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SUR LA TOMBE PE M. MONTIGNY

Mon cher Didier, Mon cher enfant,

C'est à toi, au milieu de tous les amis de ton père, qui sont déjà ou qui ne demandent qu'à devenir les tiens, que je veux adresser les quelques paroles suprêmes dont ma reconnaissance et ma tendresse doivent l'hommage à cette chère mémoire.

A la place même d'où je te parle, il y a dixhuit mois à peine, ton père, mortellement frappé dans une moitié de son cœur, recevait de tous

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ceux que nous revoyons aujourd'hui autour de cette tombe le plus unanime et le plus touchant témoignage de respect et de sympathie.

Si Fémotion et la compassion de toute une ville, presque de tout un peuple étaient suffisants à consoler la douleur d'un père, le tien eût été consolé ce jour-là. Mais tous ceux qui pleuraient ici, avec lui et avec toi, la mort subite et terrible de ce beau jeune homme, au nom si doux et si mérité, savaient bien que leurs larmes étaient impuissantes, et ils prévoyaient et se disaient tout bas que ce vieillard, si souvent éprouvé par la mort, si vaillant qu'il eût toujours été devant elle, s'avouerait enfin vaincu par ce dernier coup, le plus cruel et le plus injuste de tous. Toi-même, le seul survivant de ces trois enfants adorés, tu commenças à douter avec inquiétude des effets de ton amour et de ton dévouement. Tu ne les ménageais cependant pas, et je veux le dire bien haut, pour que tu serves de modèle à d'autres fils, comme celui qui était l'objet de ta sollicitude incessante peut servir de modèle à tant de pères. Et d'ailleurs, de quelle justice et de quelle nécessité serait la mort des êtres honnêtes et bons, si ceux qui survivent ne devaient pas en recevoir un exemple et un profit?

Avec quelle délicatesse tu entrepris, non pas la guérison, tu la savais impossible, maisl'adou-

cissement de cette douleur paternelle I Tu te fis patient et pour ainsi dire tout petit pour pouvoir rentrer et reprendre ta place, comme un enfant nouveau, dans ce cœur que la mort de ton frère semblait avoir épuisé comme eût fait la mort d'un fils unique. Comment n'arrivais-tu pas à consoler ce père à qui tu restais? N'eût-il pas été naturel qu'il se réfugiât au contraire dans cette dernière affection que lui accordait la Providence ? Pourquoi, puisque tu l'aimais tant, ne reportait-il pas sur toi toute sa tendresse et tout son espoir? Pourquoi s'obstinaitil à faire de celui qui n'était plus le préféré de son cœur au point de se laisser tous les jours attirer par lui un peu plus dans la mort? N'aimait-il pas également ses deux enfants ? Si, mais à force de voir la mort frapper ceux qui lui étaient le plus chers, il en était arrivé aux terreurs superstitieuses des âmes trop souvent meurtries. Il n'osait plus aimer, dans la crainte de porter encore malheur à ceux qu'il aimerait, a II ne m'en reste plus qu'un ; si la mort savait combien je l'aime, elle me le prendrait comme les autres. » Voilà ce qu'il pensait; voilà ce qu'il me disait la dernière fois que je le vis; car cet homme, dont l'intelligence, la raison et le bon sens ont été si bienfaisants et si utiles à tant d'entre nous, ne vivait sa vraie vie que par le

cœur. Toutes les voix que tu entendras aujourd'hui répéteront toutes la même chose avec des formes différentes.

Regarde ce grand concours, cette grande sympathie, dans cette église si souvent tendue de noir pour un des tiens, autour de cette tombe si souvent rouverte. Est-ce là seulement cette foule empressée et curieuse toujours prête pour les spectacles du dehors, même lorsque c'est la mort qui les donne? Est-ce le tribut officiel payé à un personnage connu, ayant occupé une place importante dans la carrière qu'il avait choisie ? Est-^e l'hommage forcé d'un grand nombre d'hommes ne pouvant pas faire autrement, sous peine d'ingratitude, que de se rendre et de se montrer aux obsèques d'un homme dont ils étaient les associés ou les serviteurs ? Est-ce même à cause des grands services que Montigny a rendus aux auteurs et aux artistes dans un art qu'il connaissait si bien sous ses deux faces et qui l'ont fait pendant quarante ans le collaborateur discret et précieux des auteurs et des comédiens réputés les plus originaux ?

Oui, chacun en particulier, nous devons quelque chose de notre réputation, de notre fortune, de la valeur qui semble nous être personnelle, à cet esprit intelligent, tout plein de science et de goût»

à ce metteur en scène si expérimenté qui a introduit tant de ressources nouvelles dans notre théâtre moderne, à cet administrateur habile, si digne, si prudent, si généreux, qui supportait seul la mauvaise fortune et qui partageait aussitôt la bonne avec tous ceux qui dépendaient de lui. Mais ce n'est pas le devoir, ce n'est même pas la reconnaissance qui nous réunit ici et nous groupe autour de toi ; c'est la plus sincère amitié, c'est la plus profonde estime pour ce cœur et cette âme qui furent ton père. Sois-en touché jusqu'au fond de tes entrailles, mais sois-en fier en même temps, devant cette tombe qui t'a pris toutes tes amours de fils et de frère. Quelques éloges que l'on donne à la longue et honorable carrière de Montigny, ils viendront tous aboutir à cet éloge universel, à cette conclusion si enviable que tu es le fils du meilleur et du plus honnête des hommes, de la meilleure et de la plus honnête des femmes, de celle dont quelqu'un a pu dire : Elle fut grande actrice et fila de la laine.

Tu sais comme je le sais, moi que ton cher père, dans nos expansions intimes, appelait quelquefois son fils aîné, tu sais, et nous pouvons le divulguer aujourd'hui devant cette foule amie dont l'émotion peut tout comprendre, tu sais quel lien secret, touchant, religieux, continuait à unir à travers la mort ton père et ta mère. Ce n'était

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pas seulement le souvenir sacré qu'un pareil vivant garde éternellement d une pareille morte, c'était une- communication régulière, quotidienne, presque visible pour .l'un comme pour l'autre, entre ces deux amours qui s'étaient si bien compris. Tous les jours, à moins qu'il ne fût arrêté par la maladie, ton père, au milieu de ses affaires les plus graves, de ses préoccupations les plus grandes, tous les jours, ton père entrait dans une église, là où il se trouvait, église de village ou de grande ville, déserte ou remplie de fidèles, et dans la maison du Dieu auquel il croyait si ardemment, il évoquait ta mère, sa femme, l'épouse éternelle, celle qui avait donné sa vie pour ton frère comme elle l'eût donnée pour lui ou pour toi, et dont l'image souriante et protectrice se retrouvait dans toutes les chambres de votre maison devenue comme le temple de cette sainte disparue. Il conversait avec l'apparition toujours fidèle, et c'était, en dehors de toutes les choses de la terre, dans ce colloque de leurs deux âmes, que ton père venait puiser cette grande énergie et cette grande indulgence devenues les fermes assises de sa puissante nature; c'était de là que venait ce rayon qui a éclairé ses yeux jusqu'au moment où la mort les a fermés, ce sourire d'enfant, presque de femme, qui illuminait ce visage si bienveillant et si loyal

cette foi profonde, inaltérable, qui lui a fait demander la communion avec tant d'impatience et la recevoir avec tant de joie, quelques heures avant la mort qu'il voyait venir, et qui Ta trouvé dans la confiance et la sérénité des plus grands chrétiens. Nous avons à regretter ton père; nous n'avons pas à le plaindre.

Nulle vie n'a été mieux remplie que la sienne par des luttes toujours nobles, par des affections toujours saines, par un travail toujours utile et fécond, par une espérance et un idéal toujours supérieurs aux commotions terrestres. N'oublie jamais, mon cher enfant, tout ce que tu auras entendu dire de ton père, dans ce jour de tristesse et de deuil, et que ce soit la lumière de toute ta vie !

Cette tombe, une fois fermée, tu vas te trouver libre, mais seul sur la terre. Tu n'as plus de maître légal, tu n'as plus de guide naturel, mais que d'amis tu vas avoir, tous ceux que ton père t'a faits ! Je suis de ceux-là. 11 n'a pas eu besoin de te recommander à nous, il eût craint de nous rappeler ainsi tout ce que nous, lui devons. Au nom de tous ces amis, en disant publiquement à ton père ce dernier adieu, je te donne publiquement ce premier conseil : Vis comme lui dans le travail, dans la droiture, dans l'amour de la famille, dans le courage et l'abné-

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gation, dans la conscience et dans le bien comme ont vécu ce père et cette mère dont tu descends et qui sont à tout jamais réunis au-dessous et au-dessus de nous. Et tu auras à bénir la Providence si en t'imposaat leurs efforts, leurs épreuves, leurs douleurs, elle te donne en même temps leurs vertus, et cette estime universelle dont tous, tant que nous sommes, nous venons témoigner aujourd'hui sur leur tombe.

8 mars 1880.

Mon cher monsieur Naquet,

Je descendais tout à l'heure le boulevard Malesherbes, en voiture découverte, quand je fus appelé à plusieurs reprises par M. Livet, un des rédacteurs du Voltaire, dont la voiture ne parvenait pas à rejoindre la mienne. Je ne l'avais pas entendu tout d'abord, plongé que j'étais dans la lecture de la Gazette de Hongrie, que je venais de recevoir de Pesth. D faut vous dire que, depuis près d'un mois surtout, je ne lis plus, en dehors du Paris-Journal et du Gil Blas qui m'ont vaillamment et spontanément défendu et que je suis heureux de remercier ici, je ne lis plus que

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les journaux étrangers, la plupart des feuilles parisiennes , les républicaines principalement , étant remplies à mon endroit d'invectives de toutes sortes et de toutes couleurs.

Quand M. Livet m'eut rejoint, il tira de sa poche un numéro du Voltaire qu'il m'apportait, et qui contenait, disait-il, un article intéressant pour moi. Je lui répondis que, si cet article avait l'intention de nrêtre désagréable, il pouvait le garder et que je ne le lirais pas plus que je ne lis les autres. Cet article était de vous, et alors, complètement rassuré, je remplaçai la Gazette de Hongrie par le Voltaire, et je lus la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser.

J'allais partir pour la campagne, je retarde mon départ de quelques heures pour vous répondre. Si je vous réponds par une brochure au lieu de vous répondre par le journal où vous écrivez, c'est que je suis plus chez moi ici, et que j'aime bien à être chez moi. Et puis, le journal garde ainsi tous les droits possibles de m'attaquer, ce qu'il ne pourrait peut-être pas faire aussi librement s'il était mon obligé. J'ai vu cependant des journaux que cela n'embarrassait pas.

Vous me faites un appel direct, cher monsieur, vous me mettez, comme on dit vulgairement, au pied du mur, et, à propos de la solution heureuse que la question du divorce vient d'avoir

devant la Chambre des députés, vous me sommez, le plus galamment du monde, de vous dire publiquement si je ne vais pas enfin me rallier à cette République à laquelle nous devons une réforme si importante, que nous avons tant demandée, vous et moi, vous avec une logique, une éloquence, une ténacité et une modération remarquables, moi, avec certains sujets dramatiques qui m'ont fait traiter de conférencier (i 'heureuxtemps où Ton s'en tenait là quand on m'attaquait I) et, finalement, avec un livre qui a appelé sur mon front les foudres de l'Église.

Savez-vous que vous me demandez là, cher monsieur, quelque chose de bien gros ! Musset a dit: 1

Je ne crains pas l'âge, Où les opinions deviennent un remords.

11 est vrai qu'il n'est pas arrivé à cet âge, où, d'ordinaire, leurs opinions premières se retournent contre les gens, entre cinquante et soixante ans. Il est mort à quarante-six ans. Moi, j'ai déjà près de douze ans de plus que lui, et je puis m'appliquer encore ses deux vers que j'ai toujours trouvés de fière allure et de bon conseil ; à cinquante-huit ans, je n'ai pas encore changé mes opinions. C'est beau, n'est-il pas vrai? Cela tient peut-être à ce que, pour être sûr de ne

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pas en changer, je n'en ai jamais eu. Ne trouvez-vous pas cette situation aussi excellente que rare ? Ce Musset avait décidément du bon. Vivent les poètes qui n'ont jamais chanté que l'amour et la nature, le cœur de l'homme et de la femme! ils se trouvent avoir éternellement raison. Maintenant que je m'achemine tous les jours de plus en plus vers la mort, la seule puissance qui ait encore su mettre d'accord les opinions les plus contraires et qui n'ait jamais menti à son programme de liberté, de fraternité et d'égalité, maintenant que j'approche de plus en plus de la mort, j'ai bien envie d'attendre cette suprême conciliation de tous les partis. Si peu de temps que j'aie à passer en ce monde, je tiendrais à l'y passer aussi tranquille que possible.

Me promettez-vous cette tranquillité, si je fais ma confession républicaine?

Oui, évidemment. La forme républicaine la promet à tout le monde, cette tranquillité que j 'ambitionne ; mais je me souviens que les gouvernements qui ont précédé celui-ci ont fait la même promesse, et il y a eu bien des déboires qui se sont traduits en révolutions, invasions, guerres étrangères et guerres civiles, incendies et massacres.

Tout à l'heure, la Gazette de Hongrie ne me rassurait pas du tout, mais pas du tout, sur la

question égyptienne, qui menace de susciter, même pour la République française, bien des difficultés nouvelles.

Si j'étais sûr que mon adhésion à une forme particulière de gouvernement arrêtât les embarras présents et à venir, je me déciderais peut-être, en souvenir de Curtius, mais je crois, au contraire, qu'elle amènerait une complication, très grave pour moi et inutile aux autres.

En effet, le moment, permettez-moi de vous le dire, est mal choisi pour me demander une profession de foi. J'ai déjà à mes trousses un grand nombre d'écrivains d'un talent immense et d'un passé irréprochable, non pour les raisons qu'ils donnent, mais parce qu'il m'est arrivé d'écrire et d'imprimer autrefois que les gens qui ont brûlé Paris et assassiné les otages étaient d'abominables canailles. Je le pense toujours, mais je n'ose plus l'imprimer, comme vous pouvez voir. Or, ceux qui sont d'un avis contraire au mien deviennent tous les jours plus nombreux, puisqu'ils deviennent plus insolents, par conséquent plus forts. Car vous n'ignorez pas que l'insolence est une des plus grandes forces dans ce pays-ci, à cause de la quantité énorme d'imbéciles et de poltrons que nous y voyons grouiller et qui sont toujours prêts à lui obéir. Donc, si je déclare publiquement que je ne suis pas repu-

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blicain et que ces geos-là, comme d'aucuns Je prophétisent, triomphent sous peu, ils me mettront, eux aussi, au pied du mur ; seulement ce sera au pied du mur de la rue Haxo, et, jusqu'à nouvel ordre, je préfère m'en aller autrement, bien que je sois assez pour les morts subites, à la condition toutefois qu'elles resteront imprévues. Si j'étais sûr que ces messieurs n'arrivent au pouvoir que dans une vingtaine d'années, quand, selon mes petites prévisions, je serai mort moimême et bien enterré, je me prononcerais peutêtre contre eux avec ce courage propre à tant de gens qui font mentalement cet ingénieux calcul, renouvelé du roi Louis XV : « Après moi la fin du monde! »

Mais ni vous ni personne ne pouvez me garantir ce délai, et la bonne politique consiste peut-être à ne rien dire encore. 11 me restera, si je survis et que je me sente défaillir, au dernier moment, la ressource d'écrire une lettre touchante, plate et secrète à celui qui aura le pouvoir. Si c'est M. Henri Rochefort, par exemple, il se souviendra, je l'espère, qu'il faisait aussi des pièces du temps qu'il n'avait que de l'esprit, et s'il ne me fait pas mettre ouvertement en liberté, pour ne pas se compromettre, il me fera évader en secret, alors même que cela devrait lui coûter une petite somme. Quand on a

été confrères, on ne l'oublie jamais complètement. Faut-il vous le dire? J'ai toujours gardé un faible pour ce Méphisto, bon enfant au fond, sans compter qu'il engraisse un peu depuis quelque temps, ce qui me rassure. La graisse pousse à la philosophie et à la clémence.

M. Rochefort m'injurie aujourd'hui; je ne lui en veux pas. Il subit là une des tristes conséquences de la politique purement d'instinct; et le plus dur châtiment peut-être de ceux qui la pratiquent est d'être condamnés à insulter des gens qu'ils estiment pour ne pas perdre leur action sur des gens qu'ils méprisent. C'est le cas de M. Rochefort, qui ne déteste personne, hormis, quel qu'il soit, celui qui règne.

D'un autre côté, à l'heure présente, malgré mes attaques, dans le livre du Divorce, contre les erreurs et les prévarications de l'Église, je ne suis guère défendu que par des réactionnaires, infâmes suppôts du trône et de l'autel. Je vous citerai, entre autres, M. Henri de Pêne, un de ceux qui honorent la presse parisienne, cœur vaillant, esprit généreux qui, lui aussi, un jour, a voulu faire de la conciliation avec les républicains qui occupaient la place Vendôme. Suivi de bons citoyens comme lui, l'étendard blanc des parlementaires à la main, il a marché bravement, sans armes, la poitrine dé-

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couverte, vers ces hommes armés, et, au milieu de la fusillade qui a répondu à cette démonstration pacifique, il a reçu une balle en plein corps. Il en est revenu, et un peu de la vie qu'on lui a laissée, il l'emploie à me défendre. La plus élémentaire reconnaissance me commande de ne pas le désavouer tout de suite et de rester encore quelque temps, sans être de son opinion, avec les vaincus dont il est. Mais c'est là du sentiment, ce n'est pas de la politique, et cela ne me constitue pas plus monarchiste que républicain; cela me maintient galant homme, voilà tout.

La meilleure décision que j'aie à prendre, vous le voyez donc, cher monsieur, est celle que j'ai prise jusqu'à ce jour, de mourir comme j'ai vécu, dans la peau d'un indépendant. Je suis, en effet, en France un des rares hommes tenant une plume, qui sait? peut-être le seul, qui puisse dire absolument tout ce qu'il pense, ou se taire quand il ne veut pas parler, sans avoir à rendre compte à qui que ce soit de ses paroles ou de son silence. Je n'ai pris d'engagement avec personne, avec rien. Je n'appartiens ni à un parti, ni à une école, ni à une secte, ni à une ambition, ni à une haine, ni même à une espérance. J'ai beau être avare, comme chacun sait, il n'y a pas de somme d'argent, si grosse qu'elle fût, qui pourrait me déterminer à écrire

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un livre, une pièce, un article, une phrase, si cela ne me convient pas; et, alors que j'étais avare par nécessité et non par goût, alors que j'étais pauvre, je n'ai pas à me reprocher d'avoir écrit un seul mot que je ne pensasse point.

Vous qui êtes un de ceux qui ont le plus réclamé la liberté pour tous, monsieur, soyez heureux et fier; je l'ai, cette liberté, complète, définitive, inattaquable, et chacun pourrait la posséder 3mme moi, sans proclamations, sans tapage, ^ans émeutes et sans violences. Il y faut tout bonnement du travail, de la patience, du respect de soi-même et des autres. Pour avoir cette liberté individuelle, possible sous toutes les formes de gouvernement, il faut bien vouloir ce que l'on veut, bien savoir où l'on va et ne lui sacrifier, en somme, que ce qui peut lui nuire.

Mais, si l'indépendance que j'ai est le plus grand bien que l'on puisse acquérir, c'est aussi, dans un temps comme le nôtre, une des plus grandes audaces que l'on puisse avoir et Ton ameute contre soi tous les ambitieux d'argent, de places, de glorioles, tous ceux qui veulent arriver à tout sans avoir rien fait, tous les dépendants de quelque choâe ou de quelqu'un, c'est-à-dire une masse énorme. Car ceux-là mêmes qui ne crient pas regardent de travers cet individu non semblable aux autres, cet indépendant, c'est-

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à-dire ce mauvais exemple qui circule, ce grand reproche qui passe. Et quand j'ai ce bien si exceptionnel et si enviable, quand j'en jouis depuis plus de trente ans, quand je n'ai plus que quelques années, quelques jours, peut-être, à en jouir, vous voulez que j'y renonce et que je m'enchaîne tout à coup! Allons donc! Et, d'abord, quel républicain serais-je? car il faudrait me le dire. Modéré, radical ou intransigeant? Sous quel drapeau servirais-je? Tricolore ou rouge? Avec quel groupe me faudrait-il marcher? Extrémité ou centre? Quel maître me faudrait-il avoir? M. Gambetta ou M. Clemenceau? Serais-je pour une Convention ou pour deux Chambres? Pour un président ou pour pas de président? Jusqu'où faudra-t-il que je m'avance? Où faudra-t-il que je m'arrête? Irai-je respirer les parfums d'une république athénienne sous les colonnes d'un journal rose, ou me faudra-t-il gesticuler et hurler dans les feux de Bengale rouges des feuilles incendiaires ?

Non; quand on n'a pas fait ces choses-là de bonne heure, dans l'inexpérience et la fougue de la jeunesse, quand on ne les a pas faites dans l'âge mur, avec la bonne foi ou l'ambition, il ne faut pas les faire dans les dernières années de la vie. On y est maladroit et mal venu.

De deux choses l'une, ou votre République

durera, et alors elle n'a pas besoin d'une recrue aussi en retard que moi, aussi mal vue chez les purs; ou votre République ne durera pas, et alors ce n'est pas la peine que j'emménage dans une maison qui va s'écrouler. « Elle durera ! » vous l'affirmez.

Hé! mon Dieu! qu'en savons-nous?

« C'est le gouvernement voulu par le pays ! »

En êtes-vous sûr?

J'estime, moi, que la majorité du pays n'a pas plus d'opinion que je n'en ai. Elle veut la sécurité, le travail et l'épargne ; elle veut la paix et Tordre ; elle va toujours à la forme gouvernementale qui les lui donne, et elle en a tellement besoiu qu'elle se contente quelquefois, après certaines secousses, de celle qui ne peut que les lui promettre.

En raison de ses besoins, le pays est toujours pour le gouvernement qu'il a ; il le préfère toujours à un meilleur qu'il pourrait avoir, dont il ne se fait, d'ailleurs, aucune idée préalable ni claire, et auquel il ne va jamais que quand il ne peut plus faire autrement. Après quoi, reprenant ses habitudes de labeur et de prévoyance, il se met immédiatement à préférer son nouveau gouvernement à celui qu'il avait, et ainsi de suite. Ne faisons donc pas fond sur l'opinion apparente et officielle du pays. Si l'on avait dit i. 10

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à notre pays, la veille du 2 décembre 1851, que le lendemain il serait bonapartiste, on l'aurait bien étonné. Si, lorsqu'il a donné, dix-huit ans après, et pour la seconde fois, 7,800,000 voix à l'Empire, on lui avait dit que, trois mois après, il serait républicain, on l'aurait étonné bien plus encore.

Il peut donc survenir, au moment où Ton s'y attendra le moins, je ne sais quel incident qui rende tout à coup le pays monarchiste. Il s'en est fallu de bien peu que cela n'arrivât, il y a quelques années. Si cela n'est pas arrivé, c'est la faute du roi, qui a été trop royaliste. Le pays serait-il revenu alors, ou reviendrait-il, en cas de restauration, à l'amour de ses princes et au culte de ses anciennes traditions? Non, il serait resté ou il resterait, — sous une autre forme, — dans son éternel besoin de travail et de tranquillité.

Je ne me constitue donc pas en hostilité avec mes compatriotes, parce que je ne me proclame pas républicain comme eux. Je fais tout simplement acte de bonne foi, d'expérience et de sagesse.

A mon sens, mon pays n'est pas plus contenu dans une formule gouvernementale que Dieu n'est contenu dans une formule religieuse. L'un et l'autre restent toujours au-dessus des expressions temporaires que certaines conventions leur

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donnent et des mécanismes presque toujours improvisés que certaines impatiences nécessitent. Ce que les hommes leur attribuent ne les engage à rien ; ils gardent leur liberté, ni plus ni moins que moi, et il en est un peu de ces formules solennelles et cajoleuses des politiques et des religions comme de ces remèdes nouveaux dont Broussais disait : « Profitez-en pendant qu'ils guérissent. »

Maintenant, cher monsieur, et entre nous, les étiquettes politiques et religieuses vont-elles vraiment continuer à être nécessaires et surtout exigibles? Un homme nouveau va sortir évidemment de toutes les fermentations sociales, morales, religieuses, scientifiques, économiques et internationales qui emplissent l'atmosphère. Cet homme nouveau qui contient déjà en lui tant d'éléments contradictoires, déposés par toutes les révolutions qu'il a traversées et subies, éléments que sa conscience a maintenant besoin de combiner et de répartir, comme fait l'estomac des mets variés, chauds et froids, solides et liquides, dont se compose l'alimentation du corps humain, cet homme nouveau va-t-il, peut-il, doit-il se restreindre à une formule précise, tyrannique, en dehors de laquelle tout ne serait qu'erreur, mensonge et péril ? Je ne le crois pas, et il affirmera de plus en plus son individualité.

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Ainsi, moi qui vous parle, je me sens un homme nouveau, et cette qualité me crée encore d'interminables malentendus avec un très grand nombre de gens, de très bonne foi, ceux-là, qui s'obstinent et se cramponnent à ce qui, selon moi, doit disparaître. J'ai trouvé, comme ces gens-là, en entrant dans le monde, des compartiments très bien établis et très commodes dans lesquels je n'avais qu'à m'abriter comme le mouton dans sa bergerie et le chien dans sa niche. Au lieu de cela, ayant une tendance innée et irrésistible à la recherche de la vérité, je me suis mis à regarder bien en face les gens, les choses et moi-même, sans tenir aucun compte des étiquettes consacrées. Je me suis aperçu bientôt que, avec la meilleure intention peutêtre, on me trompait, on se trompait, sur une foule de points. Alors je me suis livré à un examen toujours attentif, souvent cruel, quelquefois sacrilège, et, toutes les fois que j'ai pu tirer de mes observations un profit pour moi ou pour les autres, dont je ne me sépare jamais, même quand je parle de moi (car je me retrouve dans toute l'humanité et je retrouve toute l'humanité en moi), toutes les fois que j'ai pu tirer profit de mes observations, je l'ai fait. Toutes les fois que j'ai cru reconnaître une vérité, de quelque côté qu'elle m'arrivât, je m'en suis imprégné pro-

fondement et je l'ai dite, pour ou contre, à mes risques et périls, car, à partir de ce moment, elle faisait partie de révolution de mon être total, et je l'expirais naturellement comme je l'avais aspirée.

Me voilà donc, ayant recueilli ici et là tout ce que j'ai cru propre à fortifier ma raison, à diriger ma vie, à éclairer ma conscience, me voilà donc en face de sociétés distinctes, régies par des gouvernements différents, presque toujours rivaux les uns des autres, par des religions diverses, toujours en guerre ensemble, chacune de ces sociétés déclarant naturellement que ses institutions politiques sont les bonnes, et que sa tradition religieuse est la seule. Où est la vérité, pouvezvous me le dire?

Prenons un exemple, celui que vous avez invoqué dans votre lettre. Vous me dites que je dois bénir la République française et me rallier à elle parce qu'elle vient de permettre le rétablissement du divorce pour lequel j'ai eu, en effet, la bonne idée et l'honneur de faire campagne avec vous. Si c'est là un argument en faveur de notre République, n'en estee pas un, convenez-en, plus puissant encore en faveur des monarchies, comme l'Angleterre, la Suède, la Norvège, la Russie, la Prusse, où le divorce est établi depuis nombre d'années, tandis que notre

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Sénat républicain n'a pas encore voté et ne votera peut-être pas, vous le dites vous-même, votre projet de loi, tout ratifié qu'il est par la Chambre. J'ai hâte, pour tant de gens qui souffrent de l'indissolubilité du mariage, de voir rétablir le divorce. Vais-je, pour cela, passer à l'étranger et me faire naturaliser citoyen du pays où il est le plus largement pratiqué. Dans ce cas, ce n'est pas républicain français que je dois devenir, mais républicain américain. Je n'eu ai nulle envie, d'autant moins que, comme petil-fils de mulâtre, je courrais la chance d'être encore plus vilipendé dans ce pays libre que dans le mien.

Cher monsieur, croyez-le bien, malgré l'idéal républicain auquel vous vous êtes toujours si noblement dévoué, sans discussion, sans trouble et sans réserve, croyez-le bien, la vérité indiscutable reste dans la conclusion à laquelle j'ai abouti. Cette conclusion est modeste, prévoyante et toujours extensible ; l'homme nouveau, comme je vous le disais tout à l'heure, s'y ralliera de plus en plus, les nuances infinies de la même opinion devant bientôt exiger une attention trop grande dans une vie si courte et si remplie d'intérêts divers et personnels, l'adhésion à l'une de ces opinions nécessitant, dans beaucoup de cas, une trop humiliante abdication de soi-même.

En ce moment surtout, il n'y a, pour ainsi

dire, plus moyen de se reconnaître. Les faits ont l'air de ne plus savoir ce qu'ils font, et il n'y a pas jusqu'aux mots qui n'aient, dans la mêlée, perdu leur signification originelle.

Si Ton avoue, par hasard, car c'est devenu assez rare, quand on n'y est pas forcé par la politique, si l'on avoue, par hasard, que l'on croit en Dieu, on devient immédiatement un ignoble jésuite bon à fusiller à la prochaine Commune ; si l'on ne se met pas du parti des jésuites, on devient, dans leur camp, un pourceau, un athée, bon à brûler, s'il y avait encore une Inquisition ; si l'on demande la liberté, on est un communard; si l'on réclame l'ordre et la protection, on est un réactionnaire, un ennemi de la République.

Pourquoi diable voulez-vous qu'un homme sensé, qui ne s'y est jamais trouvé pris, aille, sans aucun bénéfice pour lui ni pour les autres, se jeter dans cette bagarre ? Il se tient à l'écart, , il regarde par sa fenêtre ce qui se passe au dehors ; puis, comme il voit les choses d'un peu haut, il crie de temps en temps : « Hé ! voisin, faites attention, vous avez le feu dans votre cheminée ; » et il se tient prêt, si le feu gagne, à faire la chaîne et à essayer de sauver le locataire et même le propriétaire de la maison.

Je trouve encore dans votre lettre ceci :

Avancé par les idées générales, vous êtes en

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arrière en politique. Vous avez des préventions contre le suffrage universel et contre la République. Vous ne croyez pas à la puissance productrice <tc la démocratie. Est-ce que ce fait considérable, le rétablissement du divorce, voté par la Chambre à une majorité de 493 voix ne va pas modifier sur ce point vos opinions ? N'allez-vous pas reconnaître que le gouvernement de tous est plus profitable aux idées progressistes que le gouvernement d'un seul ? »

Vous admettez que je suis avancé, par les idées générales. Eh bien, cher monsieur, voilà le point important. Le reste n'est qu'un détail. le signe particulier qu'on ajoute, sur un passeport, au signalement d'un voyageur. Si le gouvernement de « Tous » amène le progrès des idées et de la civilisation, je suis pour le gouvernement de « Tous », eu ma qualité à* avancé; s'il amène la banqueroute, la guillotine, la Commune, je ne suis plus pour lui, en ma qualité d'honnête homme; si le gouvernement de « Un seul », comme après la Terreur et le Directoire, par exemple, m'amène le triomphe, la richesse et la gloire de mon pays, je suis pour le gouvernement de ce « Un seul », en ma qualité de patriote ; s'il m'amène la révocation de l'édit de Nantes et les dragonnades, je ne suis plus pour lui en ma qualité d'homme avancé.

Mais, comme je ne sais jamais d'avance comment va tourner une forme de gouvernement, et si elle fera le malheur ou le bonheur de mon pays, pourquoi voulez-vous que j y adhère aveuglément et comment espérez-vous établir un principe absolu en cette matière? Encore faut-il attendre qu'une forme gouvernementale ait fait ses preuves, les bonnes, et, en face de la république actuelle, j'ai encore le droit d'attendre.

Ayons un idéal, demandons des réformes, rêvons la perfection, je le veux bien, mais « Tous », le nommé « Tous », par quel procédé lui ferons-nous partager notre idéal? Comment lamènerons-nous à l'intelligence et à la mise en œuvre de nos idées? Comment l'établirons-nous dans l'état de perfection collective ? « Un seul » a au moins cet avantage qu'on peut arrivar plus facilement à le conseiller, à le convaincre que a Tous », qu'il peut être plus facilement un esprit ouvert que « Tous », et que, s'il résiste trop, on peut, en somme, le chasser comme Charles X, le guillotiner comme Louis XVI ou l'assassiner comme Henri IV. Ceci n'amène jamais les résultats sur lesquels on compte, mais ça change et ça distrait pendant quelque temps, et, comme disait un chirurgien, après avoir coupé la jambe à un client tout en sachant

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que l'opération ne le sauverait pas : « Il faut toujours amuser un malade. »

Dy a encore, avec ce « Un seul » un autre moyen que l'Angleterre, par exemple, a employé môme après avoir coupé la tête à un de ses rois, c'est de conserver tout de môme la royauté, dans des limites bien établies et de la maintenir héréditaire afin que tous les aventuriers du pays ne se croient pas aptes à exercer le pouvoir suprême. Ce procédé a du bon; il permet, tout comme un autre, si c'est vraiment ce que l'on a en vue, le développement du progrès, la richesse nationale, et il donne, comme nous le voyons en ce moment, à ceux qui s'en servent une grande influence dans la politique extérieure. Par là-dessus, je ne vois pas que rien permette à la reine Victoria d'être une Elisabeth intolérante et cruelle, et rien, dans le prince de Galles qui doit lui succéder, ne fait pressentir un tigre altéré du sang de ses compatriotes. Je le crois même disposé à demander encore plus de liberté pour les Anglais, si j'en juge par la joyeuse façon dont il pratique la sienne. Admettons que je me trompe, la constitution aura raison de lui et si, par malheur, une fois couronné, il devenait fou comme George III, la régence serait là avec un nouveau Pitt que l'on trouverait peutêtre encore.

Car il semble que les grands ministres soient spécialement faits pour les monarchies et enfantés par elles. Notre République française, malgré ses trois incarnations, et bien qu'elle ouvre le champ à toutes les capacités, a eu de grands agitateurs, de grands tribuns, mais elle n'a jamais eu de grands ministres, sauf Carnot, et encore son héroïque amour de Tordre et de la modération l'eût-il fait certainement se dévouer à la monarchie, si Louis XVI avait pu être sauvé, comme il s'est dévoué à Bonaparte après le 18 Brumaire, et à Napoléon pendant les Cent-Jours.

Nous vivons donc dans un temps où Ton peut avoir raison de <* Un seul » ne fût-ce que comme les nihilistes viennent de le démontrer ; mais « Tous » s'il s'insurge, comment aurezvous raison de lui? Comment vous débarrasserez-vous de ce monstre? Quel moyen de faire que « Tous » se subordonne à « tous. »? ou même s'entende avec « Tous »? Le moment psychologique venu, on sera peut-être bien aise de trouver a Un seul » pour se tirer d'affaire, comme l'a admis et prouvé Carnot. Tout dernièrement ce « Un seul » on le cherchait encore et déjà il a failli surgir sous un autre nom que le nom de roi, mais avec la même puissance.

Malheureusement, il avait commencé par proclamer le gouvernement de « Tous » et « Tous *

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lui a barré le chemin. A quoi vous me répondrez que ce « Tous » a donc quelquefois du bon. J'y consens pour la circonstance.

Évidemment, dans votre théorie, vous comptez sur le développement progressif de « Tous » par l'instruction imposée à « Tous », mais combien de générations vous faudra-t-il pour cela? Et les besoins matériels de « Tous », à qui vous êtes obligé de tant promettre et qui devient de plus en plus exigeant, vous laisseront-ils vos coudées franches? Le suffrage universel, si discipliné et si intelligent, fera prendre patience, me direz-vous. Est-ce bien certain?

Vous m'accusez de ne pas croire au suffrage universel. Dernièrement, je causais avec un des grands hommes politiques français, le plus grand, disait-on alors, et je lui demandais, justement, à propos du divorce qui nous intéresse, et que vous louez la Chambre actuelle d'avoir voté, je lui demandais pourquoi, lui, si libéral, et dont la voix avait tant de puissance, il avait voté contre le projet. Il m'a répondu : « Question électorale. Au moment de renouveler la Chambre, il ne fallait pas effaroucher les électeurs. »

Vous voyez qu'on en est encore à flatter le suffrage universel tout comme un roi. C'est un roi, en effet ; c'est le nôtre, à cette heure. Seulement, c'est un roi avec des millions de bras, un

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182 NOUVEAUX entr'actes.

Tue la, jusqu'à couper le cou à mes adversaires pour les ranger à mon opinion.

Je veux la revision des lois jusqu'à ce qu elles n'oppriment plus ni l'enfant, ni la femme, ni un seul innocent, même en faveur de cent mille coupables. Le nombre des criminels ne fait pas l'excuse du crime; après quoi je demande la liberté sans limite pour chacun, en face d'une justice sans préférence pour personne.

Non, je n'aime pas la démocratie, mais seulement, quand elle devient tapageuse et menaçante; quand elle prétend en savoir tout de suite autant et même plus long que les gens qui ont passé leur vie à apprendre et à méditer, et quand elle se proclame supérieure et infaillible comme le pape. En revanche, j'ai pour le labeur de l'ouvrier obscur, honnête et courageux, une estime profonde et une sympathie qui va jusqu'à l'attendrissement. Je veux qu'on fasse le possible et l'impossible pour l'amélioration de son sort matériel, physique, intellectuel, social, moral. Comme écrivain j'y travaille tous les jours de ma plume, et, comme particulier, de ma bourse.

J'aime passionnément mon pays. Je m'efforce, dans la carrière que j'ai embrassée, de servir à son développement intellectuel, à sa grandeur morale, à la propagation des idées que je crois aines et fécondes.

A MONSIEUR NAQIJET. 183

On m'y insulte de temps en temps, on m'y calomnie quelquefois. Qu'importe, l'homme n'esl parfait mille part, même en France, même en République, et nul n'est prophète en son pays, comme a dit Celui qu'on traite en même temps chez nous de Dieu et de saltimbanque.

Enfin, à travers et malgré les obstacles communs à tous, je me suis constitué en dehors de tous les partis, à la fois sans indifférence, sans crainte et sans calcul, cette fière indépendance dont je me vantais tout à l'heure auprès de vous. C'est elle qui m'a permis d'aller vous trouver et de faire, par l'esprit et par le cœur, alliance avec vous sur une question brûlante, à une époque où, tandis que, chez ceux que vous appelez les miens, on vous qualifiait de jacobin sanguinaire, chez ceux qui se disent les vôtres, on me qualifiait de réactionnaire imbécile, soudoyé par l'empire.

Laissez-moi donc mon indépendance ; elle pourra peut-être encore servir au succès de quelques-unes des idées qui nous intéressent. En attendant, elle m'autorise, tant ma sincérité est connue, à donner franchement la main à tons les hommes d'un esprit élevé, d'une âme droite, à quelque parti qu'ils appartiennent, à tous les hommes de bonne volonté, au milieu desquels vous êtes un des plus estimés, des plus

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vaillants et des plus utiles. Quant au gouvernement qui régira notre pays, peu m'importe son nom et sa forme .

Qu'il soit ce qu'il voudra ou ce qu'il pourra, pourvu qu'il fasse la France grande, respectée, libre, unie, tranquille et juste Si c'est la république qui nous donne ce résultat, je serai avec la république, et je crois pouvoir vous promettre, alors, par-dessus le marché, tous les honnêtes gens qui ne sont pas encore avec elle.

Veuillez agréer, mon cher monsieur Naquet, l'assurance de mon bien sincère et bien affectueux dévouement.

±î juin 1882.

L'enfant réfléchit-il ? Avant de répondre à cette question il faudrait bien s'entendre sur la signification ou plutôt sur les significations du mot réfléchir, car il en a deux.

La première, dans Tordre matériel, s'applique à l'action produite sur les corps par d'autres corps dont ils ont été frappés, et à l'impression plus ou moins prolongée que les corps frappés en ressentent. La seconde signification, dans l'ordre abstrait, s'applique à la faculté interne de penser mûrement et plusieurs fois à un sujet quelconque. Dans le premier sens on dit : réfléchir les choses; dans le second : réfléchir sur les choses.

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L'enfant commence donc par réfléchir tout bonnement les choses, jusqu'à ce que par l'habitude de cette réflexion physique, inconsciente, souvent répétée sur ses organes délicats, à force de voir, de toucher, d entendre, de sentir, il passe de la réflexion des choses à la réflexion sur les choses persistantes devant ses sens.

La première réflexion, la réflexion des choses, se fait chez l'enfant, pour ainsi dire, dès qu'il a les yeux ouverts ; les objets extérieurs se réfléchissent dans ses yeux comme dans un miroir ou une nappe d'eau, sans y laisser d'abord aucune trace. Cependant, comme cet enfant est appelé à jouir plus tard d'une intelligence et d'une âme, éternellement refusées au miroir et à la nappe d'eau, il perçoit peu à peu de cette réflexion matérielle une sensation vague; il en garde un souvenir confus, aussi près de s'elfacer complètement en lui, si l'objet réfléchi est à tout jamais retiré de devant ses yeux, que de se fixer pour toujours dans sa pensée, s'il est maintenu à sa portée. 11 ne s'agit là que de sa vie de relation, nullement des besoins de sa vie organique, aux exigences de laquelle il est longtemps soumis, comme un simple animal. Cependant, en dehors de ses habitudes de sommeil et d'alimentation, qui sont pour lui les plus importantes, l'enfant contracte bientôt des habitudes secon-

daires, purement mécaniques, mais qui sont déjà l'indice d'un développement affectif et ntel- Iecluel. A la première interruption que vous provoquerez de ces habitudes nouvelles de l'enfant, vous vous apercevrez que de la réflexion des choses, il a, sans que rien nous eût avertis, passé à la réflexion sur les choses.

Ainsi je suppose un enfant âgé de quatre à cinq mois, amené tous les matins par sa nourrice dans la chambre de sa mère et déposé sur le lit où cette mère l'embrasse et joue avec lui. Au bout de quelque temps qu'on l'amène régulièrement dans cette chambre, il porte involontairement son regard en entrant du côté où il est accoutumé à trouver le lit. Si le lit a été changé de place, l'enfant le remarque parfaitetement ; il fait plus, et son regard témoigne qu'il s en étonne; il va plus loin, il tourne la tête et cherche autre part. L'enchaînement des idées, et par déduction, se manifeste donc. Si vous cessez tout à coup d'amener l'enfant dans cette chambre, il ne fera connaître par aucun signe son désir d'y revenir, c'est évident, parce qu'il a encore besoin de la présence des objets pour se les rappeler ; mais si, au lieu d'avoir quatre ou cinq mois, il en a douze ou quatorze, si, au lieu d'être porté dans cette chambre par sa nourrice, il a pris l'habitude d'essayer ses premiers pas

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en y allant lui-même et de trouver la porte ouverte, le jour où il trouvera la porte fermée, il la heurtera, il voudra la pousser de sa petite main et, si on ne lui répond pas, il reviendra à sa nourrice avec un désappointement visible. Deux ou trois mois après, ce désappointement se traduira par de la colère, des cris ou des larmes. Ce progrès s'accomplit très vite dans l'enfant. La réflexion sur les choses est inaugurée chez lui bien avant qu'il parle. On dirait même qu'il fait, ce que bien peu d'hommes font, qu'il réfléchit beaucoup avant de se décider à parler. En effet si les hommes réfléchissaient, ils sauraient que l'enfant réfléchit et alors que de choses ils ne diraient pas, ou ne feraient pas devant lui ! Ils croient pouvoir tout dire et même tout faire en présence des enfants; ils sont convaincus que leurs paroles et leurs actes tombent dans le vide au delà de ces petits témoins inconscients et distraits en apparence, et, un beau jour, actes et paroles reparaissent en formes et quelquefois en principes, en théories, en reproches dans l'esprit de l'enfant devenu jeune homme, comme ces graines ou ces noyaux qu'on a jetés en jouant et qui sont devenus des herbes, et même des arbres là où l'on ne voulait pas en avoir. Avec quelle étonnante rapi dite marcherait la civilisation, si les hommes se donnaient tout à coup la peine d'étudier l'enfant

et de suivre les conseils que l'instinct de ces petits êtres et que ses réflexions leur donnent 1 Qui de nous n'a été étonné, embarrassé quelquefois par le raisonnement d'un enfant et par la question logique qu'il nous posait à la On de ses réflexions intérieures ? Que nous arrive-t-il alors devant ce petit sphinx, qui ne veut pas nous laisser passer sans que nous satisfassions sa curiosité ? Ou nous lui répondons par l'explication conventionnelle acceptée de tous ceux qui croient avoir quelque chose de plus important à faire en ce monde que d'étudier et de tâcher de résoudre les grands problèmes dont nous sommes entourés ou que nous portons en nous, ou nous nous contentons de les embrasser sans leur répondre, en disant à ceux qui se trouvent là : « 11 est vraiment bien intelligent », ou nous lui imposons silence en lui disant : « Tu parles de ce qui ne te regarde pas; je t'expliquerai cela quand tu seras grand : va jouer. »

Dans les trois cas, nous avons tort. Si la solution exacte de la proposition faite par l'enfant ne nous est pas connue, il faut partir de sa question pour la chercher et nous efforcer de la lui rapporter un jour, le plus tôt possible, car du moment qu'il est capable d'interroger, il est capable de comprendre.

Il n'est pas douteux pour moi que Dieu recom-

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mence l'humanité tout entière dans chaque enfant qui naît, et qui est un abrégé de tous les éléments visibles et invisibles épars dans l'univers. Dieu semble dire aux hommes, qui sont déjà sur la terre, et surtout à ceux qui entourent le nouveau-né : « Regardez bien, étudiez bien, et tâchez enfin de comprendre. Tout ce que je veux obtenir de vous, tout ce que vous devez connaître de moi est contenu dans ce petit être. » Il n'y aurait donc qu'à suivre le développement naturel de ce nouveau germe humain pour s'initier davantage et peut-être tout à fait aux rapports du créateur avec sa créature. On n'y songe pas. Au lieu de recueillir ce qu'on pourrait apprendre par l'enfant, on se hâte de lui imposer ce que Ton a la prétention de savoir.

Essayons rapidement cette étude intéressante autant qu'utile.

Nous verrons d'abord l'enfant, comme nous le disions plus haut, dans la réflexion pure et simple des choses matérielles environnantes, dans ce qu'on appelle communément la perception externe, puis la sensibilité se fera jour. Le bercement rythmique, la mélopée lente à demi-voix, la suppression de ses vêtements, suppression par laquelle il se sent ramené à un état plus naturel, l'immersion jusqu'au cou, dans l'eau, à une chaleur bien graduée, les mouvements libres

qu'il fait dans sa baignoire sont autant de jouissances pour lui, jouissances dont il nous donne la preuve par ses regards, ses sourires, ses ébats, tandis que certains bruits trop accentués, certains gestes excentriques, certains objets disproportionnés lui sont désagréables ou lui font peur. Il ferme alors les yeux et cache sa tête dans le sein de la personne qui le porte.

Il réfléchit donc déjà les objets avec leurs qualités et leurs conséquences spéciales, il les reconnaît par la vue ou le toucher ou l'ouïe (je no parle pas de l'odorat qui est, chez l'enfant, le sens le plus long à s'éveiller) ; il détermine ainsi les objets et les sensations en question et les classe, par la sensibilité, dans le plaisir ou dans la peine. Voilà par conséquent la mémoire éveillée, et la comparaison qui se fait jour avant même que l'enfant ait pu articuler un son. Cette comparaison est le premier phénomène de sa réflexion sur les choses. L'oreille commençant son rôle va éveiller le cerveau sur un autre point. Les mots, maman, papa, dodo, dada, nounou, n'ont pour lui aucune signification technique; ils ne lui représentent pas la qualité particulière de la mère, du père, du lait, du sommeil, du cheval, mais ils lui servent à distinguer et à délimiter les personnes et les choses qu'on lui a désignées dans ces monosyllabes répétés les

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uns à côté des autres pour exercer sa mémoire par des consonances, que son oreille retient avec facilité et que sa bouche répète aisément. Si vous luidites : « Où est maman ? » il réfléchit une seconde, et du regard ou du doigt, selon son âge, il désigne sa mère, si elle est là. Si elle n'y est pas, il la cherche des yeux et ne désigne pas une autre personne. Ainsi de papa, et de nounou, et des autres personnes qu'il a l'habitude de voir. Ainsi des actes qu'il a coutume de faire en entendant ces espèces d'onomatopée?. Un des phénomènes les plus précoces et les plus étonnants de la comparaison chez l'enfant, c'est la plaisanterie. 11 prend un très grand et très visible plaisir, de très bonne heure, à la modification, par lui-même, dans certains détails, des personnes qui l'entourent. Par exemple, le lorgnon placé devant les yeux de celui qui le regarde, le préoccupe beaucoup, et quand le visage de celui qui porte le lorgnon est à la portée de la main de l'enfant, on voit celui-ci un beau jour essayer d'enlever ce lorgnon qui a tant fixé son attention. S'il y réussit, il rit; plus on le laisse recommencer, plus son plaisir augmente, et bientôt après, il cherche à replacer ce lorgnon sur le nez où il l'a pris. Si, à votre tour, vous lui mettez ce lorgnon sur son petit nez, il s'y prête et quand il l'a devant les yeux, il essaye

de représenter la personne qui en était affublée auparavant; il prend une attitude particulière, et il paraît autant s'amuser d'avoir transformé son visage à lui qu'il s'amusait d'avoir transformé un visage étranger.

Si vous suivez et si vous étudiez bien cet enfant jusqu'à deux ans, par exemple, vous verrez, après les phénomènes que nous avons signalés, se produire successivement d'autres phénomènes des plus intéressants. L'attention de plus en plus prolongée sur un même objet, la préférence pour certaines couleurs ou certaines formes et enfin la curiosité à laquelle j'avais hâte d'arriver, parce qu'une fois entrée dans l'esprit de l'enfant, elle ne le quittera plus jusqu'à la mort. L'homme étant incessamment à la recherche du bonheur, la curiosité est chargée de le mettre en mouvement, et elle devient la cause secrète de toutes les actions de sa vie, cause si exigeante, si impérieuse qu'elle lui fait élargir constamment le cercle de ses investigations jusqu'à ce que ce cercle dépasse celui de la terre et s'étende à perte de vue dans l'espace et dans l'infini.

Parce qu'on voit l'enfant détériorer et détruire immédiatement et volontairement les jouets qu'on lui donne, arracher les pétales des fleurs qu'il cueille, ou même les plumes des petits oiseaux qu'il peut saisir, on dit : « L'en-

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fant est destructeur; cet âge est sans pitié, » selon l'expression de La Fontaine. — On se trompe. — L'enfant n'est pas destructeur, il n'est pas cruel; il est curieux. Il ne veut pas détruire; il veut savoir. La forme extérieure des choses ne lui suffit bientôt plus. Il veut savoir ce qu'il y a dedans et bien avant de pouvoir le demander. Soyez tranquille, dès qu'il pourra parler, voyant qu'il ne peut se renseigner par lui-même, il vous interrogera. Mais prenez garde, c'est ici que vous allez prendre des responsabilités qui auront l'influence la plus grande et peut être la plus néfaste sur la destinée de l'homme en germe dans cet enfant.

« Comment? — Pourquoi? » Voilà les deux mots qui reviennent sans cesse sur ses lèvres et auxquels, si vous voulez faire de cet enfant un homme vraiment utile et aussi heureux qu'on puisse l'être en ce monde, il faut absolument que vous répondiez tout de suite et très clairement, car il a une logique impitoyable et il est pressé d'apprendre. Son instinct lui dit que s'il est sur la terre ce n'est que pour apprendre pourquoi il y est. La seule excuse que vous ayez de ne pas le renseigner, c'est que vous n'avez pas de réponse pour vous-même aux questions qu'il vous adresse, c'est que vous ne vous êtes pas occupé de chercher la solution du pro-

blême qu'il vous pose, ou que vous en avez accepté une plus ou moins arbitraire que vous avez reçue de votre famille ou de votre milieu ou de votre éducation, et que vous allez lui donner, lui imposer môme, telle que vous l'avez reçue. Pourquoi agissez-vous ainsi? Parce qu'il vous semble que l'explication qui vous a été donnée, ayant tant bien que mal suffi à votre destinée, elle doit être également suffisante pour celui qui est issu de vous ; ou parce que cela vous est commode, ou parce que vous avez autre chose à faire que vous croyez plus important, que de donner des explications à un petit être qui saute encore à la corde. Erreur; très grande erreur. Du moment qu'on a appelé un être à la vie, on n'a rien de mieux à faire que de lui dire la vérité sur les raisons de cette vie qu'on lui a donnée, sans qu'il vous la demandât. « Mais, me direz-vous, comme cette vérité, je ne la sais pas, comme je n'ai pas le temps de la chercher, je confie mon enfant à ceux qui la savent. »

C'est ainsi que commencent les délégations de pouvoir et de solidarité faites par le père et la mère au profit apparent, au préjudice presque toujours certain, de l'enfant. Sa mère qui, le plus souvent, s'est mariée sans savoir pourquoi, qui a conçu et engendré sans savoir comment, fait

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nourrir son produit d'un lait étranger, le sien étant presque toujours trop pauvre, ou ses fonctions, ses habitudes, ses plaisirs, son monde, ne lui laissant pas le temps de donner le sein. Une mercenaire est chargée de l'allaitement ou de l'alimentation artificielle; elle est chargée aussi de promener l'enfant qu'elle nourrit, de le faire dormir, de l'habiller, de le soigner souvent loin de la surveillance maternelle, quelquefois dans le voisinage, dans l'intimité de la mère, sans que l'enfant y gagne rien. Voilà pour le corps. Arrive ensuite, selon le sexe du nouveau venu, la bonne, la gouvernante, l'instituteur, l'institutrice, l'école, le couvent, le collège, c'est-à-dire toujours des étrangers, qui donnent à l'élève ce qu'on leur a appris, comme la nourrice a donné son lait au nourrisson, machinalement. Voilà pour l'intelligence. Puis arrive le prêtre, le ministre, le rabbin, chargé d'initier le jeune homme ou la jeune fille à l'éternelle et indiscutable vérité. Chacun de ces initiateurs présente cette vérité sous une forme différente, qu'il déclare être la seule vraie, et que les deux autres initiateurs condamnent comme fausse, après quoi la nature, l'histoire, la science déclarent également toutes erronées les formules traditionnelles, quelles qu'elles soient. Comment voulez-vous que l'enfant trouve sa route à travers toutes ces contradictions, tous ces antago-

nismes, que sa raison se fixe et que sa conscience se fasse? Voilà pour l'âme. Et tout cela parce que l'homme et la femme veulent avoir tous les plaisirs, tous les droits, toutes les récompenses de la paternité et de la maternité, en en rejetant le plus possible les charges et les devoirs sur autrui. Enfin, quand l'enfant a dix-huit ans, si c'est un garçon, il a des camarades plus ou moins ignorants, plus ou moins frivoles, des «amis de collège ou de rencontre plus ou moins mal élevés, et avec ce besoin de curiosité, qui lui faisait jadis casser ses joujoux ou déplumer ses oiseaux pour voir ce qu'il y avait dedans, il se met en quête d'un autre inconnu dont le mystère le trouble tout à coup et il va encore en demander l'explication, au hasard, à la première personne qui passe, pendant que ses parents regardent d'un autre côté ou qu'ils ferment volontairement les yeux pour ne pas voir, par acquiescement irréfléchi à ce dicton stupide : Il faut que jeunesse se passe. Quand la jeunesse est un peu passée, les parents interviennent; ils s'efforcent de faire entendre raison au jeune homme et le poussent tant qu'ils peuvent au mariage, parce qu'ils voudraient bien revivre une fois de plus dans des petits-enfants. C'est une dernière joie qu'ils voudraient se donner et ils ne manqueront pas, en raison de ce qu'ils appellent leur expé-

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rience, d'intervenir le plus possible clans l'éducation de ceux qui vont naître. Le fils se décide quelquefois, à moins qu'il n'ait pris secrètement des engagements indissolubles que les parents auraient dû prévoir, qu'ils auraient pu prévenir et qu'ils ne leur reste plus qu'à maudire ou à supporter. Si le fils consent, ce n'est le plus souvent que quand il a perdu les illusions les plus délicieuses et les forces les plus utiles de la jeunesse. Au lieu d'un fils, s'agit-il d'une fille ? Elle a des parents ou des petites amies de son âge, avec lesquelles elle a fait la dînette jadis, auxquelles elle communique secrètement, à charge de revanche, ses rôves, ses curiosités, son idéal, jusqu'à ce que, dans la sphère où elle se meut, dans le monde où elle va, elle rencontre ou on lui fasse rencontrer un homme plus ou moins jeune, plus ou moins intelligent, plus ou moins riche, plus ou moins désenchanté, dont on ne connaît bien ni le caractère, ni les antécédents, ni les mœurs, ni les relations, ni la santé, et qu'elle épouse parce qu'elle est d'âge à se marier. Voilà pour le cœur. Après quoi les parents, s'ils ont obtenu ces résultats, qu'ils n'obtiennent pas toujours, considèrent qu'ils ont fait leur devoir; qu'ils n'ont rien à se reprocher, et leurs enfants mettent à leur tour d'autres enfants au monde, lesquels continuent les mêmes errements. Et alors s'il se

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produit des déceptions, des fautes, des catastrophes dans la vie d'un de ces enfants si chers et si aimés, grand étonnement, grandes exclamations, grande douleur. « Comment cela se fait-il ? Je lui ai pourtant tout donné, bonne nourriture par la nourrice, bons soins par la servante, bonne instruction par le professeur, bonne morale par le prêtre. Je n'y comprends rien. »

Ce n'est pourtant pas difficile à comprendre, ou il ne fallait pas mettre d enfants au monde, ou il fallait faire pour eux, vous-même, ce que vous avez fait faire par les autres. A la première réflexion, à la première question de votre enfant, il fallait être en mesure de lui répondre, de le renseigner, de lui dire la vérité, non pas selon les interprétations courantes de votre milieu, mais avec le courage, la persévérance et la conviction convaincante d'un esprit libre, recueilli, de bonne foi, qui sait ce que c'est que d'avoir charge d'âmes.

La première réflexion que faisait devant vous l'enfant sur un sujet abstrait, le premier pourquoi et le premier comment qu'il vous posait, devaient vous indiquer la série de questions qu'il allait vous faire et de quelle gravité seraient vos réponses. 11 n'y avait donc pas à le renvoyer à d'autres ; il y avait au contraire à le rapprocher de vous, à l'éclairer vous-même, vous le père ou

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la mère, qui êtes ses confidents naturels et les instructeurs en qui il a le plus de confiance. A partir de ce moment, vous lui devez la vérité telle que peut la supporter son âge, mais toujours la vérité sans fables, sans hypothèses dont sa logique et son bon sens naturels ne se satisferont pas. Si, voyant sa résistance et son obstination, vous avez recours à la force ou à la ruse pour lui faire accepter ce qui n'est pas vrai, ce que vous savez souvent vous-même ne pas être vrai, attendez- vous à le voir payer cher, et à vous faire payer cher à vous-même un jour, ce facile abus de la force ou ces commodes et séduisantes supercheries.

Moins vous vous déroberez aux réflexions de l'enfant, plus vous les encouragerez, plus vous vous efforcerez d'y répondre, plus vous développerez son esprit, plus vous assurerez sa mo raie, plus, par conséquent, vous augmenterez ses chances de valeur et de bonheur. Du moment qu'un enfant fait une question, il n'y a jamais à dire qu'on ne peut lui répondre parce qu'elle st au-dessus de son âge. Il a toujours l'âge des questions qu'il fait. 11 interroge, répondez, et si vous suivez le travail toujours croissant de ce jeune cerveau, si vous lui donnez les aliments qu'il vous demande, vous serez bientôt émerveillé de la puissance intellectuelle et mo-

raie à laquelle la personne humaine arriverait, si on ne la déroutait pas à chaque instant dans son ascension providentielle.

Il y a des enfants imbéciles par disposition congéniale; il n'y a pas d'enfants bêtes. L'enfant peut avoir l'intelligence plus ou moins prompte, plus ou moins précoce, il peut indiquer des aptitudes ou des antipathies particulières, vous ne l'entendrez jamais dire une bêtise tant que vous ne l'aurez pas trompé, tant que vous ne lui aurez pas fait un mensonge. Il pousse quelquefois l'observation, sans qu'on s'en doute, jusqu'aux dernières limites et son objection est alors des plus originales. Un exemple entre mille: Une femme du monde avait une petite fille de quatre ans qui, portant des robes décolletées, faisait toutes sortes de minauderies, quand on lui adressait des compliments sur ses épaules rondes et. blanches.

« Si tu prends tant de plaisir à montrer tes épaules, lui dit un jour sa mère, je le dirai au petit Jésus. — Je lui conseille de parler, au petit Jésus, répond la fillette, lui qui est toujours tout nu ! »

Comment avait-elle observé que le petit Jésus était toujours représenté nu ? Et qui pouvait dire avoir observé que cette enfant observait? Si la mère n'avait pas adressé le blâme, aurait-on su

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jamais que l'enfant avait fait la remarque? Voyez, tout ce qu'il y a déjà dans une cervelle de quatre ans. Que prouve cette anecdote? Que la mère de cette enfant eût mieux fait de ne pas être fière des épaules de sa fille ; qu'en les montrant elle avait rendu l'enfant coquette, et que le jour où, pour la corriger, elle invoquait l'intervention fictive du petit Jésus, elle s'apercevait que l'enfant était plus douée qu'elle de réflexion, de comparaison, de bon sens et d'esprit. Si cette mère n'est pas partie de là pour faire de cette fillette une personne des plus remarquables, intellectuellement et moralement, elle a été bien maladroite et bien coupable. La nature lui fournissait toutes les indications possibles.

Ce sont ces indications qu'il faut suivre. L'enfant ne tient aucun compte des idées et des conventions acceptées par le milieu où il apparaît, il n'en a aucun pressentiment; disons plus, il les rejette dès qu'il ne les comprend pas et il peut tout comprendre tant qu'on ne lui a pas imposé un faux raisonnement. 11 faut donc, à mon avis, être bien convaincu en soi-même pour donner à l'enfant, quand il vous interroge, la formule définitive des choses non visibles et non palpables, des choses de l'esprit, de l'âme, de la conscience, qui sont et qui seront de plus en plus le plus haut objet des réflexions et des recherches

de l'humanité. Quand, plus tard, l'enfant sera devenu un homme, quand la raison viendra lui prouver les erreurs dans lesquelles on l'aura poussé, il se verra condamné à des luttes, à des désespoirs, et peut-être, ce qui sera pis encore, à de lâches accommodements, à de basses hypocrisies. Je suis convaincu que les plus grands révolutionnaires, dans Tordre des idées, ceux qui ont le plus épouvanté les hommes, ceux qui ont fait répandre le plus de sang et de larmes, bnt été des enfants aux premières questions desquels on n'a pas répondu ce qu'il fallait répondre.

(Journal le Nouveau-Né.)

Février 1883.

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