FAUBOURG ET QUARTIER SAINT-DENIS
Du Château-Rouge on voit la plaine Saint-Denis, où se tenait autrefois la foire du Lendit, qui transformait toute cette vaste campagne en une ville immense avec ses rues de tentes, de cabanes, de tréteaux, pleines de marchands, de jongleurs, de filles de joie, et qui procurait à l’Université de Paris l’occasion d’une mon're, en d'autres termes d’une cavalcade aussi splendide que tumultueuse, dans laquelle assistaient régents et écoliers, à cheval, magnifiquement habillés et marchant, bannières déployées, au bruit des tambours et des fifres.
«Le faubourg Saint-Denis a vu entrer bien des pompes triomphales, dit M. Théophile Lavallée, et sortir bien des cortèges funèbres. C’était la route que suivaient les rois pour leur avènement, de l’abbaye de Saint-Denis à Notre- Dame ; pour leur enterrement , de Notre-Dame à Saint- Denis. C’est par là que Philippe III conduisit Louis IX à sa dernière demeure, en portant lui-même le cercueil sur ses épaules. Quatre petites tours élevées de Paris à Saint- Denis, surmontées des statues de Louis IX et de Philippe III, rappelaient les haltes que ce roi avait faites en portant ce pieux fardeau. »
Nous ne remarquerons que trois maisons dans toutes les rues qui aboutissent à celle du Faubourg-Saint-Denis : l’hôtel du duc de Raguse, dans la rue du Paradis, où se décida la capitulation de Paris en 1814; le n° 29 de la rue de l’Échiquier, où mourut Casimir Delavigne; et le n° 35, où vécut le baron Louis, ministre des finances, en 1814 et en 1830.
Rappelez-vous , en traversant la porte et le boulevard Saint-Denis, que là commencent les émeutes qui se traduisent bien souvent en révolutions. Nous voici près de la rue du Caire où se trouvait autrefois la célèbre cour des Miracles, toute peuplée de vagabonds, de mendiants et de gueux. « J'y ai vu, dit Sauvai, une maison de bouc, à moitié enterrée, toute chancelante de vieillesse et de pourriture, qui n’a pas quatre toises en carré et où logent néanmoins plus de cinquante ménages chargés d'uue infinité de petits enfants légitimes, naturels ou dérobés. On m'a assuré que dans ce petit logis et dans les autres habitoient plus de cinq cents grosses familles entassées les unes sur les autres.
» Quelque grande que soit cette cour, elle l’étoit autrefois beaucoup davantage ; de toutes parts elle étoit environnée de logis bas, enfoncés, obscurs, difformes, faits de térre et de boue et tous pleins de mauvais pauvres. On s’y nourrissoit de brigandages; on s’y engraissoit dans l'oisiveté, dans la gourmandise et dans toutes sortes de vices et de crimes. Là chacun mangeoit le soir ce qu’avec bien de la peine et souvent avec bien des coups il avoit gagné tout le jour, car on y appeloit gagner ce qu’ailleurs on appelle dérober
» Chacun y vivoit dans une grande licence; personne n’y avoit foy ni loy ; on n'y connaissoit ni baptême, ni mariage, ni sacrement. 11 est vray qu’en apparence ils senibloient rcconnottre un Dieu; et, pour cet effet, au bout de leur cour ils avoient dressé dans une grande ni-
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che une image de Dieu le Père, qu’ils avoient volée dans quelque église, et où tous les jours ils venoient adresser leurs prières. »
L’hôtel d’Artois, situé dans la rue Mauconseil, et qui appartint aux ducs de Bourgogne jusqu’à la mort de Charles le Téméraire, n’existait déjà plus au temps où Sauvai pouvait visiter la cour des Miracles. François Ier le fit démolir, et, sur une partie de son emplacement, les Confrères de la Passion réunis aux Enfants-sans-souci se firent bâtir un théâtre pour y jouer, ceux-ci des pièces satiriques, ceuxlà les mystères de la Passion; plus tard on y joua successivement les tragédies de Jodelle, de Baïf, de Garnier, de Hardy, de Mairct, de Corneille et de Racine; les comédies de Marivaux , les pièces de Favart et de Sedaine ; les opéras de Grétry, de Philidor et de Monsigny; les gros drames de Mercier et les petites comédies de Desforges, de Florian, ■ etc. On peut dire que l art dramatique français a atteint le suprême degré de son développement dans cette salle, qui disparut en 1783 pour faire place à la halle aux Cuirs.
Au coin de la rue de la Grande-Truanderie et de la nie de la Petite-Truanderic, tirant leurs noms des truands ou mendiants qui l’habitaient durant le xmc siècle, se trouvait un puits célèbre, dans les traditions parisiennes, sous le nom de Puits d’amour, parce qu'une jeune fille, désespérée de l’infidélité de son amant, s’y précipita du temps de Philippe-Auguste. Durant l’ancienne monarchie les amants s’y donnaient rendez-vous; et, non loin de là, durant notre première République, Babœuf, Duthé, Buonarotti, etc. , furent pris en tenant séance d’un comité d’insurrection.
Ne nous arrêtons pas à la rue de la Ferronnerie où Henri IV, dont le carrosse était arrêté par un embarras de voitures, reçut le coup mortel de la main de Ravaillac,
qui put monter sur les roues pour mieux accomplir son régicide, parce que les gens de la suite du roi en étaient descendus et avaient traversé les charniers afin de rejoindre le carrosse à la rue Saint-Denis.
Cette rue est l’une des plus anciennes et sans contredit la plus populairement célèbre de Paris : elle en était au moyen âge la plus belle et la plus riche; tous les rois y menoient triomphe à leur avènement. « C’était par la porte Saint-Denis, dit Sainte-Foix, que les rois et les reines faisaient leur entrée. Toutes les rues, sur leur passage jusqu’à Notre-Dame , étaient tapissées et ordinairement couvertes en haut avec des étoffes de soie et des draps camelotés; des jets d'eau de senteur parfumaient l’air ; le vin, l’hypocras et le lait coulaient de différentes fontaines. Les députés des six corps de marchands portaient le dais; les corps de métiers suivaient représentant, en habits de caractère, les sept péchés mortels , la mort, le pu gatoire, l'enfer et le paradis, le tout monté superbement. 11 y avait de distance en distance des théâtres, où des acteurs pantomimes, mêlés avec des chœurs de musique, représentaient des mystères de l'Ancien Testament : le Sacrifice d' Abraham, le combat de David contre Goliath, etc. »
La rue Saint-Denis, centre du véritable commerce parisien, a joué un grand rôle dans la politique, toutes les fois que les circonstances lui ont permis de figurer sur ce redoutable théâtre.