CHAPITRE III. — Traitement des lésions arte'rielles
Le but principal que se propose aujourd’hui le chirurgien en agissant sur les artères malades, est de déterminer le plus promptement, et avec le moins de douleur possible , l’oblitération, soit temporaire, soit permanente du vaisseau lésé, ou qui transporte le sang artériel aux organes dont on veut modifier la circulation.
Pour arriver à ce but , on a essayé diverses méthodes opératoires , sans compter les moyens internes , le régime , certains topiques.
ARTICLE Ier. — Traitement médical.
Deux ordres de ressources ont été employés sous ce titre ; la médication débilitante ou de Valsalva, et les topiques froids ou astringents.
§ Ier. Méthode de Valsalva. Valsalva et Albertini (1), étant encore élèves, résolurent de traiter le premier sujet affecté d’anévrisme qu’ils rencontreraient par la saignée et le régime affaiblissant. Voici leur manière de procéder. On fait une ou deux saignées au malade , qui doit rester couché pendant environ quarante jours , et ne prendre des aliments qu’autant qu’il en faut pour entretenir la vie , afin d’augmenter ensuite par degrés sa nourriture , dès que la faiblesse est portée au point de le mettre dans l’impossibilité de soulever les bras, et de se mouvoir dans le lit! Hippocrate avait déjà dit que, pour guérir l'hémorrhagie due à la rupture des varices du poumon, le meilleur moyen est de pratiquer au malade des saignées abondantes jusqu’à ce qu’il soit presque exsangue, et de le réduire , par la diète , à un état de maigreur extrême. Lancisi, Guattani , Corvisart, Pelîetan, Hogdson, Sabatier, Boyer, M. Andréini (2) et d’autres ont obtenu , par l’emploi
(t) Comment, sur les Mém. de V Acad, de Bologne , t. il.
(2) Arch. gén. de méd., 2* série, t. VI, p. 575.
de ce traitement, quelques résultats avantageux, quelques guérisons même, à en croire les Annales de Hecker (1). Il faut pourtant convenir qu’on a peine à comprendre son efficacité. Sans doute que par des saignées fréquemment répétées et une diète sévère, on réduira la force d’impulsion du cœur et les battements de la tumeur ; le volume de cette tumeur pourra diminuer dans le plus grand nombre des cas ; mais n’est-il pas à craindre qu’en affaiblissant le sujet, on n’augmente la fluidité de son sang ; que , loin de favoriser la concrétion, la solidification de l’anévrisme et l’oblitération de l’artère, on 11e rende, au contraire, plus difficiles ces différents phénomènes? Quand on se rappelle avec quelle facilité la moindre émotion , le plus léger mouvement , produisent des battements tumultueux du cœur , et que, en conduisant ainsi les malades à l’anémie, on les met dans l’impossibilité de supporter la moindre opération; enfin, que la plus simple indisposition peut alors les emporter; quand on remarque de plus, que, jusqu’à présent, les guérisons obtenues parla méthode de Vaisalva sont en nombre extrêmement petit, si tant est même qu’elle puisse en revendiquer qui lui appartiennent exclusivement , n’est-il pas permis d’en contester l’importance? Si, comme le dit M. de llenzi (2), on y soumet tous les malades à l’hôpital des Incurables de Naples, M. Zaviziano m’a soutenu que ces malades ne guérissaient point de leurs anévrismes internes.
Cependant les émissions sanguines et le régime affaiblissant ne doivent pas être rejetés de la cure des anévrismes. Lorsque la maladie a son siège dans l’aorte, hors de la portée des ressources chirurgicales, il est prudent d’y avoir recours, et d’y joindre les préparations de digitale vantées parM. Yatmann, M. Broock , et d’autres chirurgiens anglais. Quelques faits rapportés par Pelletan (1), Sabatier, Delpech, M. Roux, etc., portent à croire que ce traitement composé n’est pas entièrement dépourvu d’efficacité , et qu’il ne serait pas à négliger
(1) Rtv.méd., 1828, t. IV, p. 103.
(3) Traduct. ital. de ce livre , p. 71.
(3) Clin, chiv., t. I , p. 77.
lorsqu’on n’a rien de mieux à tenter. Le ralentissement de la circulation , une diminution sensible, mais modérée, de la masse du sang , pourront permettre , on le conçoit , aux fluides contenus dans l’anévrisme de se solidifier, à la tumeur de se durcir complètement , surtout si l’orifice latéral qui la fait communiquer avec Tarière est irrégulier et très étroit. On comprend aussi qu’un pareille tumeur appuyant sur l’artère pourra en déterminer l’oblitération, parce que la compression quelle exerce, insuffisante dans l’état naturel , est alors assez forte pour résister à l’impulsion du cœur.
§ IL Réfrigérants et styptiques. Presque tous les anciens auteurs prétendent avoir guéri des anévrismes par l’emploi de compresses imbibées de liqueurs ou de substances astringentes , de divers emplâtres , de sachets remplis de tan , de décoctions debistorte, d’écorce de chêne, de saule, de feuilles de noyer, d’eau-de-vie camphrée, de vinaigre, de vin chaud, d’argile (1), de sel marin, de cendre (2). Ils pensaient, en agissant de cette manière, obliger l’artère à se retirer, à revenir sur elle-même. D’autres mettaient en usage les compositions froides. T. Bartholin , par exemple 9 dit avoir guéri un anévrisme du bras par les applications de neige souvent répétées. Mais c’est à Guérin, de Bordeaux, qu’on doit d’avoir fait connaître l’importance des topiques réfrigérants en pareil cas. En 1790, il entra à l’hôpital Saint-André un charretier portant une tumeur anévrismale , qui finit par occuper toute la région sus-claviculaire et une partie du cou. Quelques saignées , une tisane avec l’eau de Babel , et, sur la tumeur, des compresses imbibées d’oxicrat, parvinrent à guérir le malade dans l’espace de quelques mois. En 1795 , M. Treyheran traita un énorme anévrisme de l’artère fémorale par les mêmes moyens oX avec le même succès. M. Guérin fils a rapporté depuis plusieurs exemples semblables. En 1799, Sabatier soumit un invalide, affecté d’un anévrisme au jarret, à la soupe et au bouillon pour toute nourriture, prescri\it une tisane acidulée , fit appliquer de la glace sur la tumeur, et guérit son malade dans J espace de quatre mois.
(1) Kanelski, Ballet, de Férussac, t. XVI, p. 450.
(2) Pelletan, Clin, çhir., t. I, p. i 21.
COMPRESSION des artères. Ï7
Pelletan avait aussi recours aux applications froides, en même temps qu’il essayait la méthode de Valsalva. Un malade que M. Faucon (1) soumettait à la méthode de Pelîetan, guérit de son anévrisme quand on cessa tout traitement. Depuis lors, M. Hodgson, M. Larrey, M. IL Martin (2), M. Bibes (3), Bacqua (4), M. Gintrac (5) et quelques autres, ont rapporté des faits qui déposent en faveur de la méthode de Guérin, méthode dont un autre chirurgien de Bordeaux, M, Moulinié (6), conteste d’ailleurs l’efficacité. M. Zaviziano, qui n’a point observé de guérison d’anévrisme interne par la méthode de Valsalva à Naples, m'a dit qu’on y en a obtenu plusieurs d’anévrismes des membres en associant les topiques à cette méthode. Les topiques, les réfrigérants, forment donc une ressource à laquelle il est permis de recourir quand les méthodes plus sûres que l’on possède ne sont pas applicables , ou que les malades ne veulent pas s’y soumettre , soit qu’on l’emploie seule , soit qu’on la combine avec la méthode de Valsalva , avec la compression médiate. Son action n’a rien d’ailleurs que de facile à comprendre. Sous l’influence de topiques pareils , la chaleur diminue notablement dans la partie ; la circulation y devient moins active ; le sang épanché perd de sa fluidité , tend avec force à se coaguler; et si déjà l’organisme était disposé à favoriser une terminaison semblable , il arrive que l’artère se ferme , s’oblitère , et qu’on obtient une guérison solide.
ARTICLE II. — Traitement chirurgical.
Nous aurons k étudier ici la compression, la cautérisation, la suture , la torsion, l’écrasement , l’acupuncture et la ligature des artères.
§ Ier. Compression.
Il a déjà été question de la compression des artères comme moyen hémostatique au moment ou à la suite des opérations
(1) Gaz.méd. de Paris , 1837, p. 313.
(2) lie v. rnéd.f 1835, t. III, p. 408.
(3) Bullei. de la faculté , 7e année, p. 87.
(4) Ibid , 6e année, p. 133, 140.
(5) Ibid , t. IV, p. 301.
(0) Bullel. médical de Bordeaux , 1833, p. 6.
(I, 29, 34, 59), et j’y reviendrai de nouveau en parlant des amputations. Je n’en traiterai en conséquence ici qu’à titre d’opération spéciale , et sous le point de vue des états pathologiques qui la réclament ou auxquels on l’oppose. Pouvant arrêter le cours des fluides vivifiants , la compression des artères est nécessairement de nature à modifier profondément, soit en bien soit en mal, toutes les fonctions de l’organisme , et la plupart des maladies. Il n’en a guère été question jusqu’ici cependant que pour remédier aux hémorrhagies et aux anévrismes. Du reste , quel que soit le point de vue sous lequel on l’envisage , la compression des artères se divise en deux espèces : compression permanente et compression temporaire. La compression permanente ne peut être examinée qu’à l’occasion des plaies d’artères, des anévrismes , des amputations ou des opérations en général. Quant à la compression temporaire, j’ai déjà dit de quelle manière il fallait la pratiquer pendant le cours des opérations. Il importe d’en dire maintenant un mot relativ ement à son influence sur certaines maladies.
A. Compression dans les cas de névralgie , de congestions
et d'inflammations .
La compression des artères, affaiblissant, arrêtant même la circulation dans les organes situés au-dessous , semble au premier aspect constituer un excellent remède dans les congestions, les engorgements, les inflammations aiguës de toutes sortes. On a donc lieu d'être surpris que les médecins soient restés tant de siècles sans s’occuper de son emploi sous ce point de vue. Aujourd’hui les esprits paraissent prendre une autre direction , et la compression des artères serait devenue, à en croire ses partisans, le remède souverain des convulsions, de l’épilepsie , des inflammations, des congestions du cerveau, de la fièvre cérébrale , des névralgies, des inflammations des membres, des plaies des articulations , des fractures compliquées , de la goutte, du rhumatisme , etc.
Parry (1) écrivait déjà, en 1792, après Parisot et Émet, dont je parlerai plus bas, que la compression temporaire des
(I) Medical society of London, y ol. III.
artères est un excellent moyen de guérir diverses maladies , particulièrement celles de la aête. Autenrieth y avait eu recours dans les convulsions, et IL Trousseau (1) a fait connaître des observations qui confirment pleinement la proposition du médecin allemand. M. Liston (2) crut en reconnaître de bons effets dans la névralgie maxillaire. M. Dezeimcris (3), faisant l’historique de cette opération , dit en avoir plusieurs
fois constaté l’efficacité dans la même maladie. M. Earle (à) ,
qui prétend s’en être servi avec avantage dans certains cas d’épilepsie, et qui en cela se trouve d’accord avecParry lui-même, et appuyé d’une observation peu concluante de M. Boileau , a été dépassé par M. Preston (5), puisque ce praticien est allé jus. qu’à lier l’artère carotide pour guérir un malade de l’épilepsie. D’autres praticiens, Livingston et Kellie (6), l’ont employée comme Parry dans le rhumatisme; et Ludlow s’en est principalement servi contre la goutte. C’est M. Onderdonk (7) qui prétend s’en être bien trouvé dans les grandes plaies articulaires et dans ies fractures compliquées d'inflammation. L'ophthalmie est encore une maladie contre laquelle Parry l’a vaii proposée, et contre laquelle M.Watson prétend s’en être servi avec succès. Tous les résultats que je viens de signaler, et dont quelques uns avaient déjà été rappelés par moi en 1830 (8) et 1833 (9) , étaient cependant restés inaperçus en France lorsque M. Trousseau d’un coté, M. Malapert(IO) de l'autre, croyant avoir fait une découverte , sont venus reproduire parmi nous la doctrine de Parry. Il est juste de dire néanmoins qu’un médecin français, M.Blaud (11), avait déjà établi,
(t) Journal des conn. mèd. chir., octobre 1837.
(*2) Edimb.med. and surg. joum., vol. XVI, p. 73.
(3) Expérience, t. I, p. G6.
(4) Dezeimeris, J Cooke , etc., ou Expér., t. I, p. 74.
(5) Calcutta med. en phys. transactions , t. V. — Gaz. mèd. de Paris , 1833, p, 76.
'6j Dezeimeris, Expérience , t. I, p. 66.
(7) De amer. med. rcgisl., Expér., t. f, p. 67.
: 8) Joum. hebdom. univ ., t. II, p. 59.
['■>) Anat.chir., t. I, 2e édit., p. 444.
(10) Acad. des scienc., novembre 1837.
(11) Biblivt. mèd., t. LXII, p. 145.
âÜ OPÉRATIONS CüAlPJLËXËS.
comme les observations de M. Linné (1), de M. Trousseau et de M. Allier (2), l’ont fait depuis, les avantages de la compression des artères , dans la fièvre cérébrale ou les convulsions. Si on ajoute à ces faits un cas de sciatique, puis un cas grave de fracture compliquée, guéris par la ligature de l’artère fémorale , un exemple de paralysie traitée par la ligature de l’artère carotide , des observations empruntées/! M. Sestier et à M. Rayer par'M. Dezeimeris (3) , on aura une masse de preuves suffisantes pour recommander la compression des artères dans certains cas de maladie.
C’est d’ailleurs une idée qui remonte plus loin encore que ne le croit M. Dezeimeris.
La ligature de la carotide avait effectivement été conseillée contre les maladies de la tête par Robert Emet (4), qui l’a pratiquée sur un chien sans inconvénients, et qui indique comment il faudrait la pratiquer sur l’homme. Parisot (5) , qui la recommande contre la pléthore , lia les carotides sur trois chiens sans que leurs fonctions fussent troublées. On trouve d’un autre côté dans Bressy (6) la proposition de lier les carotides contre les névroses.
Ce n’est pas à dire néanmoins que, m’autorisant des observations de MM. Swan, Preston, Gerdy et autres, j’aie l’intention de conseiller la ligature des grosses artères pour remédier soit à des inflammations , soit à des névralgies, soit à des congestions cérébrales ; mais comme en comprimant temporairement ou momentanément les artères qui alimentent les parties enflammées ou congestionnées , on a chance de modérer et la douleur et les autres phénomènes de l’inflammation ou de la congestion, je crois utile d’indiquer aux chirurgiens les règles à suivre dans cette opération.
Pour remplir l’indication dont il s’agit , l’opérateur doit s’y
(1) Bibliot. mèd.} 1818, t. LXII , p. 157.
(2) Ex pèr., t. I , p. 254.
(3) Ibid , 1. 1, p. 66.
(4) Essais de médecine , p. 191-194.
(5) Réflexions sur une pratique nouvelle proposée pour le traitement des maladies internes occasionnées par pléthore. Journal économique , janvier 1756, page 140.
(6) Recherches sur les vapeurs , etc.
COMPRESSION DES AftTÈRES. 21
prendre de manière à comprimer aussi peu de parties que possible avec l’artère, à exercer une compression suffisante pour ralentir , pour suspendre même le cours du sang, sans être assez forte pour contondre les couches intermédiaires , pour briser les tuniques interne ou moyenne de l’artère. On entrevoit déjà que cette compression , qui peut d’ailleurs être plus oumoins prolongée , maintenue quelques minutes seulement ou pendant vingt-quatre heures , selon les cas, a besoin de ne pas être brusquement établie ; qu’il peut être utile de la diminuer , de la suspendre même de temps à autre, pour la recommencer et la relâcher de nouveau avant de la cesser tout-à-fait. Pour la bien faire , il faut généralement renoncer aux liens circulaires ; les doigts ou le pouce , le cachet garni d’une pelote conviennent mieux que tout autre instrument. Le tourniquet, les différentes sortes de compresseurs ont tous l’inconvénient de prendre un point d’appui sur quelques parties saines, et de les comprimer inutilement. Comme il importe, si l’on veut ne pas gêner le retour du sang , de comprimer le moins possible les veines satellites de l’artère , les instruments à pelote volumineuse et toutes les machines possibles ne devront jamais être employées que si les doigts ou le pouce paraissent absolument insuffisants.
Un grand nombre d’artères peuventd’ ailleurs être soumises à ce genre de compression. Celles des membres , du cou , des fosses iliaques , et même l’aorte , s’y prêtent assez facilement. Comme la compression doit être exercée d’après les mêmes règles , soit qu’on veuille remédier à quelque maladie , soit qu’on ait besoin de mettre un terme à une hémorrhagie , soit qu’il faille suspendre le cours du sang pendant une opération, je vais indiquer en peu de mots comment on doit s’y prendre pour l'exercer sur ces différents vaisseaux.