PARIS SOUS CHARLES V
Charles V se plut à embellir sa bonne ville de Paris, dont il affectionnait le séjour. L’hôtel Saint-Paul, fondé par lui , dès le temps de la captivité de son père , fut achevé et successivement agrandi sous son règne, pour devenir son hostel solennel des grands esbatements. « 11 en
avait fait, dit M. Vitet, la plus commode et la plus magnifique habitation, assise au milieu de jardins, qui, de la rue Saint -Antoiue, descendaient jusqu’à la Seine. 11 y avait là bien d’autres vergers, bien d’autres tonnelles qu’aux environs du Louvre : aussi le nom en est-il resté à deux rues, la rue Cerisaie et la rue Beautreillis, seuls souvenirs encore vivants de cette royale demeure. »
Si Charles V fit quelques infidélités au Louvre, il n’en fit pas une seule à l’Université, sa fille très -aimée, qu’il honora d’une protection toute spéciale. Pour une insulte faite à quelques écoliers, le prévôt de Paris, Hugues Aubriot, se vit obligé de faire amende honorable au parvis de Notre-Dame (1366).
Une autre preuve éclatante de l’intérêt que Charles V portait aux lettres et aux sciences proprement dites, c’est a prtécieuse collection de- livres qu’il fit rassembler, en nombre assez considérable, au Louvre, et dont Giles Malet, son valet de chambre, dressa l'inventaire.
Telle est l’origine, tonte royale, de la Bibliothèque impériale.
A cette époque, la paix ramenant dans la grande cité le luxe et les fêtes, Paris quittait sa physionomie presque barbare afin de prendre un caractère plus en harmonie avec les progrès de la civilisation. Aussi tous les chroniqueurs contemporains se plaisent-ils à décrire en grand détail , pour la -satisfaction des curieux , les splendides cérémonies dont la capitale fut alors le théâtre. Une des plus magnifiques dont on ait gardé le souvenir es celle qui eut lieu pour l’entrée solennelle de l’empereur Charles IV, au mois de janvier 1377.
Les chroniques de Saint -Denis et Christine de Pisan
racontent « comment l’empereur se partit de Saint-Denis
où il avait fait ses dévotions, et les beaux destriers que
le roi lui envova ; comment Charles V alla au-devant de « •
l’empereur à mi-voie de la Chapelle; la belle ordonnance qui fut à leur entrée à Paris ; les présents du prévôt des marchands et des échevins, entre lesquels on remarquait une nef pesant neuf vingt et dix (190) marcs d’argent doré d'un travail précieux. » L’empereur Charles 1Y logea au palais « dans la belle chambre faite de bois d’Irlande, à côté de la chambre verte », tandis que le roi de France allait loger dans les chambres hautes, c’est-à-dire dans les galetas. Au dîner du second jour, s’assirent sous un ciel de drap d’or l’empereur, le roi de France, le dauphin, le roi des Romains, le duc de Saxe, les ducs de Berry, de Bourbon, de Brabant, de Bourgogne, de Bar, le comte d’Eu et près de mille barons ou chevaliers, tant du royaume de France qu’étrangers.
Dans l’intervalle du service furent joués deux entremets ou intermèdes, dont le sujet était la prise de la sainte cité de Jérusalem par Godefroy de Bouillon. « On y voyait, entre autres décorations, la grande tour d’où les Sarrazins ont coustume de crier leur loi. Un homme vestu très-proprement en Sarrazin y criait la loi en langue aréique. » Pendant son séjour à Paris, qui dura douze jours, Charles IV visita le Louvre, l’hôtel Saint-Paul habité par la reine, les châteaux de Vincennes et de Bcauté-sur-Mame que le roi venait de faire construire. Tandis qu’il se rendait au Louvre, l'Université vint le saluer ; et maître Jean de la Chaleur, chancelier de Notre-Dame, lui fit en latin une belle harangue à laquelle il répondit aussi en latin.
Avant son départ, le duc de Berry lui offrit en présent, de la part du roi, des ouvrages en orfèvrerie « tels qu'on les savait faire à Paris. » C’étaient, entre autres merveilles de l’art parisien, des hanaps d’or garnis de pierreries et richement ciselés, où l’on voyait les signes du zodiaque, les planètes, les étoiles, et deux flacons d’or dont les figures en relief représentaient saint Jacques montrant à Charlemagne, dans une vision, le chemin de l’Espagne.
Quelques années plus tard, Isabeau de Bavière, ce mauvais génie de la France, ne fut pas moins splendidement fêtée à Paris. La reine, dans une litière « richement aournée, suivie de dames et de seigneurs sur chars et sur palefrois, traversa, au milieu des cris répétés de Noël! Noël! la foule du peuple, et trouva sur son chemin une multitude de jeux qui lui vinrent grandement à plaisance. » Nous citerons seulement ce « maistre engigneur génevois, qui, habillé en guise d’un ange, s'en vint tout chantant sur une corde tendue depuis la haute tour de Notre-Dame et attachée sur la plus haute maison du pont Saint-Michel, et, quand la reine passa, lui mit une belle couronne sur la tête. » On sait que Charles VI, curieux de voir l’entrée de sa femme, se mêla incognito à la foule, et qu’il reçut des sergents « coups de horions sur les épaules bien assis. »
Ces fêtes, dont le programme variait peu, étaient presque toujours, au x\* siècle, accompagnées de ces représentations dramatiques connues sous le nom de mystères. Les confrères de la Passion y jouaient ordinairement des pièces religieuses sur des théâtres, dressés depuis la porte Saint- Denis jusqu’à Notre-Dame. Ajoutons que ces fêtes et les entrées, soit du monarque, soit des princes, dans la bonne ville de Paris, valaient presque toujours au peuple une diminution d’impôt ou quelque immunité.
Les principaux établissements que Paris doit à Charles V sont, outre l’hôtel Saint-Paul, le couvent des Célestins, le monastère du Petit-Saint-Antoine et la Bastille. Sous son règne, on exécuta de nombreux travaux à l’enceinte qu’Étienne Marcel avait fait construire avec trop de précipitation ; mais ce prince se borna à exhausser les murs, à les garnir de tours, à continuer les fossés du côté du midi pour com-
pléter ce large système de défense.
Étienne Marcel avait fait bâtir la porte et la bastille Saint-Antoine dans le but de protéger la faction parisienne
contre les attaques du régent et celles des Anglais ; Hugues Aubriot fut chargé de la reconstruire sur un plus vaste plan et dans le but de protéger la bourgeoisie de Paris, ainsi que le gouvernement, contre les agressions de ses ennemis, soit de l’intérieur, s’il en existait encore, soit de l’extérieur, où il en existait toujours \l).
Hugues Aubriot remplit sa tâche avec beaucoup de zèle. « Comme il avoit reconuu, dit le moine de Saint-Denis, que le roy se plaisoit fort à la décoration des villes, il employa pour celle de Paris la troisième partie des subsides que sa majesté lui avoit librement remise... 11 vint à bout, avec une dépense presque incroyable, de la construction du pont Neuf, autrement appelé le pont Saint- Michel, qu’il fit soutenir de bonnes arches de pierre, et de celle du Chastelet, du Petit-Pont ; et pour davantage presser l’aschôvement de ces grandes entreprises, il emprisonna tous les bordeliers et brelandiers, et tous les filoux et gens sans aveu, qu’il y fit travailler sous la conduite des principaux ouvriers. »
Ces divers monuments, commencés en 1365, tant sur la Seine que dans la ville proprement dite, ne furent terminés qu’en 1383, sous le règne de Charles VI, et Hugues Aubriot tomba dans la disgrâce avant qu’ils fussent complètement élevés. Les portos du Louvre, Coquillière, d’Artois, Bourg-l’Abbé, Beaubourg, du Chaume, Barbette, des Béguines et Barbelle furent abattues, parce que le plan des fortifications avait été modifié. Le système d’Hugues Aubriot défendait l'entrée de Paris, par la Seine, tant du côté d’amont que du côté d’aval, au moyen de fortes chaînes en fer, placées sur des bateaux. Du côté d’amont, une chaîne partant de la Tournelle, château fort
(1) M. Francis Lacombe, Hist. de la Bourgeoisie de Paris , t. IV, p. 112.
situé sur le pont qui portait ce nom, traversait le bras de la Seine et l’ile de Saint-Louis, scindée en deux parts distinctes par un fossé profond et dominée par la tour de Loriaux ; elle allait ftboulir à la porte Bacliel. Du côté d’aval, une autre chaîne traversait la Seine, entre la tour de Nesle, située sur l’emplacement actuel du pavillon oriental du palais de l’iustitut, et entre la Tour-qui-fait-le<oin.
Cette enceinte, dans sa partie septentrionale, c'est-à-dire depuis la tour de Billv jusqu'à la tour du Bois, embrassait 5,130 métrés ; et, dans sa partie méridionale, c’est-à-dire depuis la Tournelle jusqu’à la tour de Nesle, 3,078 mètres. Si l’on ajoutait à cette étendue la largeur entière de la Seine, et du côté d’amont, qui était alors de 432 mètres, et du côté d’aval, qui était de 270 mètres de circonférence, il en résulterait que Paris, à cette époque, avait 8,910 mètres de circonférence.
Dulaure prétend que « ces notions sont fondées sur le calcul de celui qui, sous le règne de Henri II, a levé un plan de Paris, dit plan de tapisserie ; » mais il n’ose pas en garantir l’exactitude.
Quoi qu’il en soit, la construction de cette vaste enceinte fut pendant bien longtemps le principal embellissement de Paris, malgré le grand nombre de monuments qu’on y remarquait à cette époque et qui lui firent prendre un aspect véritablement grandiose. « 11 régnait, en ce moment, une telle émulation parmi les architectes ou maistres ès-oeuvres, dit M. Francis Lacombe, que c’était, entre eux, à qui créérait une forme artistique plus savante et de meilleur goût; à qui rendrait sa pensée monumentale avec une expression plus ingénieuse et plus coquette ; à qui cisèlerait sur ses édifices les sculptures les plus riches et les plus élégantes figures (1). » Et comme la môme
(1) Histoire de la Bourgeoisie de Paris, t. IV.
émulation régnait dans la science, dans l'industrie, dans la vie morale et dans la vie positive, partout enfin où le beau, le bien et le vrai se manifestent d'une manière quelconque, en 1371, Charles V, sous prétexte qu’il était « content de la fidélité et de rattachement des bourgeois
de Paris, » leur accorda des lettres de noblesse.