alcool chaud, l’esprit de bois; peu soluble dans l’eau; fusible à 114'’, ayant pour formule C‘®lI“’(C"H'’)AzO^ ou C^'>l^^AzO^
C’est le chlorhydrate de cette base qui, sous le nom de Kairine, est employé en médecine. Ce chlorhydrate {C-'’H‘"AzO^ HCL -hlIO) est en poudre très-fine dont les cristaux prennent au microscope l’apparence de lamelles imbriquées; de couleur jaune clair; d’odeur très-faible d’huile de gaïac (Filehne) ou de musc (Girat); de saveur légèrement aromatique, surtout salée et très-amère; donnant sur la langue une sensation d’abord chaude, puis fraîche, et dans le nez une sensation de chaleur, de picotements, qui aboutit à l’éternument ; insoluble dans l’éther et dans la glycérine, très-soluble dans l'alcool et dans l’eau ; les solutions aqueuses, d’abord incolores ou légèrement jaunâtres, prennent au bout de quelques jours d’exposition à l’air libre une coloration successivement pelure d’oignon, rouge vineux, et noirâtre. La solution devient rouge orangée en présence de l’acide nitrique à froid, rouge avec l’eau chlorurée, rouge intense avec l’eau bromée; l’iodure de potassium y forme un abondant précipité brun, insoluble dans un excès de réactif, soluble dans l’alcool ; l’hypochlorite de soude, un précipité rouge violacé très-abondant; l’acide picrique, un précipité jaune insoluble dans un excès de réactif; le réactif de Tanret, un précipité couleur crème, soluble dans un excès de réactif.
Le sel dont il vient d’être question est parfois nommé Kairine A, par opposition au suivant, qu’on appelle alors Kairine E. Si l’on traite l’orthoxyhydroquinoléine par l’éther élhyliodhydrique, au lieu de l’éther méthyliodhydrique, on obtient une base éthylée, V oxijhydroéthijlquinoléine, qui a pour formule G“II‘'’AzO^ ou C'®lP(C‘lP)AzO^ et qui est en lamelles incolores, fusibles à 73°, solubles dans la benzine, l’alcool, l’esprit de bois et l’éther, insolubles dans l’eau, peu solubles dans le pétrole léger. Son chlorhydrate, cristallisé en prismes incolores, insolubles dans l’acide chlorhydrique concentré, est cette Kaiiine E.
Enfin, sous le nom de Kairoline on connaît une substance voisine des précédentes, antipyrétique comme elles : c’est le sulfate de fétrahydrométhylquinoléine. La tétrahydroquinoléine (C'HP'Az) dérive aussi de la quincléine : traitée par l’étber méthyliodhydrique, elle donne la tétrahydrométhylquinoléine, huile bouillant à 242°, dont les sels cristallisent difficilement ; cependant son sulfate (ou Kairoline) se dépose lentement dans l’alcool absolu en aiguilles dont la déliquescence, la saveur âcre et désagréable, constituent une véritable infériorité sur la kairine pour l’emploi thérapeutique.
276 KAIRINE. — effets physiologiques. [Supplément]
Effets physiologiques. — C’est l’action de la kairine sur la température qui a servi de point de départ aux expériences thérapeutiques entreprises par Filehne et par ceux qui l’ont suivi dans cette voie. Après cette action capitale, nous avons à passer en revue celle qui se fait sentir sur les grandes fonctions de l’économie, circulation, respiration, digestion, innervation, etc.
Calorification. — La kairine détermine chez tes animaux un abaissement de température dont le degré et la rapidité varient avec la dose administrée, mais qui est fugace et ne saurait être maintenue sans danger dans des limites trop reculées. Girat a vu, chez le cobaye, la température descendre, en moins d’une demi-heure, de 39“, 5 au-dessous de 35°, se maintenir à ce chiffre vingt minutes environ, puis remonter, pour atteindre ta normale au bout d’une heure et demie. Conscience a obtenu, chez un cobaye de grosseur moyenne, avec une dose de vingt centigr., un abaissement de plus d’un degré ; la mort de l’animal en état d’émaciation, deux jours après, montre que cette dose était toxique. Chez le chien, la réfrigération peut également être poussée très-loin, comme le prouvent les expériences des mêmes auteurs, qui ont observé des chutes de température de 4°, 6° et même 9°, l’abaissement maximum ayant lieu en moyenne entre deux et quatre heures après l’administration du médicament. Mais elles ont montré aussi que le début de la dépression thermométrique s’accompagne de frissons intenses, qui apparaissent de nouveau au moment de l’ascension secondaire de la température ; que, chez les animaux à l’état sain, l’hypothermie ne peut être déterminée que. par l’absorption de doses relativement énormes, qui deviennent toxiques dès que le thermomètre baisse de plus d’un degré ; enfin, que ces doses deviennent irritantes pour les organes par lesquels s’élimine le médicament, ce qu’indiquent la congestion rénale et la présence du sang dans la vessie notées à l’autopsie (Girat).
Chez l’homme sain, il faudrait aussi administrer des doses massives pour obtenir un abaissement de température appréciable. Filehne a constaté que, chez les sujets robustes et bien portants, une dose de 1 gramme à 1 gr. 50 ne modifie pas la chaleur du corps et ne détermine pas davantage d’effets physiologiques consécutifs, tels que céphalalgie, bourdonnements d’oreille, nausées, sudation. Chez le fébricitant, au contraire, des doses moins élevées, suffisamment rapprochées, diminuent constamment l’hyperthermie ; mais l’étude de la marche suivie par l’abaissement de la température sera mieux placée dans le chapitre réservé à l’action et aux indications thérapeutiques de la -kairine.
Circulation. — Le pouls est influencé parla kairine d’une façon moins régulière que la calorification. Le plus souvent, chez les animaux, le nombre des pulsations est diminué, leur régularité étant d’ailleurs conservée; parfois, cependant, ce nombre, après une courte diminution, subit un accroissement rapide qui l’élève au-dessus de la normale, avant que le thermomètre ait manifesté son ascension secondaire. Toutefois, dans la majorité des cas, la chute de la température et celle du pouls
[Supplémekt] KAIRINE. — effets physiologiqües. 277
marchent parallèlement : c’est ce qu’on observe chez l’homme fébricitant dont le nombre des contractions cardiaques est constamment diminué par les doses thérapeutiques de kairine. Quant à la tension sanguine, elle subit toujours une diminution, soit primitive, soit consécutive à une augmentation initiale de peu de durée ; on constate chez les animaux, quand la dose administrée est toxique, que les ondées sanguines diminuent d’ampleur, qne le pouls devient filiforme; enfin le cœur s’arrête et est trouvé, à l’autopsie, en diastole et plein de caillots cruoriques.
Etat du sang. — La kairine fait subir au sang des modifications profondes, qui ont été étudiées par Brouardel et P. Loyc (dont les expériences, communiquées en 1884 à la Société de Biologie, ont été exposées en détail par Conscience, dans son travail inaugural), par Quinquaud, par Morokhowetz, etc.
Sous l’influence de cet agent, la quantité des gaz contenus dans le liquide sanguin est moindre qu’à l’état normal ; le pouvoir absorbant de ce liquide vis-à-vis des gaz subit constamment une diminution qui porte principalement sur l’oxygène et l’acide carbonique : la quantité d’azote reste à peu près invariable.
Le sang des animaux kairinisés, comme celui qui est directement mêlé à une solution aqueuse de chlorhydrate de kairine, présente, outre une plus grande tendance à la coagulation, une coloration foncée, noirâtre, couleur sépia, qui ne disparaît pas lorsqu’on soumet le liquide à l’action d’un courant d’air continu, ni même d’un courant d’oxygène pur. [Les hématies, qui prennent une forme en coupole, d’après Morokhowetz, mais dont le nombre n’est pas modifié, présentent aussi un changement de coloration, d’autant plus prononcé que la solution de kairine est plus concentrée.
Ces altérations de la couleur du sang et de ses globules rouges, la diminution de la quantité d’oxygène absorbé par ceux-ci, l’impossibilité d’augmenter cette absorption et par suite d’obtenir le retour à la coloration normale, à l’aide d’uii courant d’oxygène, tout faisait supposer que la kairine avait sur l’hémoglobine une action profondément modificatrice ou destructive : cette présomption s’est trouvée confirmée par les résultats de l’analyse spectrale.
En effet, lorsque dans une cuve hématinométrique contenant une goutte de sang artériel, et traversée par un faisceau de lumière, on introduit peu à peu du chlorhydrate de kairine, on voit successivement s’affaiblir, puis disparaître, les deux bandes obscures d’absorption qui appartiennent à l’hémoglobine oxygénée ou oxybémoglobine. De plus, d’après Quinquaud, enverrait alors apparaître dans le spectre une bande obscure spéciale, qu’il appelle bande d’absorption de la kairine, et qui siégerait entre les raies C et D de Frauenhofer (et non entre D et E, comme les bandes de l’oxyhémoglobine). Toutefois l’existence de cette bande spéciale, qui serait due à une substance particulière dérivant de l’hémoglobine, n’est pas démontrée; en revanche, il est certain que, dans les conditions précédemment indiquées, la disparition des deux bandes propres.
278 KAIRINE. — effets physiologiques. [SdpplémektJ
à l’o-Yyhémoglobine est imrnédiateinent suivie de l’apparition des bandes qui caractérisent la présence de la méthémoglobine.
11 est donc acquis que la kairine transforme l’hémoglobine du sang artériel en méthémoglobine, et nous aurons à tenir compte, à propos des indications thérapeutiques du médicament, de cette modification profonde imprimée au plus important des principes constituants des hématies, modification qui indique un énergique pouvoir désoxydant de la part de l’agent qui la détermine.
Respiration. — La respiration est modifiée dans sa fréquence, dans son rhylhme, dans ses phénomènes chimiques.
Elle suit à peu près la même courbe que la température et le pouls. Le nombre des mouvements respiratoires est constamment inférieur à la normale, et cette diminution marche parallèlement à la dépression du thermomètre : ainsi chez un chien, ce nombre, qui était de 90 au début de l’expérience, arriva rapidement à 60, 30 et 20, tandis que la température, de 59°, descendait à 38°, 37° et 36°.
De plus, la respiration est difficile, courte, saccadée, et peut prendre le type dit de Cheynes-Stokes.
Enfin, Conscience a constaté expérimentalement qu’à l’abaissement de la température correspond toujours une diminution dans la quantité d’cxygène absorbé et de gaz carbonique exhalé à la surface du poumon : diminution qui cesse dès que le thei-momètre remonte.
Tube digestif. — Outre le goût extrêmement amer et désagréable, et la sensation successivement chaude et fraîche que l’ingestion de la kairine fait éprouver à la langue, celle-ci prend rapidement, ainsi que toute la muqueuse buccale, une teinte bleuâtre, cyanique, qui peut s’observer aussi sur le tégument externe et qui est un indice de la difficulté avec laquelle s’exécutent les phénomènes normaux d’oxydation.
Les vomissements sont très-rares, et, en somme, les troubles digestifs provoqués par la kairine sont peu importants.
Système nervo-musculaire. — Chez les animaux, grenouille, cobaye, lapin, chien, on observe constamment une profonde altération de la sensibilité et de la motricité.
Les injections sous-cutanées déterminent une prostration d’autant plus rapide et plus complète que les doses sont plus élevées. La résolution musculaire est précédée, quand la quantité injectée est peu considérable, de convulsions, de soubresauts, de mouvements épileptiformes, auxquels succède la contracture. Si les doses sont progressivement augmentées, ou si elles ont été fortes dès le début, le membre où l’injection a été faite est dans un étal de flaccidité, d’inertie, de parésie, qui peut aller jusqu’à la paralysie complète : ces phénomènes paralytiques peuvent s’étendre à la totalité du corps, en restant plus marqués au membre qui a reçu l’injection.
Ce membre présente aussi les modifications les plus profondes de la sensibilité. Elles sont limitées à cette région et consistent dans la simple diminution de celte propriété quand les doses absorbées sont faibles ;
KAIRINE. - PROPRIÉTÉS AKTIPUTRIDES.
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dans le cas contraire, c’est une anesthésie complète qu’on observe, anesthésie qui peut alors gagner les autres membres.
Hallopeau et Girat ont constamment observé la contraction des pupilles.
Chez l’homme, de Renzi a observé deux fois des secousses intenses plus ou moins généralisées et des spasmes des muscles de la face, mais pas de bourdonnements d’oreilles, ni d’obnubilation, ni de pesanteur de tête. Loin d’être diminuée, la force musculaire serait augmentée d’après cet auteur, qui a constaté cet accroissement à l’aide du dynamomètre.
Êlhninalion, sécrétions, excrétions. — La kairine s’élimiiie surtout, si ce n’est exclusivement, par les reins. On la retrouve dans l’urine une heure après son ingestion par la voie buccale, 25 minutes après son introduction sous la peau (Hallopeau et Girat), dix secondes après son injection dans les veines (Morokhowetz), et sa présence est constatée à l’aide des réactifs que nous avons indiqués, de l’acide nitrique et de l’hypocblorite de soude en particulier.
D’après Renzi, elle n’a pas d’action sur la quantité de l’urine, ni sur sa richesse en sels et en urée ; mais le liquide prend une coloration verte et une réaction fortement acide. Ces assertions sont contredites en partie par les expérimentateurs français : l’urine est parfois moins abondante, ce qu’explique l’existence d’une forte transpiration ; elle est d’autant moins riche en urée que l’abaissement de la température est plus prononcé ; sa couleur est vert foncé ou noirâtre, comme il arrive après l’absorption des acides pbénique et salicylique, de la résorcine et des autres corps de la série aromatique, dont se rapproche la kairine par l’ensemble de ses caractères. Son acidité n’est pas augmentée; elle est riche en pigments biliaires; elle ne contient ni sucre ni albumine. Parfois elle est rouge, franchement hématurique, et renferme des globules sanguins.
Les sécrétions salivaire, biliaire, sudorale, sont augmentées. Enfin, on observe souvent un larmoiement notable, et l’écoulement par les narines d’une grande quantité de mucus blanchâtre.
Propriétés antiputrides. — Ces propriétés sont mises en évidence par les expériences suivantes :
Dans deux éprouvettes, de Renzi met 15 grammes de l’urine d’un même malade : dans l’une, il ajoute 25 grammes de kairine à l’urine ; dans l’autre, celle-ci reste pure de tout mélange. Au bout de 24 heures, le liquide de la première éprouvette avait conservé sa réaction acide et n’avait acquis aucune odeur ammoniacale ; celui du second récipient avait pris cette odeur, ainsi qu’un aspect trouble et une réaction alcaline.
De même pour l’expectoration pulmonaire, qui, sans kairine, avait au bout de 24 heures un aspect blanc opalescent, une odeur fétide, et renfermait des bactéries, tandis que la même matière additionnée de kairine ne contenait pas de bactéries après le même temps et présentait une couleur rouge orange et une odeur légèrement aromatique.
Ces résultats, contrôlés et confirmés par Conscience, prouvent d’une façon incontestable les propriétés antiputrides de la kairine.
280 KAlPiINE. — ACTION et indications thérapeutiques. [Supplément]
Action et indications thébapedtiques. — « De tous les agents antipyrétiques, dit Hallopeau, la kairine est celui dont l’action à doses non toxiques est la plus sûre, la plus puissante, la plus rapide. » En ajoutant que c’est celui dont l’effet est le plus fugace, on aura le résumé de son action thérapeutique.
Chez l’homme sain la kairine, employée aux doses massives de 1 gramme à 1 gramme 50, ne fait pas baisser la température centrale : chez les fébricitants, au contraire, l’action antithermique se manifeste avec des doses moins élevées et d’une façon certaine. Il suffit, pour la voir apparaître, d’administrer toutes les heures et demies 50 à 50 centigr. de substance active à un malade de force moyenne (Filehne) : après la première dose, la température baisse de un demi-degré à deux degrés ; elle atteint, à la troisième ou quatrième dose, la limite physiologique, et cela dans un temps d’autant plus court que la quantité administrée est plus considérable. Une dose de 50 centigr. fait commencer la dépression thermique 25 minutes environ après l’ingestion : l’action est épuisée au bout de 2 heures ou 2 heures un quart ; elle est plus rapide et se prolonge pendant 3 heures avec une dose d’un gramme : mais, en tout cas, l’amélioration est passagère ; la température ne tarde pas à atteindre la normale et à la dépasser en 2 ou 3 heures, suivant la dose employée, si on interrompt la médication. Il est vrai que l’administration de nouvelles quantités de kairine, moins fortes que la première, peut, une fois la défervescence produite, maintenir la température sur les limites de son chiffre physiologique : mais il est évident que cette nécessité de repéter souvent les doses dès que le thermomètre indique une augmentation de la chaleur centrale, pour obtenir un effet [prolongé, constitue une première infériorité du médicament sur les agents similaires.
Chez les malades dont les forces sont déprimées, des doses moins considérables, 25 à 50 centigr., 12 centigr. même, données à une heure d’intervalle, suffisent à faire tomber la fièvre : l’apyrexie peut ensuite être maintenue à l’aide de quantités minimes, 6 à 12 centigr., administrées toutes les heures, et légèrement augmentées dans les cas seulement où la température remonte. Ici, plus que jamais, il est nécessaire de connaître constamment l’état de la température et de garder une grande réserve pour éviter les accidents possibles de collapsus.
C’est que l’action antithermique de la kairine n’est pas le seul effet qu’elle produise sur l’homme malade, ou plutôt cette action s’accompagne d’autres phénomènes, constants ou inconstants, qu’il nous reste à signaler.
Nous ne reviendrons pas sur l’état du pouls dont la fréquence, nous l’avons dit, baisse parallèlement à la température, ce qui a fait dire, avec justesse, que la kairine n’est pas seulement un antithermique, mais un antipyrétique proprement dit, puisqu’elle agit à la fois sur le processus fébrile et sur le cœur (Girat). Mais des sueurs abondantes, un frisson intense, parfois des phénomènes graves de collapsus, doivent fixer l’attention.
[ScitlésieiNtJ KâIRINE. — actios et indicatioks thérapeutiques. 281
Dès que la défervescence commence, c’est-à-dire que le médicament commence à agir sur la température, paraissent chez le plus grand nombre des malades des sueurs très-abondantes, dont la durée se prolonge aussi longtemps que le thermomètre baisse, et qui cessent seulement quand la chute a atteint son maximum : sueurs profuses qui, outre qu’elles sont fort désagréables pour le malade, ont le grand incouTénient de diminuer ses forces.
Pendant l’apyrexie, le malade accuse une sensation de bien-être trèsmarquée : mais cet état dure peu, et au moment où se produit l’ascension secondaire de la température, qui s’exécute avec brusquerie, se fait sentir un frisson intense, généralisé, d’autant plus fort que cette ascension est plus brusque, ayant une durée moyenne d’une demi-heure. Ce frisson, plus pénible que dangereux, pourrait être évité, d’après Filehne, en continuant l’administration du médicament à doses plus faibles, mais plus rapprochées, en donnant, par exemple, au lieu de 50 centigr. toutes les heures, seulement 25 centigr. tous les trois quarts d’heure. D’où la nécessité, qui s’impose de nouveau, de répéter fréquemment les doses pour tenir sans cesse le malade sous l’action de la kairine.
Un dernier phénomène accessoire, heureusement moins fréquent, mais beaucoup plus grave que les précédents, consiste dans la cyanose généralisée, avec refroidissement des extrémités, petitesse du pouls, vomissements, état comateux, etc. Ce collapsus s’observe surtout chez les sujets très-déprimés antérieurement et dans le cas où les doses administrées étaient élevées dès le début : mais on l’a observé aussi avec des doses moyennes de 50 centigr. par heure (Hallopeau), de sorte que la susceptibilité du sujet, qui ne peut être connue à l’avance et qu’on ne peut apprécier qu’en suivant attentivement le malade à chaque instant du jour, joue ici un grand rôle.
Si nous notons encore que la kaii’ine détermine parfois du prurit nasal, de la sécheresse de la gorge, de la céphalalgie frontale, mais qu’on n’a jamais observé après son emploi de vertiges, d’étourdissements ni de bourdonnements d’oreille, d’effets accumulatifs ni d’accoutumance, nous aurons épuisé la liste des phénomènes par lesquels se manifeste son action thérapeutique.
Pour apprécier sa valeur, il nous suffira de rappeler que l’apyrexie qu’elle détermine est aussi fugace qu’assurée, qu’elle provoque toujours des sueurs abondantes et un frisson intense au début et à la fin du temps pendant lequel elle agit ; qu’elle peut être l’origine de phénomènes de collapsus graves : inconvénients ou dangers qui ne peuvent être prévenus, et encore d’une façon incertaine, qu’en suivant pas à pas, pour ainsi dire, la marche du thermomètre, de façon à augmenter les doses, si la température est trop élevée, à les diminuer, si le chiffre physiologique est atteint, ce qui nécessite la présence fréquente auprès du malade du médecin, ou du moins d’un aide intelligent. Cette nécessité d’une surveillance de tous les instants rend peu pratique, on en conviendra, l’emploi du médicament qui la crée.
2S‘2 KAIRINE. — action et indications thérapeotiqües. [SopplémentJ
Aussi serons-nous bref sur la question des indications thérapeutiques. Celles-ci se résument d’ailleurs en peu de mots ; la kairine, n’ayant d’action que sur la température fébrile et non sur le processus morbide, sur l’ensemble de la maladie, ne pourra être mise en usage que dans les cas où l’hyperthermie présente une granité telle qu’il faille sûrement et promptement l’enrayer.
Comme il fallait s’y attendre, la fièvre typhoïde a été la première maladie dans laquelle les expérimentateurs ont tenté l’emploi du nouveau médicament, comparativement avec les autres antipyrétiques. Les résultats obtenus, en Allemagne principalement, sont absolument contradictoires, les uns, avec Filchne, proclamant la supériorité de la kairine sur la quinine et les préparations salicylées, les autres la déclarant inférieure, même au seul point de vue de l’action antiputride, à ses aînés. Pour nous, nous avons assez insisté sur la courte durée de cette action mise en regard de sa rapidité et de son énergie, pour faire comprendre notre préférence en faveur de préparations plus faciles à manier. Mais, nous plaçant à un autre point de vue, nous rappellerons l’action désoxydante que la kairine exerce sur l’hémoglobine qu’elle détruit ou transforme en méthémoglobine, ainsi que la diminution du pouvoir absorbant des gaz par le sang: c’est par celte raréfaction de l’oxygène normalement absorbé et porté par les hématies au sein des tissus qu’on explique la diminution d’oxydation de ceux-ci, et par suite l’abaissement de la température, l’excrétion de l’urée en moindre quantité, etc. Or, dans la dotbiénentérie, le nombre des globules rouges du sang est moins élevé qu’à l’état normal, la quantité de l’hémoglobine est moins considérable, le pouvoir absorbant du sang pour l’oxygène est moins énergique : il nous paraît donc irrationnel et dangereux d’appliquer au traitement d’une maladie qui détermine à la longue de pareils effets un médicament qui Justement les exagère.
Nous pourrions en dire autant pour la tuberculose pulmonaire, maladie à processus éminemment dénutritif. 11 faut ajouter comme contre-indication à l’emploi de la kairine dans cette affection, ainsi que dans la plupart de celles qui atteignent le poumon, l’altération que cet agent fait subir au rhythme respiratoire : chez un malade déjà déprimé par la phthisie, des doses peu élevées peuvent être assez puissantes pour ajouter leurs effets dyspnéiques à ceux de la lésion initiale. Enfin, chez ce malade plus que chez tout autre, l'hypothermie est toujours à craindre, et avec elle les accidents graves de collapsus : c’en est assez pour montrer qu’ici la kairine est plus nuisible qu’utile.
Elle a été trouvée, au contraire, efficace et peu dangereuse dans la pneumonie par Hallopeau, Riess, Drasche, etc. : non pas qu’elle ait la moindre action salutaire sur la marche et la durée de la maladie, mais l’abaissement de la température, la diminution de la fréquence du pouls, l’atténuation de la dyspnée, etc., procurent au malade une sensation de bien-être, passagère, il est vrai, mais suffisante pour légitimer l’usage de la kairine. Nous n’y voyons pas, comme certains auteurs, une sorte de
[Sdppiéuekt] KAÜUNE. — modes d’admikistration. doses. 283
spécifique de la pneumonie, susceptible d’agir sur la lésion anatomique, mais seulement un agent capable d’améliorer les symptômes les plus pénibles que celle-ci entretient.
Comme l’antipyrine, la kairine est un antilhermique, et non un antipériodique : c’est dire que les fièvres d’origine paludéenne, intermittente ou rémittente, ne sauraient être justiciables de ce médicament.
Faut-il encore citer le rhumatisme articulaire et cérébral, les fièvres éruptives et l’érysipèle de la face, la septicémie, les inflammations aiguës du péricarde et de la plèvre, et tant d’aulres affections dans lesquelles la kairine a été essayée par les médecins allemands? Au milieu d’affirmations opposées, un fait ressort clairement, que nous avons établi : l’exagération de la température seule peut indiquer l’administration de la kairine et être améliorée par elle, mais passagèrement et non sans dangers, la maladie, quelle qu’elle soit, suivant son cours habituel.
Modes d’administration. Doses. — La voie stomacale paraît être la meilleure pour l’administration de la kairine, qu’on fait prendre de préférence en poudre enveloppée de pain azyme pour masquer la saveur amère et salée : il est bon d’ingérer immédiatement après le médicament une petite quantité de tisane pour prévenir l’irritation des muqueuses de la partie supérieure du tube digestif.
Les doses moyennes et assez souvent renouvelées sont préférables aux doses massives : mieux vaut donner 50 centigr. toutes les heures, jusqu’à ce que la température soit à 38°, puis entretenir l’action antithermique par des prises de 50 à 50 centigr., que de donner en une fois
1 gr. 50, 2, 3 grammes et plus, ainsi que l’a fait Riess, qui a parfois observé de graves accidents de collapsus. Aux malades débilités, aux femmes, aux enfants, 25 centigr. par heure suffisent.
Ce mode d’emploi force à prendre la température du malade toutes les deux heures, même la nuit, si l’on veut par de nouvelles doses prévenir une nouvelle ascension de la température.
Filehne recommande d’employer de préférence à la kairine méthylique h kairine éthylique (kairine E ou oxyhydroéthylquinoléine), qui aurait une action moins énergique, ce qui forcerait à en donner un tiers ou une moitié en plus, mais dont les effets, plus lents à se produire, se prolongeraient aussi davantage, ce qui obvierait en partie à l’inconvénient précédemment signalé.
On a expérimenté aussi la kairoline qui, à la dose de 1 gr. 50 à
2 grammes, détermine une apyrexie dont la durée se prolonge souvent 6 heures, après lesquelles la réascension de la température se fait lentement et non d’une manière brusque. Malheureusement la déliquescence, le goût horrihlcment désagréable de cette substance, sont de graves obstacles à son emploi.
La voie hypodermique, utilisée par Queirolo et Murri, paraît un mode d’administl’ation difficile à employer chez l’homme, si l’on en juge par ce qui se passe chez les animaux, où les injections sous-culanées ont donné lieu à des abcès au niveau des points injectés. Pourtant, d’après Queirolo,
284 KOLA. — HISTOIRE naturelle. [Sdpplément|
l’administration par voie hypodermique est exempte d’accident local comme d’inconvénient général, exige de moindres doses que • la voie stomacale, et donne un abaissement de température plus rapide, plus durable et moins prononcé.
Otto Fischer, S. la k. {Journ. depharm. et dechim., 1883, p. 62). — Filehxe, De lak. [Deutsche med. Woch., 1883, p. 14). — Riceliiî, S. la k. [Semaine méd., 25 janv. 1883). — Hallope4ü, S. le chlorhydr. de k. [Soc. méd. des hôpit., 23 mars 1883). — E. Girat, Contrib. à Fétude physiol. et thérap. du chlorhydr. de k., thèse de Paris, n“ 230. — Renzi, Act. physiol. et thérap. de la k. [Revista clinica et terap., juin 1883). — Qüeirolo, Empl. hypod. de la k. [Gaz. degli Ospitali, 1884, n“101). — Mebkel, Delà k. comme antipyr. [Deutsche Archiv f. klin. Med., t. XXXIV, p. 100). — E. Drélt, Index thérap. s. le chlorhydr. de k., thèse de Lyon, -1884. — Ald. Cosscience, Contrih. à l’étude des propr. du chlorhydr. de k., thèse de Paris, 1883, n» 43.
KOIiA. — On connaît en France sous les noms de kola, cola, noix de gourou, noix ou café du Soudan, et en Afrique sous les noms de Kola, Gourou, Ombéné, Nangoué, Kokkorokou, etc., des graines qui, mâchées, font paraître bonnes les eaux saumâtres, ce qui les fait rechercher dans les pays tropicaux, et qui, contenant de la caféine et de la théobromine, jointes à du tannin, à de la glycose et à des corps gras, représentent un médicament vasculaire, régularisateur de la circulation, antidéperditeur, tonique général et antidiarrhéique.
Ces propriétés ont été mises en lumière par les travaux d’Heckel et Schlagdenhaufen, Rabuteau, Dujardin-Beaumetz, Monnet.
Histoire naturelle. — Les graines dont il s’agit sont fournies par des plantes de deux familles différentes : les Guttifères et les Sterculiacées. Mais les premières donnent le faux kola ou kola-bitter, que les nègres nomment kola mâle, et qui n’a aucun intérêt médical ; seul le vrai kola, que les indigènes désignent sous le nom de kola femelle, possède des propriétés physiologiques qui l’ont fait employer en thérapeutique, et fait le sujet de cet article.
Le vrai kola est fourni par plusieurs arbres de la famille des Stercu- LiACÉES, très-voisine de celle des Malvacées, et en particulier par le Sterculia acuminata Palis-Beauv. {Cola acuminata R. Br.), arbre haut de 10 à 20 mètres, à feuilles alternes, stipulées, pubescentes, ovales, généralement entières; fleurs polygames, nombreuses, à odeur de vanille, en cymes paniculées terminales et axillaires, couvertes de poils persistants, régulières, apétales; calice cupuliforme, à préfloraison valvaire, à 5 ou 6 divisions; étamines biloculaires, indéfinies, réunies en colonne centrale plus courte que le calice; ovaire à 5 loges, surmonté de stigmates sessiles, au nombre de 5; ovules très-nombreux, anatropes; fruit composé de follicules moins nombreux que les loges de l’ovaire, sessiles, coriaces, lisses, renfermant 5 à 16 semences.
Ces semences forment la partie de la plante intéressante en médecine : de grosseur variable, de couleur rouge ou blanche, de forme oblongue, pourvues d’un testa membraneux et de 2 à 6 cotylédons épais et durs;
[SupplémentJ kola. — composition chimique, effets physiologiques. i285 elles renferment dans leur parenchyme, formé principalement d’amidon, les principes actifs que nous allons énumérer.
Composition chimique. — L’analyse de ces graines a été faite par Ed. Ileckel et Fr. Schlagdenhaufen, qui y ont trouvé, sur 100 parties :
Caféine . 2,348 ^
Théobromine . 0,023 f Matières solubles dans
Tannin . 0,027 f le cbloroforme.
Corps gras . . 0,585 )
Glycose . 2,875 i
Tannin . 1,591 | Matières solubles dans
Rouge de kola . 1,290 1 l’alcool.
Sels fixes . 0,070 ]
Plus de la gomme, des matières colorantes et protéiques, de l’eau d’hydratation, de la cellulose.
Parmi ces substances, la caféine et la théobromine jouent le principal rôle thérapeutique; puis vient le tannin; la glycose et les corps gras ont moins d’importam^e ; les autres principes n’en ont aucune.
11 est digne de remarque que les noix de kola sont plus riches en caféine que les sortes de thé et de café les plus estimées, et que, contrairement à ce qui a lieu dans ces deux végétaux, l’alcaloïde s’y trouve à l’état libre, sans combinaison avec un acide organique. Si on les compare au cacao, on voit que, comme lui, elles renferment de la théobromine; qu’elles contiennent une quantité très-appréciable'de glycose, absente de la graine de cacaoyer; enfin que, si la quantité de matière grasse qu’elles recèlent est moins grande que dans cette graine, la richesse en amidon est bien plus considérable.
Effets physiologiques. — De l’analyse qui précède, et particulièrement de la richesse du kola en caféine, il était permis d’induire que les effets physiologiques de la semence devaient se rapprocher de ceux de cet alcaloïde; c’est ce qu’ont démontré les expériences entreprises par Monnet à l’instigation de Dujardin-Beaumetz.
L’infusion de la graine torréfiée est fade et ne rappelle en rien l’arome de l’infusion de café : aucun palais européen n’éprouve pour elle l’enthousiasme que manifestent les indigènes d’Afrique. Quant aux propriétés aphrodisiaques qu’ils lui reconnaissent, elles sont réelles, au dire des voyageurs, mais difficiles à contrôler dans nos pays, et en tout cas peu intéressantes à établir.
11 est plus important de savoir qu’elle détermine l’insomnie, au moins chez quelques sujets impressionnables, et non chez tous ; qu’elle stimule l'intelligence et augmente l’aptitude aux travaux de l’esprit, sans doute en activant la circulation cérébrale; que par son heureuse influence sur la nutrition, par le ralentissement qu’elle amène dans les dépenses organiques, elle mérite le nom d’aliment antidéperditeur, d’épargne ou dynamophore : le kola rentre ainsi dans le groupe de ces substances que Malh. Duval appelle très-justement dystrophiques (t. XXIV, 197), puis-
286 KOLA. — EMPLOI thérapeütique. [Supplément]
qu’elles entravent la nutrition des tissus ; il doit évidemment cette action précieuse, qui le rapproche du thé, du café, de la coca, à la caféine et à la théobromine qu’il renferme.
C’est au même principe qu’il doit sans aucun doute la façon dont il agit sur la circulation du sang. Chez l’homme comme chez les animaux à sang chaud, son influence se révèle tout d’abord par l’augmentation du nombre des pulsations cardiaques : cette accélération est suivie d’une phase de ralentissement; cependant, d’après certains observateurs, le ralentissement est piimitif. Quoi qu’il en soit, il augmente la tension sanguine et rend les battements du cœur plus amples et plus réguliers : ces deux effets sont peut-être même plus accentués sous son influence que sous celle de la caféine.
A dose toxique, le kola produit la tétanisation des muscles et la diminution de leur excitabilité (lleckel et Sohlagdenhaufen) : c’est l’effet que produit la caféine, ainsique l’a montré Leven. Mais, tandis que ce dernier auteur rapporte les modifications déterminées par la caféine dans le système musculaire à une action indirecte, s’exerçant par l’intermédiaire de la moelle épinière, Monnet attribue l’amoindrissement de l’excitabilité musculaire, sous l’influence du kola, à une action directe sur le muscle : ce serait d’après lui un poison musculaire. L’expérience suivante semble favorable à cette opinion : après avoir lié un des membres postérieurs d’une grenouille, il fait une injection d’infusion de kola, et observe que le membre lié n’offre pas de diminution dans l’excitabilité de ses muscles, tandis que l’autre patte ne répond plus aux excitations que par des contractions affaiblies : d’où on peut conclure que le système nerveux est étranger à l’action du kola, puisque la circulation seule a pu influer sur la différence des phénomènes d’un côté à l’autre.
A dose physiologique, le kola excite la contractilité, non-seulement des fibres musculaires du cœur, mais aussi des muscles à fibres lisses : cette stimulation se manifeste, comme nous l’avons dit, par l’augmentation de la tension sanguine, et aussi par de fréquentes envies d’uriner qui traduisent la stimulation subie par les fibres de la vessie. Mais de ces besoins fréquents faut-il conclure à une véritable action diurétique? Non, d’après Dujardin-Beaumetz et Iluchard, qui n’ont jamais constaté un pareil effet après l’emploi du kola; oui, selon Monnet, qui à l’appui de sa proposition cite un malade atteint d’asystolie, avec œdème des membres inférieurs, accès de suffocation, etc., chez lequel la quantité d’urine est montée d’un demi-litre à 2 litres et demi sous l’influence du médicament. La question mériterait donc d’être reprise sur une plus vaste échelle pour être définitivement résolue.
Emploi thérapeutiqüe. — Tous les médecins connaissent te parti qu’ils peuvent tirer, dans le traitement des affections cardiaques, de l’emploi de la caféine, qui agit alors comme tonique du cœur : en stimulant la contractilité de l’organe central de la circulation, en augmentant la force de ses battements, elle régularise cette fonction, augmente la tension sanguine, rétablit l’équilibre entre les systèmes à sang rouge et à sang
ISopplémestI kola. — emploi thérapeutique. 287
noir, et par suite augmente la diurèse en même temps qu’elle contribue à faire disparaître les épanchements séreux, œdème, ascite ouanasarque. On ne sera donc pas surpris des résultats satisfaisants obtenus, dans les maladies du cœur, par les expéiimentateurs qui ont substitué à l’alcaloïde la noix de Kola qui le renferme en quantité relativement considérable : mais y a-t-il un réel avantage à opérer cette substitution ? Ceux qui l’ont conseillée arguent d’une efficacité plus grande qu’ils rapportent à l’association de la théobromine et de la caféine dans les préparations du végétal ; ils ajoutent que ces préparations complexes renferment encore d’autres principes, glycose, amidon, etc., qui aident le cardiopathe à réparer ses forces, qui joignent leurs effets de restauration générale à l’action tonique localement exercée par les alcaloïdes sur le cœur. C’est, croyons-nous, pousser l’enthousiasme un peu loin : la caféine a suffisamment fait ses preuves en thérapeutique cardiaque pour qu’il paraisse inutile de lui chercher un succédané, même lorsque celui-ci renferme de la théobromine qui paraît un synergique douteux ; quant à l’action tonique générale, il est heureusement facile de trouver dans la matière médicale des agents qui la possèdent à un degré plus prononcé que le kola. Aussi les indications de celui-ci restent-elles exceptionnelles dans les maladies de cœur, limitées au cas où l’impatience du malade force le médecin à renouveler les ressources de son arsenal thérapeutique.
Ce serait cependant un tort de ne pas tenir compte de cette action réparatrice qui, jointe à la qualité d’antidéperditeur que nous avons reconnue au kola, jointe aussi à la stimulation qu’il imprime à la circulation cérébrale et à l’appétit, le rend utile dans la convalescence des fièvres graves (fièvre typhoïde, par exemple) et dans le cours de certains états à tendance consomplive, comme la tuberculose, la chlorose, etc. On comprend qu’ici c’est par l’ensemble de ses principes constituants qu’il agit, moins pourtant par ses alcaloïdes que par ses matières grasses, sucrées et féculentes.
Poursuivant la revue des principes que l’analyse chimique a signalés dans le Kola, et qui semblent susceptibles d’applications thérapeutiques, nous arrivons aux substances amères et astringentes qu’il renferme. C’est dans les affections des voies digestives que les propriétés de ces substances peuventêtre utilisées. Pour ce qui est de l’estomac, les docteurs Duriau et Cuneo ont rapporté des observations qui montrent que le kola stimule les digestions, les rend plus faciles, arrête les vomissements, améliore l’état dyspeptique. Du côté de l’intestin, il a arrêté manifestement le flux diarrhéique dans certains cas chroniques et rebelles (Cuneo, Dujardin-Beaumelz, Duriau) ; Duriau cite même un cas de cholérine amélioré, et Iluchard, qui a employé le Kola chez trois cholériques, dit que « les malades ne s’en sont pas tinuvés mal », mais, comme le fait observer cet observateur, il faudrait bien d’autres cas pour élever le Kola au litre de médication curative du choléra. La même réserve doit être gardée au sujet du mode d’action du Kola comme modérateur des flux intestinaux. En face de la faible proportion de tannin qu’il contient (1,61 pour 100),
288 MICROBES. — définition. [Supplément]
il est permis de se demander si son effet antidiarrhéique ne résulterait pas de la stimulation exercée par la caféine sur les muscles lisses de l’intestin, comme sur les autres fibres de même ordre de l’économie, si, en un mot, il n’agirait pas comme tonique plus que comme astringent.
En résumé, sans avoir droit à une place bien élevée dans l’échelle des agents thérapeutiques, le Kola peut être considéré comme un tonique cardiaque, un tonique général, un eupeptique et un antidiarrhéique d’une certaine valeur.
Mode d’emploi. Doses. — Les préparations de Kola les plus usitées sont:
1“ V extrait alcoolique, qui s’administre de préférence sous forme de pilules, contenant chacune 1 centigramme d’extrait (5 àlOpilules);
ItA teinture alcoolique, 4 à 10 grammes;
5° V alcoolature, 8 à 20 grammes ;
4“ Le vin ou V élixir, 2 à 5 cuillerées à bouche.
Monnet recommande avec raison le vin et l’élixir dans les cas de débilité générale ; la teinture et l’alcoolature pour agir sur la circulation ; l’extrait sous forme pilulaire peut s’employer dans les différentes circonstances.
Ed. Heckel et Fh. Schlagdeshacfen, Des k. âfric. aux points de vue botan., chim. et thérap.
(C. R. de V Acad, des Scienc., 20 mars 1882; — Journ. de pharm. et de chim., 1883,
5* série, t. VU, p. 556; t. YIII, p. 81, 177,' 289). — Mokset, Étude physiol. et Ibérap., thèse
de Paris, 1884-85, n« 1.
Ch. d’Ivors.
MICROBES. — Définition. — La dénomination de microbes (p-ty-ps?, Ptoç) a été proposée par Sédillotcpour désigner des organismes infiniment petits, situés à la limite des deux règnes végétal et animal, unicellulaires, dépourvus de chlorophylle, de forme globuleuse ou allongée, rectiligne ou sinueuse, se reproduisant le plus habituellement par division transversale, quelquefois par des cellules germinatives ou spores endogènes, et se rapprochant par leurs affinités des algues et surtout des Oscillariées.
Cette définition, qui est à peu de chose près celle de Cohn, si peu rigoureuse, si peu précise qu’elle soit, résume les données élémentaires actuelles sur ces organismes microscopiques et nous semble pour le moment une des plus acceptables, en attendant que des recherches plus complètes et plus positives aient définitivement établi la place et le rôle des microbes. Pour montrer tout le chemin parcouru dans cette voie depuis un nombre peu considérable d’années, il nous suffira de citer la définition classique qu’on en donnait encore en 1868, au temps où Davaine, un de ceux qui ont le plus contribué aux premiers progrès de la science nouvelle, écrivait : On a donné le nom de bactéries à des infusoires filiformes dont le corps n’est point flexueux et dont les mouvements ne sont pas ondulatoires. Les bactéries constituaient à cette époque une classe dans les vibrioniens que l’on décrivait comme des animaux filiformes, extrêmement minces, sans organisation appréciable,
[Sopplémekt] microbes. — aperço historiqüe. 289
sans organes locomoteurs -visibles et se mouvant par l’effet de leur contractilité générale (Davaine, art. Bactéries du Dictionn. encyclop. des sciences médicales) .
L’histoire des fluctuations par lesquelles a passé l’étude des microbes SC reflète pour ainsi dire dans les diverses dénominations sous lesquelles on les a désignés ; animalcules, infusoires, microzoaires, ferments, monades, vibrioniens, micrococci, microphytes, microzymas, bactéries, schizomycètes, etc. De ces dénominations, les unes consacraient une erreur scientifique et ont été peu à peu abandonnées; d’autres, ne s’appliquant qu’à certaines classes, à certains genres de microbes, ne peuvent pas servir de désignation générale. Aujourd’hui on n’emploie plus guère que les termes de bactéries (Magnin, Cornil et Babès, etc.) ou mieux bactériens, de schizomycètes (Naegeli et la plupart des auteurs allemands) ou mieux schizophytes (Colin) et enfin microbes. Ce dernier terme, qui a été adopté par un grand nombre d’auteurs français, ne vaut ni plus ni moins que les autres et ne doit sans doute sa fortune qu’à l’autorité de son inventeur. Quoi qu’il en soit, il a été consacré par l’usage, a passé dans le langage vulgaire, et, comme il ne préjuge aucune question de doctrine, nous ne voyons pas de raison de le rejeter pour le moment.
La définition que nous adoptons a surtout l’avantage de séparer d’une façon complète les microbes ou schizophytes des autres espèces végétales avec lesquelles on a quelquefois voulu les confondre, c’est-à-dire des levûres ou saccharomycètes et des moisissures dont on a fait les Mucorinées et les Trichophytées. Les schizophytes se distinguent des deux autres groupes, qui appartiennent d’ailleurs aux champignons, par leur mode de reproduction : tandis que les saccharomycètes {sprosspilze des Allemands) se reproduisent par bourgeonnement et que les Mucorinécs [schimmelpUze) ont un appareil reproducteur distinct de l’appareil végétatif, les schizophytes [spallpilze), les mici’obes se multiplient par division transversale, par scissiparité.
Aperçu historique. — La première notion que nous ayons des microbes date de Leeuwenhoeck, en 1675. Examinant avec ses verres grossissants une goutte d’eau croupie, puis du contenu intestinal et du tartre dentaire, il y découvrit une série de petits globules, s'agitant avec vivacité, dont il décrivit soigneusement la forme et les mouvements.
La découverte de Leeuwenhoeck fut le point de départ de recherches si activement poursuivies qu’un siècle plus tard, en 1775, O.-F. Mueller pouvait déjà esquisser une première classification de ces infiniment petits dont il fit un groupe d’infusoires {infusoria crassiuscula) avec deux genres : monas et vibrio. Les quarante-cinq espèces qu’il rangea dans sa classification se rapportent soit à de vrais microbes, soit à d’autres classes de végétaux et d’animaux.
Plus tard, en 1824-1850, Bory de Saint-Vincent garda ces deux genres sous le nom de monadaires et de vibrionides, mais lui aussi y comprenait, à côté de véritables bactéries, des infusoires et même des vers nématodes, tels que l’anguillule du vinaigre (Magnin).
290 MICROBES. — aperçu historique. [Supplément]
11 faut arriver à Ehrenberg (1838) et Dujardin (1841) pour trouver une classification des bactéries vraiment scientifique et débarrassée des espèces étrangères ; mais ces auteurs eurent tous deux le tort de considérer ces éléments comme des animalcules : Ehrenberg les divisait en monades et vibrîoniens, ceux-ci comprenant les genres bacterium, vibrio, spirillum et spirochaete; Dujardin ne fit que reproduire la classification d’Ehrenberg en la simplifiant, en ce sens qu’il réunissait en un seul les genres spirillum et spirochaete, mais cette réduction n’a pas été maintenue après lui.
A partir de ces deux auteurs se manifeste de plus en plus la tendance à faire rentrer les bactériens dans le règne végétal. Quand Ch. Robin, en 1853, les rapprocha des leptothrix, son opinion fut mal accueillie par les auteurs d’alors, partisans déclarés des idées d’Ehrenberg et de Dujardin, jusqu’aux travaux de Davaine qui, dès 1839, établit nettement que les vibrioniens sont des végétaux, voisins des algues et en particulier des conferves. A part cette distinction capitale, Davaine garde cependant la classification d’Ehrenberg et Dujardin, en y ajoutant un genre nouveau, le g. bacteridium, distinct du bactérium par son immobilité.
Jusque-là l’étude des microbes avait appartenu presque exclusivement aux botanistes, elle allait entrer dans une phase nouvelle. La découverte de la bactéridie charbonneuse par Davaine, les recherches de Coze et Feltz sur les organismes des maladies infectieuses, les mémorables études de Pasteur sur les fermentations, les maladies des vers à soie, etc., attirèrent l’attention des pathologistes sur ces infiniment petits, qui devaient en quelques années transformer pour ainsi dire toutes les notions anciennes sur les causes morbides, et donner un corps à l’antique et mystérieux agent infectieux ; c’est dans l’origine des microbes, leur évolution, leur nutrition, leurs transformations, leur reproduction, que la pathologie allait chercher la clef d’une série de particularités de l’état morbide jusque-là inexplicables. Nous retrouverons cette partie de l’histoire des microbes, quand nous étudierons leur rôle dans la pathogénie des maladies infectieuses : nous ne pourrions donner ici qu’une énumération fastidieuse de noms et de travaux qui seront indiqués également à la fin de cette étude.
Et cependant, malgré les recherches nombreuses et parfois couronnées de succès qui, de toutes parts, venaient édifier la science nouvelle, l’histoire naturelle des microbes était loin d’être définitivement fixée. Les recherches de Hoffmann (1869) n’avaient guère fait avancer la question; tout en confirmant la plupart des données de Davaine, Hoffmann ne pense pas que l’immobilité ou la mobilité puissent constituer un caractère générique, il n’admet que deux genres, les monades et les bactéries linéaires qu’il divise, suivant leur taille, en micro-, méso- et mégabactéries. Tandis que Cohn (1872), dont les remarquables travaux ont eu un si grand retentissement, en fait un groupe défini, les Schizosporées^ voisins de la famille des Phycochromacées, et les range parmi les algues, Naegeli (1876) les décrit plutôt comme des champignons sous le nom de schizo-