AU MANÇANAREZ
A Monsieur Ed. Lebey.
Cher monsieur,
Vous me faites F honneur de me demander quelques lignes pour le numéro spécial que vous consacrez aux inondés de Murcie. Prenez garde, je vous en dirai peut-être trop long, car je suis très fatigué. Or, rien ne repose l'esprit comme les souvenirs joyeux, et c'est en Espagne que j'ai passé certainement quelques-uns des jours les plus heureux de ma vie. Laissez-moi les évoquer, en passant, devant vos lecteurs, et tâcher
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de faire servir à soulager tant de misères lointaines les impressions que j'ai rapportées et gardées toujours vivaces de ce pays enchanté. Ces impressions, je les échange souvent encore avec ceux de mes compagnons qui survivent, car il y en a deux qui sont déjà partis pour le voyage qu'on ne raconte pas, et l'un de ces deux compagnons, le plus grand parmi les autres, était le plus cher pour moi.
Savez-vous ce que je faisais, il y a trente-trois ans, à l'heure même où je vous écris ces lignes? J'étais en Espagne, à Séville, et je faisais des vers 1 Quantum mutatus ab Mo I comme nous disons à l'Académie quand il y a du monde.
Oui, il y a trente-trois ans, à cette heure même je faisais des vers, et comment puis-je le savoir? Par la raison bien simple qu'à partir du 6 novembre de Tannée 1846 jusqu'à la fin de décembre, j'ai fait des vers tous les jours, et j'en retrouve une grande partie dans un volume devenu très rare, qui est toujours resté à peu près inconnu, et qui joint aujourd'hui à ce grand avantage celui d'être complètement oublié. Voulez-vous que je vous dise les vers que je faisais le 13 novembre 1846 (je les ai là manuscrits et datés) ? Ils ne sont pas plus mauvais que beaucoup d'autres qu'on a faits depuis lors, et ils sont certainement meilleurs que ceux que je ferais maintenant. Il
y en a près de deux cents; vous ne voulez pas. ce serait trop long ; n'en parlons plus, ce sera pour un autre malheur. Les malheurs ne manqueront pas.
Je me contenterai aujourd'hui, et quelle meilleure et plus triste occasion en aurais- je? de demander pardon à l'Espagne d'avoir calomnié tous ses fleuves en la personne du Mançanarez. La Segura (quel nom trompeur !) vient de don- # ner le plus éclatant et le plus terrible démenti à la plaisanterie que je fis alors, qui est restée presque proverbiale et que les compatriotes de Calderon et de Lope de Vega m'ont reprochée souvent et avec raison. Ils savaient bien qu'il ne faut pas se fier aux airs inoffensifs de leurs petits cours d'eau parfois invisibles, souvent taris, où, comme dirait Victor Hugo, Dieu met tout à coup ses colères. Mais j'avais vingt ans; je venais d'arriver à Madrid avec mon père et Maquet, le fils adoptif de son esprit, que je considérais comme mon frère aîné; Louis Boulanger, le peintre de Mazeppa, qui avait fait mon portrait quand j'avais six ans, qui obtenait que je posasse en me donnant des gâteaux, et qui est un de ceux que je ne verrai plus que dans ma pensée; Giraud, que je revois encore toujours vaillant et courageux, malgré la mort prématurée d'un fils déjà célèbre; Desbarolles, qui vient de publiera
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soixante-dix-huit ans les dernières révélations des mystères de la main, livre rempli de verve et d'entrain, et ce qui vaut mieux encore, car il représente un travail acharné de trente ans, livre plein de renseignements les plus inattendus et les plus précieux pour la science physiologique.
J'étais le plus jeune de cette troupe jeune encore: j'étais l'enfant gâté, insouciant, paresseux, de tous ces amis de mon père; je croyais à l'éternelle jeunesse, à l'éternelle force, à l'éternelle gaieté. Je riais tout le jour, je dormais toute la nuit, à moins que je n'eusse une raison de faire des vers.
Quand j'arrivai à Madrid et qu'on me montra le Mançanarez en me parlant des inondations qu'on avait si souvent à redouter de ce fleuve que je voyais absolument à sec et rempli de cailloux dont on eût pu tirer du feu, je fis naturellement toutes les plaisanteries que tout bon Parisien de mon âge et de mon caractère aurait faites en pareil cas, car le propre du Parisien, à cette époque, était de ne croire qu'à ce qu'il voyait. Aujourd'hui, c'est bien changé, il croit à tout ce qu'on lui raconte. Toujours est-il que, le lendemain de notre arrivée, nous courûmes à une course de taureaux. Au moment où j'allais m'asseoir à ma place, je vis un des toreros, Lucas Blanco, tel était son nom, je crois, jeté à
vingt pieds au-dessus du sol par un taureau qui avait fondu sur lui. C'est ainsi que ce malheureux m'apparut pour la première fois, les quatre fers en l'air, dans la pose ridicule et terrifiante que prend le roi de la création quand un animal comme le taureau l'attrape par le bon endroit. Ce pauvre diable retomba lourdement sur la terre, inerte, massif et flasque à la fois comme un simple polichinelle dont tous les fils seraient cassés. Le soleil indifférent faisait étinceler sur ce corps affaissé, aux formes élégantes, les paillettes d'or et d'argent de son vêtement bariolé, et il ne paraissait plus y avoir de vivant en lui que ce qui était inanimé. Pendant ce temps, le marchand d'eau, aussi impassible que les spectateurs, se promenait au milieu d'eux en criant: Agua frescaf agua fresca! Je saisis un de ces grands verres qui contiennent chacun près d'un litre d'une belle eau de source glacée, limpide et brillante comme du diamant ; j'en avalai quelques gorgées pour me remettre, et je rendis le verre au marchand en lui disant: « Donnez le reste, de ma part, au Mançanarez. »
Pendant ce temps-là, Lucas Blanco avait été transporté hors de l'arène. Tout le monde le croyait mort. Dix minutes après, il était revenu de son évanouissement, et c'était lui qui, à la place même où il était tombé, tuait le taureau
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d'un de ces coups d'épée brillants comme leclair, rapides et meurtriers comme la foudre, et qu'on ne s'explique pas, même quand on les a vus aussi souvent que moi.
Ma plaisanterie sur le Mançanarez, racontée par mon père dans le récit de son voyage, fit fortune. Aujourd'hui, je reconnais que les Espagnols avaient raison, et que j'ai calomnié leurs fleuves. Je leur fais donc toutes mes excuses, et je vous envoie, cher monsieur, ces quelques lignes écrites au courant de la plume, mais de tout cœur, en vous disant : « Donnez-les de ma part aux inondés de Murcie. »
Décembre 1879.