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Nouveau journal inédit de Marie Bashkirtseff

Marie Bashkirtseff vécut par un rêve, pour un rêve, et mourut de ce rêve réalisé.

Nulle ambiance artistique ne favorisa sa vocation. Le hasard de la destinée la fit naître dans une noMe famille russe qui, de par ses hérédités, s'éloignait fatalement du monde artiste. Elle vécut de cette vie de gens riches qui accumulent des riens légers pour emplir le vide des journées et considèrent tout labeur connue vulgaire.

Parmi eux, Marie se sentait Vame étrangère, et ses désirs, ses aspirations, ses efforts n''arrivant qu'à lui procurer un obscur mal de vivre, elle eût bien pu en conclure que la majorité satisfaite

ïo Journal inédit

avait raison, et qii'elle-ineme avait tort. Mais la petite fille fragile de dou\e ans ressentait un éperdu désir de fuir la banalité, éprouvait une émotion à < être admirée pour autre chose que pour sa robe >, comme elle le disait naïvement, pour sa compréhension de la musique qui fut la première forme que revêtit V art pour envoûter son ame. Elle ne s'attarda pas dans V enfance; pressentant déjà la brièveté de sa vie, elle se hâtait d'ejnmagasiner des impressions et des sensatiotis, se réservant de les savourer plus tard, si elle avait le temps.

Toute jeune, elle se consacra à la peinture. Sa fortune et sa naissance furent des obstacles aussi réels que la trop grande misère d"* aucuns. Peut-être est-il plus aisé de s'évader du, gîte familial obscur et soucieux pour V atelier, envisagé par la famille entière comme un temple, que de rompre farouchement avec une vie soyeuse ou Von na qu'à mouvoir sa grâce de jolie femme adulée. Marie na pas dit combien son entourage la fit souffrir, le mystère auquel, tremblante, elle s'initiait, VArt, était traité par ses amis et par son père de « métier à Vusage de petites gens ». La fille d'un maréchal faire des tableaux quon <rpeut acheter î Fi! donc *. Et ne sourions pas de ce pré-

de Marie Baslikîrtseff //

jugé de caste \V actuelle bourgeoisie des provinces n'a-t-elle pas ce mot symbolique :

« Ma fille peint ou joug dupianOy pas en artiste, en Femme du monde.

Mme Bashkirtseff sut épargner à Marie les blessures de V indifférence ou du mépris \ les mères, parce qu'elles aiment, comprennent tout. Elle s'installa donc à Paris, et fit entrer, à V atelier Julian la jeune fille qui, Sabord, eut Vhostilitè de ses ma'itres; ils la croyaient «■ un amateur » touchant d V art pour le profaner, comme un gros bourdon maladroit froissant les délicates corolles des fleurs. Mais, un jour vint oit ses professeurs et ses camarades la sacrèrent peintre.

Ces minutes radieuses n eurent pas de lendemain, le pressentiment de sa fin prochaine angoissait Mlle Bashkirtseff . D ans un frémissement, elle peignait, et c était un peu de sa vie qu'elle transfusait sur ses toiles.

En sa dualité d'intellectuelle et de peintre, la jeune fille subit une torture double. Les apparences disgracieuses, Vinharmonie des gestes et des attitudes heurtaient son sens esthétique; et aussi, elle fut suppliciée par les mesquineries, les vulgarités, les opinions toutes faites, la morale convention^ nelle.

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Marie ne se rebellait pas contre cette souffrance d'ame si féconde, mais elle fut révoltée par la férocité de la nature, animant un corps harmonieux d'une intelligence géniale et y joignant une santé trop fragile. Alors elle gravit le calvaire des consultations, du mensonge quêté, des remèdes inutiles; ce fut la tragique monotonie du mal sans espoir.

Toucher au mystère d'une anie de vierge semble une profanation. Sans doute M^^^ Bashkirtsef inspira de ces amitiés délicieuses, presque de V amour sublime, mais aima-t-elle ? Elle fut trop jeune. Pour les créatures d'exception que sont les. femmes artistes, il est d'exceptionnelles lois; la passion les domine rarement dans la première jeunesse oii les unes se débattent en des unions mal assorties et s'évadent vers l'art, oii les autres, attelées au labeur assidu, repoussent tout sentijnent dominateur . Plus tard, lorsque la jeunesse a le charme des choses qui agonisent, les cérébrales se souviennent qu elles sont des êtres de passion et de tendresse.

Cette boutade est infiniment juste (i) :

« Un être, homme ou femme, travaillant tou- ^ jours et préoccupé de gloire, n'aime pas comme ^r ceux qui nont que cela à faire. »

La jeune fille dédaigna aussi les banalités senti-

(i) Voir le Journal,

de Marie BashliirtsefJ

mentales. A peine lui voyons-nous des passionnettes d'enfant jouant à être amoureuse comme d'aucunes s'amusent à être mères. Et elle sut exprimer délicieusement les premiers frissons d'une ame de fillette devenant femme :

« Nous avons vu une photographie du grand « duc***, d'une beauté parfaite. Nous avons fini « par embrasser sur les lèvres ce portrait, fai '< emporté de ce baiser de carton une mélancolie « étrange, de quoi rêver une heure. Oui va être <f mon idole 7 Personne. Je chercherai la gloire et '< un homme. Le trop plein de mon cœur débordera « comme il a débordé, au hasard, sur la poussière <?. du chemin, fnais sans vider ce cœur cànstam- « ment rempli par des sources généreuses qui ne « tariront jamais. Je n'adore personne, mais la « lanterne de mon imagination est allumée ; « serai-je plus heureuse que ce fou qu'on nomfnait « Diogène ? ».

Plus tard, elle rêva d'aimer un homme supérieur, ce désir-là vient de l'instinct féminin : considérer V amour comme une religion pour laquelle il faut bien un Dieu. Et elle écrivit à Guy de Maupassant : ^ Je vous ai choisi avec l'espoir de vous admirer sans bornes plus tard ».

Il est à remarquer que Marie, en vraie intellectuelle, fait peu attention aux dons extérieurs,

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voudrait devenir < confidente d'une belle ame », songe à l'artiste de génie et non au prince charmant.

Après cette idylle cérébrale commencée par curiosité^ finie par caprice^ ce fut une idylle douloureuse^ une idylle d'agonie.

On a souvent rapproché les noms de Bastien- Lepage et de Marie Bashkirtseff \ une légende prétend même que, pour celle-ci, Vart fut refuge, non pas but, comtne s'il suffisait d'une déception pour transformer une amoureuse en une artiste! Il s'était seulement produit en Vame enthousiaste de Marie ce phénomène très simple : semblable aux dévotes qui, dans Vencens de leurs prières, finissent par confondre le desservant de Dieu et Dieu même, la jeune fille brûla des cierges sur Vautel de Vart, et le grand-pretre, nimbé de lumière, lui apparut symbole de sa religion.

Les flammes s'éteignirent, Marie retrouva tin artiste, très convaincu,, mais très humain. D'abord, elle lui garda raticune de 71' avoir pas été conforme à l'image artificielle qu elle s'était créée, puis une camaraderie s'établit entre les deux peintres, malgré ce qui les séparait, préjugés de caste hérités de ses ancêtres par la petite vierge slave, méfiance de Bastien-Lepage contre les < femmes du monde >. Et la vie eut été impuissante contre ces forces

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pareilles aux dunes de sable qu'on abat d^un coup de canne mais qui renaissent éternellement.

Leur double agonie rapprocha ces êtres. Au mois d'août 1884, ils eurent une soudaine fréquence de visites, un abandon familier de causeries. Mais à cette heure-là, ils planaient déjà dans un monde inaccessible aux sentiments terrestres. Et It roman, quHls ne vècurejit pas, se révéla peut-être à eux trois semaines avant la mort de Marie, le jour oii elle recevait la dernière visite de Bastien-Lepage moribond.

La jeune fille avait revêtu une robe en soie blanche aux plis lourds, aux plis de suaire ; des dentelles fines comme du givre frissonnaient autour du visage d'un rose fragile de fleur qui va mourir. Et elle était d'une grâce si adorable et si vivante que Vartiste eut cette exclamation :

« Ah! si je pouvais peindre 1 »

Et ils échangèrent un regard désespéré, lui, d'admiration venue trop tard, elle, les yeux brillants de larmes non versées, effroi de ce noir redoutable, si proche maintenant, regret immense de sa vie invécite. Ce fut bref et poignant, puis tous deux reprirent leur belle impassibilité. Et quelques jours après, la conclusion suprême de l'idylle, la mort de Marie Bashkirtseff le 31 0^/0bre 1884, de Bastien Lepage le 10 décembre 1884,

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les deux; amcs géniales, affinées par la douleur, connnunièrent mystiquement dans la mort.

Marie avait d'avance vaincu la mort par sa volonté courageuse à édifier Vœuvre en hâte afin de nous la léguer. Aux jeunes filles oisives qui flânent leur vie inutile, elle donne Vexemple du travail aride poursuivi haictainement, sans pensée de lucre. Accomplir une tache artistique ou humanitaire devrait être., pour les privilégiées de la fortune, une façon d'atténuer la monstrueuse injustice du sort. Et ce serait très noble; tandis que Us femmes pauvres sont courbées sur la. besogne qu impose le souci du pain à gagner, les riches feraient la partie idéale de la besogne, et cette communion de travail créerait la vraie fraternité, celle des cimes,

Marie Bashkirtseff est doublement chère à ceux que hante un rêve intellectuel. En la galerie vénérable des mortes illustres, son jeune visage sourit et réconforte. Maintenant, suivant 5on désir, elle repose dans le cimetière dePassy. La mère, dont les voiles de crêpe symbolisent Vinapaisable douleur, a ici-bas une consolation dernière : sa fille lui a légué son cime. Et, par un pieux souvenir, Mme Bashkirtseff se décide à laisser publier ces cahiers inédits, les uns, que Marie écrivait à

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sei\e ans avec la galtè d'un jeune être vibrant de santé heureuse, les autres, tracés pendant les derniers mois de son existence en 1883 ^/i884. Et pour toutes ces pages, l'aine de Mariepose comme le modèle dont elle fixe les traits. La Jeune fille montre fidèlement ses enthousiasmes, ses inquiétudes et aussi ses vanités puériles, ombres qui mettent en valeur une intelligence ardente.

Pour les nombreux amis connus et inconnus de Marie, ce nouveau volume sera précieux ; car il est la survie d'une artiste passionnée dont, Van dernier, M^'^ Juliette Adam disait :

« Quelle émotion d'' art f éprouve en voyant l'ef- « fort génial de Marie Bashkirtseff pour fixer « toutes les formes les plus diverses d'un idéal su- < périeur ! Elle a tout tenté par le dessin, par la « couleur, par le sentiment, par la vision- de la « nature et de Vâme des choses! On ressent une « sorte de respect en présence de l'œuvre de cette « enfant />.

Renée d'Ulmès.

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