‹ Nouveau entr' actesChapitre 20 sur 20 · DE ADOLPHE DE LEUVEN · texte numérisé non relu

DE ADOLPHE DE LEUVEN

C'était à la fête d'un charmant village àituà au milieu de Vîllers-Cotterets et nommé Corcy, perdu dans les grands bois comme un nid dans les grandes branches.

La route que je suivais était un joli sentier tracé au pied d'une colline, bordé à droite et à gauche d'une double haie d'aubépine et toute parsemée de petites pâquerettes à cœur d'or et à feuilles teintées de rose à leur extrémité.

Tout à coup, au coude du chemin, dans u rayon de soleil qui les baignait de lumière, je vi apparaître venant à moi trois personnes don

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deux nïélaient bien connues, mais dont la troisième m'était totalement étrangère.

Cette troisième personne qui ressemblait, au premier aspect, à un étudiant allemand, était un jeune komme de seize à dix-sept ans, vêtu d'une veste grise, d'une casquette de toile cirée, d!un gilet chamois et d'un pantalon bleu clair.

Ce jeune homme grand, brun, sec, aux cheveux noirs coupés en brosse, aux yeux admirables, au nez fortement accentué, aux dents blanches comme des perles, à la démarche nonchalante et aristocratique, était le vicomte Adolphe de Ribbing de Jjeuven, futur auteur de Vert- Vert et du Postillon de Lonjumeau, et fis du comte Adolphe de Ribbing de Leuven, Vun des trois seigneurs suédois inculpés dans le meurtre de Gustave 7JJ, roi de Suède.

Voilà comment, dans ses Mémoires, mon père relate sa première rencontre avec celui que nous enterrons aujourd'hui, rencontre qui eut lieu en 1818 ou 1819, qui a donné naissance à une amitié d'un demi-siècle que la mort même de mon père n'a pu rompre, puisque j'étais là pour la continuer.

Tous ceux qui ont connu de Leuven, ceux-là môme qui ne l'auront vu que pendant ses dernières années, le retrouveront presque tout entier dans ce portrait de sa jeunesse. Semblable aux

sapins de son rude pays du Nord, qui restent toujours droits et toujours verls, même lorsqu'ils sont couverts de neige, notre ami était resté, jusqu'à quatre-vingt-deux ans, ce passant à la taille mince et élancée, à la tournure élégante, à la démarche nonchalante et aristocratique, au regard fier et doux. Quant aux qualités de son âme et de son esprit dont mon père parle si souvent dans la suite de ses Mémoires, le temps n'avait fait que les accroître et les fortifier. D'un aspect un peu froid, comme tous ceux qui tiennent à savoir ce qu'ils font quand ils donnent leur amitié, parce qu'ils ne veulent la donner qu'avec leur estime, pour n'avoir jamais à reprendre ni l'une ni l'autre; d'un aspect un peu froid, de Leuven était l'homme le plus sûr, le plus dévoué, le plus tendre pour ceux qui avaient su faire fondre la glace du premier abord.

Ce n'est qu'à ce seul point de vue que j'ai à vous entretenir de celui dont l'affection pour moi ce manifesta du premier jour de ma vie jusqu'au dernier jour de la sienne. Sa carrière d'homme de lettres et d'auteur dramatique, ses travaux et ses succès, notre cher confrère et ami M. de Najac vient de nous les rappeler de la façon la plus chaleureuse et la plus éloquente. Il ne me reste donc rien à vous dire de sa vie publique, et la situation de fils adoptif que ses volontés sui. 19

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prêmes m'ont faite me recommanderait le silence sur cette tombe si je n'étais seul à pouvoir vous parler de sa mort dont, avec son ami Coulon et ses deux fidèles serviteurs, j'ai été le seul témoin.

« Tout homme qui sait voir la mort telle qu'elle est, a dit La Rochefoucauld, trouve que c'est une chose épouvantable. » Celui que, pendant trois semaines, j'ai vu pour ainsi dire mourir un peu plus tous les jours, sans rien perdre de son intelligence, de sa fermeté, ni même de sa bonne humeur, celui-là dément la maxime du moraliste qui croyait aussi que l'homme n'a de véritables forces que pour supporter les malheurs d'autrui. Le jour où de Leuven s'est alité, il s'est tout à coup souvenu qu'il avait quatre-vingt-deux ans, ce dont il ne s'était pas encore douté, et il a commencé à regarder la mort en face avec ces grands yeux brillants et limpides de la vingtième année qui avaient tant frappé mon père. Non seulement la mort ne l'a pas effrayé, mais il lui a fait tout de suite l'accueil que l'on doit aux amis qui ont le droit d'ouvrir votre porte à n'importe quelle heure. Il ne l'aurait jamais appelée, dans quelque circonstance que ce fût, mais puisqu'elle venait à la fin d'une existence longue, laborieuse» digne de tous les respects, il la saluait comme la bienvenue. Prêt à la recevoir, il ne voulut

môme plus recevoir qu'elle. Il fit défendre son seuil à ses plus intimes pour ne leur donner ni Témotion ni la fatigue des visites quotidiennes et des questions et des espérances inutiles. Il avait la pudeur de la mort, il la voulait recueillie et discrète comme avait été toute sa vie. Je le trouvai donc, quand je vins le voir par hasard et qu'il eut levé la consigne pour moi, je le trouvai donc couché dans sa chambre, attendant avec philosophie son dernier moment, tout en caressant sa petite chienne blottie à son côté avec laquelle il dînait presque toujours tout seul depuis cinq ou six ans. Un grand rayon de soleil éclairait le pied de son lit, et, de la chambre voisine, arrivait jusqu'à ses oreilles le chant de ses oiseaux avec le caquetage incessant desquels il s'était familiarisé.

Lorsque le médecin, qui ne trouvait en lui aucune lésion organique, lui disait qu'avec un certain régime il ne pouvait manquer de guérir : «x A quatre-vingt-deux ans, répondait-il, à quoi bon ? Je sens bien, je sais bien que c'est la fin. » Lorsque je lui répétais, quand nous étions seuls, les assurances du médecin, il secouait la tête et en me serrant la main avec une force qui les confirmait, il me disait à travers un sourire un peu railleur : « Pourquoi remettre ? ce serait à recommencer un peu plus tard et peut-être moins bien. »

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Rien ne peut donner une idée de la simplicité et de la netteté avec lesquelles il me faisait ses dernières recommandations. « Le même enterrement que ma chère femme, me disait-il, et invitez tous les gens de Marly que j'aime beaucoup. Le plus de fleurs possible sur notre tombe et venez nous y voir de temps en temps. Mes dispositions sont prises, je crois avoir bien fait ce que je devais faire et n'avoir rien omis. » Et puis il écrivait à quelques amis pour leur dire qu'il pensait à eux au moment de les quitter. Un nuit, il se souvint d'un confrère modeste, dévoué, honorable et pauvre, il demanda du papier et son crayon, et il inscrivit et signa un legs pour cet ami. Le lendemain, il me remit ce papier en me disant : « Vous veillerez à ce que cela soit exécuté. »

« C'est bien long, cela ne finit pas, » me disait-il dès que j'arrivais. Et s'il parlait ainsi ce n'était pas pour se plaindre, mais comme pour s'excuser de mettre mon amitié et les soins de ses bons serviteurs à une trop longue épreuve. Pas un regret du passé, pas une amertume, pas une défaillance, pas une inquiétude, pas même une préoccupation du grand avenir dans lequel il allait entrer. Une confiance absolue dans l'harmonie des choses et s'en remettant à Dieu, à Dieu seul, de l'explication du mystère qui 9e dressait devant lui.

Enfin le 14 avril, dès le matin, à de certains signes, la mort me parut décidée à lui donner promptement le calme et le repos qu'il attendait d'elle. Je ne le quittai plus. « Pourvu qu'il fasse beau ce jour-là! » Telles furent les dernières paroles qu'il put murmurer et c'est le seul de ses derniers vœux qui n'aura pas été accompli. A partir de ce moment, de légers serrements de main, une respiration plus bruyante, quelques mouvements de tête et des regards qui signifiaient pour moi les derniers adieux et les recommandations renouvelées. Le jour tomba, les oiseaux se turent, l'ombre vint. Son visage calme, aux lignes rigides, n'était plus éclairé que par une petite lampe de nuit; son souffle devint plus régulier, plus lent, plus faible, et je fus forcé de me pencher sur lui pour m'assurer que c'était bien du sommeil éternel qu'il venait de s'endormir sans la moindre secousse et sans le moindre effort. Je lui fermai les yeux, je l'embrassai et je ne le quittai que lorsque ses serviteurs priant et pleurant l'eurent revêtu du costume qu'il avait demandé pour sa nuit sans réveil.

Voilà comment cet homme de bien a quitté ce monde. Je ne sais pas de mort plus simple, plus douce, plus noble, plus digne d'être offerte en exemple, en enseignement aux imprévoyances et aux terreurs humaines.

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Pour moi, j'ai exécuté ses volontés. L'ami que mon père a trouvé, il y a plus de soixante ans, sur ce joli chemin de Corcy rempli de pâquerettes et d'aubépines, je le dépose pieusement, à côté de sa femme, dans la tombe qu'il a souhaitée, entourée de ses meilleurs amis et couverte de fleurs.

16 avril 1884.

A M* Paul Alexis.

Mon cher enfant (je continue à vous appeler mon enfant, parce que l'article que vous me consacrez me prouve que vous êtes toujours jeune, en même temps qu'il m'annonce que je suis déjà vieux, ce dont je commençais du reste à me douter) ; donc, mon cher enfant, je viens de lire votre article, un peu tard parce que je suis encore à la campagne, mais je veux vous remercier publiquement des approbations que vous m'accordez çà et là, des encouragements que vous voulez bien me donner et même des consolations que vous voulez bien m'offrir.

Vous n'avez pas oublié un service que je

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vous ai rendu en faisant jouer au Gymnase une petite pièce de vous. Vous êtes bien bon et cela n'en vaut pas la peine ; d'autant plus que, si j'ai bonne mémoire, Montigny a laissé passer quatre ans entre ma recommandation première et votre première représentation. Vous voyez, et vous pourrez dire, à l'occasion, que l'influence des auteurs en vogue sur les directeurs de théâtre n'était pas grande à cette époque. Ce sera un document de plus pour vous, si vous faites, un jour, quelque étude sérieuse de l'art dramatique, ce à quoi, par votre article, vous me semblez tout disposé.

A l'envoi de cet article est jointe une lettre particulière de vous, dans laquelle, tout en me témoignant encore des sentiments dont je ne doute pas, vous vous excusez d'imprimer une lettre de moi et vous me demandez si je ne vous en veux pas de votre indiscrétion. Vous en vouloir! Dieu m'en garde! D'abord vous seriez le seul être au monde auquel j'en voudrais, et de quoi ? D'une chose qui a maintenant passé dans les mœurs, de la divulgation publique d'une correspondance privée? Tout homme qui écrit une lettre aujourd'hui, alors même que ce n'est pas son métier d'écrire, doit prévoir, en récrivant, qu'elle sera imprimée un jour; c'est à lui de ne mettre dedans que ce

qu'il veut qu'on sache, ou de ne dire que ce qu'il veut qu'on croie. Moi je dis ce que je pense; ça va plus vite.

Du temps que je redoutais encore les indiscrétions, il y a une vingtaine d'années, j'avais quelquefois, par lettres, des discussions littéraires avec un grand critique. J'intercalais dans ma correspondance quelques mots techniques et grossiers qui peignaient crûment quelques-unes des choses que je croyais devoir dire.

— Pourquoi vous servez-vous de pareilles expressions? m'écrivait un jour mon partenaire.

— Pour que vous ne puissiez pas publier mes lettres, lui répondis-je.

Aujourd'hui, je n'ai pas cette précaution à prendre, puisque j'écris pour être imprimé.

D'ailleurs, elle serait superflue avec un homme appartenant à une école où les mots que j'employais, par hasard, sont devenus de langage courant.

Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit.

Le journal dont vous êtes un des rédacteurs veut bien réimprimer en feuilletons mon roman: la Dame aux Camélias, et, à ce propos, vous me consacrez un article. 11 paraît que mon roman ne vaut décidément pas grand'chose, c'est par là que vous commencez, et qu'il est

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bien inférieur aux chefs-d'œuvre de Balzac, de Stendhal, de Flaubert, des Goncourt, de Zola, de Daudet. Ne comptez pas sur moi pour vous contredire. Si ce livre m'appartenait encore — mais il appartient à Calmann Lévy, et c'est lui qui en a autorisé la reproduction, — si ce livre m'appartenait encore, je l'aurais relu, après avoir pris connaissance de votre jugement, et, si j'avais été de votre avis, je l'aurais retiré de *la circulation, comme j'ai déjà fait d'autres livres de moi sans attendre votre verdict. Cependant, entre nous et sans subtiliser autant que Gros-René, qui, homme d'étude comme vous, aimait mieux « une comparaison qu'une similitude », je n'aime, moi, en matière d'art, ni l'une ni l'autre. Parmi les quelques documents bien légers que je me suis efforcé de recueillir dans mon temps, il y avait celui-ci : que non seulement la comparaison des œuvres entre elles est très souvent erronée, mais qu'elle est toujours inutile. C'est cependant une des manies de l'esprit français, car on n'aura ni à -reprocher à votre école, ni à la féliciter, d'avoir inventé ce procédé d'examen. A-t-on assez comparé Corneille et Racine, Rossini et Meyerbeer I Pour Gluck et Piccini, on a été plus loin, on s'est battu. Que reste-t-il de toutes ces comparaisons ? Rien» Corneille et Racine, Rossini

et Meyerbeer sont de grands esprits dans des formes différentes, Gluck est demeuré et Piccini a disparu. Moi qui suis un des Piccini de l'avenir, je me permets avant ma disparition complète, de vous conseiller — dans les nombreuses études qui vous restent à faire — de renoncer à la comparaison entre les écrivains ou les artistes.

La vérité, à mon sens, la voici : certaines œuvres s'adressent à de certains tempéraments, à de certains milieux, à un certain âge. Les différences de tempérament, de milieu, d'âge font les différences d'opinions et aucun raisonnement n'y peut rien modifier. De là, la passion, pour ou contre, des lecteurs. Dans un groupe l'admiration la plus exaltée, dans un autre le dénigrement le plus hautain, et les discussions esthétiques et partiales qui s'ensuivent. « C'est un chef-d'œuvre l — C'est une ordure ! » Question de disposition particulière, d'influence de monde, d'école, de journal, et, depuis quelque temps, de brasserie. Faisons aussi la part, dans ces appréciations, de l'intérêt, de l'ambition, de la misère, de l'envie, de l'orgueil, de l'ignorance, de l'amitié, des loups qui hurlent ou des moutons qui suivent. Qu'importe 1 C'est la lutte. Le temps passe et justice se fait.

La Bruyère lui-même aura beau dire que le

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style de Molière n'est qu'un jargon, le style de Molière restera un éternel exemple et le style de La Bruyère aussi. Tous les grands critiques et Napoléon avec eux, je crois, auront beau dire que Manon Lescaut est un livre écrit pour les cuisinières, Manon restera tant qu'il y aura des hommes jeunes qui auront des passions et des jolies filles qui auront des besoins, ce qui semble devoir être éternel. Que vous vous serviez de la forme de Rabelais ou de Jean-Jacques, de Voltaire ou d'Hugo, de Marivaux ou de Balzac, de Le Sage ou de Scribe, de Bossuet ou de Béranger, de l'abbé Prévost ou de Renan, de Pascal ou de Zola, toutes les fois que vous aurez touché l'âme humaine au bon endroit, vous aurez fait une œuvre durable. Vous pourrez écrire d'énormes volumes d'esthétique affirmant que tout ça est fini, que la seule vérité, la « vraie vérité », vient d'être enfin découverte par celui-ci ou celui-là, l'œuvre antérieure, si elle correspond par un point quelconque à un sentiment, à une émotion, à un idéal de l'homme ou de la femme, l'œuvre restera dans la mémoire, dans les habitudes, dans les préférences des générations successives.

La Harpe a dit que le Barbier de Séville était une immoralité dégoûtante, Geoffroy que le Mariage de Figaro était une farce ignoble pleine

de coq-à-1'àne insipides. Madame de Sévigné a dit que Racine « passera comme le café », Lamartine a dit que La Fontaine n'est pas un poète; Rosine, Figaro, Chérubin, en compagnie du Loup et de l'Agneau, de la Cigale et de la Fourmi, de Phèdre et d'Andromaque, sont partis pour l'immortalité et n'en reviendront pas.

Quant au café qui a fait vivre Voltaire jusqu'à quatre-vingt-quatre ans — ou qui Ta tué avant quatre-vingt-dix — c'est à lui que les neuf dixièmes des habitants de l'Europe pensent en se réveillant, si frelaté que soit le lait dans lequel ils vont le prendre.

Ne vous fatiguez donc pas, mon cher enfant, à mâcher la besogne à la postérité et à retenir et à numéroter des places dans l'avenir pour vos contemporains grands et petits. Chacun se casera non pas selon ce qu'on aura dit de lui, mais selon ce qu'il aura fait, et, moins on se sera occupé des œuvres des autres, plus on aura de chances d'être en bon lieu, ayant eu plus de temps pour s'occuper de son œuvre à soi.

Ne vous payez pas de vieux mots. D n'y a pas

. de classification, il n'y a pas d'étiquettes en art ;

en un mot, il n'y a pas d'école, ancienne ou

nouvelle; il y a, dans tous les temps, ce qui

émeut, ce qui charme, ce qui console, ce qui rend

, meilleur, ce qui vit, ce qui est beau et bon. __

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Si vous rêvez d'être parmi ceux qui restent, regardez bien fixement la nature, observez bien sincèrement les choses, scrutez les hommes, écoutez votre cœur. Ayez beaucoup de logique, à la condition que vous aurez beaucoup de bon sens; car le bon sens est peut-être, comme dirait un savant moderne, la cellule du génie.

Allez donc tout droit devant vous l'œil ouvert, l'esprit libre, le cœur triste ou joyeux, selon le temps qu'il fait ou la femme que vous aimez; écrivez alors tout ce qui vous passe par la tête, dans un style clair, bien à vous, sans prétention au sublime, sans recherche du trivial, sans préoccupation du voisin d'en dessus ou d'en dessous. Si vous devez faire un chef-d'œuvre, c'est ainsi que vous le ferez.

Ce long discours n'a pas pour but de sauver mon roman de la Dame aux Camélias de l'oubli dont vous le menacez. Je n'y songe guère, comme vous le verrez par la suite de cette lettre. Ce roman vivra ou ne vivra pas: c'est affaire entre le public et lui. Nous n'en savons rien ni vous ni moi, et nous ne reviendrons pas sur la terre dans deux cents ans pour le savoir. Il passera de l'eau sous le pont d'ici là, et charriant bien d'autres choses. Du reste, si vous ne faites pas la part large à ce livre, vous la faites plus large à la pièce. C'est une compensation.

Cette pièce vous plaît: elle vous trouble peut-être davantage, et ce que vous me refusez comme romancier, vous voulez bien me l'accorder comme auteur dramatique. Ah! c'est que la faculté dramatique est votre grande préoccupation, votre grand rêve à vous autres naturalistes, ainsi qu'à tous les romanciers vivants ou morts que vous avez cités au début de votre article, et qui s'y sont tous plus ou moins essayés, sauf Stendhal, trop épicurien pour tenter ce grand effort! C'est que vous savez bien que, plus le monde se fera vieux moins il aura le temps de lire tous nos livres, la lutte pour la vie devenant tous les jours de plus en plus active et absorbante, en même temps que l'amour du plaisir immédiat devient de plus en plus exigeant. C'est pour cela, si l'on veut durer plus longtemps dans l'admiration des hommes, qu'il faut laisser beaucoup de nourriture intellectuelle sous le plus petit volume possible. Telle est la raison pour laquelle le théâtre a pris tant d'importance au détriment du livre et pour laquelle aussi tous les romanciers dont vous parlez auraient bien voulu ou voudraient bien avoir à leur disposition ce moyen puissant de communiquer avec le public.

Dire beaucoup à un très grand nombre d'eBprits en un lieu clos, en deux ou trois heures ;

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dans la forme la plus séduisante et la plus retentissante qui soit, c'est bien tentant et bien commode. Malheureusement il y a là un outil particulier dont le maniement n'est pas facile, et les écrivains cités plus haut auxquels vous attribuez tant de chefs-d'œuvre dans le livre n'ont jamais réussi dans leurs tentatives sur la scène. Si une comédie du plus grand d'entre eux, Mercadet, a eu un grand succès pendant quelque temps, c'est qu'un homme d'un grand talent dramatique, que vous devez mépriser fort, Dennery, a refait la pièce d'un bout à l'autre. Le Candidat, de Flaubert, aurait peut-être eu le même sort si ledit Dennery avait voulu lui rendre le même office. J'en sais, des plus huppés,- qui donneraient un de leurs romans les plus tapageurs, avec leurs cent éditions réelles ou factices, pour une pauvre petite pièce comme // ne faut jurer de rien ou On ne badine pas avec l'amour, restant au répertoire du Théâtre-Français et remettant incessamment leur nom dans l'oreille de douze ou quinze cents personnes riant, pleurant, applaudissant.

Voilà pourquoi, en admettant foncièrement une valeur égale que vous tenez à faire admettre entre Balzac et Molière, l'avantage immédiat et final sera toujours au profit de celui qui aura exprimé par le théâtre sur celui qui aura ex-

primé par le livre, parce que le premier a toutes les manifestations de la vie même à son service et qu'il agit, d'un seul coup, sur la masse, au lieu d'agir peu à peu sur le particulier intermittent, distrait, longtemps insaisissable. Voilà pourquoi aussi vous nous menacez toujours, dans le théâtre, d'une révolution qui ne laissera plus aucune trace de nous et qui sera faite par un des vôtres que nous attendons toujours et que nous attendrons tant qu'il voudra.

Vous ressemblez à des gens qui voudraient absolument découvrir une nouvelle manière de faire des enfants et qui mourraient ensuite sans descendance. Faites donc des enfants à l'ancienne manière; c'est la meilleure, et pour longtemps encore. Le jour où un de vos hommes excellera dans notre art, c'est qu'il sera un des nôtres, c'est-à-dire qu'il aura employé pour exprimer par le théâtre les moyens qui nous servent depuis trois mille ans. Ne vous mettez donc pas la cervelle à l'envers, ne vous emberlucoquez donc pas l'entendement, comme disait Gargantua, pour chercher du nouveau soit au théâtre, soit dans le livre.

Le nouveau, c'est le bon, parce que c'est le rare, et il n'est même pas nécessaire que ce soit long. Ce n'est pas long, Paul et Virginie, et ça dure toujours. Il n'y a que quelques vers dans

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le Lac, et tout le monde les sait. Il ne faut souvent que quelques phrases pour lutter avec les plus gros livres. Si demain vous entendiez pour la première fois des axiomes comme ceux-ci :

« Nous avons tous assez de force en nous pour supporter le malheur d'autrui. — L'hypocrisie est un hommage que le vice rend à la vertu. — Il y a dans le malheur de notre meilleur ami quelque chose qui ne nous déplaît point, » vous demanderiez tout de suite le nom de l'homme qui a réduit de pareilles vérités en une forme si précise, si ferme et si juste ; vous voudriez immédiatement connaître le .reste de son œuvre et vous recommanderiez l'œuvre et le nom à vos enfants, fussent-ils nés de votre nouvelle manière. Il n'y a même besoin quelquefois que d'un mot, d'un seul mot, pour s'immortaliser. Telle a été, par exemple, la fortune du mot de Cambronne.

Seulement il ne faut pas se tromper d'endroit pour le dire et le mettre partout comme on fait dans votre école; car ça peut être héroïque, mais ça ne sera jamais littéraire.

Là-dessus, revenons-en à cette lettre de moi où je vous disais que, depuis quinze ans, je suis aussi heureux qu'un homme peut être ou puisse être, si vous aimez mieux. J'ajoutais que je ne vous apprendrais pas comment j'étais arrivé à ce résultat, et je vous disais :

« Cherchez, puisque dans votre école on est sûr de trouver et d'expliquer les causes et les moyens. »

Or, cette ca\ise de mon bonheur, vous déclarez aujourd'hui que vous l'avez trouvée ou plutôt vous affirmez que ce bonheur n'existe pas, que j'ai voulu, par conséquent, vous induire en erreur, ou qu'à cette époque je me faisais illusion à moi-même, en raison de certaines circonstances

— parce que j'étais à la veille de la première représentation de la Princesse de Bagdad — que mademoiselle Croizette avait peut-être trouvé un beau cri — que je comptais sur un succès, etc.

— Mais la Princesse de Bagdad ayant été sifflée à la première représentation, j'ai dû, selon vous, bien rabattre de ce fameux bonheur. Ce n'est pas tout. Je dois m'apercevoir que je commence à passer de mode, qu'il arrive une nouvelle école qui va me laisser bien loin derrière elle; bref, vous me voyez redoutant demain, n'étant plus sûr d'être dans aujourd'hui et tremblant d'être rejeté dans hier par cette légion de jeunes naturalistes qui s'avance au pas de charge et dont vous commandez le dernier peloton.

Où en êtes -vous, mon cher enfant ? Vous vous trompez non seulement de personne, mais d'époque. Par je ne sais quel effet de mirage peu explicable chez un homme jeune, ayant tou-

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jours les yeux fixés sur l'avenir, vous en êtes encore à Chateaubriand à qui vous me faites sans doute le très grand honneur de m assimiler.

Vous me voyez déjà sa vieillesse pleine d'amertume, désolée par la solitude et l'abandon où le reléguaient ses détracteurs, tout en tirant profit de ce qu'il avait découvert ou plutôt retrouvé. Mais, outre que Chateaubriand était, par nature et par tempérament, disposé à cette tristesse pour laquelle je ne me sens aucune inclination, il était de ceux qui, par leur origine et leur éducation, croyaient encore à de certains principes, à de certaines traditions, que ceux de ma génération n'ont même pas eu à discuter.

En naissant, nous en avions déjà fini avec tous les idéals, mais aussi avec toutes les déceptions qui pouvaient s'ensuivre. Chateaubriand vieilli assistait à l'écroulement des choses qu'il avait le plus aimées et respectées, et sur les ruines desquelles il voyait les jeunes d'alors cueillir les fleurs qui commençaient à y pousser, pour les offrir à des Bernerette et à des Marguerite Gautier au lieu de les déposer pieusement sur la tombe d'Atala. Chateaubriand se lamentait donc sur la fin d'un monde dont il avait espéré être le réédificateur et devenir le dieu. Ce sont les désenchantements du politique, ce ne sont

pas les déceptions de l'écrivain qui ont fait sa vieillesse tourmentée et taciturne.

Est-on un écrivain comme celui-là, sans prévoir les variations et les caprices du public et sans s'y préparer? L'erreur où vous tombez, en ce qui me concerne, vient de ce que vous êtes dans l'âge où Ton souhaite d'abord et ardemment la gloire, où on la considère comme le plus grand bien de ce monde. Elle vous échappe encore, peut-être parce que vous n'avez pas pris la petite route écartée et solitaire aboutissant aux saules derrière lesquels elle se cacho, sans faire comme la nymphe de Virgile tout ce qu'il faut pour qu'on la surprenne. Plus la déesse vous échappe, dans l'âge des énergies, des confiances, des audaces, plus il vous semble que vous seriez inconsolable si elle vous abandonnait un jour, après vous avoir reçu dans ses bras.

Eh bien, si vous devez être un homme supérieur, ainsi que votre maître se plaît à le prophétiser, vous reviendrez encore de cette idée comme de toutes celles dont vous vous vantez de n'être pas encore revenu.

Travailler en vue de l'acclamation des hommes, c'est le stimulant naturel, nécessaire, pour commencer. Je l'ai connu plus que personne. .Fai été affamé de gloire. Conséquence du voisinage et du rayonnement paternels. Il y avait là une telle

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renommée, que je serais mort de chagrin, je crois, si je n'étais pas parvenu à m'en faire une quelconque à mon tour. Je me la suis faite, durable ou non, enviable certainement, si j'en juge par les attaques qu'elle a eu et qu'elle a encore à subir. J'en ai joui outre mesure peutêtre. Je l'ai promenée dans les rues, la tête au vent, la secouant comme un panache, pour être remarqué des badauds et des femmes. Suis -je allé, comme tant d'autres, jusqu'à l'insolence et à la sottise? C'est possible, mais j'espère que non. En tout cas, c'est la faute de ce qui a en soi son excuse à tout: la faute de la jeunesse.

Heureusement, il s'est fait subitement en moi une évolution inattendue. Ce grand amour de la gloire tapageuse a été tout h coup remplacé pur un plus grand amour, celui du travail. Je l'avais toujours aimé, le travail, mais avec l'espérance du succès à sa suite. Je me mis à l'aimer pour lui tout seul. Ce n est pas tout: j'essayai de rallier mon art à la cause commune, à certaines questions sociales. En voyant avec quelle gloutonnerie brutale ce siècle dévorait toutes les œuvres littéraires, j'ai conçu l'espoir, si mou œuvre devait être dévorée comme les autres, de l'avoir au moins fait servir, si peu que ce fût, aux intérêts éternels de l'humanité. Chimère, soit, mais chimère respectable et même bienfaisante, car je lui

ai dû de conserver ce qui est devenu presque introuvable aujourd'hui, une foi.

Cet amour du travail et ce besoin de solidarité s'étaient faits si impérieux dans mon esprit, que, non seulement je travaillais pour moi, mais encore pour les autres. C'est à partir de ce moment que j'entrepris, de temps en temps, de donner la vie à certaines idées que leurs auteurs ne parvenaient pas à mettre au jour. J'en ai été quelquefois bien mal récompensé. Cela m'était et m'est toujours indifférent. Ces messieurs m'ont fourni l'occasion de travailler un peu plus, c'est tout ce que je me rappelle.

D'ailleurs, j'avais trop aimé le succès pour ne pas connaître et ne pas pardonner les exigences et les mauvais conseils de l'amour-propre. D'un autre côté, j'intervenais dans une foule de questions sociales, philosophiques, religieuses, politiques même, où l'auteur dramatique semblait n'avoir que faire et où j'ameutais encore contre moi tous ceux qui — très sincères eux-mêmes, je n'en doute pas — trouvent moyen d'être toujours exaspérés par la sincérité d'autrui. Dans cette Voie nouvelle, je voyais succéder à mes ardeurs et à mes ambitions d'autrefois je ne sais quelle modestie réconfortante, quelle simplicité d'allures, quelle sérénité intérieure. Après avoir recherché d'abord, comme tous ceux dont l'œuvre

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a besoin de la sanction des foules, après avoir recherché l'applaudissement de tout le monde, ayant vu par d'autres — et par moi-même, si vous le voulez — avec quelle facilité on peut séduire tout le monde et s'imposer momentanément à lui, je me mis à ne plus rechercher que l'approbation de quelques esprits sérieux ; je l'ai obtenue quelquefois. Alors, sûr de ne plus être un vaniteux, j'ai voulu obtenir mon approbation à moi-même et je n'y suis pas encore arrivé.

Si vous avez surpris quelque mélancolie en moi, elle me vient de là.

Quand on poursuit un idéal intellectuel dans la vie, la tristesse que l'on a ne vient pas de ce qu'on sent qu'on n'est plus ce qu'on a été, mais de ce qu'on sait qu'on n'a jamais été ce qu'on aurait voulu être.

Ceux qui ont l'aplomb de dire : Je suis celui qui sera, et l'esprit de le faire croire à un grand nombre de gens, doivent éprouver des jouissances énormes. Je ne les connais pas, ces jouissances mais elles ne valent pas les miennes, j'en suis sûr celles qui m'ont permis de vous dire: «-Je suis aussi heureux qu'un homme peut l'être », et dont je viens de vous expliquer les causes — puisque vous ne les aviez pas trouvées.

En somme, vous figurez-vous un plus grand bonheur que l'amour persistant du travail, le

désir d'être utile, la possession entière de son esprit, de sa volonté, de ses actes, de sa conscience, l'admiration pour ce qui est beau, l'indulgence pour ce qui est bête, la sévérité pour soi ? Tel est le bonheur dont je me vante. Vous ne pouviez pas le deviner. Question d'âge et de milieu. Aussi m'avez-vous cru el cherché dans le moulin, pendant que j'étais tranquillement dans l'arche. Vous le voyez, tout cela n'a aucun rapport avec les chagrins de l'homme de lettres vieilli, avec les amertumes de l'auteur dramatique sifflé, avec les désespoirs du chef d'école qui en voit surgir une autre. Si les naturalistes doivent mettre mon œuvre à néant, ce sera fini de ma personnalité littéraire, mais ma personnalité intime, celle que j'aurai voulu avoir, que je me serai faite à force d observation des autres et de moi-même, de réflexion et de bonne foi, qui pourrait se vanter de me la prendre ? Et c'est à celle-là que je tiens le plus ; l'autre s'arrangera comme elle pourra avec ma mort.

Si vous saviez, mon cher enfant, "comme, une fois qu'on est entré dans cet ordre d'idées, tout paraît simple et quel repos, quel équilibre, quel bonheur enfin on y trouve ! A mesure que vous avancerez dans la vie, j'espère pour vous que vous vous rendrez raison du même phénomène que j'ai pu constater. Vous sentirez alors devant

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vos regards et sous vos pas la Terre, avec tout ce qui la compose, y compris le naturalisme, diminuer, diminuer, diminuer de plus en plus. Un jour, vous la prendrez dans votre main, cette terre, comme un enfant fait d'une balle, et, après l'avoir pesée quelque temps, vous la rejetterez en disant : « Décidément, c'est trop petit, il doit y avoir autre chose de plus grand que ça. »

En attendant, mon cher enfant, vous êtes reconnaissant et vous me témoignez voire reconnaissance en vous efforçant d'adoucir de votre mieux la nouvelle que le grand Chef vous charge de nrapporter de la fin prochaine de mon règne. Je vous remercie de tous ces généreux efforts. Que l'un des jeunes de l'école certainement spiritualiste qui, à son tour, supplantera la vôtre, vous rende la pareille, quand vous serez arrivé à mon âge et que vous aurez pris ma place.

(Le Temps, mars 1884.)

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