J\1AR1E -BASHKIRTSEFF
Jeudi 13 juillet 1876.
J'ai reçu- Rémi en costume complet de capucin. Oui, en capucin. Caroline de chez Laferrière m'a fait ce costume, y compris la corde et le capuchon.
Rémi est un homme, je ne puis m'y habituer, je le traite comme il y a six ans.
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Le soir, nous allons chez la comtesse de M...
Xous nous installâmes dans un petit salon à part. J'ai causé, j'ai dit des vers, j'ai chanté, j'ai raconté tout ce qu'il était possible de raconter; bref, si ça avait été dans une assemblée, on m'eût portée en triomphe.
Ces dames riaient, s'étonnaient, s'attendrissaient, admiraient; M™'' de M... s'indignait sur notre installation à Xice.
— C'est un trou, dit-elle, quel horizon étroit! quelle petitesse ! tandis que Paris, avec votre fortune et avec cette enfant-là...
— Mais, madame, dis-je, il est bien difficile pour des étrangers d'entrer dans la société de Paris.
— Pas du tout! En voyant seulement trois amis qui feraient votre salon ; un dans la finance, un dans l'aristocratie, un dans les arts, vous auriez un salon comme peu de ni,onde. Et puis, vous comprenez, Mesdames, avec cette enfant-là, cette enfant qui est belle, qui est surtout si instruite, et c'est si rare, voyez les Américaines ! Mais cette enfant si instruite, si spirituelle avec cette originalité, cet entrain, cette verve, cette causerie, mais au bout d'un
de Marie Bashkirtseff
an elle tiendra la corde de la société de Paris. Oh! mais c'est que c'est vrai!... Oh! mais quand je vous dis, vous seriez en plein Faubourg Saint-Germain, vous feriez un mariage splendide.
— Ah ! non, dis-je, en me renversant sur la chaise longue, c'est difficile, et puis, je veux me faire chanteuse.
19 juillet.
M'"' de M. m'a demandé :
— Voulez-vous que nous allions chez M"^'" Moreau ? Je la consultai avant le mariage de ma fille, elle m'a prédit tout ce qui lui était arrivé.
— Elle est somnambule ?
— Non, c'est une élève de ^I"' Lenormand.
— Allons.
Celle-là exigea absolument d'être seule avec moi, ce qui a inquiété mes dames ; c'est une bonne grosse femme, toute réjouie. Elle m'examina la main.
— Vous êtes faite pour être artiste de pre-
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mier ordre, dit-elle. Vous devez chanter, vous arriverez à une grande gloire. Vous devez peindre, vous aurez un grand succès. Vous êtes musicienne. Ah I voilà très grand succès comme femme. Vous ferez un mariage d'affection avec un homme titré avant votre dixneuvième année; vous avez dix-sept ans, vous ferez un long voyage. Dans dix-huit mois vous aurez un grand succès artistique fdix-huit mois, nous sommes en juillet, ce sera facile à vérifier). A'ous aurez trois enfants', ^lais, continua-t-elle, vous porterez, dansl'année, le deuil d'une personne âgée... pour sûr. Du reste, les cartes sont très brillantes.
Je lui donnai l'enveloppe du cardinal.
— C'est un vieillard, dit-elle, il doit être employé dans un gouvernement quelconque, oui, n'est-ce pas I Eh bien, sous peu, dans huit mois, il obtiendra la haute position qu'il désire, c'est mais il pense mal de vous cet homme.
Je lui ai donné l'enveloppe à la lettre et elle la frotta de la main comme celle du cardinal.
— Celui-là est jeune, dit-elle, vous pensez à un mariage. Ah ! voilà des cartes qui disent
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que ce mariage pourra se faire. Il se fera vite, à la fin de Thiver prochain, il se fera, mais avec des difficultés, vous aurez des ennuis. Vous n'épouserez cet homme qu'après avoir porté le deuil d'une personne âgée, et lui, le deuil d'une femme, pas avant. Vous serez bientôt demandée par un homme âgé de 28 ans. brun, barbe noire. Vous épouserez un homme titré, mais votre vie est une vie d'artiste, comme femme et comme artiste vous aurez un immense succès dans dix-huit mois ; vous en aurez avant, mais le grand, le complet, dans dix-huit mois. Ce sera facile à vérifier.
— Mais le caractère de cet homme, madame?
— Lui ? Sombre, ambitieux, mais il vous aime.
Je suis sortie abasourdie, et, à peine en voiture, j'ai raconté cette étrange prédiction si semblable aux deux autres.
Est-ce possible que tous les trois disent la même chose I Les Françaises rentrèrent chez elles. Je suis allée au bois avec ma tante. Devant ces dames je faisais de la bouffonnerie, prenais des poses et disais en me rengorgeant: C'est égal, mesdames, j'ai maille à partir avec
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le grand cardinal et pour des motifs politiques encore î
Je disais tout cela... mais seule avec ma tante je ne disais rien, je regardais avec terreur mon voyage. L'inimitié du cardinal, l'amour de Pietro.
Il me semblait que je l'aimais, je lui dirais tant de choses tendres... je pleurais presque de ne pouvoir le faire.
J'étais chagrinée et pourtant t7;;n^5^V d'avoir affaire à toutes ces choses.
Mes Françaises ont été le soir chez nous. On a reparlé de Mongruel, d'Alexis le somnambule, de Moreau.
Je ne crois pas, pourtant tout cela est bien étrange
Mercredi 19 juillet.
Ce maudit Pierre m'a fait oublier une des plus intéressantes parties de la prédiction d'hier. Je reprends le dialogue à la question marquée par une croix ; il faut y bien faire attention, car il n'avait pas encore nommé le
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Cardinal, quand il me dit ce que vous allez voir.
— Le nommer pape, je vous l'ai dit, fit
Alexis, le somnambule en vogue que je consulte, mais il faut pour cela, il faudra bien des choses, car il y en a un autre qui est poussé... par le roi d'Italie I Oh! oui, c'est celui-là qui est le plus fort et, à moins qu'il se retire, ou à moins de quelque cJiose d'extraordinaire, cQsi celui-là qui sera pape, l'Italien. Le Français disparaît; oh! je vois, il n'y a que ces deux-là qui vont se disputer sérieusement la place, celui dont je tiens le portrait est le plus faible. Oh ! oui. le roi d'Italie ne veut pas ! Je crois bien, c'est son ennemi ; le roi pousse l'autre.
C'est après ces mots que je dis : cherchez son nom, n'y a-t-il rien autour de lui qui vous le fasse deviner? Et c'est alors qu'il le nomma. Et c'est naturel^ car ce sont les choses qu'il voyait qui lui ont fait deviner plutôt que voir le nom. Ce matin je ne pensais qu'à y retourner, et, à 2 heures, nous étions chez lui, moi et ma tante seulement. Je pris une consultation de médecine d'abord, Alexis expliqua merveilleusement ce mal que j'ai daiis le gosier, dont j'ai parlé
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au D'' Walitsky. Le médecin qui est avec Alexis m'a donné Tordonnance signée, après quoi je l'ai prié de me laisser seule avec l'homme endormi.
Ma tante fut aussi obligée par moi de sortir.
— Monsieur, dis-je en lui prenant la main, je viens encore ; hier, on m'a empêchée de bien écouter.
— Ah! dit il en souriant, oui, on vous a taquinée beaucoup.
— Saurez-vous, monsieur, voir ce qu'a fait cette personne depuis lundi de la semaine dernière?
— Oui, je puis, mais c'est la lettre d"hier que vous me donnez.
— Eh bien! voyez...
— x\ttendez...
Et Alexis prit sa figure si étrange et si eflfrayante par son air de l'autre monde et ses yeux qui semblent voir, qui voient au-delà de la vie ordinaire.
— Attendez... Ah ! mais ce jeune homme mène une vie très compliquée, il fait trop de choses; mais il semble avoir une double existence...
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— Comment une double existence?
— Oui, il passe la moitié de sa vie avec des prêtres, des moines, et l'autre moitié, la nuit, dans le monde. Car il nest pas prêtre.
— Voyez mardi, mercredi?
— Il a été à la campagne, sans doute, caril est en habit gris, en négligé, il est à Rome.
— A-t-iljeçu des lettres?
— Oh oui! plusieurs, une d'elles vient de vous.
— Qu'est-ce qui est écrit dans cette lettre?
— ^'ous lui parlez d'un déplacement, d'un voyage qu'il doit faire, mais il ne peut pas le faire, la famille ne veut pas! Et puis toutes sortes d'obstacles le retiennent. Sans ça il serait déjà ici,., mais je le vois bientôt venir en France. Oh !... cette lettre est signée... attendez, attendez... Ohî oh! cette signature... c'est singulier... ce n'estpasun nomdefamille... ce n'est pas un nom entier... attendez... C'est difficile de voir, sans me fatiguer, c'est. .
— C'est?
— C'est... il y a deux mots, non, un mot et puis la moitié d'un mot, d'un nom, c'est très court... deux lettres seulement. Oui, pour sur!
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Ecoutez, convenez avec moi que voilà une étrange lucidité.
— Lisez la lettre.
— Je ne peux pas... Vous me demandez des choses trop difficiles.
— Mais dites comment cette lettre est-elle arrivée? Où? Dans quel endroit ?
— Elle n'est pas arrivée par la poste, et elle a passé par deux mains avant de lui arriver... Je la vois arriver dans une grande maison... comme un palais... un palais papal, ça doit être le Vatican.
— Faites attention Monsieur, ne vous égarez pas.
— C'est que vous me fatiguez, je ne vois pas aujourd'hui, j'ai de bons moments quand les choses frappent mon esprit d'elles-mêmes, alors je parle, mais vous me forcez, vous pensez à trop de choses...
— Allons, Monsieur, je vous en prie, je vais être bien tranquille, voyez!
— Je vous dis que c'est un palais; je vois un drapeau et, à la porte, je vois des militaires...
— Beaucoup?
— Beaucoup.
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— Y sont-ils de passage ?
— Deux y restent toujours, les autres ne font que passer.
— Mais dans l'intérieur de ce palais?
— Il y a beaucoup de jeunes gens...
Je crus reconnaître le club.
— Comment sont-ils habillés?
— Attendez... en ecclésiastiques... Oui, je crois.
— Ce ne peut pas être, Monsieur, voyez mieux.
— Je vous dis que ce sont des choses difficiles, il faudrait que je fusse reposé depuis longtemps, vous me fatiguez, et puis...
— Voyez qui a reçu cette lettre ? demandai-je.
Sauf les habits ecclésiastiques, j'avais déjàreconnu le télégraphe de Rome.
— Une femme, puis elle l'a donnée à un homme et c'est cet homme qui lui remet cette lettre.
— Alors il l'a reçue?
— Oui, pour sûr.
— Et qu'a-t-il fait? '
— Il est sorti tout de suite... Oh 1 tout
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de suite, et il est très troublé par ce que vous écrivez, vous faites allusion, allusion seulement à ce mariage.
— Où est-il en ce moment, le voyez-vous?
— Oui I il est dans une chambre... il n'est pas seul.
— Attendez, qu"a-t-il fait il y a deux jours, trois jours?
— Je vous l'ai dit, il a été chez le cardinal avec sa mère.
— Bien, regardez à présent?
■ — Il est dans une chambre avec un jeune homme, qui a l'air très jeune, 19 à 20 ans, blond, et tenez, les cheveux coupés très court, ras. Ils parlent italien.
— A-t-il ma lettre?
— Oui, il Ta là I et il montra la poche gauche de son habit.
— Et il ne pense pas à venir ^
— Ah si, mais il ne peut pas; s"il pouvait, il serait déjà ici.
— Où est-il ?
— C'est singulier... il est dans un couvent, oui dans un couvent.
— Quel est ce couvent ?
de Marie Bashkirtseff ))
— Il est près de... attendez... des arcades. Oh 1 que c'est beau I
— Des ruines ?
— Non, c'est entier, de grandes arcades, et beaucoup...
— Et puis?
— Puis des statues... et puis des...
Je reconnus les arcadeset les statues de Saint- Pierre, bien que je m'attendisse au Colisée.
— Des? demandai-je.
— Des tombeaux, dit-il, semblant avancer toujours, des tombeaux anciens, des ruines... des morceaux de marbre, encore des statues... C'est superbe ! vraiment !
Sa pensée était au Vatican.
— Comment sont habillés ces moines ?
— En blanc.
— Il n'y a rien d'autre ?
— Si, une croix rouge sur la poitrine, une lettre d'une personne.
— De qui ?
— Je ne sais pas.
— Si, vous savez.
— Ah! mais c'est mal" ce que nous faisons là...
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Et il ne voulut rien me dire quoique je dise. Je lui demandai encore plusieurs choses et il me répéta la même chose qu'hier.
— Est-il riche ? demandai-je enfin.
— Je crois bien ; tout le monde sait cela, mais il est beaucoup plus riche qu'on ne croit.
— Et en quoi consistent ses richesses?
— Attendez... en bijoux, il a une cassette qui est toujours près de lui, pleine de diamants. C'est sa principale richesse ; il y en a pour des millions.
— Et Targent?
— Il n'en a pas chez lui.
— Allons donc, Monsieur Alexis, s'il n'en a pas chez lui, voyez ailleurs.
— Il est je plus jeune dans ce couvent et pourtant on lui porte un grand respect. Il n'est pas moine, lui I Mais c'est singulier il est dans un couvent !
Malheureux Pietro, le voilà chez les dominicains à présent ! C'est égal ayant reçu ma dépêche il aurait dû me répondre. Ohl c'est horrible!
— Quelle est sa pensée ?
de Marie Bashhirtseff ^5
— Il a des idées très arrêtées sur le mariage avec vous, mais il voit que ce ne se pourra faire qu'avec beaucoup de difficultés. Oh 1 comme ce sera difficile I Des considérations de famille, les nationalités, la religion...
Je fis entrer ma tante et je passai au cardinal.
— C'est Antonelli, dit Alexis.
— Eh bieni voyez-le en ce moment.
— Je vois, il est assis à une table, il travaille avec un secrétaire qui est à sa droite.
— A quoi ?
— C'est très vilain ce que nous faisons là, le cardinal serait mécontent.
— Vous savez bien que je n"ai pas de mauvaises intentions.
— C'est trop de curiosité, c'est mal... c'est mal.
— Si le cardinal venait vous consulter, il serait encore plus curieux. Allons, je vous en prie.
— Ses pensées sont toujours avec de fortes sommes... placées ; car, chez lui, il n'a que fort peu de chose.
— Placées, où ?
— Ah ! non, je ne vous dirai pas cela, nous ne devons pas savoir ces choses-là.
— Mais si, je veux le savoir, dites !
— Rien à Rome. A Bruxelles I Beaucoup à Bruxelles.
Cela m'a étonnée, on a toujours dit que argent du cardinal était en Angleterre.
— Et puis ?
— A Vienne, en Autriche.
— Combien?
— Je ne vois pas, mais il y en a plus qu'on ne pense.
Alors je le pressai de préciser et il ne voulut pas.
— A-t-il fait son testament ?
— Oui, il y a huit ans.
Pierre me l'avait dit, ajoutant que depuis ce temps le cardinal avait beaucoup changé.
— Et comment est ce testament?
— Vous me demandez de vilaines choses!
— C'est pour cela que je suis ici, dites !
— D'abord, je vous dis que depuis huit ans il l'a beaucoup modifié. Oh ! beaucoup.
— Mais enfin, vous voyez bien ce qu'il pense faire de sa fortune, comment a-t-il disposé?
Je Marie BashUriscff
— Le cardinal a un esprit trop profond et trop caché même pour moi, je m'y perds. Et c'est mal ; vous savez qu'il ne serait pas content s'il savait ce que nous faisons ?
— Je le crois. Enfin je le pressai tant et tant qu'il finit par dire :
— Tout ce que je vous dirai c'est que la fortune est divisée... attende/: ! En quatre, oui pour sur en quatre parties. Deux fortes etdeux faibles.
Il ne voulait pas me dire pour qui étaient les parties fortes, il voyait sans doute qu'elles n'étaient pas destinées à Pierre. Q.uant à cette division de 4, c'est naturel, ils sont quatre héritiers. Augustino, Domenico, Paolo et Pietro.
J'eus toutes les peines du monde cà le faire parler; il disait que c'était mal, que nous ne devions pas nous mêler dans des affaires aussi intimes. Mais je le forçai de me dire :
— C'est une nièce à lui qui aura la plus grande part. Et puis une autre, la comtesse G... aura beaucoup.
Ne confondez pas," chers lecteurs, il ne lit pas dans l'avenir, mais dans le testament et
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la pensée du cardinal. Seulement il répétait à chaque instant qu'il ne pouvait pas voir ce que je demandais, que c'était très mal, que je le fatiguais, qu'il ne pouvait rien.
— Je ne suis pas Dieu !
Alors je le laissai et nous sommes allées chez une somnambule, rue Jean-Jacques-Rousseau 6i, M"^*^ Abel. D'abord, je n'ai jamais vu un plus affreux bouge, nous avons traversé des ateliers de menuiserie, des forges, des cours, des escaliers. Et tout cela pour trouver deux femmes qui riaient comme des bienheureuses et un vieillard à l'air lugubre et calotte de velours noir.
Mon premier sentiment fut la crainte d'être assassinée et je me préparais déjà à appeler le menuisier et les forgerons.
On magnétisa la prétendue somnambule, je lui donnai le portrait. Elle me demanda où il faut aller.
— Mais je vous y envoie par la pensée.
— Oh ! non, il faut me dire le nom de l'endroit, alors j'y arrive tout de suite, c'est comme ça que j'opère, moi.
— Allez donc!
de Marie Baslikirtseff ^ç
— Je suis dans le nord.
— Pourquoi ?
— Je sens cela à l'air. C'est un jeune homme, les cheveux châtains.
En un mot elle me dit que le cardinal m'a aimée, qu'il ne m'aime plus qu'il venait d'avoir une fluxion de poitrine, qu'il est enfermé.
— Où?
— Attendez..., ce n'est pas un hôpital, c'est une grande maison.
— Bon, pensais-je, cela va mieux.
— C'est, continua la femme, c'est quelque chose comme une maison de fous.
Dieu! le Vatican 1
— Mais dites-moi qu'a-t-il fait lundi? demandai-je en riant. Lundi Alexis avait vu une réunion.
— Lundi? bien, lundi soir il s'est sauvé! ! mais.., mais on l'a refourré dedans.
Pauvre Cardinal, après une si belle carrière, dans une maison de fous.
On nous prit 20 francs pour cette belle séance, je me gardai bien de protester, j'étais bien aise de sortir saine et sauve.
Maman m'envoie cette lettre de L... en
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disant qu'elle le croit le plus dévoué de mes admirateurs.
II a été à Nice, il y est allé dans le monde et si on parlait de nous aussi mal que je l'imagine, lui qui est si fin, si cancanier même, sous sa grosse enveloppe, il ne resterait pas aussi aimable. Je me suis exagéré la situation, malgré moi. sans m'en apercevoir, cherchant des excuses à Antonelli. Mais à présent c'est fini. Plus de complaisance, plus d'indulgence. Je ne veux plus prendre tous les torts. Trop longtemps j'ai eu un bandeau sur les yeux. II ne m'aime pas assez. D'ailleurs on a bien vu toute sa conduite depuis le commencement; je n'ai rien à ajouter, sinon que je suis lasse de cette position tendue, de cette recherche continuelle d'explications, de cette manière d'être et d'agir, insultante souvent, rarement convenable, étrange toujours. Je pensais que j'aurais quelque peine à supporter cette saleté aux yeux des miens, de ma tante. Mais ma conduite est simple, je dis la vérité, je dis ce que je pense et tout va naturellement. Je ne suis pas furieuse, car j'envisage froidement les choses.
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Je regrette beaucoup la profanation de mes lèvres. Mes pauvres lèvres. Je confirme encore et pour toujours tout ce que j'ai dit sur cela depuis mon premier départ de Rome.
S'il retournait même à présent à moi, je le repousserais du pied. Ma bonne volonté est à bout. J'ai le droit de ne plus pardonner. Je ne veux pas qu'on joue de Tamour avec moi.
Maintenant ne pensez pas qu'une parole de somnambule me bouleverse l'esprit. Sans somnambule je sais qu'il a reçu la dépêche, comment aurait-il pu ne pas la recevoir. Il y a presque huit jours. Ce serait vraiment surnaturel.
Il n'a pas répondu. D'ailleurs, c'est presque ridicule d'insister sur cela, n*a-t-on pas vu depuis le commencement toutes ses menées? Le joli amour, ma foi ! C'est ainsi qu'il viendrait à mon secours, si j'en avais besoin. C'est ainsi qu'il la prouve, sa '< passion », comme il osait dire.
Je conviens, que présente, je l'influençais. S'il était neveu de Pape,, je ne dédaignerais pas d'employer la présence et n'importe quoi pour l'avoir.
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Mais j'ai trop fait pour un aussi mince seigneur. J'ai oublié mon rôle de reine et ma qualité de femme.
Ainsi, Pierre Antonelli, c'est ta faute.
Adieu !
25 novembre 1876.
On me dit que ce M. J., veut une dot et un esprit qui lui fasse un salon politique.
Cela m'a paru baroque, appliqué à moi, et j'ai répondu que je n'avais nulle envie de me marier. La baronne a insisté sur les charmes des deux MM. de L.
— Dans tous les cas, dit-elle, je vous assure que vous devriez les connaître.
— Les connaître? Je veux bien.
— Ce sont des amis de Cassagnac, des bonapartistes enragés, et vous qui aimez les conspirations, la politique...
Mon chagrin a été récompensé ce matin.
Maman me réveilla en me donnant un billet de M""^ de M..., dans lequel elle invite à dé-
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jeûner aujourd'hui, en joignant à son invitation un billet de Cassagnac.
Cette chère et excellente femme !
Mon père, qui voulait partir la nuit, n'en fit rien après avoir reçu Tinvitation (hier jeudi) ; au contraire il endossa une redingote avec boutonnière d'ordres dont il est décoré et se rendit avec une docilité admirable au 4** étage de la rue Saint-Honoré, 420.
Sur l'escalier nous avons rencontré le fidèle Blanc... Pourquoi fidèle ?
Je ne sais, mais cet adjectif lui va.
Le fidèle Blanc me débarrassa de ma pelisse et de monchapeauet nous arrivâmesensemble.
Mon cher Cassagnac était déjà là, remplissant la moitié du salon. Les présentations eurent lieu. Mon père était charmant : 1° il tient à Cassagnac, et 2° il Tadmire, comme tousles Russes.
On nous servit un déjeuner auquel j'étais loin de m'attendre, c'est-à-dire superbe. J'étais entre Cassagnac et Blanc et ce fut à ce dernier que je parlais principalement, tout en désirant entretenir l'autre ; mais l'autre est tellement grave que je dois prendre des airs de Virginie sous peine de paraître insolente.
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Il sait que maman était à Paris, il y a deux mois. Et comme on parlait de photographies :
— J'en ai préparé une, pour vous, me dit Cassagnac ; mais, ajouta-t-il, je ne me permettrai de l'offrir à Mademoiselle qu'après avoir demandé l'autorisation à Madame sa mère.
— Dieu que M. de Cassagnac est convenable, dit Blanc, de son ton gouailleur.
— Ça a Tair de vous étonner, dis-je.
Comme je ne mangeais que du raisin, il m'en
mettait sans cesse sur l'assiette; je renversai mon bocal qui renversa un verre.
Samedi 26 novembre 1876.
Nous allions à Versailles, nous étions déjà en v^agon lorsqu'arriva un monsieur décoré, jeune encore, un de ces Français par excellence, moitié canaille et moitié galant homme, aimable à l'apparence, sec en réalité, bon pour tous, grossier et méchant au fond, vaniteux et envieux, spirituel et stupide.
— Permettez, chère petite, dit la baronne,
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que je présente M. de L... chef de son parti et, par conséquent, votre ami.
Je m'inclinai pendant que les autres présentations se faisaient autour de moi.
— Y a-t-il une place ? fit tout à coup une voix aigre du dehors.
— Ah ! c'est mon fils, dit M. L..., oui il y a une place, monte.
Le fils fut présenté comme le père auquel il ressemble énormément. Un jeune homme fait de lait, de sang et d'encre. Des moustaches et une royale, 27 ou 28 ans. comme on l'a dit.
Pendant ce temps, M. L!.. père promenait ses yeux de moi à Dina. ne sachant laquelle était elle. Je ne fis rien pour le renseigner, car tous deux me déplurent du premier abord.
Le jeune député se mit à causer avec moi des choses de la politique.
— C'est ce que me disait >L de Cassagnac hier, dis-je, en réponse à une phrase.
— Vous avez vu Paul de Cassagnac, mademoiselle ?
— Oui. monsieur. -
— Et... où cela?
— Chez nous.
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— Chez vous ? Mon père, Paul de Cassagnac a eu l'honneur d'être présenté hier à mademoiselle !
Cela fut presque crié, et il semblait demander : pourquoi m'avez-vous fourré là-dedans puisque Paul de Cassagnac
— Oh ! non, dis-je froidement, pas hier, mais il y a quatre mois.
On discutait le budget des cultes. Avec de l'attention et en me souvenant de ce que j'ai lu dans les journaux, je fus de suite au courant.
M. de L... père vint nous voir deux fois et nous indiqua toutes les célébrités de la salle. Les uns tenaient leurs genoux entre leurs bras et semblaient dire : Oh ! je n'en peux plus ! Les autres se couvraient la face, comme pour dire : Oh I la la I . . . D'autres encore faisaient des gestes inexplicables qui signifiaient peut-être : Elle est bonne celle-là I
Le centre gauche, comme le centre droit, est mélangé. La droite commence par des hommes beaux, bien faits, bien mis, au grand air, et aux belles façons, ceux-là sont pour Dieu et le roi ; à l'extrême droite prennent place des
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hommes presque aussi bien que les premiers : les miens.
Tous ces partis me désespèrent !.
Ne vous dissimulez rien, c'est une vraie entrevue de mariage.
Et le cynisme du père m'épouvanta.
Il s'est penché à l'oreille de M'"'= de M... et lui disait un tas de choses, comme si je n'étais pas là, et entre autres :
— Elle est loin de déplaire à mon fils, ça, j'en suis sûr; seulement il faudrait savoir ce qu'elle pense de lui.
Le rouge m'est monté au visage, et j'ai voulu me retourner et le mesurer du regard pour qu'il comprit ce que je pensais. Au lieu de cela, je lorgnaisle comte deMun, beau et sympathique, légitimiste, homme profondément religieux et honnête.
■ La séance a d'ailleurs été très calme.
Il pleuvait toujours et au lieu de chercher un fiacre nous avons pris l'omnibus. Le retour a été aussi choquant qu'étrange.
Le fils sérieusement retenu nous a laissé le père qui s'est conduit comme un gamin. Il parla des tailles, des mollets, des pieds.
Ces personnes pensent que M. de Cassagnac me plaît et ont la maladresse d'en médire.
Cassagnac ne ment pas, il n'a pas été hier à la Chambre et il est parti ce soir.
Le résultat de cette séance pour moi... oui, Rome déplus en plus adorée...
Dimanche 27 novembre 1876.
La baronne m'a dit ce matin que le jeune L. était venu hier, à onze heures du soir, chez elle, pour lui dire qu'il était tombé amoureux de moi et qu'en me montrant elle avait fait son malheur.
Je lui ai demandé un conseil : dois-je me rendre à l'invitation de labaronne sachant que, le soir, >L de L... y serait ?
— Vous savez, ajoutai-je, il m'est pénible de savoir ce que vous venez de me répéter.
Les amours dédaignées ne créent que des ennemis. Je ne tiens pas à ce qu'on soit amoureux de moi. Tout ce que je puis offrir, c'est une franche et bonne amitié.
— C'est fort bien, ma chère, répondit la
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comtesse, mais je vous conseille de ne pas négliger des relations qui s'offrent à vous. Si vous venez ce soir, vous laisserez une graine qui germera et, quisait? Peut-être retrouverez-vous un arbre en revenant à Paris.
MiM. de L... ne sont point gens à négliger ni parleurs alliances, ni par leur position.
Ce jeune homme est un parti brillant même pour vous.
— C'est vrai ; eh bien ! j'irai, mais sans changer de robe et en chapeau.
Tout se passa avec un calme et une majesté incomparables.
Le salon fortement éclairé, la baronne avec ses cheveux blancs, sa figure jeune et belle et sa riche toilette semblait un vieux portrait. Le baron toujours pose, comme s'il avait toujours cent mille francs de rente.
Ce pauvre homme ne peut s'habituer à la pauvreté ; il conserve et ses habitudes de luxe et son grand air.
A neuf heures, le jeune JNl. deL., en tenue de soirée, entra dans le salon et vint lentement baiser la main à la baronne, à sa sœur et à la comtesse de B.
^o Journal inédit
Toutes ces têtes poudrées et ces robes à traînes semblaient des ombres du siècle passé. On apporta une table et il se forma un whist avec un silence solennel.
Depuis hier, il me semble que je joue la comédie.
Savez-vous bien que c'est une entrevue parfaitement officielle !
J'examinai M. de L... et cet examen n'a malheureusement changé en rien ma première impression : malheureusement, parce que cet homme a une position selon mes désirs et que je suis une femme selon les siens.
Les antipathies ne dépendent pas de nous.
Je causai avec calme, retenue, esprit et grâce. Ce qui n'empêcha pas ces gens de s'extasier sur mon air décidé.
C'est ce calme, cette assurance qui sont merveilleux, disait-on. « Elle n'élève pas la voix, elle ne change pas d'attitude en disant les choses les plus extraordinaires et les plus sérieuses ». Sansaffectation, j'ai laissé voir que j'avais étudié et beaucoup lu. On osa parler de mariage et le jeune homme émit des théories si singulières...
Je Marie Bashkirtseff ^i
— On peut être amoureux quand on veut, et moi, par exemple, si je trouve une jeune fille qui me plaise comme figure, comme corps, comme esprit et comme fortune, je Tépouserai. Car je ne puis me marier avec une personne pauvre, ce serait un sacrilège; je suis le premier dans mon pays et je dois représenter.
Avouez que c'est fort. La baronne échangea un signe avec moi et dit sèchement :
— Les étrangères le pensent toutes et ont la plus mauvaise opinion des Français. Elles croient que les hommes français ne se marient que pour de Targent.
...Je lui ai dit cela hier et ma supposition était singulièrement justifiée. On dit des choses qui m'ont paru les plus étranges de la terre. D'ailleurs c'est très honnête. On me donne un nom, une position et des alliances brillantes avec les premières familles de France, et en outre une carrière des plus remarquables, et on me demande, en échange, de l'esprit et de l'argent. C'est une opération commerciale, une entreprise très naturelle et, si l'homme n'était pas si antipathique, j'accepterais. La figure ne serait rien. C'estce caractère sec. brutal, inté-
y 2 Journal inédit
ressé. ambitieux et tenace, recouvert d'une triple couche du vernis mondain.
Oui, il appartient à la catégorie des gens vernis.
Charmant, souple, très aimable, empressé et humble dans le monde, ce doit être un homme dur, désagréable et méchant.
Je vais citer une phrase entre autres : on parlait d'Alexis (somnambule).
— Il m'a dit que je ne serais jamais heureuse, dis-je.
— C'est que le bonheur se présentera à vous Mademoiselle, dit M. de L... et vous le repousserez du pied de cet air léger et calme que je vous connais déjà.
— Oh I mais il m"a dit tant et des choses bien autrement directes. Il savait que j'étais prévenue. J'ai dit que je n'aimais pas la France en république et désirais la quitter.
— Mais au lieu de cela, Mademoiselle, il faut au contraire rester pour chasser la république.
— Et que pourrais-je faire, Monsieur? Ah! si je pouvais quelque chose, certes j'y emploierais toutes mes forces.
de Marie Bashkirtscff jj
— Vous pourriez beaucoup ; mais pour cela il faudrait faire une chose.
— Quoi donc?
— Ah ! je ne vous le dirai pas.
Il fallait l'entendre. Le ton fait la musique.
Lorsque, pour la centième fois, on reparla de mon «caractère ferme », je me suis sentie passablement agacée, et, au lieu de traduire cet agacement par des mines, je dis d'une voix calme etsonore, dô manière à être entendue de tous :
— Il me semble que sans un peu de fermeté dans le caractère on ne peut pas vivre honnêtement.
Cela fit exactement le même effet que si une main invisible eût piqué des épingles renversées dans les fauteuils du public.
— Ah ! que c'est vrai ! fit-on.
— Etes-vous romanesque, Mademoiselle?
— Comment l'entendez-vous. Monsieur? Il y a cent façons d'être romanesque.
— Il faut s'avouer battu, fit hypocritement ou sincèrement le jeune homme, quand on se trouve en présence. d'un tel esprit.
Suivent des : c'est inouï, merveilleux, etc..
y^ Journal inédit
Oh les bétes ! ils pensent duper une riche « étrangère », vaine, entêtée, facile à se monter la tête. Ils ont eu tous les mauvais goûts, d'attaquer Cassagnac, de le nommer le beau, le superbe, le splendide, l'incomparable Paolo. Ah! oui, Paolo Tépouvantail de la canaille, l'homme qui porte des pistolets et des casse-tête sur lui, qui a, dans son hôtel, une glace pour voir les gens qui arrivent, un tuyau acoustique pour leur crier qu'il n'y est pas. Comment, sinistres crétins, oseriez-vous vous comparer à ce Paolo que vous osez ridiculiser tout en en faisant un éloge excessif?
C'est un noble, loyal, brave. Le comparer à cette machine à vanité 1 Allons, vous n'y avez jamais songé ! Et si vous l'estimiez peu de chose vous ne vous extermineriez pas à l'amoindrir.
Le jeune homme vernis a dit que sa sœur s'était mariée à seize ans.
J'eus un geste d'étonnement et de répulsion.
— Que c'est tôt! dis-je, moi je ne me marierai qu'à vingt-cinq ans.
J'en dis tant dans ce genre qu'il finit par parler de papillons brûlant leurs ailes, de
de Marie Bashkirtseff y^
précautions à prendre, etc., etc. Ah! Monsieur le Français, vous pensiez trouver une jeune extravagante, riche et volontaire, une ctrangâre enfin, disons le grand mot. Mais que pensez-vous donc de nous autres étrangères! Penh! ne nous fâchons point. On en pense ce qu'il faut, seulement je n'appartiens pas à la règle générale, je ne suis ni Russe, ni étrangère ; je suis moi, je suis ce que doit être une femme avec mes ambitions... le moment de les satisfaire est venu... Eh bien! attendons un peu.
J'étais sur le lit de maman lorsqu'il me vint à l'idée...
Je bondis en m'écriant:
— Il me semble que M. de L. me demande en mariage d'une façon assez transparente?
— Oui.
— Il a de 27328 ans, et il a une barbe noire.
— Mais oui.
— Eh bien! souvenez-vous de la prédiction que me fit la Moreau il y a quatre mois : << Dans peu, vous serez demandée par un homme de 28 ans, à barbe noire. »
— Eh bien, qu'en dites-vous!
56 Journal inédit
Ah! de cet instant je me mis à revivre. Oh ! mon Dieu, si la moitié seulement de sa prédiction se réalisait.
Elle m'a tant promis tout ce qu'on peut désirer!
Ah! si on aimait les hommes par comparaison
Lundi 28 novembre 1876
Je hais Paris. Peut-être qu'en y restant quelque temps, sans aller aux magasins, cette haine passerait.
A 7 h. 1/2 je suis allée dîner chez les Boyd. Berthe m'avait invitée hier. Les Boyd sont une espèce de famille Benoiton.
C'est la première fois qu'ils me voient de près ; aussi j'ai reçu sur ma taille, mes bras, mes cheveux, les compliments qu'ils méritent. Quant à Berthe elle ne parle que de la fille de la princesse Lise Troubetzkoy dont le salon est bien connu à Paris. Depuis longtemps je n'ai vu des gens gais, naturels et charmants. Cette soirée me rafraîchit l'esprit, et je revins
de Marie Bashkirtseff 57
dans notre « superbe premier du Grand-Hôtel» plus calme et mieux disposée.
On m'apporte le manuel de la Chambre.
Silhouette à la plume.
Voici ce qu'on lit de L... fils, après de L... père,dontonparleavecrespectet considération, lui rendant justice pour tous ses bienfaits dans son département :
« 28 ans, Segré (Maine-et-Loire) 7.313 voix. Conseillergénéral, non marié; à sa nomination est attachée, dit-on, la réussite d'un très riche mariage. Bonapartiste intransigeant, s'appuyant sur la démocratie ; en un mot. le fils de son père. Figure de séminaristepoupard surlaquelle on aurait appliqué des moustaches et un pincenez ; a toujours sous le bras une serviette de ministre qui ne le quitte pas ; il fait son apprentissage //.
Et maintenant vient Granier de Cassagnac.
« — Attention ! c'est un confrère et un lettré dans la grande acception du mot. Granier de Cassagnac appartient à une famille de gentilshommes gascons. Son. titre de noblesse lui a étélongtempsconte.sté, mais c'était sans raison^ ses parchemins sont en règle, etc.
^8 Journal inédit
« Paul Granier de Cassagnac fils, 32 ans, Condom (Gers) 9.818 voix. Journaliste. Célibataire. N'a pour toute fortune que sa bonne plume de Tolède. Un dWrtagnan de lettres. Grand, fort, le nez au vent, la moustache en croc, cheveux très noirs et très abondants, la peau brune, l'œil vif, un véritable Gascon par le geste, Taccent et la bravoure. A servi l'empire avec un dévouement de soldat et le sert encore en enfant perdu, indiscipliné et mauvaise; tête très raide dans ses polémiques, trop raide pour un homme qui a des visées politiques. On compte beaucoup sur sa fougue et sur sa jeunesse pour faire du scandale à la nouvelle Chambre.
« On espère qu'il sera le d'Artagnan de la tribune comme il était celui de la presse. M. de Cassagnac pourra bien faire mentir ces pronostics ; maintenant qu'il a quitté les aventures du journal, pour monter sur la scène de la politique sérieuse, nous ne serions pas étonnés de le voir imiter ces fils de famille qui réunissent leurs amis à un dernier souper pour enterrer leur vie de garçon et qui deviennent ensuite d'excellents maris et pères de
de Marie Bashkirtseff ^p
famille modèles. M. de Cassagnac est chevalier de la Légion d'honneur depuis 1869. Il a combattu à Sedan et a été prisonnier en Allemagne. « Il a eu beaucoup de duels dont il se repent. Fait volontiers des excuses à ses adversaires, mais seulement après les coups d'épée ».
Jeudi i«r- décembre 1876.
Ce matin à Marseille je fus prise du vertige de retourner dans Xice. Le soir nous arrivions.
M. et M*"" Anitchkoft et leurs enfants avec ma tante nous attendaient.
Ces excellents Anitchkofï \ Je les adore. Jamais il n'y eut de gens plus honnêtes et plus droits, plus aimants et plus dévoués.
Pendant le dîner survint le général Bihovitz, un homme charmant qui rit et s'amuse de tout comme un enfant. Je lui apporte de Poltava (Russie), descigarettes, chacune timbrée à son nom. Cette attention délicate le charme. Le docteur Walitsky-, m.a tante et Barnola auront le même cadeau.
Je, suis de nouveau dans mon paradis bleu.
6o Journal inédit
Ah !quel dommage!... C'est si joli chez moi, et mes yeux reposent sur des objets gracieux et riches... Et je dois partir ! ! pour travailler.
2 décembre.
Eté rue de France causer avec les femmes du peuple.
Certes, il n'y a aucun mérite à convertir les femmes qui ne savent rien et se fichent de tout, en leur expliquant les choses embrouillées, par des exemples tout simples: mais ma sotte vanité fut chatouillée quand je les entendis murmurer en niçois : c'est vrai, mais c'est que c'est vrai! '< Si c'était un homme on en ferait un roi ». Mais ce qui me flatte bien plus c'est d'avoir fait venir les larmes aux yeux de ces femmes en leur racontant les malheurs de l'impératrice Eugénie. Et surtout certaines phrases d'elle auprès d'un soldat mourant à l'hôpital pendant une épidémie. J'avais moimême les larmes aux yeux. Ce qui les attendrit surtout ce fut lorsque je leur montrai leurs boutiques envahies par des malfaiteurs qui s'y
de Mark' Bashkirtseff 6i
installeraient en leur lieu et place. Pour expliquer la position de Napoléon, je m'essaie en jouant ces scènes.
Samedi 3 décembre 1876.
La princesse Souvaroff est venue voir maman ; elle vient de marier sa fille ; elle est toujours jeune et admirablement belle. Je lui ai montré la maison et elle s'étonne que nous ne restions pas à Nice ayant un chez soi si agréable.
— Nous trouverons des professeurs, me ditelle, nous trouverons tout ce que vous voudrez et je vous servirai de modèle, seulement restez.
Elle veut recevoir de nouveau comme il y a huit ans. xMais c'est inutile, je dois étudier sérieusement.
O misère I...
Le souvenir de Rome me fait pâmer...
mais je ne veux pas y retourner. Nous irons à Paris...
O Rome I Que ne puis-je la revoir ou bien mourir ici ! Je retiens mon souffle, et je m'étire comme si je voulais m' allonger ]X!iS(\VL h Rome.
Dimanche, 4 décembre 1876,
Pour tout divertissement les changements du ciel. Hier, il était pur, et la lune brillait comme un pâle soleil ; ce soir, il est couvert de noirs nuages déchirés pour laisser entrevoir les parties claires et brillantes comme hier... J'ai fait ces observations en traversant le jardin pour venir du pavillon chez moi. A Paris on n'a pas cet air, cette verdure, ni la pluie parfumée de cette nuit.
Lundi, 5 décembre 1876.
J'ai fini à grand'peine la « Jeunesse du roi Henri >/ par Ponson du Terrail, tous les huit volumes. Ah ! si je l'avais lu avant, quel livre instructif ! C'est le cours complet de l'éducation du moine. Et même son français a été appris dans ce livre.
O grand Ponson !
Mardi, 6 décembre 1876.
J'ai commencé le portrait d'Olga Anitchkofï,
de Marie Bashlirtseff 6}
une ravissante créature de =; ans, mais horriblement gâtée : cependant elle m'écoute.
Je me prépare à aller ce soir à l'Opéra à une première représentation de Balîo in Maschera.
Je ne suis point sortie depuis mon retour de Russie et personne ne m'a vue.
Il y a des jours où tout réussit; mes cheveux se posèrent comme d'eux-mêmes et me firent une ravissante tête antique comme on en voit à ces statues grecques, beaucoup de cheveux retenus par une bandelette d'or, la nuque découverte, seulement voilée par quelques petites boucles naturelles. Un collier de perles et une robe n'ayant aucune couture et pourtant collante et drapée comme les statues, ce qui me gênait bien un peu à cause de mes formes parfaites et si fermes qu'aucune robe ne peut les dissimuler. Il va sans dire que la robe n'a aucune garniture pas même d'ourlet, elle est simplement effilée comme chez les mendiants. Ma figure avait eu la bonté de ne pas être laide, au contraire elle s'est montrée en gala.
Je suis bien changée depuis un an. Je me
Journal inédit
suis élancée, je suis devenue plus femme.
Salle comble : Souvaroff et la Baronne de Pykerslooth, le général Bihovitz; quelques personnes me saluent de leurs fauteuils. Quant aux lions, je ne les regardais pas.
A la sortie, et pendant que le général cherchait notre voiture, j'ai plusieurs fois tourné le dos à B... qui, désirant sans doute m'honorer d'un salut, tâchait de me voir en face. Comme je lui avais définitivement montré mon dos, d'ailleurs regardant le mur, il salua ma tante et vint me parler. En ce moment arriva le général et j'eus la satisfaction de quitter brusquement ce Monsieur.
Samedi, lo décembre 1876.
M""^ Bonnin, fille de Tamburini, nous a envoyé des billets pour la messe de Requiem pour son père, et je suis allée en grande toilette noire. Les églises et les chants funèbres sont de vraies fêtes pour moi.
Il fallut bien passer par la promenade et s'y laisser voir.
de Marie Basil kirt se ff
On passe aussi par l'Opéra pour parler italien avec Cresci devant toute la troupe.
En rentrant j'ai trouvé un bouquet et la carte de mon père. Nous sommes allés au Skatingring du cercle de la Méditerranée où nous attendaient déjà maman, M'"" A. et le général Wolf (vice-ministre de la Guerre , Pélican et Broussais.
Je n'avaisjamais vu patiner, et tout ce monde tournant, glissant, tombant, me parut excessivement gracieux.
Le comte Markoft vient nous saluer et plus tard A., sans ruse et sans détour, s'approcha de nous traversant tout le Ring, me salua du nom de voyageuse, me parla de mes petits pieds qui seraient si bien sur des patins, et fit une ou deux plaisanteries sur les patineurs. Je fus d'une politesse mélangée d'insolence tout à fait de] bon goût, telle que je serai désormais avec tout le monde. Seulement celui-là je le traite de haut en bas encore plus que les autres. Markoflf arriva, pour la seconde fois je me suis tournée vers lui, et G. s'en retourna à sa place peut-être pas très flatté, car mon accueil
66 Journal inédit
fit contraste avec les aboiements joyeux des autres demoiselles.
Mes enfants, toute mon attention est absorbée par les deux sœurs de Gautier. Belles à ravir, des femmes pour le paradis de Mahomet. Des yeux de velours, des nez un peu aquilins et arrondis, des joues roses, des lèvres rouges, femmes magnifiques.
Dimanche, ii décembre 1876
J'ai été à TEglise. Il fait si beau que je me suis promenée après avoir essayé de patiner pendant qu'il n'y avait encore personne. Et ce soir, je suis allée à TOpéra. Les cheveux plats et retombant en torsades à peine roulées sur la nuque revenaient s'attacher par un paquet de boucles devant C'est assorti à une robe de costume russe, chemisette de batiste, sous une robe de foulard, la même qu'à l'Opéra de Paris.
Je ne me ressemblais pas, j'étais un vrai tableau. Je ne fais pas d'éloge de ma figure, je laisse cela aux autres, mais je rends justice à l'ensemble, an genre caché.
de Marte Bashkirtseff 6j
Bon, à présent il faudrait dormir au lieu de me pétrifier devant ce Tite-Live de malheur. Je me déteste et je déteste mes écrits, ce soir.
Lundi 12 décembre.
B. m'a apporté un bouquet avec ces mots : « Quasimodo à Esmeralda. Ces fleurs sont candides et peuvent être offertes à une pure colombe comme vous. Un bouquet bigarré serait indigne de vous. »
Quand cet homme commence à blaguer il est d'un comique irrésistible.
On a décrit ma robe de Tavant-dernière soirée à l'Opéra.
« On admire AF'^ Bashkirtseff en robe de laine mate, réminiscence de Tantique costume romain. Cercle or mat dans les cheveux. Toilette d'une grande simplicité. »
C'est la première fois que les journaux de Nice ont compris mes robes.
Aimez-vous comme moi Tite-Live ? Je le trouve aussi intéressant qu'Alexandre Dumas. Ne riez pas de la" comparaison, vous autres pédants et fichus ignorants.
68 Jour?! il I inédit de Marie Bashkirtseff
— Si vous passiez votre hiver à Rome me dit le capitaine B..., j'aurais pour vous un sentiment/r<?5(/«t' voisin du mépris.
— Moi, je n'aurais pas ce sentiment-là, dit Cassagnac, mais je vous plaindrais sincèrement.
— Eh bien ! je n'y vais pas, mais ce n'est pas à cause de vos paroles : Wartel et les leçons de harpe, voilà ce qui me pousse à Paris.
Mais que ferez-vous pour moi, vous, gens aimables et qui avez si bonne opinion de ma personne ?
Je connais quelqu'un qui m'aime, qui me comprend, qui ^me plaint, qui emploie toute sa vie à me rendre plus heureuse, quelqu'un qui fera tout pour moi et qui réussira; quelqu'un qui ne me trahira jamais plus, bien qu'il m'ait trahi avant.
Et ce quelqu'un, c'est moi-même !
N'attendons rien des hommes, nous n'en aurionsque déceptions et chagrin. -Mais croyons fermement en Dieu et en nos propres forces.
Et, ma foi, puisque nous sommes ambitieux, justifions nos ambitions par quelque chose.
Jean et Jac.|ucs (Le tableau se trouve au Musée du Luxembourg.)
Dimanche i^t'juillet 1877.
A cause de tous les tripotages politiques, on attendait avec émotion la revue d'aujourd'hui; on espérait des acclamations pour le maréchal, une manifestation dans l'armée. Il n'en fut absolument rien. A peine quelques applaudissements pour les troupes.
Mais procédons par ordre et racontons cette charmante journée. D'abord, on m'apporta des robes dont pas une n'était convenable.
Après le mauvais manger, c'est la colère la plus désagréable.
Nous partons à neuf heures avec M. et M'"e de M...; à chaque instant c'étaient des recommandations, des craintes, des suppositions sur l'heure, les places que nous prendrions, notre cocher, "le soleil, le peuple et toutes ces futilités agaçantes dont les Français ont le secret.
y 2 Journal incdit
Enfin, on arrive. Les billets que nous avons sont des places fort peu aristocratiques et tellement encombrées que je n'y tiens pas.
Nous sortîmes sur la pelouse et nous vîmes partir la moitié du monde, avant d'avoir retrouvé notre valet de pied et notre voiture.
On salue la Maréchale de Mac-Mahon comme une reine... non, on lui ôte son chapeau assez vite, et elle salue à droite et à gauche. Cela ne me fit aucune impression, tandis que les saints et les figures de ceux qui saluent la princesse Marguerite, l'impératrice d'Autriche et notre grande-duchesse héritière m'ont laissé une impression de respectueux enthousiasme.
Mais ce M. de V... est un passable animal et j'ai bien envie de lui écrire ceci :
Monsieur, '' Il était bien plus aisé d'exprimer vos regrets que de m'envoyer des billets de chaises. »
Non, nous verrons demain. J'aimerai mieux lui dire en parlant de la revue : « Je n'y ai pas été ; comme je n'avais que des billets de chaises, je lésai donnés à ma modiste.
de Marie Bashk'irtseff
Lundi 2 juillet 1877.
Il paraît que les billets de Faulay étaient bons ; les Boyd en avaient de pareils, j'ai donc bien fait de ne pas lui écrire.
Mardi 3 juillet 1877.
Nous avons visité le château de Worth à Suresnes; j'étais agacée d'entendre parler du faiseur comme d'une Altesse. Le château ou plutôt la villa est une merveille.
Depuis la loge du concierge jusqu'au pigeonnier, tout ce qu'on peut apporter de soins et de recherches y abonde.
Il y a plusieurs pavillons, une maison, des serres, des jardins. Mais aucune habitation au monde ne ressemble à celle-là. L'extérieur même des bâtiments est si orné, si émaillé de tout ce qu'on peut imaginer, qu'on perd de vue la maison, les murs enfin.
C'est insensé de détail, de rococo, de bric à brac ; des porcelaines jusque sur les gazons,
7^ Journal inédit
merveilleusement arrangées dans les plantes, les fleurs. Tout ce qu'on peut apporter de soin, de fini, de joli, d'extraordinaire à un corsage ou à un manteau, est répandu partout.
Ce qu'il y a de broderies, de dorure, de peinture, d'émail, de mosaïque, de dentelles, de tapisserie dont on ose à peine faire des robes, est là à profusion, mais arrangé avec une délicatesse et un goût surprenants.
Il semble impossible qu'un homme ait pu, sans devenir fou, et pensé à réunir ce million de colifichets dont chacun pris à part, est un objet d'art ou une drôlerie quelconque.
On peut ne pas admirer ce genre surprenant, mais on doit lui rendre justice et, dans^^^é?;/r^, c'est sublime. On voit que cet homme aime tout cela en artiste, mille petites choses trahissent les goûts élevés et même le culte des grands hommes et des grandes actions.
On démêle aussi certaine prétention à' être soi-même un grand homme. C'est pardonnable et même fort naturel. Chacun dans son genre ; et même, s'élever ainsi par un artqu'on qualifie volontiers de métier est peut être plus méritoire, plus difficile, que par des choses qui
de Marie Bashliirtseff j^
sont d'elles-mêmes élevées et sérieuses. D'ailleurs, si on voulait aller plus loin et analyser sérieusement tout ce que les ajustements de la femme, par conséquent la moitié de la femme, ont de rapport avec les intérêts et les événements les plus graves. . ,on en serait tout étonné ; mais, c'est aller trop loin pour moi, et d'ailleurs pour qu'on ne rie pas d'une belle étude, il faut qu'elle soit faite par une autorité acquise. Ces diables de Français, à peine est-on parmi eux qu'on ne peut s'empêcher de mépriser toutes les autres noblesses, tous les autres mérites, toutes les autres fortunes. Il semble qu'en dehors de cette fournaise, il n'y ait rien de vivant, rien de pensant, rien de célèbre! Il semble que... en vérité, cela est, que Paris est la cloche qui annonce au monde entier tout ce qui a été assez fort pour l'ébranler.
Mercredi 4 juillet 1877.
Tout en causant d'A., de L., et de mariage, j'ai dit que je n'épouserais que 500.000 francs de rente.
On raconte les malheurs du mariage du
"76 Journal inédit
marquis de Préaux et me le propose : il a 6=, ans et 600.000 francs de rente au moins.
Je répondis que je l'acceptais d'avance avec promesse de faire figure, de tenir mon salon comme personne, d'être sage, et je le ferai ainsi.
Non, sérieusement, voilà quelque chose qui serait de mon goût. Noblesse ancienne, château splendide, hôtel magnifique, écurie, bijoux.
Ah I si jamais je méritais du ciel une pareille récompense, Dieu que ce serait beau!
Ce n'est pas un A... cela î Et comme j'abjurerais toutes mes blagues vulgaires, tous ces mots communs!
Jeudi 5 juillet 1877.
Le D«- Fauvel m'a ravie en me disant que cela marche comme sur des roulettes. Il a aussi expliqué différentes choses concernant la voix, de sorte que je reprends courage.
Samedi 7 juillet 1877.
Habituellement, il me faut 8 jours pour
Je Marie Bashkirtseff
m'équiper; cette fois, je m'en occupe depuis le i6, et je n'ai rien.
Worth et Laferrière me tiennent tous mes corsages qu'on est obligé de recommencer et qui vont chaque fois plus mal.
La suite des réflexions sur la lettre de Poster a suggéré des idées, des projets auxquels je vais travailler peu à peu et que vous saurez, s'ils prennent quelque consistance.
Je me montrerai fort peu à Paris. Nous verrons cet hiver.
J'ai l'esprit en repos en songeant à mon suprême refuge, les arts, et ensuite une saison à Londres me paraît comme une perspective très riante entre lesFoster, les amis d'Anitchkoff à l'ambassade, et Lady Paget, sœur aînée de Berthe.
Et puis^ toujours et puis... un voyage en Espagne, pays nouveau et détaché.
Lundi 9 juillet 1877.
Nous allons chez une diseuse de cartes, Dona Stephana. Voici ce qu'elle m'a dit :
/S Journal inédit
Elle commença par me dire que les cartes ne savaient dire que le passé et le futur qui se rattache immédiatement au présent, ce qui est dans le jeu de la personne, car les personnes qui sont dans son jeu influencent les cartes.
— Beaucoup d'ennuis, oh ! beaucoup de mauvaises cartes; vous êtes tourmentée, un chaos dans votre esprit. C'est un jeune homme qui vous occupe, vous Taimez pres^que, il vous a causé, vous cause et vous causera des chagrins, mais vous l'aimez et il vous aime beaucoup. Seulement, il est très mal entouré, et très m al conseillé. Un petit homme surtout vous faisait tort, mais pour le moment ils sont en froid, et maintenant il est avec un vieux.
Oh ! vous êtes artiste, vous peignez, vous êtes musicienne, vous avez une habileté incroyable dans les mains. Voyez ! encore Timagination ; vous vous êtes imaginé avoir aimé trois fois, (ou bien vous aimerez trois fois). Mais, je vous le répète, il n'y a que la tête, le cœur n'y entre que pour bien peu. Vous ferez beaucoup de conquêtes, vous vivrez plus de 90 ans. Comme tout vous avez la main heureuse, vous triompherez bientôt, mais la satisfaction
de Marie Bashkirtseff 79
du cœur ne viendra qu'après celle de Tamourpropre.
Elle disait : moitié des cartes, moitié de la main, et tout est juste et ce ne sont pas des lieux communs.
Je ne sais pourquoi j"ai été agitée en écoutant la sorcière et le suis encore chez mes fournisseurs qui me martyrisent. Cette prédiction n'a pas laissé que de me contrarier tout le temps, et ce non positif me glace comme tout ce qui est ou semble irrévocable.
Vendredi, 18 février i^'^U, je vais au bal du Capitole où je parle à A.... et où A... me parle de L... que je ne vois pas, mais dont j'apprends l'existence. Lundi, 21 février, A... fait une visite. Vendredi, 10 mars 1876 F... est présenté. Vendredi, 9 février 1877, je rencontre A... à Naples. Lundi, 12 février 1877, je vais jusqu'à Cancello. Vendredi, 16 mars, je reçois la première lettre. Vendredi, 6 avril, je parle au roi. Lundi, 23 avril, je reçois le dernier billet d'A... Vendredi, 15 juin, j'apprends son arrivée à Nice et forme le projet de me déguiser. Je m'ennuie ; j'ai écrit à Gordigiani (le peintre) d'après les conseils de maman.
8o Journal i)icdit
Je ne peux pas rester libre et bien qu'A, me soit indifférent je vais en occuper le coin de mes pensées destiné à ces sortes de choses, par souvenir.
Pourquoi certains noms frappent-ils? On entend prononcer un nom inconnu et il sonne étrangement à nos oreilles. Vous vous en souvenez, il vous revient plusieurs fois à la mémoire, sans rime, ni raison, comme ça.
Au bal du Capitole, A. m'a parlé de bien du monde, m'a nommé tous les messieursqui se trouvaient là et je n'ai fait attention à aucun nom excepté à celui de L.
Ce nom m'impressionnait toujours.
Au bal du Capitole, il m'a menée devant lui et me le montrant me dit : Voici L. ; vous le connaissez?
— Il est trop laid votre L. pour que je le connaisse.
Vendredi, 13 juillet 1877.
Nous continuons nos recherches d'hôtels. Entre autres nous visitons celui de la duchesse
de Marte Bashkirt^eff Sr
Riario Sforza, néo Berryer. Les blasons d'ancêtres, papes et cardinaux, m'ont éblouie, fascinée. Je me suis interrompue pour lire une phrase dans Jocelyii ; j'en ai lu trois pages, étant tombée à l'endroit où Jocelyn revoit Laurence et j'ai toutes les idées retournées.
On ne sait trop ce que c'est ; ce n'est pas A. pour sûr, c'est plutôt Rome, notre sombre balcon, la pluie et Antonelli se sauvant exaspéré par mes taquineries, le soir du concert ; mais non, ce n'est pas encore cela, car si j'étais aimée, je n'aimerais pas ; mais alors quoi? Non, écoutez, c'est mal de faire des Jocelyn, M. de Lamartine s'en fichait peut-être, mais il y a des honnêtes gens à qui ce martyre raconté si divinement fait saigner le cœur et pleurer les yeux.
Rosalie a rencontré ce soir le courrier du prince de Prusse, celui qui est venu si souvent nous apporter des bouquets et des messages du comte Doenhoff. Ils ont reparlé de ce dernier et de M. de L. qui ont passé pour mourir d'amour pour moi, aupoint qu'on discutait dans les offices les chances de l'un et de l'autre.
82 Journal inédit
Dimanche, 15 juillet 1877.
Hier, j"ai commencé à dessiner ; mon atelier est dresse.
Nous sommes allées àla Madeleine pour voir les élégantes, mais j'ai été volée sur ce point-là. Je portais une robe de coton blanc, serrée à la taille par un galon égyptien. Des souliers de peau blanche, un chapeau de paillasson avec une écharpe de crêpe blanc et un bouquet de muguet. Une grande ombrelle blanche toute unie, très plate. Impossible d'être plus simple.
Et l'Exposition 1 Mais ne nous torturons pas d'avance.
J'ai passé la journée à voir de vraies merveilles de broderies antiques et artistiques, des robes qui sont des poèmes chevaleresques ou des bucoliques. Toutes sortes de splendeurs qui m'ont fait entrevoir un luxe que je n'ai presque pas soupçonné. Et ce luxe, non pas dans le demi-monde, mais dans le vrai monde. Oui, tout cela est beau, mais cela ne peut pas meservir maintenant.
de Marte Bashkirtseff 8^
Dès que quoi que ce soit nous plaît, nous disons : je le ferai toujours !
Cette sorte de promesse qui n'est qu'un vœu incompris doit-elle rendre heureux lorsqu'on croit ne plus la tenir? Non. car on la tient toujours.
On a dit: j'aimerai toujours parce que je crois que cela me fera toujours plaisir, mais du moment que c'est autre chose qui fait plaisir, c'est donc autre chose que vous avez promis, désiré, juré.
\o\\2i d'épouvantablesparadoxes, j'en ai peur, mais aussi peut-être de grandes vérités. Qui sait ?
Samedi 21 juillet 1877.
Je suis épouvantée de la fuite du temps ! Je suis perdue ! Je suis désolée de me voir ainsi I
Pourquoi me suis-je aimée I
Si j'avais trouvé quelque véritable affection, je m'oublierais.
Mais, grâce à Dieu, je n'ai pas eu ce bonheur, je SUIS restée à moi, et me voir ainsi c'est affreux I
Essais, désillusions, luttes, larmes, désespoir
$4 Journal i)icdit
et à présent savez-vous ce que je suis devenue? Savez-vous jusqu'où va mon malheur ? Savezvous jusqu'à quel point je me sens perdue, ce que je suis devenue ?
Eh bien, je suis devenue résignée ! ! ! C'est tout ce qu'il y a de plus beau.
Les Français se vantent d'avoir un art à eux pour la peinture et le chant.
Tout ce qu'ils savent ils l'ont appris des Italiens, et le plus pauvre, le plus malheureux, amasse, économise et court en Italie ! Dieu! que c'est béte de raconter des choses que tout le monde saiti
Nous étions chez le D*" Fauvel et comme je demandais si dans deux mois je pourrais commencer les leçons :
— Oui, répondit-il, seulement il faut prendre bien garde, et quand vous prendrez un maître, prenez un Italien ; quoi qu'on dise à présent, les Italiens sont les premiers maîtres du monde.
'30 août.
C«soir, au thé, quelques personnes etMonseigneiir Philippe de Bourbon. Ce sera toujours
Je Marie Bashkirtseff S y
un cavalier de plus. Il est petit, brun, le teint frais, la moustache noire et longue, la mâchoire inférieure grande et mobile et le front qui se plisse souvent. Bonnes manières, simple, pas trop bête en attendant, air calme, plat.
Il m'a aidé à faire mon chocolat et d'ailleurs il paraît bon garçon.
Mais, mon Dieu, j'oublie de vous dire que Paul, mon vrai frère Paul, est arrivé de la Russie ce matin à six heures.
Il est gras, gros, j'ai Tair d'une petite princesse à côté de lui.
Naples, mardi 27 février 1878.
Le Consul de Xarinofl a passé plus d'une heure chez nous, il nous connaît depuis cinq ans, c'est un homme aimable et bon.
Il a raconté de la façon la plus amusante les manèges des seigneurs napolitains, que nous voyons exécuter d'ailleurs, tous les jours, devant nos fenêtres, par une vingtaine de ces messieurs et quelquefois plus.
Ils ont toujours un mouchoir en main, mais ils se mouchent rarement dans leur mouchoir.
Il dit une quantité de choses agréables et je regrette que nous soyons là, si tard. Il aurait eu des invitations pour les grands bals, un tas de choses amusantes.
Enfin il nous met au courant de tout.
Je ne suis presque plus folle, et comme le comte Daenhoff venait après lui, j'étais très à mon aise; j'ai joué aux cartes avec son Excellence prussienne chez M"'^ dfe Rouher.
po Journal inédit
Pai
Un salon confortable, un jour doux et discret ; une vieille dame que je ne me figure aucunement ; et me voilà pleine de respect et de modération. Elle habite rue de TElysée, 4. La rue lui ressemble, c'est-à-dire elle doit ressembler à la rue et au beau jardin de l'Elysée, à ces grands arbres verts et respectables, aux longues branches hospitalières.
Ah ! Si j'avais les billets par elle !
julian doit rire dans sa barbe, il ne croira jamais que cette semaine de vacances et" la vérification de pouvoir, ne soit qu'une simple coïncidence.
Ah! pourvu que j'aie ces billets.
Q.uantàC... tous ses cheveux deviendront gris, avant que je lui demande quelque chose.
C'est après-demain. Je suis si agitée depuis que je suis en quête des billets que je ne puis ni manger, ni lire, ni m'habiller. Tout Paris veut y aller, et il n'y a pas trop de place.
Allant à Versailles, P. demande à monter
de Marie Bashkirtseff pi
députés, il y en a cinq; entre autres M. De dans la même voiture et d'y amener quelques Bouville et le comte d'Espeuilles qui a été invalidé à six heures du soir.
Je réponds à son salut et lis mon journal, sans m'en soucier davantage. J"ai écouté ces messieurs sans trop parler.
Tout d'un coup, au beau milieu de la conversation, il tire de sa poche un tas de billets.
— Je suis allé les prendre chez mon papa, je lui ai pris cela.
Je lui avais dit ce matin, que son père en avait huit; c'est G. qui me l'avait dit hier; il prétend que je lui écris toujours le jour même, de sorte qu'il ne peut rien avoir. Cette fois, Dieu merci, je ne lui ai pas écrit, et je ne lui écrirai jamais. Ma tante lui prend deux billets de la loge des députés.
Voici le compte rendu de la séance d'après ï Officiel .
C'était amusant, et nous étions bien placées. Quant à C , content sans doute de l'échapper aujourd'hui, il paraissait d'une gaîté folle.
Vers le milieu de l'après-midi, je me suis mise dans un coin, parce qu'il y avait près de moi
g 2 Journal inédit
une jolie femme et je ne savais au juste qui on regardait.
On me regardait dans mon coin.
J'aurais dû ne pas même parler à ce Monsieur ; mais j'ai préféré m'en moquer et je me suis moquée tout le temps: il est vrai qu'il sait me répondre ; ma tante est ravie et vexée, elle ne souffre pas qu'on regarde une autre femme que moi. Pauvre tante !
Quant à moi, je suis rentrée fatiguée et bonapartiste quoique m'opposant à... -(Je ne sais si j'ai bien fait de dire...) Il disait à nos députés que ces dames qui sont d'un pays raisonnable doivent trouver bien drôle la façon dont les choses se passent.
On dit que C... ne passera pas demain, et sera remis au mois d'Octobre.
M. G. nous rejoint à la gare et nous retournons ensemble. En wagon, il nous présente le duc de Padoue, oncle du doux M. et encore de...
On cause de politique et d'art, et du monde de Nice sous l'Empire dont il reste quelques bribes encore maintenant, de sorte que j'en donne quelques nouvelles.
Polirait <!c M fiasIikirlsefT, d"après son tableau.
de Marie Bashkiriseff p)
Je crois que j'ai été gentille et sage, car on a paru m'écouter avec beaucoup de plaisir, surtout le duc de Padoue. C'est bien, n'est-ce pas, d'aller et de retourner à Versailles entourée de députés bonapartistes?
— Mais oui.
— Oh 1 cette fois-ci, pardonnez-moi, mais ce n'est pas la vérité.
— Je vous l'affirme.
— Et moi, je vous jure que non... et je vous jure... que vous mentez! Les hommes ne croient jamais quand on leur dit lavérité.
— Mais dites, monsieur, et comme
Qu'en dit votre parti? Qui est votre héros? Qui porte la parole ? Qui vous défend ?
— Sans doute, comme bonapartiste, on ne peut nier... comme orateur, il a une grande valeur... Seulement, il n'est pas ce que beaucoup de gens s'imaginent. C... n'est pas le téméraire, l'écervelé qu'on croit. Cet hommelà n'a jamais bouillonné de sa vie ! Toutest calcul, c'est un rôle qu'il s'est imposé et qu'iljoue d'une façon vraiment supérieure 1 Ce qu'il a au suprême degré, et ce qu'il faut admirer, c'est
ç^ Journal iju'dlt
un sang-froid admirable qui ne s'est jamais démenti. Q,uant au courage...
— Oui, quant au courage...
— Eh bien, on ne peut le nier tout à fait. Il a eu 17 duels et il lai est arrivé d'avoir affaire à des gens qui tiraient mieux que lui. Pourtant, il est aussi adroit que courageux, adroit, et profondément méridional.
Ainsi, il lui est arrivé de se tirer d affaire tout à fait merveilleusement avec Clemenceau et un autre.
Se battre avec eux, c'était marcher à une mort certaine, et s'il était le téméraire de la légende, il ne réfléchirait pas, mais il se dit : je suis un garçon connu, jai un beau chemin devant moi, les femmes me favorisent... et ma foi, il ne s'est pas battu, et ce qui est merveilleux, c'est que tout le monde lui a donné raison î
Mais moi, je le blâme en ceci, parce que^ derrière l'insulte, il faut...
de Marie Bashki'rtseff
Vendredi 5 juillet 1878.
Avec M"'° Gavini. à la messe solennelle pour le repos de Tâme de cette pauvre petite reine d'Espagne.
Aimer et être aimée de son mari, avoir 18 ans, être reine d'Espagne, et mourir! Je laisserai parler le Figaro sur la cérémonie, qui m'a parue froide et ne m'a pas émue. J'ai conservé la carte d'invitation.
Trois éludes de Marie BashkirlscjT.
F'avsase
2 Janvier 1883.
Tout ce bruit et les articles de journaux sur la mort de Gambetta ne réussissent pas encore à faire croire que c'est vrai. Ce grand événeest trop près, on ne peut en juger qu'à une certaine distance.
700 Journal inédit
Voici un article de la Justice, journal de Clemenceau et hostile à Gambetta que je vous recommande.
Il m'a émue profondément.
Nous devions avoir quelques personnes à dîner, ce soir, et il ne vient personne. La duchesse de Fitz-James est venue remercier pour les fleurs qu on lui a envoyées, elle parle de Gambetta et d'une restauration que sa mort rendrait possible.
Ça ne paraît pas probable... bien que cette mort soit un coup si formidable, que, moi étrangère, inconnue, j'en suis émue jusqu'au fond de mon être... J'espère que les amis de cet homme si bêtement calomnié, lui feront une apothéose digne de son génie. Qui, après lui ? Clemenceau avec son éloquence doctrinaire, riche et précise? Je l'ai vu, l'autre soir, à l'Opéra et avant hier chez le fleuriste Vaillant, ce petit Clemenceau, ce docteur...
Et dire qu'ils étaient sept...
Que je suis donc malheureuse de vivre à Paris et à côté de tout ce qui fait le Paris que j'adore.
Toujours à côté 1 Quand je donnerais tout au
de Marie Bashkirtseff loi
monde pour bouillir avec les autres dans cette divine fournaise auprès de M"'"' Adam.
Géry est venu raconter que son fils vient d'être décoré par le Sultan.
Mercredi 3 Janvier 1883.
Enfin., vous voyez d'après les journaux que Bastien Lepage n'a pas quitté un instant Villed"Avray
Nous allons à l'Opéra, ce soir, loge Casa Rièra, comme d'habitude. Les Gavini, Gery, Nervo, Lahirle, le Marquis et la Marquise de Villeneuve, la Marquise est la fille du Prince Pierre Bonaparte. Là je suis couverte de roses et de vapeurs blanches, une natte autour de la tète, cette couronne de cheveux a quelque chose de ravissant. Le Marquis de Casa Rieraest là aussi. C'est le neveu du vieux mort dont il a hérité les 60 millions.
Jeudi 4 Janvier 1883.
J'ai vu Julian; il avait dans sa poche l'article de Pelletan qui m'avait tellement émue.
I02 Journal inédit
Vendredi 5 Janvier 1883.
Au Palais Bourbon. — M. Gavini nous fait entrer par les portes privilégiées. Je me sentais pâlir déjà dansla cour; les hommes affairés, les couronnes, les yeux rougis, et enfin l'imposant, le grandiose catafalque et cette salle toute drapée de noir, rendue petite par le nombre des couronnes et les avalanches de fleurs, les lumières après le soleil, le' cercueil tout en haut sous le dais entre les quatre colonnes noires enroulées de drapeaux tricolores... tout cela me bouleversait. Je mesuismise à pleurer, au moment où maman m'amenait X... qui pleurait aussi en nous serrant les mains et en répétant : « Oh î merci, merci! »
Je fis un geste en souriant pour m'excuserde pleurer, et il est revenu à plusieurs reprises; et à la porte où, déjà refroidie, je voulus passer sans le regarder, il me resserra les deux mains avec son larmoyant : merci, merci!
Enfin le grand jour m'a rendue aux réalités de la vie ainsi que ce pauvre G... qui avait pris I...pour Bastien Lepage et qui l'avait comblé de grâces.
de Marie Bashkirtseff lo)
Samedi 6 Janvier 1883.
Dimanche 7 Janvier 188;.
Maintenant la lecture des journaux est curieuse, le « Voltaire » fait pleurer, le '< Figaro » sèche les larmes par un compte rendu impartial peut-être, mais qui enlève les illusions et l'enthousiasme, et c'est toujours dommage.
Moi, j'adore le discours de Brisson. Oui, nous sommes décapités, comme a dit H... Oui, Gambetta était la poésie et la tête de notre génération. Je dis nous, mais n'ayant pas le bonheur d'être française, je suis pour la fraternité des peuples et la République universelle.
Les gens de la « Justice >/ pour rassurer les républicains assurent que les hommes ne sont rien et que l'idée est tout. Alors donnez-nous une monarchie constitutionnelle puisque les hommes ne sont rien. Non.^ Alors, comment expliquez-vous que les hommes ne sont rien?
Il me semble à moi que les hommes sont tout et que le principe républicain comporte cette idée d'une façon absolue. Oui, le gouvernement des hommes élus pour leur mérite d"où qu'ils viennent.
I04 Journal inédit
Et ce qui pourrait être par trop... poétique dans ce système, modéré par les institutions républicaines.
Les hommes tels que Gambetta se feront toujours choisir, mais pour qu'ils soient utiles, il faut la République.
Pourquoi donc cette absence de douleur qu'on signale dans les funérailles de Gambetta, comme on l'a signalée dans celles de Mirabeau? C'est que c'est l'impression véritable et incompréhensible que i'ai éprouvée moi-même...
La Justice parle du caractère païen de la cérémonie, desgrâces et des poésies de cette existence d'Athénien communiquéesàson convoi... Peut-être la grandeur de Thomme, les honneurs rendus à la majesté du génie ne laissent-ils pas de place à l'attendrissement désolé, au désespoir de cœur que peut inspirer une mort plus humble...
Skobelefï, Gambetta, Chanzy. Adieu l'Alliance franco-russe et lécrasement de la Prusse.
Avec Skobelefï, Gambetta et Chanzy la France reprenait l'Alsace-Lorraine et nos pro-
de Marie Bashkirtseff lo^
vinces Baltiques n'étaient plus menacées, tandis que maintenant
Julian dîne et Tony Robert Fleury vient le soir. De quoi voulez-vous qu'on parle si ce n'est du mort? Quel vide! Q.uel étonnement.'
On ne se rendait pas compte de son vivant de ce qu'était cet homme.
Lisez le discours de Brisson. Moi, je deviens de parla toute puissance de l'émotion, française et patriote jusqu'à en mourir.
Dans ces grandes émotions, pour ainsi dire abstraites, on est remué jusqu'aux sources de la vie même et l'on atteint à des hauteurs de sentiment qui grandissent Gambetta... Son nom lui ressemble.
Regardez un portrait et voyez : Gambetta I N'est-ce pas ? Mais les noms ressemblent aux hommes... Voyez Floq.uet. ses cheveux rejetés en arrière, la bouche pincée : puis Grévy, celui-là ressemble au moral et au physique. Et Clemenceau ? Il y a là et de la rondeur et de la modestie et de la petitesse et de la sécheresse et delà précision.
Quant à RocHEFORT,onlevoit écumer, insulter et agiter sa mèche.
io6 Journal iiiédit
]... et D... écoutent mes belles phrases. D... croit que c'est arrivé et regrette que je sois femme, et J... aussi, mais avec uq petit sourire, pour ne pas paraître me gober comme le musicien.
Je suis assise, dire que je suis par terre serait peut-être trop. La pensée que c'est fini, que ce grand artiste, que ce sublime tribun est muet à jamais, me remplit d'une tristesse et d'une révolte que je ne puis dire. C'est un attentat de la mort, comme a dit un journaliste.
lo janvier.
Que va devenir Rochefort, et à propos de quoi fera-t-il de Fesprit? Et qui empêchera le développement du talent de M. Clemenceau?
Au Père-Lachaise il y a eu une procession formidable de peuple. Jamais, dit un journal, on n'a vu un pareil lendemain.
Si j'avais eu le bonheur de connaître cet homme, je ne sais ce que je serais devenue à présent
Mardi, 9 janvier 1883.
La mort de Gambetta, ça ne vous paraît pas
de Marie Bashkirtseff loy
triste et injuste. Depuis une semaine je me plonge dans la lecture de Gambetta, Mirabeau et la Révolution. La Révolution française appartient à tout le monde; je ne suis donc pas ridicule en me passionnant pour ces événements extraordinaires. J'en reste bouleversée, c'est une fièvre qui méfait tout oublier et, le soir, on me donne du bouillon, car souvent je ne puis dîner.
Mercredi, lo janvier 1883,
Nous allons à TOpéra, la comtesse de Kessler a envoyé sa loge. Hamlet. En fait d'hommes, mon père et Saint-Amand. Nous rentrons à II heures 1/2.
Jeudi, I I janvier 1883.
Le prince Trestoflf vient d'arriver . La maison est en l'air, pour le bal de demain: déménagement de meubles, pose de lustres, tentures, etc., etc.
On a fait des quantités d'invitations.
. Mercredi, 17 janvier 1883.
Le prince Jérôme est arrêté pour un manifeste placardé hier. Le manifeste n'est ni repu-
io8 Journal inédit
blicain, ni bonapartiste, et pourtant ce qu'il demande est juste, un plébiciste libéral qui plaît assez ; enfin c'est la république avec un empire héréditaire. On ne sait trop qu'en dire. Ces Messieurs de la Chambre ont voté l'expulsion de tous les princes en bloc. Ah ! si Gambetta vivait
Jeudi, i8 janvier 1883.
Vendredi, 19 janvier. 1883.
Je me force 2. faire très bien une main, et ça me rend presque malade.
Qu'aurai-je au salon?
Un portrait de Dina et un de la petite Peyronny? Il ne reste plus que deux mois. C'est pitoyable.
Je ne pense pas sortir de l'étude entreprise... et trop s'y acharner ne mène à rien... J'en suis fatiguée et je veux tout de même continuer.
Le remords d'avoir fait une mauvaise journée m'agvte et me poursuit jusque dans mon lit, et je «His forcée de prendre du narcotique.
Et transcrire cette conversation comme pour V ionner un certificat. Non, mais enfin c'est vrai, avec des gens comme ce médecin, comme
de Marie Bashkirtseff lop
Em.BastienJulian, je suis chez moi, j'émets des idées intéressantes et qui me frappent moimême par leur justesse Enfin il y a échange,
conversation vivante Je serais de même
dans ce monde instruit, moderne, grouillant qui se rencontre chez M""® Adam, par exemple, que j'admire tant. Mais avec qui, chez nous?
Avec les petits jeunes gens du monde C'est
bon pour lo minutes de valse ou un échange de banalités, des réponses aux compliments... et puis ?
Enfin le Ciel n'est pas bon pour moi
Mardi, 23 janvier 1883.
C'est pourquoi je me suis jetée à genoux sur mon lit hier, pour implorer un miracle.
M. Clemenceau a fait un immense discours sur l'éligibilité des juges C'est d'une
précision vraiment extraordinaire, c'est serré comme un Holbein ; on a presque de la peine à suivre cette dialectique admirable... et, ma foi, je suis éclectique et ne puis admirer qu'une
certaine éloquence Sans avoir l'ampleu le
génie de l'autre, il a de quoi se faire admirei et
no Journal inédit
se rattraper par d'autres côtés... moins empoignants sans doute Mais enfin c'est quelqu'un, quelqu'un de très fort dans sa logique, rageur, imprenable, implacable, métaphysique Oui, mais passionnée.
Inutile de comparer avec l'ampleur et la sublime familiarité de Tautre. Ce Monsieur mathématique, rageur, et froidement nerveux est tout de même le seul après Gambetta dont le génie souple et universel avait le charme de l'artiste et la Science d'un homme d'État.
25 janvier.
Dina n'a pas mis de mauvaise volonté dans la pose. Ohl non, mais de la nonchalance et lutter contre ça est désespérant...
J'ai bien assez d'avoirà lutter contre mon incapacité et mon ignorance. Enfin quand on a fait tout ce qu'on peut et que c'est mauvais... ça ne fait rien ; mais faire médiocre, et avoir conscience qu'on est capable def mieux, et que ça n'y est pas, et que ce n'est pas la faute d'un utre... Là. est la rage suprême!... Le pot au
de Marie Bashkirtseff m
lait de Perrette... le voilà brisé, ça se fond en une crise de larmes...
Je prendrai un modèle et je le referai en une semaine, je vous en fais le pari...
Enfin, ça n'est pas encore la question...
Inutile de lutter, voilà le fin mot de toute ma vie...
25 janvier.
Nous allons ce soir chez les Kanchine; elles sont venues trois fois, elles reçoivent le dimanche soir, ce sont des Russes bien et je fais ce sacrifice de sortir... 11, rue Murillo, on ne danse pas heureusement, mais on cause et puis, pendant que tout le monde est autour de la table à thé, une dame chante. M"" Kanchine me présente aussitôt Molinari et Teixier, deux vieillards célèbres et me les confie, comme à une femme supérieure qui va s'amuser en la société de ces deux esprits. Cette femme supérieure sait bien vaguement que Molinari écrit, quant à Teixier... je V ignore absolument. Je peux bien avouer ça ici.
Il m'a fallu quelques efforts, je l'avoue, pour ne pas dire des bêtises ne connaissant rien,
112 Journal inédit
rien, rien, de mes deux vieillards; mais, je m'en suis tirée, aidée par la vanité de me voir regardée par tout ce salon, en conversation sérieuse avec des hommes distingués...
Lundi, 29 janvier 1883.
Le député Gaillard nous fait entrer à la Chambre ; c'est aujourd'hui la discussion sur l'exil des... princes. Un monde fou; on a toutes les peines du monde à entrer, mais M. Gaillard se donne un tel mal qu'il y arrive et en sortant de la séance j'envoie des fleurs à sa charmante femme.
Il n'y a pas d'orateurs... Floquet est prétentieux, parle mal, mais a trouvé un argument dont j'avais besoin pour approuver l'expulsion. '< On ne doit pas tolérer, a-t-il dit. des hommes qui se posent ouvertement comme dépositaires d'un principe supérieur à la volonté nationale, des hommes qui reconnaissent et proclament un droit au-dessus de la volonté de tous. »
J'entendais assez bien en somme et voyais pas mal, Paul de Cassagnac entre autres, qui n'a pas parlé et q[ui s'est tenu tranquille et qui
de Marie Bashktrtseff ii^
m'a paru laid tout d'abord et que j'ai retrouvé beau en partant; il m'a vue, je crois; je l'ai regardé comme tout le monde... plus peut-être, et il m'a lorgné à ce qu'il m'a semblé. Je crains d'avoir fait des signes d'approbation, mais je suis si contente d'être républicaine et de savoir pourquoi je le suis... enthousiasme de jeune homme.
On aurait dû mettre un crêpe à la tribune... Brisson présidait, je l'aime bien depuis son discours sur Gambetta...
Il avait raison, « ce chant héroïque qui était la poésie de nos luttes depuis quinze ans, nous ne l'entendrons plus... //
Clemenceau n'a pas parlé... Nous en sortons à 7 heures accompagnées de Missak de l'ambassade de Turquie...
Je suis dans une disposition d'esprit inquiète et triste, il me semble qu'il va arriver je ne sais quels malheurs...
Mardi, 30 janvier 1883.
Je ne sais quel coup de vent passe... j# renais, j'ai trouvé un tableau... je crois qu'on ne peut
77^ Journal inédit
rester longtemps sous le coup de tels ennuis. On se sent consolé simplement parce qu'on a été désolé et que je suis jeune et que je pense de nouvelles peintures ; mon fameux tableau me réempoigne. Je suisimpatiente d'être à Tété prochain pour le faire... Ce sera beau, ce sera beaul
Et, en attendant, celui trouvé aujourd'hui, pas grand'chose...
Mais enfin, c'est injuste ! Pourquoi?
« Si le ciel est désert, nous n'offensons personne ; si quelqu'un nous écoute, qu'il nous prenne en pitié. »
Eh bieni qu'il me prenne en pitié, que ses persécutions cessent... que les moindres choses ne se tournent pas contre moi...
Ah! Je voudraisbien avoir à remercier Dieu... ce serait si bon... J'ai beau dire... J'ai besoin d'y croire... Les heureux et les tracassés qui espèrent encore, y croient... Le jour où on n'y croit plus... ce doit être épouvantable...
Il y a des gens assez heureux et indifférents et qui le nient...
Sincèrement, je ne pourrais pas. Ceux qui le nient, mentent; ils n'en savent rien, et j'aime
de Marie Bashkirtseff iiy
bien mieux croire à quelque chose qui me donne Tespoir de consolations inattendues, qu'à un effroyable néant... Qu'est-ce qu'on deviendrait si on n'avait plus ce suprême refuge? S'agenouiller le soir, se plaindre, prier et espérer en un avenir meilleur... Croire que des vœux peuvent influer sur les événements. . . mais c'est presque...
Mercredi, 31 janvier 1883.
Je suis allée chez Jacob me faire dire la bonne aventure : déguisée, brune, méconnaissable... avec Dina.
Et elle m'a dit que je serai très heureuse ; si je suis une carrière, un immense succès, que je suis malade par moments et que j'ai dû avoir mal aux yeux ou aux oreilles et que j'y prenne garde, que j'aimerai un homme marié.
Je traverserai l'eau pour quelque aff'aire et j'aurai un énorme succès. Beaucoup d'argent. Et plusieurs hommes qui m'aiment.
- Jeudi, ler février 1883.
Je m'habille pour aller aux aquarellistes, tout en velours gris, chapeau aussi. Le corsage
Ji6 Journal inédit
drapé et agrafé par deux agrafes d'argent. Un jabot de dentelles, des souliers et des bas gris et une figure rayonnante dès Tentrée... car on me regarde beaucoup... C'est si bon.
Une soirée que le ciel m'envoie comme une adorable compensation... Saint-Marceaux d'abord. . . l'ayant invité sans succès, je suis plutôt froide et toujours sous le coup d'un certain trouble que me cause ce grand artiste à tête de Shakespeare; et lui esi plutôt gracieux. Je voudrais tellement faire sa conquête! Et pourquo*i? Ah voilà... C'est un homme qui travaille énormément et qui ne va que très peu dans le monde... Mais je le comprends. Est-ce que je fais des bêtises ? Seulement quand ça me fait un vrai plaisir...
— Mais vous savez, je ne vous invite plus...
— C'est peut-être pour me faire venir...
— Nous allons bien voir...
Et puis Bastien, lui, est tout à fait affectueux, gentil, aimable...
Je suis si surprise de le voir comme ça ! C'est comme un rayon de soleil...
Je retrouve du coup, assurance, gaité, verve...
Intérieur dune boutiiiuc au Monl-Dore.
de Marie BashkirtseJ'f iiy
Et moi qui, après quatre mots échangés. voulais m'éloigner par dignité... Il m"a presque retenue, parole d'honneur; nous causons quelques minutes. Il a été malade, il est très pâle, fatigué, quelque chose de triste comme un enfant...
n voudrait bien venir si on lui permettait de s'en aller de bonne heure... Je m'attendais à ce qu'il m'en veuille.
Quant à Tarchitecte que nous voyons dix pas plus loin, il m'apprend qu'il allait m'écrire une longue lettre pour s'inviter avec son frère, puisque nous les y avons autorisés...
— Ah ! je n'ai pas besoin de vous, je viens de le voir lui-mcme.
— Mais je veux vous l'amener.
— :Je m'arrangerai dorénavant pour qu'il s'amène tout seul...
Je suis contente.
Je serais bien restée encore... revoir Saint- Marceaux... mais la Chambre est en permanence, on va voter l'expulsion des princes ou quelque chose d'approchant.,, séance jusqu'à deux heures du matin peut-être... \o\\% pensez si nous y allons I Je songeais à Saint-^iar-
77cS^ Journal inédit
ceaux qui n*a pas eu Tair de me voir tout en me parlant, et à Bastien Lepagequi m'a regardée si bien... des yeux qui s'attachent... vous savez ce que je veux dire... Ça m'a semblé peut-être. Pourquoi pas? Je suis en beauté.
Vous pensez si ces pauvres parlementaires sont heureux de voir arriver, vers onze heures, ces quatre femmes si élégantes! Paul Leroux, Roy de Loulay, Gavini, Jolibois et d'autres sont réquisitionnés et nous entrons dans la tribune du président...
Les beaux discours sont finis, on vote; deux discours... un de Madier de Montjau ; moi j'aime bien ce vieux républicain... C'est fini à minuit... On a voté la loi Fabre... Absurde... Expulser ou exiger renonciation.
Enfin, pour ce soir ce n'est pas la question... Je suis ravie... Seulement je crois que Cassagnac ne m'a pas vue. Ça, c'est embêtant... Je voudrais me montrer à lui brillante...
Vous savez qu'il n'y a encoje que lui... Oui, c'est l'avenir...
Il n'a que Y) ans, 40 ans en décembre prochain... On peut attendre... Quelle bonne soirée... Les arts et la politique, et les hommes
de Marie Bashhlrtseff iig
célèbres... Je rentre comme une folle... Ainsi jadis quand il m'arrivait des enthousiasmes et des ravissements sans causes suffisantes...
Vendredi 2 février 1883, 30, rue Ampère.
Grand dîner très chic, 30 rue Ampère. La vicomtesse de Janzé, M"'- Gavini, la princesse Bonaparte de Villeneuve, comtesse Ducos, MM. Gavini, marquis de Villeneuve, de Morgan, de Montgomery, prince Alexis Michel Karageorgevitch, Eristofif, baron de Xervo, Carolus Duran. Des épaules, des diamants, des fleurs, Carolus est toujours adorable, faut-il le dire ; je dine entre lui et Xervo qui me trouve bien ce soir... Il a la manie du chic. Je suis en mousseline blanche, souple, molle, drapée, une seule natte dans le dos avec un ruban blanc. Souliers rose pâle, des roses au bas du corsage. Carolus dit qu'il me retrouve enfin comme la première fois, cette enfant altière, volontaire, éclatante avec plus de souplesse et plus de bienveillance... J'étais insolente, paraîtil, il y 3 cinq ans ; terne, il y a un an, et main-
J20 Journal hiédit
tenant en gloire. Est-il aimable ?... C'est un homme précieux ; c'est lui qui anime tout le monde lorsqu'on monte à Tatelier, avec sa guitare et ses chansons, la cigarette entre les dents... Le petit coin sous le palmier que je me promets de rendre célèbre est fort brillant ce soir; quelques personnes viennent après dîner... Mme Rendouin chante avec Carolus, Montgomery joue du piano. C'est élégant et pittoresque...
M... est bon garçon, et puis il me flatte en me parlant de ma supériorité, de mon talent, de Tart... Je vois la vie d'en haut, je veux que tout soit beau, noble et pur... Il dit que j'ai raison...
Maman et ma tante ont de belles robes ; Dina est magnifique, elle a maigri, elle est éclatante et les artistes raffolent de ses yeux chinois, de ses lèvres épaisses, je veux la faire pour le Salon, cette Vénus de Milo de Rubens ou plutôt de Rembrandt...
Samedi 3 février 1883.
La maréchale Canrobert est venue avec sa fille.
de Marie Bashlurtseff 121
Dimanche 4 février 1883.
Lundi 5 février i9>8}.
Avant-hier, prise de tristesse et découragée, j'ai cherché ce qui pourrait me consoler, à qui je pourrais me plaindre, de qui les paroles pourraient calmer mon indignation, et je n'ai trouvé que C... C'est bizarre à la fin. Je vis par l'imagination, je me crée une existence factice dans laquelle se passent toutes sortes d'événements, et je me rends parfaitement compte... Comme si c'était la réalité. Cet homme-là m'inspire des sentiments si tendres et si purs que je me demande si c'est ce qu'on appelle l'amour.
Nous allons à la matinée dansante de M""- de Charette et je suis furieuse. J'y vais en chapeau et en robe de velours; toutes les jeunes filles sont en cheveux et robes de soirée.
C'est une de ces fautes bêtes et désolantes, dont on est furieux.
Nous partons au bout d'une demi-heure pour mettre une robe blanche et revenir... mais il est un peu tard, le cotillon tire à sa fin.
Il y avait tout Paris vraiment aristocra-
122 Journal inédit
tique, ce monde royaliste si intéressant à l'heure actuelle.
Des figures de cotillon à poignards, pour se moquer des poignards royalistes « découverts» par l'Intransigeant.
Je n'ai pas de chance... On m'a vue dans ce monde extra chic, c'est vrai, mais mécontente.
Il y a pourtant compensation...
Une heure avant, j'ai porté à Tony une tête peinte il y a deux jours et une esquisse-pour le Salon. La tête est une de mes meilleuresproductionsetl'esquisse est très bien. Il dit de ne pas hésiter de le faire pour le Salon absolument, que j'ai mis la main sur un sujet heureux, que... Enfin un tas de choses agréables... Ce sont deux gamins qui s'en vont à l'école par la rue.
Une nouvelle: on estvenudemander des renseignements à M""^ Gavini, sur moi; quelqu'un veut me demander en mariage : i° parce que je suis belle ; 2'' parce que je suis extrêmement intelligente; 3° parce qu'on remarque que ni chez moi ni ailleurs je ne suis pas le moins du monde coquette. .. Ce dernier triât est trèsvrai.. . Je me fiche de tous, et j'ai autre chose en tête.
Et maman aurait consenti à l'instant... C'est
de Marie Bashkirtseff 12^
naturel... J'ai remarqué qu'après de chaudes prières il m'arrivait toujours quelque nouvelle contrariété... Mais ça ne me rebute plus, que je prie ou non, c'est la même chose, j'aime mieux prier, c'est consolant... Si on ne priait pas, ce serait pis que mourir...
La religion... non; Dieu, oui. Un Dieu qui s'occupe de tout et qui m'écoute, et qui m'éprouve et qui aura pitié.
Enfin pour moi, la prière est une protestation.
Dimanche, 11 février 188^.
Je change de toile et recommence.
A Téglise, ça me prend deux heures. Au ta bleau. La toile commencée mercredi est au rebut, j'ai recommencé hier soir et ça a l'air de venir. Ce sont, comme j'ai dit, deuxgamins qui vont à l'asile ou à l'école, ils se tiennent par les mains, l'un n'a pas 6 ans et l'autre vient d'avoir 4 ans.
-Mardi 13 février 1883.
Mercredi 14 février 1883.
Si je n'attrape pas une maladie j'aurai de la
7 2^ Journal inédit
chance. J"ai eu très froid aujourd'hui, malgré un beau soleil.
Saint Amand est venu à déjeuner.
Jeudi 15 février 1883.
Toute ]a journée dehors, de 10 heures à 7 heures. Ça commence par une visite à Carolus avec M""' Gavini. Cet homme est vraiment un artiste. Il vous transporte au xvi" siècle, la Renaissance ; nos habits font tache chez cet être charmant et.., poseur; je dis poseur, parce que c'est ainsi que le vulgaire dénomme les gens qui sont autrement que N... et X... ; il faut lui savoir gré de nous oflfrir sa charmante personnalité, son intéressant intérieur, cet atelier dont l'esprit bien plus que les meubles nous transporte à une époque lointaine et qui nous apparait adorable...
Puis déjeûner chez les Cjavini avec Saint- Amand et Xervo.
Puis, courses chez W'orth où j'ai une conférence avec M. W'orth, et chez Doucet où j'en ai une autre. Résultat : 3 robes.
de Marie Bashkirtseff 725
Il a plu toute la journée, je n'aurais pas pu travailler de toute façon...
Vendredi i6 février 1883.
La duchesse de Chaulnes, née Galitzin, est morte à Tâge de 25 ans, dans la misère.
Mon Dieu! quel génie que ce Balzac, j'ai lu l'histoire de cette femme ou quelque chose qui y ressemble fort... 11 a touché à tout, il a présenté tous les types, tous les événements...
Quelle œuvre, quel génie !
Il va paraître un volume de vers d'un M. Rollinat, un poète à la mode; il me semble assister à toutes ces tribulations littéraires, les débuts, le journalisme... Vous vous rappelez dans Balzac.
6 octobre, 188^.
Voici ce que j'écris à l'instant à Tony Robert- Fleury :
Cher maître,
Je devrais être trop heureuse de ce que vous avez dit du tableau, et me voilà presque
126 Journal iitédit
mécontente ! Mais de, grâce, ne prenez pas ce que je vais vous dire pour une pose de modestie ! Je suis absolument sincère, et je vous écris pour que vous sachiez bien que je mérite une franchise absolue, que je me juge sainement et que je puis entendre des vérités cruelles, parce quej'aila conviction qu'un jour je pourrai en entendre d'agréables. Du reste votre délicatesse de vrai grand artiste vous fera comprendre mes scrupules, lorsque jetne trouve en face de ma considération. Dois-je m'estimer davantage ? Oui, si votre jugement est strictement juste. Vous avez dit : ^ Bien » et pour certaines parties : « Très bien ». Voilà des mots forts gros I Bien par rapport à qui ? Bien par égard à quelle circonstance ? Je ne veux pas d'un « Bien // relatif: cela ne signifie rien. Si vous voyiez ce tableau au Salon, comme l'œuvre d'un jeune inconnu, diriez-vous seulement que c'est passable ?
Enfin, pour ce tableau, vous ne vous rétracterez peut-être pas, mais, à l'avenir, ne soyez pas bienveillant, je le demande à votre amitié pour votre très orgueilleuse élève.
Marie Bashkirtseff.
de Marie Baslikirtseff
Que me diraFleury ? Si mon tableau est bien, j'en remercierai Dieu. La bénédiction du vieil archimandrite de Saint-Pétersbourg qui m*a envoyé une image de la Vierge m'a porté bonheur. Robert-Fleury etd'autresme diraient: « C'est parfait » que cela ne me rendrait pas heureuse, puisque je ne trouve pas que ce soit mon maximum.
Dimanche 7 octobre 1883.
J'ai VU la nouvelle lune de l'œil gauche et j'en suis attristée !
En vérité. Mademoiselle, comment osez-vous avouer de si plates superstitions ? Pourquoi plates ? Napoléon et César étaient superstitieux, pour ne citer que les deux plus illustres. St-A... et la princesse dînent ici, et B..., qui a posé toute la journée.
Lundi 8 octobre 1883.
Julian trouve très chic le portrait de B... « Il « est très bien pourtoutle monde, mais puisque u votre idéal est B-astien-Lepage, songez à la « perfection qu"il donne à un morceau, tendez
128 Journal inédit
« toutes vos facultés et obtenez un résultat u extraordinaire, autrement ce serait dommage. « Laissez-le reposer et, ce printemps, payez- « vous le plaisir d'exécuter certaines parties, de c< façon à ce qu'il n'y ait plus rien à dire. »
Il est presque aussi exigeant que moi, ce Julian I Robert-Fleury vient, B... reste et nous dînons tous ensemble.
Julian me dit que le grand-père de Bastien- Lepage vient de mourir. C'est pour le portrait de ce grand-père qu'il a obtenu sa médaille en 1874, c'était un début qui a fait du bruit.
Jeudi II octobre 1883.
Hier nous avons été voir lesG..., quiveulent que je me marie avec A.. Ils ont perdu l'espoir de me faire faire le bonheur d'un charmant petit Français; alors, va pour un prince étranger.
« Mariez-vous, mais si vous devenez prétendante, grâce à votre futur, vous ne peindrez plus ».
— La Reine de Roumanie peint et écrit.
Je leur ai même raconté des détails sur les
Je Marie Bashkiriseff 12c
travaux de la Reine, c'est la seule façon de leur faire accepter la peinture assidue. Ce sont des gens du monde. Ah ! quelle misère I Suis-je donc tellementsupérieure à tous ces gens? N'importe, ils m'ennuient avec ces mariages ; si Bastien-Lepage se marie, ce ne sera qu'un chagrin lV imagination. Pourquoi plaît-on plutôt aux indifférents qu'à ceux qu'on aime ? Parce qu'on se fiche des indifférents, tandis qu'avec les autres on devient timide, on perd ce petit air assuré qui est comme la santé ou la jeunesse de votre manière d'être. Enfin on plaît presque toujours par hasard, quand on n'y songe. pas.
Je suis bien décidée à être très ferme, à ne plus faire comme jusqu'à présent. Trèssouvent, il m'arrive de ne pas faire, par délicatesse, une réponse qui me vient aux lèvres. Il me semble qu'à moins de cas urgent, il faut toujours éviter tout ce qui peut paraître le moins du monde désagréable, et même contredire avec assurance me semble un manque de politesse, de cette politesse rare-qui nous fait quelquefois laisser dire des choses estropiées pourne pas les réfuter.
l^o Journal inédit
Enfin ces adorables sentiments seraient de mise, si nous étions au moins trente pour pratiquer; mais parmi les gens que je vois, peu pensent comme moi, et, si j'étais de bonté exquise, je passerais pour une personne sur laquelle on peut s'asseoir.
Depuis quelque temps, je vois qu'il faut absolument parler de ce qu'on sait, citer des auteurs, faire des incursions dans le domaine de la science; être, jusqu'à un certain point, instruite, me paraissait si naturel que je n'en parlais pas. Pourquoi ai-je écrit tout cela?
13 et 14 octobre 1883.
Journée occupée; départ pour Jouy à sept heures du matin. Promenade dans les bois, retouche au portrait de Louis, conversation, croquet. Le bois de Meudon est ravissant avec ce soleil qui le dore à travers le brouillard. C'est beau la nature !
Je rentre juste pour m'habiller, il y a un petit dîner ce soir. Je m'amuse à me coiffer. Au lieu de m'ébouriffer, je laisse le front fran-
de Marie Bashlurtseff i-^i
chement découvert. Au milieude tous ces fronts habillés, c'est une nouveauté charmante. Les cheveux tordus sur le haut de la tête et bouffant naturellement ; et ce magnifique front dont je ne soupçonnais ni la beauté, ni la noblesse, cela me change tout à fait. Je deviens d'une candeur imposante : il me semble que je pontifie ou que je descends d'un trône. Cela donne une douce mansuétude au maintien, un air de calme et de force. Et ce front, toujours caché, est d'une pureté enfantine, j'ai quinze ans.
Ce soir où il n'y avait personne d'intéressant pour moi, j'ai été d'une fraîcheur rayonnante. Pourtant je sais par expérience qu'on est jolie quand on le veut. Je m'abrutis à faire les cartes; elles sont bonnes. M'"" G... faisait un bésigue avec S.., G... un piquet avec la princesse, les autres s'embêtaient comme ils pouvaient. Moi j'allais de groupe en groupe, et lorsque je les voyais occupés, je faisait une réussite. C'est bête, mais quand on -est préoccupé, on n'y échappe pas. et lescartes augmentent la préoccupation. Il faut que j'aie un nom à broyer dans le moulin immense qui est ma tète.
1^2 Journal inédit
Mardi i6 octobre 1883.
Je viens de relire, par mégarde, quelques pages de ma vie, en 1880, et je me trouve bien plus heureuse maintenant. C'est même étonnant, en comparaison et même sans comparaison, je n'ai auciin souci, je suis tranquille. Et alors ! je pleurais tous les jours, je me tracassais: il y avait de quoi. Maintenant je vois tout cela de plus haut, de très haut ; notre situation est meilleure. Oh! oui, je suis bien maintenant, et je rends grâce à Dieu.
Mercredi 18 octobre 1883.
Je commence aujourd'hui la maquette de ma statue. Je travaille maintenant comme un primitif, je suis obligée d'inventer les moyens.
Ce que je crains, c'est de tomber malade, je ne peux pas respirer, je ne me sens pas forte et je maigris. Enfin c'est bien là cette terrible maladie. Je suis poitrinaire. Je voudrais bien que tout cela fût de l'imagination... mais, hélasl Il faudrait aller dans le Midi... Ah! que tout cela est ennuveux !
de Marie Bashlzirtseff i))
Je viens de passer deux heures affreuses, sans cause nouvelle. Un condamne à mort doit éprouver cela. On n'avait allumé qu'une lampe au salon. Maman travaillait, et Dina bâillait pendant que ma tante traversait de temps en temps la pièce. Ces trois femmes échangaient quelques paroles à voix basse, c'était tout simple, et cela m'a paru lugubre; je me suis sentie au fond de la Russie, à la campagne, loin de Paris, comme s'il allait arriver quelque horrible malheur. Je lisais d'un air très naturel et je pensais mourir. Eh bien! vous ne me prendrez jamais à me plaindre de ces tristesses psychologiques ou même d'autres malheurs.
Enfin !
Enfin, je m'attends à quelque chose d'affreux, je ne sais quoi. Tout peut arriver. Je vais prier.
20 octobre 1883.
Si j'avais seize ans, on pourrait dire que ce sont les premières mélancolies de la jeune fille. Ce n'est pas ça. Je suis comme si on m'avait jeté un sort.
Et, à ce propos, veuillez, chers et aimables
7?^ Journal inédit
Français, ne jamais me traiter d'Orientale, de superstitieuse, de Slave et de tout ce que vous dites en général, lorsque les étrangères ne sont pas comme vous. Si je parle de « mauvais sort » et d'autres fantaisies, c'est que cela me paraît pittoresque ou drôle. Et je serais née à Montmartre, et je m'appellerais Marie Durand, on Irma Pochard que ce serait la même chose.
Il est possible que mon français ne soit pas français ; si je m'observais, je pourrais écrire des choses très correctes, mais il me semble que certaines pensées incohérentes demandent une parfaite naïveté d'expression.
Mais je suis loin de ma noire tristesse... Il est évident que si j'étais guérie, je serais folle de joie, mais ce n'est pas d'être malade que je souffre, je suis résignée à ce malheur. .Ohîmon Dieu ! Puisque je suis résignée, puisque j'accepte la vie avec cette immense tache noire, ne l'aggravez pas ! Soyez miséricordieux 1
24 Octobre 1883.
Tout est imagination chez moi. Suivez ce travail. Je vois Bastien-Lepage, et je crois qu'il
de Marie Bashh'rtspff 795
me plaît (à la dernière visitej; le lendemain ça passe. Plusieurs jours après, je me dis : Tiens ! et Bastien-Lepage,je n'y pense donc plus? Plus du tout.
Mais si je ne pensais pas à lui, à qui pense rais-je ? Car, je vous le dis, il me faut toujours n'importe qui pour les histoires que je me raconte tout bas, afin de m'endormir le soir. Ça n'a pas d'autre importance et ce n'est pas comme quelqu'un qui s'impose, l'amour vrai enfin.
4 novembre 1883.
Il y a à Paris une ribambelle de grands-ducs et de grandes duchesses. Il y en avait six à la messe de ce matin. Les grands-ducs Vladimir, Alexis, Serge et Paul. Si, avec ces quatre superbes frères, notre empereur ne sait pas triompher du nihilisme I C'est Alexis surtout qui est beau. Grand, fort, harmonieux, des cheveux blonds foncés, des yeux d'honnête homme, une belle barbe blonde naturellement frisée. Et dans toute sa personne, quelque chose d'aisé, de tranquille, dé sympathique, je dirais brave homme si ça pouvait s'accorder avec une struc-
nô Journal inédit
ture de héros d'Homère, et un air absolument impérial.
En sortant de l'église, nous avons été chez les G... Avec G..., c'est drôle, il me semble que je lui plais... Il m'aime peut-être à sa façon ? Charmant garçon, mais qu'en ferais-je ? Et je ne l'aime pas, et je n'ai mèmepas envie de l'embrasser. On ferme les yeux, et on se demande : « Voyons, embrasserai-je Monsieur un tel?» Eh bien I lui ne me dit rien, ni lui ni les .autres.
Pourtant je voudrais être coquette avec lui... Mais je suis trop loyale, je suis persuadée qu'il me serait facile d'en tirer un amour, et puis ? Cela lui ferait trop de chagrin.
Pour en revenir au grand duc, il m'a semblé qu'il m'a regardée. Oh I ne vous récriez pas I Je viens de relire mon horoscope d'Edmond. Il me promet mille embêtements, mais quoi que je fasse, et quoi qu'il arrive, quels que soient les moments désespérés, je viendrai à bout de tout,
5 novembre.
Depuis que je m'habille à Paris, je lutte contre les modes stupides et disgracieuses ; il y
de Marie BashTiirtseff i^y
2L cinq ans que j'ai demandé des draperies, des corsages froncés, débraillés, mythologiques ou Louis XV, des jupes à l'antique, des robes juives. Je passais pour très excentrique. Mais à force de travailler pendant des heures chez Laferrière, Worth, Doucet, la mode a pris, depuis deux ans, on ne voit que draperies, jabots, fichus, ceintures négligées. Les façons les plus courues chez Doucet sont de mon invention. Et rien de cela ne porte mon nom I
Mardi 6 novembre.
Emile Bastien vient de me dire que son frère est malade de n'avoir pas assez peint cette année: comme moi alors! Je lui montre mes gamins, et j'ose à peine écrire ce qu'il en dit. C'est une médaille pour sûr. Beaucoup d'artistes, dans de grandes situations, et au premier rang, n'en feraient pas autant. On ne se doutera jamais que c'est d'une jeune fille: c'est de quelqu'un qui pense ^ qui observe, qui aime la nature... Enfin ! il né s'attendait pas à autant.
« Mais, prenez garde, vous allez passer un « moment critique, vous trouver dans une
i^S Journal inédit
« situation dangereuse. Ce tableau aura un « grand succès, vous allez vous en griser: ce « sera dommage ! »
Là-dessus, je me mets à rire en disant que mon ambition est telle qu'il me faudrait, pour être grise, des choses par trop énormes.
Vendredi i6 novembre.
Je suis à Jouy chez la Maréchale Canrobert pour faire du paysage. Et il pleut, et il fait si froid que je reste avec Claire, ratatinée devant le feu après avoir tenté de sortir.
Maintenant, j'ai là une étude sur Chopin, Liszt, Paganini, voilà des artistes aux mains baisées par des duchesses, des artistes grands seigneurs, des artistes dieux 1 \\'agner en était un. Alors, ma petite, vous êtes sensible à ces gloires mondaines, tapageuses et chics seulement ? Xon 1 mais je demande que le génie en soit accompagné. Le génie doit jouir de toutes les musiques, de tous les encens, de toutes les fleurs.
La vie, rehaussée de tant d'adoration, prend à mes yeux son aspect véritable.
de Marie Baslikirtseff nç}
Ah î mon Dieu! Laissez-moi indépendante, laissez-moi travailler, faites de moi un astre véritable.
Mardi 20 novembre 18S3.
Je vais voir ce grand serin qu'on m'offre. Il m'ennuie, cet « aurea mediocritas ». Il est aussi bien que possible, c'est ce qu'on fait de mieux dans son genre, il a même du cœur je crois. Enfin... ^lais ça n'existe pas pour moi. Et j'ajoute : « Malheureusement».
Oh ! être bête ! Etre belle et bête ! Voilà ce que je souhaiterais à ma fille. Belle et bête, et quelques principes, pour ne pas se perdre.
Je voudrais savoir si ce journal donne l'idée
d'une créature vraiment supérieure, qui prend,
dans le monde, un ton aimable et protecteur,
et souffre des niaiseries qu'elle est obligée
d'entendre.
Je cherche une comparaison entre les hommes qui n'existent pas et les autres. Deux bouteilles semblables à l'œil, on les soupèse, l'une est lourde, l'autre légère, vide. C'est cette
1^0 Journal inédit
surprise qu'éprouve la main qui ne s'attendait pas à cette différence de poids.
26 novembre 1883.
Vous ne savez pas une chose ? Sensiblement je commence à me prendre au sérieux, et ma conduite ressemble à celle de quelqu'un qui aurait du génie. Je suis naïvement orgueilleuse et calme comme la force, et indifférente comme un esprit supérieur. Je parle aux gens d'un air tranquille et semble dire : '< Si vous voulez venir, venez... pas trop !... Quant à moi, mes préocupations me retiennent sur les hauteurs... Je me moque de moi, au fond, vous savez. Seulement, je fais semblant de croire que c'est arrivé. Quelquefois, je me sens vivre, comme je me tigure que vivent les hommes de génie.
Mercredi 28 novembre.
Julian dit que Breslan, venue le voir, lui a parlé de moi. Comme je vais soigner ce tableau ! L'art et la gloire. Etre illustre ! ... Aucune logique des événements, aucune préparation, rien ne pourra émousser le coup de
de Marie Baslikirtseff 141
folle joie si je triomphe... en grand. Et alors... je serai, moi-même, mon Jules Bastien-Lepage.
Dimanche 1 décembre 1883.
Mme Bertaux est venue jeudi, et cet aprèsmidi, je vais à l'assemblée des femmes peintres et sculpteurs, il s'agit de notre prochaine exposition.
Je lis r « Amour » de Stendhal. Il y a là des choses si vraies que c'est effrayant. Le chapitre de « l'engouement /> dépeint bien mes impressions. Il parle là « d'âme trop ardente », ou ardente par excès, amoureuse à crédit, si l'on peut ainsi dire, qui se jette sur les objets au lieu de les attendre. -:< Elles voient les choses, non telles qu'elles sont, mais telles qu'elles les ont faites et, jouissant d'elles-mêmes sous l'apparence de tel objet, elles croient jouir de cet objet. Mais un beau jour on se lasse de faire tous les frais, on découvre que l'objet adoré ne renvoie pas la balle, Tengouement tombe, et l'échec qu'éprouve l'amour-propre rend injuste envers l'objet trop apprécié. »
142 Journal inédit
Pourtant lui. je ne Taime pas d'amour... je sens que ce n'est pas encore ça.
« Si vous vous dépensez en paroles, en « plaisanteries, en enthousiasme pour J... et « R..., dit le judicieux architecte, vous ferez du tort" à votre art. »
O grand architecte î adepte du premier des arts, tu as raison ! Aussi je vous présente Anatole ou Oreste comme des hors-d'œuvre, et ils ne m'occupent que dans mes loisirs. C'est ainsi que ça doit être chez les gens occupés. On dit que Michel-Ange n'aima jamais. Eh bien ! je comprends ça ! Et si jamais j'ai des succès vraiment encourageants, je serai capable de n'aimer que mon art.
Mardi 4 décembreiSS^.
Ça n'a pas marché comme je voulais; toute la journée, j'ai continué au gaz et n'ensuis pas sortie...
Cela me donne l'air aussi concentré, aussi désagréable que Bastien-Lepage, et j'en suis flattée, comme avant j'étais flattée de porter une jupe de travers comme Breslan*
de Marie Bashhirtseff 1^5
Ce n'est pas Tair désagréable qu'il faudrait dire, mais indiflférent. On ne s'intéresse pas à ce que disent les gens, on les regarde comme des objets, on est là-haut, ça ne rend pas populaire.
8 décembre 1883.
Il faut que je note mon travail pour lorsque je me reproche de ne rien faire.
Oui, je crois qu'il se moque de ma musique, de tous ces instruments. Je suis très sentimentale au fond, et je blesse à chaque instant toute les natures sentimentales par mes apparences philosophiques et moqueuses...
Je raille tout le monde et moi-même, mais l'idée qu'on peut se moquer de moi \ ! ! même doucement... horrible'.! horrible 1 1
Je ne le reverrai peut-être jamais, mais ces réflexions sont applicables à un autre. Ce qui s'appelle J... pour le moment, c'est le Lui des femmes, le Z/// qu'on. attend.
11 s'est appelé P.... : il s'appelle J,.., il s'appellera X... ou Y... C'est une formule pour résumer brièvement mille aspirations.
144 Journal inédit
Dimanche 9 décembre I883
Je me sens de telles envolées envers les grandes choses que mes pieds ne touchent plus terre. Ce qui domine, c'est la peur de n'avoir pas le temps de faire tout cela. C'est un état peut-être fatigant, mais on est heureux.
Aussi je ne vivrai pas longtemps: vous savez, les enfants qui ont trop d'esprit... Et puis, blague à part, je crois que la chandelle est coupée en quatre, et qu'elle brûle par tous les bouts. Ce n'est pas que je m'en vante... Léonard de Vinci a fait de tout et n'a rien fait très bien. Michel-Ange... mais Michel-Ange, lorsqu'il lui fallut peindre, n'a pas sculpté treize ans. J'invoque les grands noms, n'en riez pas, je sais que je ne suis rien, seulement, lorsqu'on cite Michel-Ange ou Léonard, l'argument est sans réplique.
Mercredi 19 décembre 1883.
Quand on travaille vraiment, et qu'on est dévoré d'ambition, on n'est plus bon à rien, tout disparaît, la préoccupation est si grande.
de Marie BjsJikiriseff i^y
si continuelle, si intense. Alors les artistes ne seraient jamais amoureux? Je ne dis pas ça: un artiste arrivé peut se payer ce luxe, et, pendant qu'il se le paie, son travail sera arrêté, ou peu s'en faut.
Samedi 22 d'écembre.
Je fais venir Julian pour ma statue, qui est finie comme esquisse ; il en est ravi et dit les mots «très bien, exquis, charmant, empoignant »... Ce qui fait que je n'estime plus Julian I
Pour mon grand paysage, la tète d'Armandine, la petite fille, tout est bien. Il dit: « Ça a d'abord été beaucoup mieux, ensuite très bien, et nous touchons au moment où ce sera tout à fait bien. »
Et tu n'es pas folle de joie ? Non. Pourquoi? Parce que ce n'est pas mon opinion, parce que je ne suis pas moi-même très contente, je voudrais faire mieux ! Ce n'est pas scrupule d'artiste de génie, c'est..* je ne sais quoi... Enfin!
22 décembre 1883.
Voyez-vous, le bonheur gît dans une espèce
1^6 Journal inédit
de myopie morale et non pas dans ce raffinement du goût que nous nous donnons tant de mal pour acquérir, et qui est inné. On souffre par mille côtés inconnus au vulgaire. C'est comme un homme dont Tœil serait doué d'un microscope. Le malheureux ne pourrait ni boire, ni manger, ni aimer personne.
Les fautes de goût, de tact, les conversations stupides, les salons richement décorés, les tableaux lamentables, tout offusque, ennuie, fatigue, et surtout attriste; car, à force de voir des objets répugnants et agaçants, on acquiert une espèce d'indifférence triste et résignée.
26 décembre 1883,
Il manque à la race slave on ne sait quoi. Les salons tiennent de toutes les nationalités, ils en ont toutes les attitudes, mais... comment dirais-je? Ils les ont à peu près et d'une façon fuyante. Ils sont bétes et spirituels, raffinés et grossiers, enfin on ne sait vraiment comment les définir. Et moi I il est évident que je me crois tous les mérites. Comment expliquer alors les fréquents mécontentements que je me
de Marie Bashkîrtseff 14J
cause ? Je les explique en me disant que j'ai tous les mérites, mais que je ne sais pas m'en servir. C'est comme mon talent. Je réunis tout, mais ça ne se fait pas encore jour. Allez ! blaguez-vous, ma petite, c'est empiéter sur le domaine des autres.
Dimanche 30 décembre 1883.
Emile Bastien est venu, il revient de Damvillers, où Jules restera jusqu'en février.
Je n'aime que ma gloire. Oh! oui. Seigneur, mon Dieu! Concentrez-nous. J'ai perdu trois ou cinq jours, c'est une source de tourments affreux.
Soirc'e à Gawioiizy, près f'olldwa i^ile?-?in
Lundi
7 janvier le
Portrait de Dina. A trois heures, la maréchale de Canrobert vient nous prendre, Claire et moi, pour aller chez Boulanger. Ce 'r vieux jeu >/ est horripilé par '(. Tindécente exposition de Manet ». '< C'est révoltant. Où allonsnous?!! » J'abonde dans son sens à un tel point que Claire s'en va dans les coins de Tatelier pour ne pas pouffer.
Il me sembleque tout est fini, que personne ne m'aimera plus... Et da reste je vais mourir.
1^2 Jour nul incdit
Mardi 8 Janvier.
On monte ma Nausicaa, et rimbécile d'ouvrier l'a faite trop grande. Enfin! je ne me plains pourtant pas, seulement c'est fatigant. Encore si j'étais comme ces dévotes qni offrent leurs tourments à Dieu, afin qu'il les récompense. Il serait plus simple de ne tracasser personne. Du reste nous avons là-dessus des idées peu catholiques, il paraît que ça s'appelle être spiritualiste... Va pour spiritualiste !
Mercredi 9 Janvier.
Je suis tentée d'en revenir au Dieu des récompenses, parce que j'ai repeint la casquette de gauche dans le tableau, et que ça me paraît très bien.
J'ai une nature si diverse et si drôle que je pourrais être une des plus heureuses créatures de l'univers si... j'entendais bien.
Samedi 12 Janvier.
La maréchale de Canrobert arrive pour nous prendre, Claire et moi ; nous allons chez Lefebvre et chez Tony Robert-Fleury.
de Marie Bashkirtseff /j5?
Je dois avouer que je ne rendais pas assez justice au talent de Lefebvre. J'ai vu chez lui des choses d'une forme idéale. L'exactitude, la fermeté, la grâce sont poussées jusqu'au bout. J'aime mieux cette forme que celles d'Ingres; il y a dans Lefebvre des délicatesses de lignes qui, littéralement, enchantent Tœil. Et rien n'est flottant, indécis, une précision implacable et ravissante, je crois que personne ne fait nu comme lui. Ce n'est pas d'une belle peinture grasse, d'accord, mais il y a des raffinements et des délicatesses exquises en même temps qu'une grande puissance. Ses portraits sont admirables, quoique manquant d'éclat et peutêtre d'au delà. Mais la forme est si juste que cela fait oublier tout... presque.
Au commencement, Lefebvre ne m'avait pas reconnue; en apprenant que c'était moi, ça été un changement complet, il est devenu très aimable, et m"a remerciée de l'honneur que je lui faisais en venant chez lui, ajoutant qu'il était particulièrement heureux de me voir. Il viendra dans mon atelier dimanche prochain.
Ce soir, à dîner, les tout à fait intimes. Je
î^4 Journal inédit
me mets en blanc à cause de notre nouvel an, et je suis très gentille.
Enfin ! j'entre dans Tannée d'une façon passable et même bonne ! Je n'ai que des encouragements artistiques et, ce soir, il n'y a que des amis.
Vendredi i8 Janvier.
Je suis aujourd'hui d'une humeur à pleurer. A la pensée de revoir ma peinture d'hier se joint la terreur de la trouver mauvaise et je pleure... de vraies larmes. Que voulez-vous ? Je suis enthousiaste comme un étudiant de dixneuf ans en Allemagne. Et dans le monde abstrait, dans le domaine de Tart, de la pensée, de ridée, eh bien ! je n"ai pas le bonheur de connaître ceux qui s'occupent de ces domaines fantastiques. Je connais des gens du monde, et trois artistes en tout.
J'ai refait une esquisse des femmes. Le tout est dans le charme que je saurai (?) donner à l'atmosphère. Oui. il faut que 'ce soit bien le soir, bien l'air, bien cette heure fugitive, où le croissant apparaît très pâle, et ça en grand. Je ne saurai jamais.
de Marie Bashkirtseff ip^
Bastien-Lepage a dû faire cinquante études pour saisir cet efifet. Eh bien 1 moi j'en ferai cinquante-cinq ! Et il faudra bien ! Ah ! ce n'est pas une vie, cela !
Lundi 28 Janvier.
A cinq heures, j'essaie d'un nouveau modèle pour Nausicaa. Et le soir, j'écris : quoi? Mais je ne sais pas, je n'ai pas encore trouvé le moule... Seulement, ce qui est incontestable, c'est qu'il m'est plus naturel d'écrire que de peindre.
Voyez, le vrai peintre dessine, croque, compose sans rien savoir. Moi aussi, je dessinais, mais pas trop, avec cette idée :
« Je suis douée pour la peinture, et un beau jour, j'en ferai. » Tandis que j'ai des masses de croquis littéraires. Enfin, comme le carton qui ne sait rien, mais qui a la vocation.
On ne peut pas faire tant de choses... mais SI... peindre tant qu'il fait par jour, modeler jusqu'à dîner, et.écrire quand ça vient.
Et vivre ?
Vivre ? Quand j'aurai du talent. Et si je
1=^6 Journal inédit
meurs avant ? Je ne regretterai rien. Cher ange Ije suis admirable et je m'adore. C'est parce que j'ai bien travaillé aujourd'hui, j'ai aussi essayé des robes sublimes, sublimes...
Car enfin que faut-il ? A défaut d'avoir tout vécu, il faut sentir très vivement, et vivre tout en imagination.
Ça est d'autant plus, que j'ai vingt ans passés, et. à cet âge, on peut même avoir des visions... Mais je n'ai pas le temps, et après être restée plusieurs heures debout, et les bras en l'air à manier de la terre, on n'a qu'une aspiration, dormir et recommencer le lendemain...
Je suis très heureuse.
Mardi 29 janvier.
J'ai été voir le Christ en croix de Munkaczy.
L'hôtel de l'heureux Munkaczy est une vraie merveille. Quant au tableau... Le Christ entre deux larrons, beaucoup de monde autour, un ciel noir, les figures se détachent en clair. Très jolie couleur, du mouvement, des expressions, des physionomies, des vêtements, de superbes tons, c'est peint très largement.
de Marte Bashhirtseff lyy
Il y a, au musée de Madrid, un Christ en croix, un Christ tout seul par Velasquez, qui produit un effet si poignant qu'on ne peut pas le regarder longtemps.
Le tableau de Munkaczy est très admiré; les vêtements juifs aux tons si beaux éblouissent... Des femmes pleurent au pied de la croix, mais, selon moi... Du reste, j'attendrai quelques jours pour juger. Ça ne m'a pas paru assez énergique, ça Test peut-être.
Ce tableau avec quelque chose en plus devrait faire frémir; tel quel, je l'admire, et je me demande pourquoi je ne suis pas émue.
Mercredi, 30 janvier 1884.
Presque rien fait. Essayé des robes. Nous avons Claire, Villevieille, le pope, la princesse et Gailhard à dîner. Gailhard et moi parlons de choses sérieuses, les autres écoutent, le pope se mêle parfois à la conversation... politique, Tonkin et Ferry, politiques et recherches psychologiques. Il me semble que j'ai été très spirituelle, faisant de longues phrases à dénouement imprévu, d'une voix très calme.
1^8 Journal inédit
Il me prend au sérieux, le radical époux de la comtesse Z... Ça à Tair de m'étonner qu'on me prenne au sérieux... Insolente I
Vendredi, i^' février.
Je travaille au tableau dehors, puis nous allons chez les Canrobert et chez la princesse Jeanne Bonaparte : nous ne trouvons que sa mère qui est encore belle à cinquante-deux ans arec des mains longues, souples et blanches. Parlez-moi de la race après de pareilles mains I Ce soir, vernissage aux aquarellistes, foule énorme, peu de connaissances et fatigue.
Samedi, 2 février,
Bojidar Karageorgevitch pose. La princesse Jeanne Bonaparte vient; je la reçois à Fatelier, puis je descends, c'est le samedi de maman. Il n'y a que le petit Deschanel de gentil. C'est le fils du Deschanel du Collège de France. Il écrit aux Débats, se présente à la députation, et joue les Delaunay dans les spectacles d'amateur. Très recherché et très sympathique, un bon garçon... d'un grand avenir. Quoiqu'il en soit.
de Marie Bashkirtseff i^p
je suis de bonne humeur, c'est un fait rare. Il me semble que ma peinture est bonne, le temps passe vite.
J'écris dans mon lit ; c'est demain dimanche, je vais à l'église ; par conséquent, inutile de s'endormir de bonne heure.
Je suis une artiste dans toute l'acception du mot; tout artiste est poète ou visionnaire.
Cazin a réussi des petits paysages de nuit dans ce genre, très beaux. Suis-je insensée ou bien ai-je raison ? Je préfère une petite toile de Cazin avec une barque noire sur un ciel bleu rempli d'étoiles à tous les paysages noirs célèbres et enfumés des musées. Des arbres impossibles, pas d'air ! Et pourquoi est-ce célèbre ? Tandis que chez Cazin on sent la fraîcheur de la nuit et on est remué par une vraie belle nuit de Nice avec la lune qui va tout à l'heure se refléter dans la mer très calme dont on entend le léger mouvement. Ah ! que c'est beau 1
J'ai jadis fait un rêve, il y a des années. Je voyais des étoiles très brillantes, je les regardais, elles étaient cinq. J'en ai fait tomber quatre rien qu'en les regardant. Quant à la cinquième,
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j'étendis la main pour la prendre., elle était en papier d'argent et le ciel en carton bleu, et pour la détacher, je fus obligée de la gratter avec mes ongles. Ca ne signifie rien, mais j'écris parce que c'est commode, je m'endormirai en écrivant, car ces maudits bergers me troublent. Je veux user ce fluide en écrivant.
Dimanche, 3 février.
Il est près de deux heures et j'écris dans mon lit, de retour des Italiens où Ton chantait '' Hérodiade » de Massenet. J'étais avec la maréchale de Canrobert et Claire.
Le premier acte surprend par la nouveauté et la largeur des sons. Ça ne ressemble à rien de ce que je connais. C'est vraiment neuf et plein et sonore et harmonieux. Et tout l'opéra s'écoute avec ravissement. C'est la musique qui fait corps avec le poème, c'est l'absence d'airs et de remplissages. C'est large, magnifique, grandiose. Massenet est un grand artiste et désormais une gloire nationale. On prétend que la belle musique ne se comprend pas du premier coup. Allons donc ! Ici, on comprend tout de
de Marte Baslikirtseff i6i
suite que c'est admirable et mélodique, malgré une orchestration très savante.
(Mais je ne connais pas même Wagner).
Il y a à la fin du premier acte, un accompagnement d'une telle beauté que j'en suis restée saisie. Et plusieurs fois, on se regardait avec des yeux prêts à pleurer d'enthousiasme. Si ces chiens de spectateurs étaient sincères, ils auraient pleuré.
Sans doute, ma musique italienne ne peut pas lutter contre cet éblouissement : Massen^t est un Wagner mélodique et français. La comparaison, la voici. Wagner, c'est Manet. c'est le père incomplet de la nouvelle école, de ceux qui cherchent le talent dans la vérité et le sentiment. Il y a toujours eu des nouvelles écoles, seulement depuis une centaine d'années, la peinture s'était dévoyée, on la remet dans le bon chemin, donc W^agner, c'est Manet. La note amoureuse manque dans Hérodiade, malgré la stupide invention de faire de saint Jean l'amoureux de Salomé. Je le verrais mieux en exalté prophète, et elle exaltée. Pourtant l'amour serait inévitable. Moi j'aurais aimé Jean. Oui, Massenet est un « plein airiste >/, il veut de
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l'air dans un opéra, il veut que ça se tienne d'un bout à l'autre, et que les personnages et les mélodies se meuvent dans une atmosphère m.usicale qui les enveloppe et les fasse vivre.
Mercredi, 6 février.
J'ai été chez Julian lui montrer le portrait Raudouin. Ce marseillais a l'air très content, il me dit que ça va de mieux en mieux. Ce n'est pas mon opinion pour ce portrait, je le déteste, mais si les autres pensent comme Julian... Eh bien 1 je le referai tout de même, je tâcherai qu'il me plaise. Julian m'agace. Il s'obstine à me parler ainsi : << Votre santé, en peinture, va de mieux en mieux. > Il veut que j'aie été très forte, puis dégringolée, puis encore forte. C'est faux, faux, faux I Mes études sont là, vérifiez.
Mardi, 12 février 1884,
Le maréchal de Canrobert est venu voir le travail de sa fille et il en est resté un peu étonné mais ravi. Entre quatre et cinq heures, je donne un conseil à M"' de Villevieille sur la pose
de Marie Bashliirtseff 163
et le caractère de son tableau. Enfin I après ma mort, toutes ces dames feront comme les collaborateurs de Dumas père. Chacun dira : « C'est moi qui lui ai donné l'idée de ceci, c'est moi qui l'ai aidée à exécuter cela. »
Enfin !
Vendredi, 15 février. Samedi, 16 février.
Une spjendide soirée aux Italiens. J'y vais avec les G..., la princesse Jeanne Bonaparte, son mari.
M""*" G... me trouve jolie, habillée à ravir (corsage velours noir, décolleté classique), bien coiffée et des épaules de marbre « qui semblent bien des épaules où l'on voit la race ». Rien que ça ! L'opinion de M"^''G..., c'est Técho de la majorité toujours. Enfin, ce n'est pas encore pour cela que la soirée a été splendide, c'est parce que nous avions Gayarré, l'incomparable ténor espagnol. On lui a fait une ovation dont il se souviendra. Les gilets en cœur et les femmes les plus serrées étaient dans l'enthousiasme. Il a une voix miraculeuse.
19 février 1884.
Je ne puis écrire de rage et d'énervement. Après des travaux et des tâtonnements sans nombre, je suis arrivée à avoir la pose rêvée pour le portrait de Dina. C'est très beau à faire et je n'ai plus qu"à peindre. Et on m'empêche ! Il ne me reste que vingt-trois jours ! Les artistes comprendront mon désespoir.
Jeudi, Il février 1884.
La tête de Dina, commencée hier, est peinte, sauf des accents dans les yeux.
On m'a fait enrager à déjeuner en disant des bêtises sur l'incident Meissonnier. M"""" M... va trouver Meissonnier et lui commande son portrait. Après quelques hésitations, paraît-il, Meissonnier dit : «Oui, mais ce sera 70.000 francs. » Ce portrait a été exposé au Triennal, on le trouve médiocre, M""' M... demande des retouches, Meissonnier les refuse. M'"' M... menace de laisser le portrait pour compte, Meissonnier dit qu'on plaidera, M""'' M..., persua-
AUriiK Bashkirtseff.
de Marie Bashkirtseff i6y
dée par quelques amis, paye, accepte le travail, et le place dans un endroit à part.
Et tout Paris tape sur l'étrangère.
Et voici mon avis. M'"' M... a manqué de délicatesse en montrant son mécontentement à un artiste tel que Meissonnier qui avait en somme fait tout ce qu'il pouvait, quia soixantetreize ans et qui a produit des chefs-d'œuvre.
Mais, Meissonnier a manqué de noblesse en forçant cette ignorante et cette bourgeoise (je vous l'accorde^ à payer quand même.
it, février.
Si le Christ revenait, il ne reconnaîtrait certainement pas les doctrines qu'il a préchées dans le catholicisme et dans... Mais le Christ reconnaissait la Bible pourtant. Voilà qui prouve que ce n'était qu'un homme et qu'il faut faire la part de son humanité et de son milieu et de son pays... quoique sublime génie, il devait subir les influences de tout cela. S'il avait été Dieu, il ne se serait- pas appuyé sur les prédictions de l'Ecriture, il aurait...
Tu vas dicter la conduite rétrospective du Christ, chère enfant ? Va te coucher !
i66 Journal inédit
25 Février.
Avec une constance sans égale, je travaille à Dina, que je ne montrerai à personne avant la fin.
B... et l'architecte à dîner. Ce dernier a été malade, voilà pour expliquer sa longue absence. Son frère est toujours malade. Il part pour l'Algérie dans une dizaine de jours. Gare les bergers de Bethléem 1 S'il les lait avant mes « Saintes femmes », mon plan le plus cher s'écroule ! Les deux sont des effets de soir, j'aurais l'air de l'imiter, ce sera impossible.
Bastien Lepage est Lorrain.Jeanne d'Arc, la plus extraordinaite des héroïnes et même, des héros, était Lorraine. Bastien Lepage en a fait un chef-d'œuvre, et, dans ma folle outrecuidance, je me sens en parenté avec tous les héros et tous les chefs-d'œuvre. Ici, on pourrait développer une thèse intéressante ; les liens mystérieux qui unissent les héros et les chefs-d'œuvre à tous ceux qui pensent, car le soleil, l'océan, l'air, les beautés de la nature sont à tous I
Ma phrase est obscure, mais s'il y a des gens
de Marie Baslikirtseff i6j
qui pensent comme moi, ils comprendront ; les autres ne comprendront jamais, même si le lucide, le net, le pratique, le logique M. Clemenceau se mettait à leur expliquer ça. J'admire Clemenceau. Il manque de fougue, mais il arrive presque au même etïet à force de justesse dans l'expression.
29 Février 1884.
Je peins Dina. Seulement, comme je crains de rien dire... enfin ce sont des émotions énormes. Quand on est arrivé, est-on toujours aussi malheureux et ému devant la nature. Naïve grande artiste, tu veux te faire dire que sans ces tourments, on n'est qu'un courtisan ? Bon:
Enfin, mon Dieu, il est possible que je me trompe, et on est si béte et ridicule quand on se trompe !
i68 Journal inédit
Jeudi 6 mars 1884.
Ce qui devait arriver est arrivé, il me reste huit jours, et le portrait n'est pas fini I Oh 1 je suis calme !
3Ion exposition chez les femmes est remarquée, on me cite avec des éloges dans de grands journaux 011 je ne connais personne.
Je suis triste, malheureuse, malade, et c'est maintenant ça qui me fait fondre en larmes, je suis à la veille d'avoir du talent, et je n'ai plus de santé. J'essaie de m'en faire accroire, mais c'est impossible, il me reste huit jours et le portrait est à faire. Je n'y vois plus je ne sais plus ce que je fais depuis trois mois.
Enfin... huit jours... deux pour la tète, deux pour le bras, un pour l'autre, un pour la robe, un pour la main. Il ne faudrait pas une défaillance, et encore ! Ah ! miséricorde !
Vendredi 7 mars 1884.
Puisque le portrait est fichu, je veux savoir si le tableau a besoin de quelques retouches sérieuses. J'envoie chercher l'architecte qui
de Marie Bashkirtseff i6q
vient à huit heures et ses premières paroles nous apprennent que son frère est à Paris depuis deux jours, très malade, sa mère est avec lui. 11 me fait exprimer ses vifs regrets de n'être pas en état de venir voir le tableau. Il part dans trois ou quatre jours pour Alger. Il n\a rien pour le Salon, il est au lit, paraît-il, espérons que l'Algérie le remettra.
Je fais un croquis à la plume, Tarchitecte, une corde passée autour de son torse, tire vigoureusement vers un poteau avec l'écriteau : « Rue Ampère ». Au bout de la corde ;se trouve son frère couché à plat ventre et se cramponnant des deux mains au poteau: '< Rue Legendre ». Je lui envoie ce tableau. 11 ne reste que sept jours et je me reprends à espérer que le portrait sera fini, il n'y a rien de fait, sauf le fond et un bras, c'est une folie.
770 Journal inédit
Lundi, lo mars 1884.
C'est commencé, et pas mal. Claire, en chapeau, dehors, elle a beaucoup de caractère et pose bien.
Enfin...
Mais je suis désolée de ne pas avoir mon portrait blanc avec les bras et le cou nus, de l'Académie et de l'Académie belle... Et un arrangement épatant. Une robe d'intérieur toute blanche. Enfin, c'était beau. Je le ferai encore.
Mon excessive imagination m'a fait faire, avant dîner, un voyage en Palestine. Je ferai des études et un tableau et, au mois d'octobre, j'irai en Palestine et je ferai mes saintes femmes.
Dimanche, 16 mars 1884.
Il est venu beaucoup de monde. D'abord les Canrobert et le Maréchal, M""^ Hochon et sa mère, Carrier-Belleuse, Dupuis, Paul Deschanel, le docteur Guesnay et d'autres.
Mais j'étais trop nerveuse pour savoir qui et quoi. Les visites se sont succédé sans inter-
de Marie Bashkirtseff lyi
ruption jusqu'à quatre heures du soir. On a descendu les tableaux. La maréchale, Villevieille, Claire, moi et le docteur montons dans de nobles fiacres, reconduits par le correct Paul Deschanel, tête nue, et les autres. La porte de l'Hôtel, grande ouverte, et tous les gamins qui sortaient de l'asile se sont attroupés, et contemplaient les invités dans le vestibule.
11 faisait un temps radieux. Une foule énorme de rapins. Que de tableaux 1 Mon Dieu! diminuez le nombre des peintres! Chacun de nous portait sous le bras un petit cadre pour entrer sans difficultés.
Lorsque ces brigands, attroupés à l'entrée, virent quatre dames et un vieux monsieur décoré, chacun avec une machine sous le bras, il y eut une clameur féroce sur l'air du chiffonnier qui passe, des huées... Nous nous trouvons en haut de l'escalier, légèrement ahuris de cette réception, et comme nous allons fureter dans les salles, d'autres malheureux entrent, et d'autres cris encore plus perçants et des sifflets. Eh bien 1 c'est très amusant, seulement nous attendons l'arrivée de nos toiles jusqu'à six heures, la charrette était en retard ;
772 Journal inédit
à six heures, nous sommes encore dans l'escalier à attendre.
C'est même là que Gervex vient causer un instant avec moi.
Mardi. 25 mars 1884.
Le tableau est ébauché.
L'architecte écrit pour demander s'il peut dîner ce soir et ajoute: « Je sais la sympathie que vous avez pour moi et pour mon frère, « aussi j'irai causer avec vous de ce qui me *r tient tant au cœur. »
Vu ces mots d'amitié et la maladie vraiment grave de son frère, maman, et même Rosalie m'ont bien recommandé de ne me permettre aucune blague, ce serait cruel et de mauvais goût.
Il avait dans sa poche une lettre de son frère qui écrit à son ami Charles Baude (le graveur), il me la donne sur ma prière. Huitpages, d'une petite écriture éraillée, et des ratures comme mon illustre correspondant. Cette lettre est tout bonnement charmante. Il y parle de ce que dit « maman » des Arabes. Il est sorti avec
de Marie Bashliirîseff
« maman », puis des impressions fraîches et des choses ravissantes, et de cœur, et pas d'un homme ordinaire... Enfin, cette lettre qui me fait pénétrer dans l'intimité de cet homme que je ne connais presque pas me fait une certaine impression et je me mets à ricaner, à citer des passages en les ridiculisant et je finis par dire que « cet être n'est pas même malade! »
Jugez de Teffet. Et comme chacun se récriait, l'architecte dit qu'il ne peut pas supporter ça, que c'est comme si on riait de Dieu devant un prêtre. Comme je le voyais partir sur une impression mauvaise, je l'ai accusé de me méconnaître, et je finis par le sommer de me demander pardon.
Emile Bastien-Lepage me dit que plus de vingt personnes lui ont parlé de mon paysage à l'Union des femmes peintres. Duez lui en a parlé. « Enfin, dit-il, c'est vous qui tenez positivement la corde, un vrai succès. »
Ça, c'est ravissant, aussi-ai je bien fait d'envoyer ce paysage au Salon.
iy4 Journal inédit
Samedi 29 mars.
Nons allons aux Italiens ce soir. On donne « Lucie de Lammermoor >/ et Gayarré chante. Cette musique est divine et ne vieillira jamais, car elle n'a aucun cachet de mode, aucune tendresse, sauf celle d'exprimer des sentiments tels que Tamour, la haine, la douleur.. Or, ce sont des sentiments éternels, et, en somme ,il n'y a encore que cela. Mélodrame, direz-vous? Je m'en fiche, pourvu que je sois émue. Et je suis émue lorsqu'Edgard parait au haut des marches. Quand au moment où, ayant déchiré le contrat, il éclate en imprécations, c'est affolant. Quelques personnes, disent que Gayarré chante du nez et crie. Tas de crétins! Il est vrai que cet homme a une voix miraculeuse et qu'on ne pense ni à la science, ni aux méthodes en l'écoutant. Il chante comme un chanteur des cours qui aurait un cœur d'artiste. Il nuance, et exprime, et joue en chantant. Et dans le septuor, lorsqu'il dit : « Si, ingrate, t'amo,t'amo ancor ! » C'est absolument admirable. Et on l'entend seul.
de Marie Bashkirtseff ly^
malgré les cris des autres. Un acteur parfait ne le dirait pas ainsi, car chez Gayarré, c'est vrai, c'est naturel, humain, commun, par conséquent, à tous les peuples et à toutes les classes. Dans l'expression des sentiments absolument sincères, il n'y a que la nature humaine : habitude, éducation, tout disparaît. Shakespeare Ta compris et Shakespeare est grand parce qu'il n'est ni Anglais, ni aristocrate, ni plébéien et d'aucune époque, mais éternellement vrai comme la haine, la douleur, l'amour. Etle désir d'être placé sur la cimaise au salon ?
Une Idylle cérébrale
Guy de Maupassant.
«r Réveillée lui beau matin avec le désir de faire apprécier par un connaisseur les jolies choses quelle savait dire » (Journal de Bashkirtseff, 13 avril 1884), Marie Baslikirtseff choisit pour confident Guy de Maupassant. Il y a quelque chose dHnfiniment tragique dans ce rapprochement à distance de ces deux êtres sublimes, déjà marqués par la mort. Et rechange des lettres commence', d'abord pleins de respect et d'admiration, puis la curiosité et V imprévu des sens s'y mêlant... Mais ne rompons point le charme de V imprévu. Disons seulement quau moment de lui écrire, Mlle Bashkirtseff ne connaissait point Maupassant. Elle sait bien que ce n est pas « un Bal\ac quon adore complètement », mais elle sait également que c''est un jeune homme « d'infiniment de talent et d'esprit », enfin, un écrivain qu'on lit presque avec bonheur. Maupassant la devine à travers ses railleries d'enfant gâté, et lui, si méprisant, et surtout si taciturne à Végard de ses nombreuses admiratrices, s'élève tour à tour dans ses réponses jusqu'à la confession, ou s'abaisse jusqu'à la <r grossièreté voulue » afin de se rapprocher de « V inconnue » qui l'inquiète, le charme, l'agace et le révolte. On sent que tous deux y mettent le coté le plus sincère de leurs âmes, et, rien qu'à ce titre, les pages qui suivent auront leur place importante dans la psychologie de la femme et de l'homme exceptionnels. (Note de l'éditeur.)
Fac-similé d'une partie de la lettre de M '-^ Bashkirtseff.
Monsieur,
Je vous lis presque avec bonheur. Vous adorez les vérités de la nature et vous y trouvez une poésie vraiment grande, tout en nous remuant par des détails de sentiment si profondément humains que nous nous y reconnaissons et vous aimons d'un amour égoïste.
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C'est une phrase? — Soyez indulgent, le fond est sincère. Il est évident que je voudrais vous dire des choses exquises et frappantes, c'est bien difficile comme ça, tout de suite. Je le regrette d'autant plus que vous êtes assez remarquable pour qu'on rêve très romanesquement de devenir la confidente de votre belle âme, si toutefois votre âme est belle. Si votre âme n'est pas belle, et si vous ne donnez pas dans ces choses-là, je le regrette, pour vous d'abord ; ensuite je vous qualifie de fabricant de littérature et passe ! Voilà un an que je suis sur le point de vous écrire mais... plusieurs fois j'ai cru que je vous exagérais et que ça ne valait pas la peine. Lorsque, tout à coup, il y a deux jours, je lis dans Z^? Gaulois que quelqu'un vous a honoré d'une épitre gracieuse et que vous demandez l'adresse de cette bonne personne pour lui répondre. Je suis devenue tout de suite jalouse, vos mérites littéraires m'ont de nouveau éblouie, et me voici.
Maintenant écoutez-moi bien : je resterai toujours inconnue (pour tout de bon) et je ne veux même pas vous voir de loin, votre tête pourrait me déplaire, qui sait? Je sais seulement
de Marie Bashhirtseff i8^
que vous êtes jeune et que vous n'êtes pas marié, deux points essentiels, même dans le bleu des nuages.
Mais, je vous avertis que je suis charmante; cette douce pensée vous encouragera à me répondre. Il me semble que si j'étais homme je ne voudrais pas de commerce, même épistolaire, avec une vieille Anglaise fagottée... quoiqu'en pense Miss Hastings.
R. G. D. Bureau de la Madeleine
Cannes, i, r. du Redan.
Madame,
Ma lettre assurément, ne sera pas celle que vous attendez. Je veux d'abord vous remercier de votre bonne grâce à mon égard et de vos compliments aimables; puis nous allons causer, en gens raisonnables.
Vous me demandez d'être ma confidente ? A quel titre ! Je ne vous connais point. Pourquoi dirais-je, à vous, une inconnue, dont l'esprit, les tendances et le reste
Fac-si.ile dune partie de lallet.re de Maupassanl à M- fiashkirlsefr.
Journal incdif de Marie Bashkîrtscff iSy
peuvent ne point convenir à mon tempérament intellectuel, ce que je peux dire, de vive voix, dans l'intimité, aux femmes qui sont mes amies ? Xe serait-ce point un acte d'écervelé. et d'inconstant ami?
Qu'est-ce que le mystère peut ajouter au charme des relations par lettres ?
Toute la douceur des afFections entre homme et femme (j'entends des affections chastes) ne vient-elle pas surtout du plaisir de se voir, et de causer en se regardant, et de retrouver, en pensée, quand on écrit à l'amie, les traits de son visage flottant entre nos A^eux et ce papier ?
Comment même écrire des choses intimes, le fond de soi, à un être dont on ignore la forme physique, la couleur des cheveux, le sourire et le regard ?
Quel intérêt aurais-je à vous raconter «j'ai fait ceci, j'ai" fait cela », sachant que cela n'évoquera devant vous que l'image des choses peu intéressantes, puisque vous ne me connaîtrez point ?
l86 Journal inédit
Vous faites allusion à une lettre que j'ai reçue dernièrement : elle était d'un homme qui me demandait un conseil. Voilà tout.
Je reviens aux lettres d'inconnues. J'en ai reçu depuis deux ans cinquante ou soixante environ. Comment choisir entre ces femmes la confidente de mon âme, comme vous dites ?
Quand elles veulent bien se montrer et faire connaissance comme dans le monde des simples bourgeois, des relations d'amitié et de confiance peuvent s'établir; sinon pourquoi négliger les amies charmantes qu'on connaît, pour une amie qui peut être charmante, mais inconnue, c'est-à-dire qui peut être désagréable, soit à nos yeux, soit à notre pensée ? Tout cela n'est pas très galant, n'est-ce pas ? Mais si je me jetais à vos pieds, pourriez-vous me croire fidèle dans mes affections morales?
Pardonnez-moi, Madame, ces raisonnements d'homme plus pratique que poéti-
de Marie Basliktrtseff i8y
que, et croyez-moi votre reconnaissant et dévoué
GUY' DE MAUPASSAXT.
Pardon pour les ratures de ma lettre, je ne puis écrire sans en faire et je n'ai point le temps de me recopier.
^:::^cy2^
Fac-similé de l'adresse écrite par Maupassant.
Votre lettre, Monsieur, ne me surprend pas et je ne m'attendais pas tout à fait à ce que vous semblez croire
Mais, d'abord, je ne vous ai pas demandé
iS8 Journal inédit
d'être votre confidente, ce serait un peu trop simple, et si vous avez le temps de relire ma lettre, vous verrez que vous n'aviez pas daigné saisir du premier coup le ton ironique et irrévérencieux que j'ai employé à mon égard.
Vous m'indiquez aussi le sexe de votre autre correspondant, je vous remercie de me rassurer, mais ma jalousie étant toute spirituelle, cela m'importait peu.
Me répondre par des confidences, serait l'acte d'un écervelé, attendu que vous ne me connaissez point?... Serait-ce abuser de votre sensibilité, Monsieur, que de vous apprendre à brûle-pourpoint la mort du roi Henri IV ?
Répondre par des confidences, puisque vous avez compris que je vous en demandais par retour du courrier, serait vous moquer spirituellement de moi et si j'avais été à votre place, je l'aurais fait, car je suis quelquefois très gaie tout en étant souvent assez triste pour rêver des épanchements par lettre avec un philosophe inconnu et pour partager vos impressions sur le Carnaval. Tout à fait bien et profondément sentie cette chronique, deux colonnes qu'on relit trois fois; mais en revanche, quelle
de Marie BashkiriseJJ i8p
rengaine que l'histoire de la vieille mère qui se venge des Prussiens ! (Ça doit être de l'époque de la lecture de ma lettre.)
Pour ce qui est du charme que peut ajouter le mystère, tout dépend des goûts... Que ça ne vous amuse pas, bien! mais moi, ça m'amuse follement, je le confesse en toute sincérité, de même que la joie enfantine causée par votre lettre, telle quelle.
Du reste, si ça ne vous amuse pas, c'est que pas une de vos correspondantes n'a su vous intéresser, voilà tout, et si moi non plus je n'ai pas su frapper la note juste, je suis trop raisonnable pour vous en vouloir.
Rien que soixante? Je vous aurais cru plus obsédé...
Avez-vous répondu à toutes ^
Mon tempérament intellectuel peut ne pas vous convenir... Vous seriez bien difficile... enfin je m'imagine que je vous connais (c'est du reste l'effet que les romanciers produisent sur les petites femmes un peu bêtesj. Pourtant vous devez avoir raison.
Comme je vous écris avec la plus grande simplicité (par suite du sentiment sus-indi-
IQO Journal inédit
que), il se peut que j'aie Tair d'une jeune personne sentimentale ou même d'une chercheuse d'aventures... Ce serait bien vexant.
Ne vous excusez donc pas de votre manque de poésie, galanterie, etc.
Décidément ma lettre était plate.
A mon très vif regret, en resterons-nous donc là ? A moins qu'il me prenne envie quelque jour de vous prouver que je ne méritais pas le n° 6i.
Quant à vos raisonnements, ils sont bons mais partis à faux. Je vous les pardonne donc et même les rature et la vieille et les Prussiens ! Soyez heureux!!!
Pourtant s'il ne vous fallait qu'un signalevague, pour m''attirer les beautés de votre vieille âme sans flair, on pourrait dire par exemple : cheveux blonds, taille moyenne. Née entre Tan 1812 et l'an 1863. Et au moral... Non, j'aurais l'air de me vanter, et vous apprendriez du coup que je suis de Marseille.
P.-S. Pardonnez-moi les taches et les ratures, etc. Mais je me suis recopiée déjà trois fois.
de Marie Bashktrtseff ipi
Cannes, i, rue du Redan.
Oui, madame, une seconde lettre ! Cela m'étonne. J'éprouve peut-être le désir vague de vous dire des impertinences. Cela m'est permis puisque je ne vous connais point ; eh bien ! non je vous écris parce que jem'ennuie abominablement !
Vous me reprochez d'avoir fait une rengaine avec la vieille femme aux Prussiens, mais tout est rengaine. Je ne fais que cela ; je n'entends que cela. Toutes les idées, toutes les phrases, toutes les discussions, toutes les croyances sont des rengaines.
N*en est-ce pas une, et une forte, et une puérile d'écrire à une inconnue ?
En somme, là-dedans, je suis un niais.
Vous me connaissez plus ou moins. Vous savez ce que vous faites et à qui vous vous adressez ; on vous -a dit ceci ou cela sur moi, du bien ou du mal : peu importe. Quand même vous n'auriez rencontré personne de mes relations qui sont larges,
Ip2 Journal inédit
vous avez lu des articles de journaux sur mon compte, portrait physique et portrait moral; enfin vous vous amusez, très sûre de ce que vous faites. Mais moi ?
Vous pouvez être, il est vrai, une femme jeune et charmante dont je serai heureux, un jour, de baiser les mains.
Mais vous pouvez être aussi une vieille concierge nourrie des romans d'Eugène Sue.
Vous pouvez être une demoiselle de compagnie lettrée et mûre et sèche comme un balais.
Au fait, ètes-vous maigre ? Pas trop, n'est-ce pas? Je serais désolé d'avoir une correspondante maigre. Je me méfie de tout avec les inconnues.
J'ai été pris à des pièges ridicules. Un pensionnat de jeunes filles a entretenu avec moi une correspondance par la plume d'une sous-maîtresse. On se passait mes réponses de main en main pendant les classes. La ruse était drôle et m'a fait rire quand je
de Marie Baslihirtscff iç^
l'ai sue — par la sous-maîtresse elle-même. Etes-vous une mondaine? Une sentimentale, ou simplement une romanesque, ou encore simplement une femme qui s'ennuie
— et qui se distrait? Moi, voyez-vous, je ne suis nullement l'homme que vous cherchez.
Je n'ai pas pour un sou de poésie. Je prends tout avec indifférence et je passe les deux tiers de mon temps à m'ennuyer profondément. J'occupe le troisième tiers à écrire des lignes que je vends le plus cher possible en me désolant d'être obligé de faire ce métier abominable qui m'a valu l'honneur d'être distingué — moralement
— par vous !
— Voilà des confidences — qu'en dites vous, madame?
Vous devez me trouver très sans gêne, pardonnez-moi. Il me semble, en vous écrivant que je marche dans un souterrain noir avec la crainte de trous devant mes pieds. Et je donne des coups de canne au hasard pour sonder le sol.
igj Journal inédit
Quel est votre parfum ?
Etes-vous gourmande ?
Comment est votre oreille physique ?
La couleur de vos yeux ?
3Iusicienne ?
Je ne vous demande pas si vous êtes mariée. Si vous l'êtes, vous me répondrez non. Si vous ne Têtes pas, vous répondrez oui.
Je vous baise les mains, Madame.
Gly de Maupassant.
Vous vous ennuyez abominablement ! Ah ! cruel II C"est pour ne point laisser d'illusion sur le motif auquel je dois votre honorée du... qui, du reste, arrivée à un moment propice, m'a charmée. Il est vrai que je m'amuse, mais il n'est pas vrai que je vous connaisse tant que cela ; je vous jure que j'ignore votre couleur et vos dimensions et que, comme homme privé, je ne vous entrevois que dans les lignes dont vous me gratifiez et encore à travers pas mal de malice et de pose.
de Marie Bashkirtseff ip^
Enfin, pour un pesant naturaliste vous n'êtes pas bête et ma réponse serait un monde si je ne me pondérais par amour-propre. Il ne faut pas vous laisser croire que tout mon fluide passe là.
Nous allons d'abord liquider les rengaines, si vous voulez ; ce sera un peu long, car vous m'en comblez, savez-vous? Vous avez raison... en gros.
Mais Tart consiste justement à nous faire avaler des rengaines en nous charmant éternellement comme le fait la nature avec son éternel soleil et sa vieille terre, et ses hommes bâtis tous sur le même patron et animés d'à peu près les mêmes sentiments... Mais..., il y a aussi les musiciens qui n'ont que quelques sons et les peintres qui n'ont que quelques couleurs... Du reste, vous le savez mieux que moi et vous voulez me faire poser. Comment donc, trop honorée...
Rengaine, soit ! La mère aux Prussiens en littérature et Jeanne d'Arc en peinture.
Êtes-vous vraiment sûr qu'un malin (est-ce bien ça?) n'y trouvera pas un côté neuf et émouvant...
jp6 Journal inédit
Maintenant, il est évident que, comme chronique hebdomadaire, c'est encore assez bon et ce que j'en dis... Et ces autres rengaines sur votre si pénible métier ! Vous me prenez pour une bourgeoise qui vous prend pour un poète et vous cherchez à m'éclairer. George Sand s'est déjà vantée d'écrire pour de l'argent et le laborieux Flaubert a geint sur ses peines extrêmes. Allez, le mal qu'il s'est donné- se sent. Balzac ne s'est jamais plaint de cela, et il était toujours enthousiaste de ce qu'il allait faire. Quant à Montesquieu, si j'ose m'exprimer ainsi, son goût pour l'étude fut si vif que, s'il fut la source de sa gloire, il fut aussi celle de son bonheur, comme dirait la sous-maîtresse de votre fantastique pensionnat.
Pour ce qui est de vendre cher, c'est très bien, car il n'y a jamais eu de gloire vraiment éclatante sans or, ainsi que le dit le Juif Baahron, contemporain de Job (fragments conservés par le savant Spitzbube, de Berlin). Du reste tout gagne à être bien encadré, la beauté, le génie et même la foi. Dieu n'est-il pas venu en personne expliquer à son serviteur Moïse les ornements de son arche, recommandant que
de Marie Bashkirtseff ipy
les chérubins qui devaient la flanquer fussent en or et d'un travail exquis.
Alors, comme ça, vous vous ennuyez, et vous prenez tout avec indiff"érence et vous n'avez pas pour un sou de poésie!... Si vous croyez me faire peur !
Je vous vois d'ici : vous devez avoir un assez gros ventre, un gilet trop court en étoffe indécise et le dernier bouton défait. Eh bien, vous m'intéressez quand même. Je ne comprends pas seulement comment vous pouvez vous ennuyer ; moi je suis quelque fois triste, découragée ou enragée, mais m'ennuyer... jamais.
Vous n'êtes pas l'homme que je cherche? Malheur! (la voiLà, la concierge;. Vous seriez bien aimable en m'apprenant comment il est fait, celui-là.
Je ne cherche personne. Monsieur, et j'estime que les hommes ne doivent être que des accessoires pour les femmes fortes 'la vieille fille sèche .
Enfin je vais répondre à vos questions et avec une grande sincérité, car je n'aime pas me jouer de la naïveté d'un homme de génie quis'assoupitaprèsdîner en fumant son cigare.
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Maigre? Oh ! non, mais pas grasse non plus. Mondaine, sentimentale, romanesque? Mais comment l'entendez-vous? Il me semble qu'il y a place pour tout cela dans un même individu, tout dépend du moment, de Toccasion, des circonstances. Je suis opportuniste et surtout victime des contagions morales : ainsi il peut m'arriver de manquer de poésie, tout comme vous.
Mon parfum? Celui de la vertu. Vulgo aucun. Oui, gourmande, ou plutôt difficile.
L'oreille est petite, peu régulière, mais jolie. Les yeux gris. Oui, musicienne, mais pas aussi pianiste que doit l'être votre sous-maîtresse. Si je n'étais pas mariée pourrai-je lire vos abominables livres?
Etes-vous satisfait de ma docilité? Si oui, défaites encore un bouton et pensez à moi pendant que le crépuscule tombe. Si non... tant pis, je trouve qu'en voilà benucoup en échange de vos fausses confidences.
Oserais-je vous demander quels sont vos musiciens et vos peintres?
Et si j'étais homme?
A cette lettre est joint un croquis représentant un gros
de Marie Bashkirtseff igç
monsieur assoupi dans un fauteuil sous un palmier au bord de la mer, une table, un bock, un cigare.
3 Avrîl 1884.
Madame, je viens de passer quinze jours à Paris, et comme j'avais laissé à Cannes les indications cabalistiques pour vous faire parvenir mes lettres, je n'ai pu vous répondre plus tôt.
Et puis, savez-vous, Madame, vous m'avez rudement effrayé ! Vous me citez coup sur coup, sans me prévenir, G. Sand, Flaubert, Balzac, Montesquieu, le juif Baahron, Job et le savant Spitzbube de Berlin, et Moïse !
Oh ! maintenant je vous connais, beau masque, vous êtes un professeur de sixième au lycée Louis-le-Grand, je vous avouerai que je m'en doutais un peu, votre papier ayant une vague odeur de tabac à priser. Donc je vais cesser d'être galant (l'étais-je !) et je vais vous traiter en Universitaire, c'est-à-dire en ennemi. Ah ! vieux madré, vieux pion, vieux rongeur de latin, vous
200 Journal inédit
avez voulu vous faire passer pour une jolie femme î Et vous allez m'envoyer vos essais, un manuscrit traitant de l'Art et de la Nature, pour le présenter à quelque i^^tv/e, et en parler dans quelque article I
Quelle chance que je ne vous aie point prévenu de mon passage à Paris, j'aurais vu arriver chez moi, un matin, un vieux homme râpé qui aurait posé son chapeau par terre pour tirer de sa poche un rouleau de papier attaché avec une ficelle. Ft il m'aurait dit « Monsieur, je suis la dame qui »
Eh bien, monsieur le professeur, je vais cependant répondre à quelques unes de vos questions. Je commence par vous remercier des détails bienveillants que vous me donnez sur votre physique et sur vos goûts. Je vous remercie également pour le portrait que vous avez fait de moi. Il est ressemblant, ma foi. Je signale cependant quelques erreurs.
i<» Moins de ventre.
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2° Je ne fume jamais.
3° Je ne bois ni bière, ni vin, ni alcools, rien que de l'eau.
Donc la béatitude devant le bock n'est pas ma pose de prédilection.
Je suis plus souvent accroupi à Torien • taie sur un divan. Vous me demandez quel est mon peintre parmi les modernes?
Millet.
Mon musicien ? J'ai horreur de la musique !
Je préfère, en réalité, une jolie femme à tous les arts. — Je mets un bon dîner, un vrai dîner — le dîner rare — presque sur le même rang qu'une jolie femme.
Voilà ma profession de foi, monsieur le vieux professeur.
J'estime que lorsqu'on a une bonne passion, une passion capitale, il faut lui laisser toute la place, lui sacrifier toutes les autres : c'est ce que je fais.
J'avais deux passions. Il fallait en sacrifier une — j"ai un peu sacrifié la gourman-
202 Journal inédit
dise. Je suis devenu sobre comme un chameau, mais difficile à ne plus savoir quoi manger.
Voulez vous encore un détail? J'ai la passion des exercices violents. J'ai soutenu de gros paris comme rameur^ comme nageur et comme marcheur.
Maintenant que je vous ai fait toutes ces confidences, monsieur le pion, parlez-moi de vous, de votre femme, puisque vous êtes marié, de vos enfants. Avez-vous une fille ? Si oui, pensez à moi, je vous prie.
Je prie le divin Homère qu^il demande pour vous au Dieu que vous adorez tous les bonheurs de la terre.
Guy de Maupassant.
Je rentre à Paris dans quelques jours 83, rue Dulong.
Infortuné Zoliste ! Mais c'est ravissant ! Si le ciel était juste, vous partageriez mon opinion, lime semble que c'est non seulement très amu-
de Marie BasJihirtscff 20^
sant, mais qu'il pourrait y avoir là des jouissances délicates, des choses vraiment intéressantes, si seulement on était absolument sincère. Car, enfin, quel est l'ami, homme ou femme, avec lequel il n'y ait quelque réserve à faire ou quelque ménagement à garder ? Tandis que des êtres abstraits !
N'être d'aucun pays, d'aucun monde, être vrai ! On arriverait à des largeurs d'expression à la Shakespeare...
Mais assez de mystification comme cela.
Puisque vous savez tout, je ne vous cacherai plus rien. Oui, Monsieur, j'ai l'honneur d'être pion comme vous dites, et je vais vous le prouver par huit pages d'admonestations.. Trop malin pour apporter des manuscrits avec des ficelles ostensibles, je vous ferai savourer me?. doctrines à petites doses.
J'ai profité, Monsieur, des loisirs de la semaine sainte pour relire vos œuvres complètes... Vous êtes un gaillard, c'est incontestable, je ne vous .avais jamais lu en bloc et d'un trait, l'impression est donc presque fraîche et cette impression...
Ilya dequoimettretousmeslycéensà l'envers
204 Journal inédit
et troubler tous les couvents de la chrétienté.
Quant à moi qui ne suis pas pudique du tout, je suis confondu, oui, Monsieur, confondu par cette tension de votre esprit vers le sentiment que M. Alexandre Dumas fils nomme TAmour. Cela deviendra une monomanie et ce serait regrettable car vous étesrichementdoué etvos récits paysans sont bien tapés.
Je sais bien que vous avez fait Une vicet que ce livre est empreint d'un grand sentiment de dégoût, de tristesse, de découragement. Ce sentiment qui fait pardonner autre chose, apparaît de temps en temps dans vos écrits et fait croire que vous êtes un être supérieur qui souffre de la vie. C'est ça qui m'a fendu le cœur. Mais ce geint n'est, je pense, qu'un reflet de Flaubert.
En somme, nous sommes de braves jobards et vous un bon farceur {le voyez-vous? l'avantage de ne pas se connaître, avec votre solitude et vos êtres aux longs cheveux,.. L'amour, c'est encore avec ce mot-là qu'on accroche tout le monde. Oh ! là ! là î Gil Blas où es-tu ? C'est en sortant de lire un de vos articles dans ce journal, que j'ai lu l'Attaque du moulin. Il
de Marie Bashliirtseff 20^
m'a semblé entrer dans une magnifique forêt qui embaume et où les oiseaux chantent '< Jamais une paix plus large n'était descendue sur un coin plus heureux de nature.» Cette phrase magistrale rappelle les fameuses quelques mesures du dernier acte de V Africaine.
Mais vous abhorrez la musique, est-ce possible ?
On vous aura joué de la musique savante. Enfin... heureusement que votre livre n'est pas encore fait, le livre où il y aura une femme, oui, Monsieur, une fâme et pas d'exercices violents. En arrivant premier dans une course, vous ne serez toujours que l'égal d'un cheval, et, quelque noble que soit cet animal, c'en est un, jeune homme.
Permettez k un vieux latiniste de vous recommander le passage où Salluste dit : Omnes liomines qui scse studcnt prœstari^ etc., etc. Je le ferai aussi piocher à ma fille Anastasie, on ne sait pas, vous vous rangerez peut-être...
La table, les femmes ! mais, jeune ami, prenez garde, cela tourne à la gaudriole et ma qualité de pion devrait m'interdire de vous suivre sur ce terrain brûlant.
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Pas de musique, pas de tabac ? Diable î
^lillet est bien, mais vous dites Millet comme le bourgeois dit Raphaël.
Je vous conseille de regarder un petit moderne qui s'appelle Bastien-Lepage. Allez rue de Sèze.
Quel âge avez -vous au juste ?
C'est sérieusement que vous prétendez préférer les jolies femmes à tous les arts-? Vous vous fichez de moi.
Pardonnez l'incohérence de ce fragment, et ne me laissez pas longtemps sans lettre.
Là-dessus, immense mangeur de femmes, je vous souhaite... et me dis avec une sainte terreur votre dévoué serviteur.
Savantin, Joseph.
83, rue Dulong.
Mon cher Joseph, la morale de votre lettre est celle-ci, n'est-ce pas? Puisque nous ne nous connaissons nullement, ne nous gênons point l'un vis à vis de l'autre et parlons franchement comme deux compères.
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Soit, je vais même vous donner l'exemple d'un abandon complet. Au point où nous sommes, nous pouvons bien nous tutoyer^ n'est-ce pas? Donc je te tutoyé, et si tu n'es pas content, zut!
Adresse-toi à Victor Hugo qui t'appelera : « Cher poëte ».
Sais-tu que pour un maître d'étude à qui sont confiés de jeunes innocents, tu me dis des choses pas mal roides. Quoi, tu n'es pas pudique du tout? Ni dans tes lectures, ni dans tes écrits, ni dans tes paroles, ni dans tes actions, hein? Je m'en doutais.
Et tu crois que quelque chose m'amuse ! Et que je me moque du public ? 31on pauvre Joseph, il n'y a pas sous le soleil d'homme qui s'embête plus que moi. Rien ne me paraît valoir la peine d'un effort ou la fatigue d'un mouvement. Je m'embête sans relâche, sans repos et sans espoir, parce que je ne désire rien, je n'attends rien; quant à pleurer des choses que je ne peux pas changer, j'attends que je sois
2o8 Journal inédit
gâteux. Aussi puisque nous sommes francs l'un vis-à-vis de l'autre, je te préviens que voici ma dernière lettre parce que je commence à en avoir assez.
Pourquoi est-ce que je continuerais à t'écrire? Cela ne m'amuse pas, cela ne peut rien me procurer d'agréable dans l'avenir.
Alors ?
Je n'ai pas envie de te connaître. Je suis sûr que tu es laid, et puis je trouve que je t'ai envoyé assez d'autographes comme ça. Sais-tu que ça vaut de lo à 20 sous pièce, suivant le contenu. Tu en aurais au moins deux à vingt sous. Veinard!
Et puis, je crois bien que je vais encore quitter Paris, je m'y ennuie décidément plus encore qu'ailleurs. Je vais aller à Etretat, pour changer, en profitant du moment où je vais m'y trouver seul.
J'aime immodérément être seul. De cette façon au moins, je m'embête sans parler.
Tu me demandes mon âge au juste. Etant né le 5 août 1850, je n'ai pas encore 34 ans.
de Marie Bashkirtseff 2op
Es-tu content ? Vas-tu pas me demander ma photographie, maintenant. Je te préviens que je ne te l'enverrai pas.
Oui, j'aime les jolies femmes, mais il y a des jours où j'en suis rudement dégoûté.
x\dieu, mon vieux Joseph, notre connaissance aura été bien incomplète, bien courte. Que veux-tu? Il vaut peut-être mieux que nous ignorions nos binettes.
Donne-moi ta main, que je la serre cordialement en t'envoyant un dernier souvenir.
Guy de 31aupassaxt.
P. S. — Tu peux maintenant donner des renseignements sérieux sur moi à ceux qui t'en demanderont. Grâce au mystère, je me suis livré.
Adieu, Joseph !
Votre lettre sent trop bon. Il n'y avait pas besoin de tant de parfum pour que j'en sois suffoquée. Ainsi, c'est là ce que vous avez
2IO Journal inédit
trouvé pour répondre à une femme, coupable tout au plus d'imprudence ? Joli !
Sans doute Joseph a tous les torts, c'est même pour cela qu'il est si vexé. Mais il avait la tête remplie de toutes les... légèretés de vos livres comme d'un refrain dont on ne peut se défaire.
Pourtant je le blâme sévèrement, car il faut être sûr de la courtoisie de son adversaire avant de risquer des plaisanteries comme les siennes.
Enfin vous auriez pu, il me semble, l'humilier avec plus d'esprit.
Maintenant je vous dirai une chose incroyable, et surtout que vousne croirez jamais, et qui, venant après coup, n'a plus qu'une valeur historique. Eh bien, c'est que, moi aussi j'en avais assez. A votre cinquième lettre j'étais refroidie... La satiété ?
Du reste je ne tiens qu'à ce qui m'échappe. Je devrais donc tenir à vous maintenant ?Mais presque.
Pourquoi vous ai-je écrit ? On se réveille, un beau matin, et l'on trouve qu'on est un être
de Marie Bashhirtseff 21 r
rare entouré d'imbéciles. On se lamente sur tant de perles devant tant de cochons.
Si j'écrivais àun homme célèbre, à un homme digne de me comprendre? Ce serait charmant, romanesque et, qui sait? au bout d'une quantité de lettres ce serait peut-être un ami, conquis dans des circonstances peu ordinaires Alors on se demande qui ? Et on vous choisit.
De pareilles correspondances ne sont possibles qu'à deux conditions. La première est une admiration sajis bornes chez l'inconnu. De l'admiration sans bornes naît un courant de sympathie qui lui fait dire des choses, qui infailliblement touchent etintéressentl'homme célèbre.
Aucune de ces conditions n'existe. Je vous ai choisi avec l'espoir de vous admirer sans bornes plus tard ! Car, comme je le pensais, vous êtes très jeune, relativement.
Je vous ai donc écrit en me montant la tête à froid et j'ai fini par vous dire des « inconvenances » et même des choses désobligeantes en admettant que vous ayez daigné vous en apercevoir. Au point où nous en sommes, comme vous dites, je puis bien avouer que
212 Journal inédit
votre infâme lettre m'a fait passer une très mauvaise journée.
Je suis froissée comme si l'offense était réelle. C'est absurde.
Adieu avec plaisir.
Si vous les avez encore, renvoyez moi mes autographes ; quant aux vôtres, je les ai déjà vendus en Amérique, un prix fou.
La Gailete Etretat, 22 avril.
Madame, je vous ai donc vivement blessée? Xe le niez pas. J'en suis ravi. Et je vous en demande pardon bien humblement.
Je me demandais: qui est-ce? Elle m'a écrit d'abord une lettre sentimentale, une lettre rêveuse, d'exaltée. C'est une pose commune aux filles, est-ce une fille ? Beaucoup d'inconnues sont des filles.
Alors, Madame, j'ai répondu dans un ton sceptique. Vous avez été plus vite que moi et votre avant-dernière lettre contenait des choses étranges. Je ne savais plus du tout,
Un Meeling.
(Le tableau so trouve au Musi'e du Luxembourg.)
de Marie Bashkirtseff 21}
d'ailleurs, de quelle nature vous pouvez être. Je me disais toujours : est-ce une femme masquée qui s'amuse, ou une simple drôlesse ?
Vous savez le moyen indiqué pour reconnaître les femmes du monde au bal de l'Opéra? On les chatouille. Les filles sont habituées à cela et disent simplement « finissez », Les autres se fâchent. Je vous ai pincée, d'une façon fort inconvenante, je l'avoue ; et vous vous êtes fâchée. — Maintenant je vous demande pardon, d'autant plus qu'une phrase de votre lettre m'a fait beaucoup de peine. c< Vous dites que ma réponse infâme (ce n'est pas infâme qui m'a touché) vous a fait passer une mauvaise journée. »
Cherchez, Madame, des raisons subtiles qui ont pu m'affliger tant à l'idée d'avoir fait passer une mauvaise journée à une femme que je ne connais point.
Maintenant, croyez, 3ladame, que je ne suis ni aussi brutal, ni aussi sceptique, ni
2ijf Tournai iiicdit
aussi inconvenant que je Tai paru, avec vous.
Mais j'ai, malgré moi, une grande méfiance de tout mystère, de l'inconnue et des inconnues.
Comment voulez-vous que je dise une chose sincère à la personne X... qui m'écrit anonymement, qui peut être un ennemi, (j'en ai) ou un simple farceur. Je me masque avec les gens masqués. C'est de bonne guerre. Je viens de voir cependant un petit coin de votre nature par ruse.
Encore pardon.
Je baise la main inconnue qui m'écrit
Vos lettres, Madame, sont à votre disposition mais je ne les remettrai qu'en vos mains. Ah ! je ferais pour cela le voyage de Paris.
Guy de Maupassant.
En vous écrivant encore je me ruine à jamais dans votre esprit. Mais ça m'est bien égal, et puis c'est pour me venger. Oh ! rien qu'en
de Marie Dashkirtscff 21^
vous racontant l'efîet produit par votre ruse pour reconnaître ma nature.
J'avais positivement peur d'envoyer à la poste, m'imaginant des choses fantastiques.
Cet homme devait clore la correspondance par... je ménage votre modestie. Et, en ouvrant l'enveloppe, je m'attendais à tout pour ne pas être saisie. Je l'ai tout de même été, mais agréablement.
Devant les doux accents d'un noble repentir Me faut-il donc. Seigneur, cesser de vous hair ?
A moins que ce soit une autre ruse : flattée d'être prise pour une femme du monde elle me la fera à la pose, après avoir provoqué un document humain que je suis bien aise d'expliquer comme ça.
Alors parce que je me suis fâchée ? Ce n'est peut-être pas une preuve concluante, cher Monsieur.
Enfin, adieu ! je veux pardonner, si vous y tenez, parce que je suis malade et, comme cela ne m'arrive jamais, j'en suis tout attendrie sur moi, sur tout le monde, sur vous ! qui avez trouvé moyen de m'être si profondément
2i6 Journal inédit
désagréable. Je le nie d'autant moins que vous en penserez ce qu'il vous plaira.
Comment vous prouver que je ne suis ni un farceur, ni un ennemi ?
Et à quoi bon ?
Impossible non plus de vous jurer que nous sommes faits pour nous comprendre. Vous ne me valez pas. Je le regrette. Rien ne me serait plus agréable que de vous reconnaître toutes les supériorités, à vous ou à un autre.
Pour avoir à qui parler. Votre dernier article était intéressant et je voudrais même, à propos de jeune fille, vous adresser une question. Mais.
Pourtant, une petite niaiserie très délicata de votre lettre m'a fait rêver. Vous avez été affligé de m'avoir fait de la peine. Cest bête ou charmant, plutôt charmant. Vous pouvez vous moquer de moi. je m'en moque. Oui, vous avez eu là une pointe de romantisme à la Stendhal tout bonnement, mais soyez tranquille vous n'en mourrez pas encore cette fois.
Bonsoir.
Je comprend vos défiances. Il est probable qu'une femme comme il faut, jeune et jolie,
de Marie Bashhittseff
s'amuse à vous écrire, Est-ce ça ? ^lais Monsieur, comment... Allons, j'allais oublier que c'est fini entre nous deux.
83, rue Dulong.
Madame,
Je viens de passer une dizaine de jours en mer, et voilà pourquoi je ne vous ai point répondu plus tôt. Me voici revenu à Paris pour quelques semaines, avant de m'éloigner pour l'été.
Décidément, ^ladame, vous n'êtes pas contente, et vous me déclarez, pour me bien montrer votre irritation, que je vous suis fort inférieur I
OhI31adame, si vous me connaissiez, vous sauriez que je n'ai aucune prétention sous le rapport de la valeur morale, ou de la valeur artistique. Au fond, je me moque de l'une comme de l'autre.
Tout m'est à peu près égal dans la vie, hommes, femmes et événements. Voilà ma vraie profession de foi ; et j'ajoute, ce que
2li
Journal inédit
vous ne croirez pas, que je ne tiens pas plus à moi qu'aux autres. Tout se divise en ennui, farce et misère.
Vous dites que vous vous ruinez à jamais dans mon opinion en m'écrivant encore.
Pourquoi cela ? Vous avez eu le très rare esprit de me confesser que vous étiez blessée par ma lettre, de l'avouer d'une-façon irritée, simple, franche et charmante, qui m'a touché et ému.
Je vous ai fait mes excuses en vous disant mes raisons.
Vous m'avez encore répondu fort gentiment, sans désarmer, tout en montrant presque de la bienveillance mêlée encore de colère.
Quoi de plus naturel?
Oh I je sais bien que je vais vous inspirer maintenant une grosse méfiance. Tant pis! Vous ne voulez donc pas nous voir? On sait plus de choses sur quelqu'un en l'écoutant parler cinq minutes qu'en lui écrivant pendant dix ans.
de Marie Bashhirtseff 2iç
Comment se fait-il que vous ne connaissez personne des gens que je connais : car lorsque je passe par Paris je vais tous les soirs dans le monde. Vous me diriez d'aller tel jour dans telle maison, j'irais. Si je vous paraissais trop désagréable, vous ne vous feriez point connaître.
3Iais ne vous faites pas d'illusion sur ma personne.
Je ne suis ni beau, ni élégant, ni singulier. Cela, d'ailleurs, doit vous être bien égal.
x\llez-vous dans le monde orléaniste, bonapartiste ou républicain ?
Je connais les trois.
Voulez-vous me faire poser dans un musée, dans une église ou dans une rue?
En ce cas, je mettrais des conditions pour être sûr de ne pas aller attendre une femme qui ne viendrait point. Que diriezvous d'un soir, au théâtre, sans vous faire connaître, si vous voulez ?
Je vous dirais le numéro de ma loge ou
j'irais avec des amis. Vous ne me diriez point celui de la vôtre. Et vous pourriez m'écrire le lendemain « Adieu Monsieur ». Suis-je pas plus magnanime que les gardes françaises à Fontenoy ?
Je vous baise les mains, xAladame.
Maiipassant.
lie Marie Bashkirtseff 221
Lundi. 7 avril 1884 .
Ce soir, Julian dîne avec nous. Ce Julian prend un plaisir extrême à me dire des choses affreuses sur moi. Je suis mauvaise, rien de la femme, un cerveau fantastique, etc. Je ne me souviens plus de ce qu'il a déversé d'horreurs flatteuses en somme.
Et puis nous causons peinture.
Dimanche, 13 avril.
Je reste à la maison pour répondre à Tinconnu (Guy.de Maupassant), c'est-à-dire que c'est moi qui suis une inconnue pour lui. Il m'a déjà répondu trois fois. Ce n'est pas un Balzac qu'on adore complètement. Maintenant, je regrette de ne pas m'étre adressée à Zola, mais à son lieutenant, qui a du talent et beaucoup. C'est, parmi les jeunes, celui qui m'a plu. Je me suis réveillée, un beau matin, avec le désir de faire apprécier par un connaisseur, les jolies choses que je sais dire ; j'ai cherché et choisi celui-là.
Jauni al inédit
Vendredi, i8 avril.
Comme je le prévoyais, tout est rompu entre mon écrivain et moi. Sa quatrième et dernière lettre est grossière et sotte.
Du reste, comme je le lui dis dans ma dernière réponse, ces choses ont besoin d'une admiration sans bornes de la part de l'inconnu. Je pense qu'il n'est pas content, mais je m'en moque I
Est-ce malheureux de ne pas être plus simple ! Où est l'être vivant que je pourrais admirer complètement.
Balzac est mort, Viclor Hugo a quatre-vingtdeux ans, Dumas fils en a soixante. C'en est un, pourtant, que j'ai adoré d'admiration.
Mercredi 23 à dimanche 27 avril.
Rosalie m'apporte, de la poste restante, une lettre de Guy de Maupassant. La cinquième est la mieux. Nous ne sommes donc plus fâchés. Et puis il a fait dans le Gaulois une chronique ravissante, je me sens radoucie. C'est si amusant !
Cet homme, que je ne connais pas, occupe
de Marie Bashkirtsejf 22^
toutes mes pensées. Pense-t-il à moi ? Pourquoi m'écrit-il ?
29 avril 1^:84.
Je m'occupe de répondre à Guy de JMaupassant.
Je n'aurais pas pu faire autre chose, tant j'attends le vernissage avec impatience. Vraiment, la littérature m'envahit à un point ! Disparaissez Dumas, Zola, tous ! C'est moi qui arrive ! Mais c'est le Figaro et le Gaulois que j'ouvrirai en tremblant î S'ils ne disent rien, c'estun désastre. Et s'ils parlent, que diront-ils? Mon cœur s'arrête à cette pensée, puis bat lentement.
Jeudi !«' mai
Nous allons au salon avec G..
Le salon ! Est-ce que vraiment ça devient de plus en plus mauvais, ou est-ce moi qui deviens de plus en plus difficile ?
Il n'y a rien à voir. Cet amas de peintures sans conviction, sans pensée, sans âme, est horrible. Ce sont des malins, sauf la grande machine décorative de Puvis de Chavannes. Cethommeest insensé dans les petits tableaux,
224 Journal incd\t
mais ses grandes toiles décoratives sont belles. Cela vous transporte dans une atmosphère arch aïque étrange et très poétique. Enfin, ce n'est ni dessiné, ni peint, ni humain, mais... et encore je ne fais que commencer de l'aimer. C'est une conversion. Il y a aussi une petite toile de Béraud, un club anarchiste, c'est charmant et spirituel tout à fait. Il y a encore le. portrait de la belle M""" ***, par Sargent. C'est un grand succès de curiosité, on le trouve atroce. Pour moi, c'est de la peinture parfaite, magistrale, vraie. Mais il a fait ce qu'il voyait. La belle \jme *♦* est horrible en plein jour, car elle se farde, malgré ses vingt-six ans. Ce fard plâtreux donne aux épaules des tons de cadavre. En plus, elle se peint les oreilles en rose, et les cheveux en acajou. Les sourcils sont tracés en acajou foncé, deux lignes grossières.
Mon tableau à moi est d'une peinture vieille... enfin ça me paraît. Et puis je ne vois plus la nécessité de rien nulle part. Q.u'inventerais-je de neufen art? Si ce n'est pas pourse produire avec Téclat d'un météore, à quoi bon ? Avoir du talent? Seulement? Puis après? Mourir, car il faudra toujours mourir. Et la vie est
de Marie Bashkirtseff 22^
triste, affreuse, noire. Que vais-je devenir? Que faire? Où aller? Pourquoi? Être heureuse, comment ? Je suis lasse avant d'avoir rien fait. J'ai usé toutes les jouissances en imagination, j'ai rêvé de telles grandeurs que ce qui pourra m'arriver ne sera jamais qu'à peu prés ou moins encore.
Alors? Alors ?
Alors demain, après-demain ou dans huit jours, il arrivera quelque niaiserie qui changera le cours de mes idées, et puis ça recommencera, et puis la mort.
Vendredi, 2 mai 1884.
Hier soir, toute aux idées lugubres, je suis tout de même allée chez M""^ Hochon pour recevoir des compliments sur mon tableau. Robe noire, corsage décolleté en velours, un morceau de tulle noir sur les épaules et des violettes. On a- fait de" la musique. Massenet a joué et chanté. Puis l'aimable et toujours charmé et charmant Carolus Duran a chanté. 11 y avait les Fleury, Madeleine Lemaire, les Franchesi, les Canrobert. C'est le maréchal
220 Journal inédit
qui m'a menée au buffet. Puis des peintres, Munkaczy et sa femme, Hébert, etc. Il faut vraiment sortir : cette petite soirée m*a fait du bien.
Comme il pleut, je vais chez J ulian ; il me dit qu'il ne mettrait pas les deux mains au jeu pour une médaille, mais qu'il y mettra bien une main et demie. Et qu'il ne m'en diraii rien si ce n'était presque sûr. Une bonne soirée avec Julian et Tony Robert Fleury. Tony Robert Fleury me dit qu'il a conduit son père devant mon tableau sans dire de qui c'était, et son père l'a trouvé très bien, très bien^ réellement.
Dimanche, 4 mai 1884.
Depuis lundi, je ne fais rien ; je passe de longues heures les bras ballants. Révéra rien ou à l'amour. Concourt dit que les femmes ont toujours une amourette de près ou de loin. C'est bien vrai, quelquefois.
Mardi, 6 mai 1884.
Je suis folle de vouloir écrire. Est-ce que je puis?
de Marie Bashhirtscff
Et pourtant une force invincible m'y pousse. Oh ! il y a déjà longtemps. Depuis le roman commencé en 187^ et jamais fini, des vers, et avant, et depuis, et toujours. Maintenant j'en suis arrivée à un point où tous ces rêves et toutes les observations saisies au vol veulent prendre corps. Il semble qu'on ait les sujets de dix livres en tête. On ne sait pas où commencer et quand il s'agit de réaliser ces rêves, on est arrêté après une dizaine de pages.
Du reste je vous en parle parce que je note ici les états particuliers de mon esprit. Il y a même une quantité de choses écrites déjà. Mais je me moque de mes prétentions. Ce serait un beau ridicule, écrire I Enfin j'y renonce, je dis non, je ris de moi, parce que j"ai trop peur d'être risible et que c'est une envie irrésistible.
Enfin c'est une douce folie qui me rend heureuse, devant laquelle je suis troublée, émue, comme si j'y songeais sérieusement. Et j'y songe peut-être trop sérieusement pour l'avouer même ici. Mais une vie ne suffirait pas, la mienne surtout.
Toucher à tout, et ne rien laisser après soi !
228 Journal inédit
Ah I mon Dieu! j'espère bien que si! Ah I je suis bien lâche et sous le coup d'une telle terreur que je suis prête à croire aux prêtres.
Samedi, lo mai 1884.
Le matin, au salon avec Claire de Canrobert, déjeuner rue de Marignan chez les Canrobert. Puis beaucoup de monde à la maison. Je m'ennuie. Que signifie s'ennuyer? C'est le mois de mai qui me trouble probablement, oui.
Ce soir aux Italiens. Après ce panégyrique d'Etincelle au Figaro je suis très lorgnée, ce qui me gêne, car je ne suis pas sûre d'être bien. Tous ces gens me regardaient et me lorgnaient de toutes les loges.
Mercredi, 14 mai 1884.
Une lettre de Guy de Maupassant. Qu'est-ce qu'il pense, cet homme ? 11 est à cent lieues de savoir qui je suis, puisque je n'en ai parlé à personne, pas même à Julian. Et moi, qu'est-ce que je vais lui dire ?
Mon tableau « Jean et Jacques >> a obtenu
de Marie Bashkirtseff 22c
une mention honorable à Nice. Tout le monde est fou de joie, excepté moi.
Vendredi 16 mai 1884.
Nous allons au salon. Pas mal de connaissances. Mlle Abbema, qui me dit que son beaufrère, M. Paul Mantz du Temps^ me trouve beaucoup de talent. Un peu plus tard nous rencontrons une peintresse renommée, Mlle Arosa. Elle est avec une dame qui se fait présenter pour dire qu'elle est la fille de M. Paul Mantz. Ça me paraît un peu bête de répéter ici toutes ces choses flatteuses. Quand ce sont simplement des gens du monde, je n'en parle jamais, car la politesse exige ces compliments. Mais Abbema et la fille de Paul Mantz, en me disant ce que le grand critique pense de moi, insistent pour bien me faire comprendre quelle chance inouïe est l'opinion d'un monsieur comme lui.
Il y a eu, parait-il, un article dansle Temps, et j'ai reçu vingt-deux ou vingt-trois extraits des divers journaux.
Moi je me fais rire. On regarde beaucoup
2^0 Journal inédit
mon tableau et on me regarde beaucoup, Je me suis mise pour la première fois en robe de laine grise très foncée, très simple et très chic. Un chapeau de paille noire genre Watteau.
Depuis que Bastien Lepage est si malade, toute pique d'amour-propre a disparu. Je ne le crains plus, il y a là une espèce de plaisir. Supposez un empereur qu'on saluerait de loin avec une humiliante réserve, qui tombe dans un ravin, se casse les jambes et qu'on puisse secourir.
Samedi 17 mai 1884.
Ce soir, chez les Clovis Hugues. Ah ! c'est curieux î Des femmes atroces et des poètes chevelus, desfélibres enragés. Lorsque Mistral est arrivé, les dames même se sont levées. On a servi à ce malheureux je ne sais combien de pièces de vers. Mistral ressemble à un beau gendarme. Il a chanté vingt ou trente couplets repris en chœur par l'assistance.
Il y a moins de célébrités que je ne pensais. En somme, il n'y avait que Mistral, Clovis Hugues. Paul Arène, Jules Gaillard, et du menu fretin.
de Marie Bashkirtseff 2?/
Et moi j'cii fait un tour de polka avec Clovis Hugues. Après quoi, nous partons avecM"'^Gaillard qui est dans l'enthousiame de ce que Paul Mantz lui a dit de moi.
20 mai 1884 .
Robert Fleury dit que Duez aime beaucoup ma peinture. Duez est du jury, mais j'aurai les vieux contre moi.
Du reste, je suis très calme, préocupée de ma maladie et de ce que je vais faire de nouveau ; ce salon et ces tableaux, c'est le passé, et je regarde déjà en avant. Si je n'ai pas la médaille, on n'en aura pas moins vu mon tableau.
Mercredi 21 mai 1884.
Julian vient diner ce soir, il ne voulait pas venir, dit-il, n'ayant pas à donner de bonnes nouvelles. Pourtant .c'était bien parti, mais lorsque le moment arrive, chacun est sur la réserve.
Moi, si calme, j'ai peur de commencera me troubler.
2^2 Journal inédit
Nous avons la quelques lettres de Guy de Maupassant, c'est à ça que la soirée se passa. Il s'amuse extrêmement des miennes et des siennes. Ah I Julian est un bon public. Il semble avoir fait une découverte, je ne suis qu'une fanfaronne d'audace, au fond, une enfant qu'une parole grossière terrasse. Il dit que si j'avais seulement attendu deux jours, j'aurais répondu des choses qui auraient laissé Maupassant petit garçon pour la vie et que, m'étant dépêchée, je me suis révélée petite fille, une petite fille qui voit une grande personne, son idole, mal agiretqui en est anéantie.
Jeudi 22 mai 1884.
J'avais promis, il 7 a longtemps, d'aller voir Carolus Duran, et c'est ce matin que je me rappelle cette promesse. Il reçoit le jeudi matin. Nous y allons donc. Ce charmant homme est en pourpoint de velours grenat et il a, ma foi, esquissé je ne sais quel pas espagnol pendant qu'un ami jouait de la guitare. Du reste, je jouais de l'orgue et il a chanté.
Je commence à être un peu nerveuse. Il y a
de Marie Bashkirtseff 2^)
un an, jour pour jour, j'étais dans les angoisses de la mention. Ah ! ce n'est rien 1
Vendredi 23 mai 1884 .
Ouverture de l'exposition xMeissonnier, rue de Sèze, au profit de l'Hospitalité de nuit. Maman est patronnesse.
Il y a là pour six millions de tableaux et ce n'est que le tiers de ce qu'il a fait. Je suis en gris foncé. Beaucoup de connaissances. Un quart d'heure très agréable. De là, nous allons au salon. Peu de monde. Carolus Duran toujours charmant. J'espère bien qu'il votera pour moi I
M. N. . annonce sa visite pour ce soir et dit:
« Mais enfin ne vous désolez pas ».
Et on voit qu'il a causé de moi avec tous les artistes. Serait-ce une tactique de X... pour me réduire à la modestie et m'acheter quelque chose très bon marché ?
Je reçois un mot de l'architecte.
Chère demoiselle, Ce sont des ânes, tous ! Les médailles ne
2)4 Journal inédit
sont faites que pour les nullités. Faites mieux encore, on peut toujours faire mieux, c'est la seule façon de vous venger. Un réel artiste est au-dessus de tous ces tripotages. Croyez-moi votre ami et votre admirateur.
Emile Bastien-Lepage.
Mercredi, 28 mai 188^.
Je réponds à M. Julian :
Monsieur,
Ne me croyez pas très agitée parce que je vous récris encore. ^Je ne me souviens plus de ma lettre, mais je lui dis en substance, que, sans m'emporter, je ne crois plus M. Julian capable d'avoir joué la comédie).
Je voudrais donc savoir, cher maître, ce qui en est, ce qu'a dit l'honorable jury, quels sont les principaux défauts. Pourquoi ? je pense moins de bien de ma peinture que qui que ce soit; mais, malgré moi, je regarde à droite et à gauche des choses récompensées et je reste plongée dans un océan de doute. La seule chose qui m'intéresse, c'est de savoir si mon tableau est bon ou mauvais. Ne me dites pas
de Marie BasJikirtseff i}^
qu'il est bon pour me consoler, il vaut mieux me dire la vérité et ne pas me laisser persister dans une voie fâcheuse. Les choses que je considère faibles ou absurdes sont peut-être les bonnes, je me trompe, voilà tout. Je sais qu'on arrive toujours si on est vraiment fort, mais quel retard et quelle peine 1
J'ai vraiment honte de bien parler de moi, mais il faut me défendre; je me crois très impartiale, je suis à la fois acteur et spectateur ; le moi spectateur juge la peinture du moi acteur.
Ce n'est pas bon comparé à un maître, mais comparé à ceux qu'on a médaillés. Ah I Sei-
gneur !
Vendredi 30 mai.
Ce soir nous allons chez la marquise de C... Il y a là M""^ Krauss, la vicomtesse de Tredern. la princesse Jeanne Bonaparte, etc., etc.
La comtesse de Tredern est unegrande dame à qui l'on a fait une ré'clame monstre, comme chanteuse aristocratique. Elle est jolie, immensément riche et chante très bien. En somme, un des rares talents du grand monde.
Je suis en noir et songe à la philosophie de
2^6 Journal inédit
Tamour ainsi qua l'amour des philosophes. Tous ces gens autour de moi avaient des préoccupations réelles pendant que je nageais dans les abstractions.
Lundi 2 juin 1884.
Emile Bastien-Lepage dîne ici. Son frère n'ajoute que quelques lignes à la lettre de sa mère, il n'écrit plus à ses plus chers amis, ne travaille pas et souffre horriblement au physique et au moral ! Il écrit : « Remercie pour moi « les Bashkirtseff et fais-leur mes amitiés. J'ai lu les articles de journaux sur Mlle Bashkirtseff '< et son succès ne m'étonne pas ».
Le brave architecte ditque j'ai eu la médaille, puisque tous les artistes ont remarqué mon tableau et que je suis connue et que j'ai eu un grand vrai succès.
J'ai un- sujet de tableau. Cela m'est venu à trois heures, et ce soir, à dîner, j'ai si distinctement vu ce que je ferai que ça m'a fait me lever comme s'il y avait un ressort dans la chaise. J'avais justement envie d'un sujet moderne avec beaucoupde monde et du nu et
de Marie Bashkirtseff 2^y
une toile pas trop énorme, ça y est, je vais le faire.Q.uoi ?Ehbien! des lutteurs forains et du monde tout autour. Il y aura des torses nus pour montrer que je peux faire du nu. Et des gens autour, ça sera bien difficile, mais si ça m'empoigne, c'est tout ce qu'il faut, ivresse !
Samedi, 21 juin 1884.
J'ai maigri de la moitié. Depuis deux mois, on peut suivre jour par jour le progrès de cet amincissement. Ce n'est plus Vénus Callipyge, c'est Diane. Diane peut se changer en carcasse. En apparence, je me porte bien et vis comme d'habitude. Mais j'ai la fièvre tous les jours. Tantôt dans la journée, tantôt la nuit. Des cauchemars, des hallucinations.
Disciples de Maupassant, n'attribuez pas cet état à des insommies de fille majeure. Non, mes pauvres amis ! ce n'est pas cela. Des rêves d'amour, j'en fais tous" les soirs pour m'endormir, à moins que je ne pense à quelque tableau. Xon, c'est la vraie fièvre, fatigante et embêtante.
Donc, je suis résolue d'aller voir le D' Po-
2^8 Journal inédit
tain ! Vous comprenez, ce n'est pas le moment de mourir. Il y a des articles triomphants dans les journaux mondains à Paris et en Angleterre.
Ma robe et ma coiffure de l'ambassade de Russie font le tour de la presse, coiff*ure à la Psyché, dit-on.
J'ai aussi cinquante journaux qui parlent de mon salon, et des critiques d'art sérieux. Je commence à avoir du talent et je me vois dépérir.
J'ai lu le nouveau livre de Daudet dont Paris raff"olè. Ça s'appelle Sapho. Je l'ai lu deux fois, désirant faire la paix avec le style de Daudet qui m'énerve. Suis-je drôle d'en être agacée ? Ça court..., ça court..., ça file toujours vite... vite. C'est une fuite, un éparpillement. Le lecteur tâche de suivre, hors d'haleine. C'est toujours des lambeaux de phrases, des entrefilets lâchés comme à regret par un homme plein de commisération qui est trop pressé pour en dire autant qu'il en sait. Et toujours quelque chose desinistre dans les sous-entendus à propos de pommes de terre frites. C'est comme un tableau peint par taches; l'œil est
de Marie Bashkiriseff 2^,9
crispé de ne pouvoir se reposer sur rien de solide. Un pizzicato sans fin.
Comme Zola doit exécrer ça 1 Mais il ne le dira pas. S'il dénigrait Daudet, qui louerait-il? Et il faut bien avoir Tair d"aimer d'autres que soi. Il encense Concourt et Daudet pour n "avoir pas l'air de s'adorer tout seul.
Mercredi, 24 juin 1884.
11 parait que nous aurons le choléra. Il est déjà à Toulon. Ce sont ces infâmes Anglais qui, pour des intérêts d'argent, font mourir des milliers d'hommes. Pour un peuple dénué de toutes les qualités sympathiques, c'en est un. Ils sont sages et repoussants, égoïstes et lâches, voyez l'histoire.
Plus de 8.000 personnes ont quicté Toulon. Une bonne part vient à Paris par le train de ce matin. C'est bien agréable pour Paris.
Il parait qu'à la Chambre ils étaient si émus que la question égyptienne ne passionnait plus personne. Ah '.l'homme est intéressant à étudier quand il redevient iout à faif naturel en
2^0 Journal inédit
face d'une question de vie et de mort 1 Tout le monde redevient primitif et Jules Ferry aura un regard pareil à celui de mon petit modèle âgé de six ans.
Les voyez-vous, ces animaux, en redingotes et en vestons aller demander des explications au ministre de la Marine ? Voyez-vous ces troupeaux destinées à crever un jour ou l'autre et qui en ont conscience et s'agitent tout de même? A quoi bon? Nous mourrons tous quoique nous fassions, comme dit Maupassant.
Nous savons que nous mourrons tous, que nul n'y échappe et nous avons le courage de vivre sous cette affreuse menace I
N'est-ce pas cette terreur de la fin de ne plus être qui pousse certains hommes à laisser quelque chose derrière eux? Oui ceux qui ont conscience de cette fin inévitable en ont horreur et veulent se survivre.
Cet instinct n'est-il pas la preuve qu'il y a ou que nous désirons une immortalité?
Oh ! finir ! oh I disparaître ! Et d'autres viendront après! N'ai-je pas désiré mourir. Tannée dernière, parce que je ne laisserai pas un nom comme Michel- Ange ?
de Marie Bashkirtseff 241
6 juillet.
J'ai peur d'ennuyer Jules-Bastien Lepage. Je ne sens pas qu'il ait du plaisir à me voir, bien qu'il soit très aimable.
Ce sont des lueurs fugitives, on ne sait quoi qui vous met en confiance. Et ça me manque. 11 est très gâté, cet homme, très habitué à des gens qui sont à ses pieds. Alors? Moi aussi, je suis habituée à ce qu'on fasse un cas énorme de mon amabilité. Mais c'est un si grand artiste 1 un être tout à fait au-dessus des autres. 11 sait que je comprends et adore sa peinture.
J'ai été chercher des lutteurs en compagnie de Rosalie. Il paraît que les lutteurs ne travaillent pas dehors mais dans les baraques et surtout le soir. Ça change tout, car je ne veux pas peindre aux lumières et je n'aurais pas l'intérêt des types de la rue.
Marie Bashkirtseff.
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