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Nouveau keepsake français

J'ai revu des bluets. J'ai gravi le coteau et pénétré dans le champ pour en cueillir, comme les enfans qui étaietit avec moi. Ainsi fesais-je : voici déjà.... Ne comptons pas les années. Elles ont fui pour ne point revenir; elles ont fui comqae le torrent qui tombe de la montagne, comme la lave que le volcan épanche en laissant derrière soi des traces profondes de leur passage. Elles ont marqué leurs ra-

vages sur mon dont et clans mon cœur. Ne les comptons pas !

En ce temps-là, dès que la saison des grandes promenades était venue, j'allais guettant dans la plaine les bluets épars entre les épis qui commençaient à jaunir. Au milieu des gerbes nourricières, la fleur parasite fesait seule mon envie. Car les enfans sont déjà des hommes ; eux aussi préfèrent aux vrais biens les riens brillans.

Mais pour saisir la simple fleur m'élançais-jc indiscrètement à travers les guérêts, la voix sévère de mesmentors m'arrêtaitaussitôt. C'était le patrimoine de l'étranger que je foulais!... J'apprenais ainsi, non sans étonnement, que Dieu n'a pas tout mis en commun sur cette teri'e, qu'il y a des propriétés parmi les hommes et qu'il y a des lois.

Pourtant je n'achevais pas ma course sans me glorifier d'une riche moisson. J'étendais ma main sur la lisière des champs , et le bouquet ainsi emporté fesait ma joie. C'était déjà une conquête, peut-être était-ce là ce qui me

charmait autant et plus que le bleu éclatant lie ces fleurs et leur léger parfum ? mais non ! il y avait un charme plus grand: j'allais partager mes trésors , les partager avec Emma , la douce Emma aux yeux bi'ûlans, à la chevelure bouclée, au tendre sourire; Emma et moi habitions le même nianoir ; Emma plus jeune que moi , comptait cinq printemps.

Joli bluct, tu nous rappelles tous les plaisirs de notre premier âge ! l'enfant te voit et bondit; la jeune fille ou l'heureuse mère, redeviennent enfans pour te récolter et tresser des couronnes. Quel est donc l'attrait de cettehumble fleur des champs dont le tissu e.stsi simple, la corolle si légère , le parfum si rare, la couleur Ah ! sa couleur est belle. C'est l'azur

des cieux du Midi qui s'y reflète, et il y a dans 'azur un indéfinissable mystère; l'azur se montre dans tout ce qui plaît à l'ànic, au cœur, l'imagination de l'homme; l'azur parc le irmament, il colore la vaste mer, il teint les leurs, il brille dans l'oeil des femmes. Emma était la compagne de mes jeux , et

compagne préférée. J'avais de petits compagnons, comme moi forts etbruyans, qui partageaient tous mes jeunes exploits; etsouvent c'étaient eux, je m'en souviens, qui m'obéissaient- D'où vient que je quittais leur troupe alerte et docile, pour courir à la timide et fièreEmma? Emma qui ne savait pas comme nous grimper au chêne ou franchir le fossé; mais qui savait dicter des lois ! Pourquoi m'était-il plus doux de lui obéir que de commander à tous les autres? pourquoi rendais-je des combats quelquefois inégaux afin de défendre mes bluets contre tous? et qu'Emma parût, je courais les verser , comme un tribut obligé, comme une religieuse offi'ande dans le tablier noir que ses jolis bras nus tendaient vers moi ! je croyais m'enrichir de ce que je lui donnais ; je plaçais! ^ de l'orgueil dans ma sujétion , et lorsque jej j^ sacrifiais mes goûts à ses goûts , ma volonté ài sa volonté, j'étais heureux.

Quand mes cheveux seront blanchis, quanc mon cœur éteint ne sera plus que cendres e ruines, je me rappellerai encore toutes ce

émotions, sur lesquelles cependant tant d'autres émotions ont passé. Revenais-je les mains vides des champs, la bouderie d'Emma me fesait sentir tout ce qu'il y a de chagrin dans la pauvreté. La moisson était-elle abondante ; Emma fixait sur moi ses grands yeux, sa bouche s'embellissait d'un long sourire.

Sourire des femmes qui agites tant la

\ie , tu étais tout entier avec tes enivremens et ta magie, sur ces lèvres enfantines. C'était comme une autre fleur, qui déjà charmait à peine éclose. Ma bouche se hâtait de la cueillir. Je pressais sur m(m cœur Emma qui ne songeait pas à se défendre. Son baiser payait mon présent, et je ne sais quelle joie, quelle chaleur, douce comme le lait nouveau, courait à mon cœur. Quelquefois Emma disait négligemment: «C'est asscz^»et je ne cédais pas; plus tard je cédais, alors même je fuyais le regard pjaternel. Pourquoi, pourquoi lorsque je pouvais entraîner Emma loin dans lejardin, auprès du bassin antique, là où quelques fi'amboisicrs épars offraient un suflisant abri à nos naïves

aaiours ? Etranges mystères des premiers

troubles de mon cœur, comment , si jeune , trouvais-je tant de délices dans les innocentes caressés d'Emma ? Puis, il fallait nous quitter ; loin d'elle, je pensais à elle encore. Le jour, son absence m'apprenait à mesurer la marche des heures ; le soir, sa douce image ne se perdait dans les ombres de mon sommeil tardif que ])our briller, avec le premier rayon du matin, à mon réveil.

Presque toujours c'était avec les fleurs quij'avais cueillies qu'Emma tressait ses colliers, ses ceintures, ses couronnes. Et alors, comme je me savais gré de l'avoir faite si belle ! Parfois cependant , elle acceptait de nos autres compagnons im bouquet, ou préférait l'un d'eux à moi pour lui demander d'en cueillir. Oh ! souvenir des premières larmes cruelles que j'aie versées ! Quoi ! déjà la jalousie avait pénétré dans mon sein; déjà fermentaient en moi ces poisons , les plus amers que Dieu ait faits pour désoler l'âme de l'homme, ces poisons qui corrompent et dévorent... Déjà aussi

elle savait regarder mes tourments d'un œil tranquille, en jouir peut-être, comme si elle avait eu vingt ans ! Telles sont les femmes. Vous les voyez, le front serein, le sourire, leur doux et terrible sourire sur les lèvres; et, en ce moment, soit coquetterie, caprice, indifférence, distraction, elles vous brisent le cœur.

Un jour un enfant était venu de Paris; il s'était saisi du bras d'Emma ; je crus voir leurs mains entrelacées, je courus à lui, je l'aurais, si Dieu eût égalé ma f(jrce à ma finie, réduit en poussière. «Elle est ma femme, mi'écriais-je en lui enlevant sa conquête. » On rit alors. Riez! plus tard la force viendra : la jalousie sera passion , désespoir, sang peutêtre.

On me dit, on me répéta qu'Emma pouvait^ être à lui, à moi jamais. Je n'étais pas assez riche pour elle. Non, l'éclair qu'on voit fendre la nue, déchirer le voile des ténèbres du ciel, et embraser le firmament tout entier de sa rapide lumière, ne verse pas de plus soudai-

lies et de plus vives clartés que ce mot cruci , ce mot magique. Il entr'ouvrit, il montra à mes regards , jusque dans leurs plus pi'ofonds abîmes , et le monde et la destinée. La destinée ! je compris, je mesurai sa puissance toute entière ; et ce fut pour lui sourire. Je regardais mon rival avec mépris ; Emma avec amour, avec bonheur. Elle était à moi, car il ne s'agissait plus que de la conquérir.

Le lendemain , nous courions les champs ensemble; je tressai moi-même sesbluetsen couronne ; puis, « Emma, lui dis-je, prends ! j'en promets à ton front quelque jour une plus belle. »

C'était le temps où grondait la foudre de nos grandes guerres. Tous les matins m'échappant, je courais à la porte de la mairie du village, pour lire le feuilleton du dernier combat. Monté sur le banc de pierre, je dévorais l'affiche glorieuse. Mon cœur bondissait de tous CCS grands coups, et quand j'avais lu les merveilles de nos armes, je revenais en criant : « Emma ! Emma 1 »

Emma , vous aviez enseigné l'amour à mon enfance. L'amour m'enseignait l'ambition , m'enseignait la gloire. Emma ! votre jeune main tenait renfermés tous les secrets , tous les rêves, hélas ! et tous les mensonges de ma vie.

Un temps vint qu'Emma fut enlevée à ma tendresse. Adieu les fleurs et les plaisirs des champs; adieu les promenades vers les grands framboisiers du jardin I Ma main découragée ne soulevait même plus ces livres tant aimés qui partageaient avec Emma l'emploi de mes heures, ces livres que le père d'Emma m'avait donnés. Dans le même temps , mon ambition avait trouvé un compétiteur heureux; le héros des campagnes d'Italie s'était .saisi de la couronne de Charlemagne, cette couronne qui me paraissait le prix naturel d'Emma. Trois mois d'un morne désespoir, d'une fièvre lente, me conduisirent, de degrés en degrés, sur la première marche du tombeau.

Dieu voulut que la porte du champ de repos

se fermât devant moi. Ce fut aux soins d'un vieux disciple de Galien , venu exprès de Paris , qu'on fit honneur de ce miracle. On avait raison. Cet homme parla de mon rival couronné, de sa dynastie sans droit et sans avenir, de sa monarchie héréditaire qui alors n'avait point d'héritier, de sa grandeur gigantesque, violente, fragile. Comme le lys qu'une froide nuit a courbé vers la terre, relève s:i tête aux rayons du jour, je repris soudain à la vie. . . Que mes concitoyens me pardonnent ! depuis lors ! la saison des vœux ardens de l'amour et de son audace infinie a fui loin de moi ! Que les fils des rois se rassurent ! Depuis lors, on a su le prix d'une couronne !

Naguères un hasard m'avait ramené aux lieux témoins de mon enfance. Dans un cercle animé, une femme frappa mes regards. Son œil plein de feu et .son doux sourire brillaient sous une couronne de fleurs des champs. Telle serait Emma, me dis-je, j'intei'rogeais ce qui m'entourait. Un nom inconnu me fut jeté. — Puis encore? — Emma, me répon-

dit-on Elle avait oublié les sermons de

notre enfance; l'aînc de ses fils aurait pu compter dix ans.

De mon côté Oh I je ne dirai pas mon

histoire. L'arbre battu long-temps par les orages , élève encore au ciel un front altier ; il ne raconte pas si la foudre descendit souvent sur ses rameaux.

Mais que fais-je ! les heures ont passé j le soleil descend sous l'horizon. Il est temps de rentrer au château. Ma fille, situ savais combien m'attriste ta folle joie quand tu coui's ainsi avec Arthur à travers les guérêts. Ne fixe pas sur lui ce regard ctincelant, tandis qu'il noue à ta ceinture les bluets cueillis par vous deux ; ne saisis pas sa main avec ces transports. O'^ mon';^enfant ! mon enfant! puissent ceux qui viendront après Arthur ne pas me venger sur toi jde quelques unes de celles qui vinrent après Emma !

N. A. DE Salvandv.

^ WVVW WWWX Wi'W* v

C^ Qmtau it J^cxs'u,

Tandis que l'onde, émue aux lempeles de la.r. Grondait sous le berceau du fils de Jupiter, El qu'en un frêle esquif, industrieux ouvrage, Une rosée amèi* humectait son visage , Danaë, de ses bras l'enlaçant toute en pleurs:

On^n fils 1 ton sommeil est sourd à mes douleu s,

..Respirant, plein de lait, d'une haleine tranqtnlle.

.. Tu dors en ta demeure incommode et fragile ..Dont le bord, rehaussé de elousdairam et d or

..Luit sous la vague obscure où la nuit pesé eneoi. .. Tu n'enlends pas des flots la menaçante injure . Hurler en déroulant ta blonde chevelure. „ A la mer qui rugit, au noir courroux du vent.

..Sur la pourpre couché tu souris, bel enfant.

..Ahl si de mon malheur, quand mon soin te surveille,

.L'accent peut se rouvrir ta délicate oreille, :Bo:s,BaL,6moncherfilsnapaixdonttu,ou.s..

.. Flo.s, dormez, endormez mes tourmens inoui..

« Et loi , grand Jupiler ! dont ia pilié fait naitre « En mon sein maternel un voeu, hardi peut-être. '< Mais tu l'exauceras, puisqu'il me vient de toi; « Venge ton fils Persée.... et venge-le pour moi! >>

NÉPOMUCtHE LEMEaCIER.

^i^( Wparl ^our fa ^^Ça^se,

De tous les saints du calendrier saint Hubert est celui àqui les rois de France rendirent toujours le culte le plus assidu. Aussi des hures de sanglier, des têtes de cerf, des pieds de biche mériteraient l'honneur de figurer à côté des fleurs de lys et des abeilles dans leurs écusson.s etdans leurs armoiries. La chasse ne leur plaît tant, sans doute , que parce qu'elle leur offre en raccourci une image de la guerre. Ne pouvant jouir sans cesse de l'agréable spectacle de peuples qui s'entr'égorgent, pour leur bon plaisir, sur des champs de bataille , ils bornent leur ambition, pendant la paix, à tuer au moins les hôtes innocens de leurs forêts royales; on dirait qu'en répandant leur sangy ils s'enorgueillissent encore d'un acte d'auto-

— liante. Poursuivre un pauvre cerf de montagne en montagne, de vallon en vallon, de rivière en rivière, le repousser jusqu'en son derniei" asile , le réduire aux abois , voir ses genoux qui fléchissent, ses flancs qui palpitent et ses yeux qui pleurent , entendre ses plaintifs gémissemens qui demandent grâce ; et puis , quand il est là , épuisé, haletant, vaincu , couché par terre , lui envoyer sans pitié un plomb mortel , le livrer par lambeaux à la dent carnassière d'ime meute affamée , ordonner à toutes les fanfares de célébrer une si noble victoire , voilà ce qu'on appelle un plaisir de roi , oui , un plaisir de roi ; car il s'agit d'un meurtre sans péril.

Louis XIV ne démentait pas les goûts héréditaires de sa famille , dont les premiers aïeux devaient nécessairement avoir tiré leur origine de l'antique Nemrod , le roi chasseur. Une telle généalogie me semble plus certaine que bien d'autres. Sa passion pour la chasse était encore excitée par cet amour du faste qu'iltrouvait l'occasion naturelled'y déployer.

La magnificence des équipages, la beauté des chevaux, le grand nombre de seigneurs et de lemmes qui raccompagnaient , les clameurs confuses des chiens, des valets et des piqueurs, les sons éclatans du cor, tout cela formait un concert d'éloges dont le bruit enivrant était un nouveau témoignage de sa toute-puissance. Les princes redoutent le silence de la solitude, parce que, concentrés en eux-mêmes , ils auraient le temps de replier leur pensée sur la faiblesse dont ils ne sont pas plus exempts que les autres hommes ; il leur faut donc toujours un tumulte de louanges qui les étourdisse , et une longue rangée de têtes qui s'inclinent en les adorant. L'isolement les rapetisse ; c'est leur entourage seulquiles grandit et les élève. Toute statue a besoin d'un piédestal.

Nul roi ne sentait plus que Louis XIV la nécessité de s'environner d'une cour biillante et fastueuse. N'aimant ni la lecture ni la méditation , quand il ne traînait pas avec lui en Flandre ou sur le Rhin , une partie des pom-

pcs de la monarchie , il employait toutes ses heures à travailler avec ses ministres , à jouer au billard, au reversi ou au passe-dix, à courir le cerf, à déclarer son amour à ses maîtresses , ou ses péchés à son confesseur , à donner des audiences, à recevoir les hommages de ses courtisans , à son lever et à son coucher. Jamais seul , toujours occupé de choses graves ou de plaisir , il vivait d'une vie extérieure , bruyante , agitée. D'une discussion avec Colbert il passait soudainement à un entretien avec le Père de la Chaise , des fatigues d'un siège aux amusemens d'une fête, du prie-dieu de sa chapelle à un rendez-vous de galanterie ; après avoir donné à Molièi'e l'idée d'une scène ou d'un personnage comique , tracé à Quinault le plan d'un opéra, encouragé Lalonde dans la composition d'un motet, il venait recevoir sur son trône les ambassadeurs des rois, ou donner à manger à ses chiens de chasse. Car ces mains qui avaient menacé du fouet tout im parlement , ces mains qui avaient signé le traité de Nimègiie,

et qui dirigeaient les rênes de la France et de l'Europe, ces mainspuissantes ne dédaignaient pas de distribuer chaque jour à ces animaux favoris des alimens et des caresses. Il y avait dans le palais de Versailles un chenil dont Louis XIV était le surveillant.

Alors cette meute impatiente remplissait de ses clameurs glapissantes la cour des princes. C'était l'heure du départ. Le roi , en descendant le grand escalier de marbre , parlait avec vivacité à Colbert de quelques rencontres qui venaient d'avoir lieu entre des officiers de ses gardes ; il se plaignait de voir se ranimer cette fureur des duels , que ses édits n'avaient pu encore éteindre , et demandait à son ministre de lui soumettre prochainement un projet d'ordonnance , capable d'effrayer les duellistesparla rigueur des châtimens. Il s'entretenait encore avec Louvois , qui, ennemi secret des huguenots protégés par Colbert ^ accusait de tolérance et de faiblesse l'édit rendu à Nantes par le bon et sage Henri. Le<i noms de madame de Maintcnon et du Père do

la Chaise se rencontraient aussi sur les lèvres des deux interlocuteurs. Quand le roi parvint au bas de l'escalier, Colbert et Louvois se retirèrent après l'avoir salué. Ces deux ministres , jaloux et rivaux l'un de l'autre , se séparèrent sans se rien dire. Colbert, en fronçant ses noirs sourcils , se dirigea silencieusement vers son hôtel, et Louvois rentra dans le pavillon du grand venevir , où , dans son ardeur opiniâtre de travail , il s'occupait des affaires de l'Etat, jusqu'au pied du lit de la belle madame du Frénoi.

Le roi, entouré d'une foule de courtisans et de grands seigneurs qui tous avaient la tête découverte , donna bientôt le signal du depart , en disant : Le chapeau , messieurs , le chapeau. Alors s'éleva un bruit confus formé du hennissement et du piaffement des chevaux , de l'aboiement des chiens démusclés , et du retentissement des carrosses qui roulaien t sur le pavé sonore. Plusieurs dames de la cour, assises dans des chars dorés et revêtues d'élégans costumes , s'empressèrent de suivre la

chasse. Le roi se plaça , selon son habitude , dans une petite voiture basse, traînée par quatre chevaux dont il dirigeait adroitement la vitesse. Curieux de toutes les gloires , il mettait de l'amour-propre à exceller dans l'art de conduire un attelage , comme il s'était plu à figurer dans les intermèdes des farces sublimes de l'immortel Poquelin. Il excita donc du fouet et de la voix ses quatre chevaux, qui l'emportèrent rapidement à travers un blanc tourbillon de poussière. Un cortège nombreux l'accompagna et suivit la route des bois qui enlacent Versailles de leur verte ceinture. Bientôt lebruit des carrosses expira par degrés; la voix du cor mourut dans le lointain. Le château resta silencieux et sembla presque désert : Louis-le-Grand ne le remplissait plus.

A. BlG^AN.

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Que de brillantes fleurs tti cueilles , lui suivant les sentiers du bois!

Leurs tiges et leurs mille feuilles Se pressent daiis tes petits doigts.

Sur les gazons verts des allées, Sais-tu qui répand ces bouquets?

Et dans les bois , dans les vallées , le sème de si beaux jouets ?

Celui qui fait toutes ces choses , C'est Dieu. De son palais du ciel C'est lui qui nuance les roses , Et donne aux abeilles leur miel ; C'est lui qui fait croître la plume De tes serins , au faible essor, A l'oranger qui te parfume, (;'eit lui qui suspend des fruits d'or .

C'csl lui, toujours lui, qui t'envoie Les bluels semés dans les blés , Qui donne au ver sa longue soie , Au rossignol ses chants perles ; C'est lui qui fait le corps si frêle Drs papillons frais et jolis , Et qui pose encor sur leur aile Ces points de nacre et de rubis.

Son ciel est tout plein de merveilles : Là sont des viCTges , blanches sœurs Qui volent comme les abeilles, Des saints aux manteaux de vapeurs , Des voix qui chantenl ses louanges , Des bienheureux , que sais-je moi!

De purs esprits , de jolis anges , Tout petits enfans comme toi.

Mais eux du moins ils sont dociles, On obéit au paradis ; Leurs jeux sont choisis et tranquilles.

Si jamais des larmes, des cris, Troublaient la divine demeure , Parmi les grands saints on dirait :

Chassez-nous cet enfant qui pleure, Et le bon Dieis se fâcherait.

ïu sais Lieu ta petite amie ,

Elle est comme eux, près du Seigyciir :

Sitôt après s'être endormie

Elle a fui comme une vypeur, ^

Plus loin que le saleil qui brille,

Que la lune , que les éclairs ,

Que la planète qui scintille ,

Que l'arc-en-ciel qui peint les airs.

Parmi ses compagnes nouvelles Elle est bien heureuse à présent !

Ainsi qu'un ange elle a des ailes , Puis mie auréole d'argent.

Et parfois , quand elle est bien sage , Le bon Dieu lui permet encor D'aller jouer dans un nuage , Ou bien dans une étoile d'or.

L'enfant obéissant , comme elle , En mourant s'envole dans l'air; Mais il tombe, s'il est rebelle, Chez les hommes noirs de l'enfer.

Là , d'un ton nide on le commande , On brise tous ses beaux jouets :

La leçon qu'on donne est si grande Qu'il ne la termine jamais.

Tu frémis, n'est-ce pas? prends garde!

Sois bien sage, car c'est affreux.

Obéis-moi , Dieu te regarde ; Les saints et les vierges des cieux Sous un nuage qui les voile.

Quand lu pleures viennent te voir ; Et je sais que dans chaque étoile Des p.nges se cachent le soir.

M"^ Anaïs Ségai.as.

ffa ipim t>'0t.

Je me trouvais un jour dans une assemblée composée d'hommes aussi spirituels qu'aimables. Parmi eux le briquet du génie ne manquait jamais de donner des étincelles, et le feu de la dispute n'élevait point ses flammes dévorantes. La conversation roulait sur des objets littéraires, lorsque tout à coup un boiteux, portant la livrée de la misère, pénètre dans la salle où nous étions. Il s'avance vers nous, nous fait avec la plus rare éloquence le récit des malheurs auxquels il était en proie, et finit par implorer notre générosité.

A ces paroles, touché de compassion pour lui, je voulus soulager sa misère, et frappé de la manière dont il nous avait tracé le tableau de son infortune, et du choix heureux de ses expressions , il me vint dans l'idée d'essayer s'il serait en état d'improviser des vers.

Je tirai donc de ma bourse une pièce d'or, et la faisant briller à ses yeux: Tiens, lui dis-je, si tu te sens capable de faire à l'instant même en vers Téloge de cette pièce , elle est à toi. Je n'avais pas achevé ma proposition , que ces vers, semblables à des perles, découlèrent de sa bouche.

« Quelle agréable couleur ! qu'une pièce d'or est une jolie chose ! L'or traverse tous les pays ; il a partout la même valeur, il donne le contentement , il fait réussir l'homme dans toutes ses entreprises; sa vue seule réjouit, et l'amour violent qu'il inspire , ne peut s'exprimer; aussi celui dont il remplit la bourse est-il fier et superbe, car l'or peut lui tenir lieu de tout. Que de gens qui, par son moyen, trouvent partout des esclaves prêts à exécuter leurs ordres, seraient sans lui condamnés à se servir eux-mêmes ! Que d'affligés dont il dissipel'armée des noirs chagrins! que dcbeautésilparvient à séduii'c! quedecolèresilapaise! que de captifs dont il brise les chaînes et dont il sèche les larmes! Oui, si je n'étais retenu

par les sentimens reli^eux, j'oserais attribuer à l'or la puissance de Dieu même. »

Après avoir proféré ces vers, le poète tendit la main demandant la pièce d'or. « Celui qui est bien né , dit-il , tient ce qu'il a promis, de même que le nuage envoie la pluie après avoir fait entendre le tonnerre. » Je m'empressai de lui remettre aussitôt le dinar. Notre étranger se disposait à partir après m' avoir remercié; mais j'étais si content de la manière dont il avait fait l'éloge que je lui avais demandé que , tirant de ma bourse une nouvelle pièce d'or, je lui dis : Pourrais-tu faire actuellement des vers contre cette pièce et je te la donnerai. » Il improvisa alors surle-champ ces nouveaux vers :

« Fi de cette pièce trompeuse qui a deux faces comme le fourbe , et présente à la fois et la couleur brillante <Jes belles étoffes qui parent la jeune amante, et celle du visage hâlé de son ami , que l'amour a décoloré, La malheureuse envie de posséder l'or entraîne l'homme à commettre des crimes qui attirent

sur sa tète l'indignation de Dieu. Sans l'or, la main du voleur ne serait point coupée (i), sans l'or plus d'oppression , plus d'oppresseurs ; l'avare ne froncerait pas le sourcil, lorsque , durant la nuit, on vient lui demander l'hospitalité ; le créancier ne se plaindrait pas des retards de son débiteur. On n'aurait point à craindre l'envieux qui attaque avec les flèches acérées de la médisance. D'ailleurs j'aperçois dans l'or un défaut palpable et bien propre à ie déprécier, c'est qu'il ne peut être utile dans îe besoin qu'en sortant des mains de celui qui le possède. Honneur à l'homme (jui le méprise î honneur à celui qui résiste à ses perfides appas {'î) ? »

(i) Autrefois on coupait, chez Its Arabes, la main à un homme qui arait volé quatre pièces de monnaie d'argent ou une somme plus considérable. Pour un second larcin, il devait perdre le pied gauche, ensuite la main gauche, enfin le pied droit. Cette loi n'est guère en usage parmi les Turcs. La bastonnade est la peine ordinaire du vol ; souvent aussi on tranche la tète au voleur. Ce crime est bien rare dans les villes de Turquie; mais le défaut de police le rend fréquent sur les grands chemins et surtout dans les déserts.

(2) Voici la traduction de quelques vers sur le même

Lorsque notre improvisateur eut eessé de parler, je lui exprimai ma \ive satisfaction. De son côté , il demanda avec empressement cette seconde pièce. Je la lui donnai, et lui dis : Récite en actions de grâce la premièie surate du Coran. Il s'en retourna alors ne pouvant contenir sa joie , et je m'aperçus que c'était Abouzeid^ et qu'il ne boitait que par feinte.

Garcis de Tassy.

sujet, qu'où trouve dans l'Anvari SoheiU. On s'apeiTCyïA , en les lisant , de la différence qui existe entre l;i littérature arabe et la littérature persane.

« Acquiers de l'or à quelque prix que ce soit; car l'or est ce qu'on estime le plus au inonde. Ou prétend que la liberté est préférable, ne le crois pas; c'est l'or seul qui renferme la vraie liberté.

« La j)ièce de monnaie de ce beau métal a les joues liantes comme le soleil, et brillantes de pureté comme la coupe de Gcmscjiid; c'est une beauté estanijice, au visage vermeil, un objet de bon aloi précieux et agréable. Tantôt l'or enti aine dans le crime les bcUts au sein il'aigent; tantôt il les arrache à la séduction. Il réjouit !cj cœurs affligés; il est l.i clef de la serrure des évéutiiitus fâclieur. du siècle. «

LES PRESAS-ES.

Miuuil frappait à la grande peiidulo, El la grand'mère avait les yeux fermés; Mais l'ombre est chère au cœur tendre et crédule, Et vous veillez, Jeanne, car vous aimez !

Vos longs regards, perdus dans une élotic, Y vont chercher des regards enflammés; Maii quoi! déjà le bel astre se voile.... Jeanne, aime t-il celui que vous aimez!

Les chants d'un cor ont percé la nuit sombre; Un doux frisson court dans vos sens charmés ; Mais quoi! là bas, les chiens hurlent dans l'ombre. , Jeanne, vient-il celui que vous aimez!

Et puis , soudain , s'arrête la pendule , Les deux flambeaux s'éteignent consumés ; Tout est présage au cœur tendre et crédidc !. . . Jeanne, est-il mort celui que vous aimez.'

Emile Desciiamps.

Oscar ne connaissait ni son père ni sa mère. Il avait été recueilli dans un hôpital d'enfans trouvés , d'où il avait été retiré de bonne heure par un homme bienfaisant qui d'abord lui avait laissé ignorer son origine. Il vient un âge où de tels secrets ne peuvent rester cachés. Oscar sut donc qu'il était sans parens et sans famille ; il en fut instruit par son bienfaiteur lui-même, qui ne tarda pas de mourir, après avoir auparavant assuré à son pupille ce qu'on appelle une honnête existence.

Les plus heureuses facultés s'étaient développées dans Oscar , par une éducation forte et libérale; il commençait à se faire une réputation dans le barreau ; tout faisait présa-

gcr que cette réputation deviendrait , un jour, de la renommée, peut-être même de la gloire. Il avait bien senti que ne pouvant être que par lui-même , il devait se faire sa propre destinée; mais le mystère, et, qui pouvait savoir? l'opprobre de sa naissance était le tourment continu de sa pensée. Il lui semblait qu'à tous niomens on allait lui demander qui fut son père , si sa mère vivait encoi'e; lorsqu'il avait des succès, lorsqu'il recevait des appjaudissemens , c'était toujoui's avec une sorte de timidité qui aurait inspii'é une pitié profonde si l'on eût pu en soupçonner la raison; il craignait que le public ne l'accusât, pour ainsi dire, d'avoir sui'pris sa bienveillance , car enfin son nom n'était qu'un nom d'emprunt; il n'était pas pour lui, comme pour les autres bommes, un héritage religieux et sacré. Soit par les bienfaits de son vertueux tuteur, soit par les honora blés l'essources qu'il s'était créées, il avait acquis «ne situation assez indépendante. Il aurait pu songer à se marier; mais il n'osait

lever le;» yeux sur aucune des jeunes per ■ sonnes qu'il rencontrait dans le monde. Il se disait que la femme de son choix, sans doute, commencerait par vouloir savoir qui il était. Il y avait, on peut bien l'avouer, quelque chose de fort exagéré dans toutes ces inquiétudes d'Oscar , dans toutes les souffrances de sa fierté, et, c'est parce que d'ailleurs son existence qu'il se devait à lui-même, sous le rapport de la considération , était bonne en soi, qu'il était plus disposé à s'agiter sur ce qui était si complètement hoi's de son pouvoir.

Il voyagea pour se distraire de ses chagrins. On le sait, soinent une vie contient un secret d'autant plus importun qu'on peut moins le communiquer, qu'on ne peut jamais le soulager par la sympathie des autres; et l'imagination alors n'est point maîtresse d'elle-même. Oscar ne pouvait donc cesser de penser qu'il était un enfant trouvé. La misère, les revers de fortune , un amour contrarié , W épuisait toutes les circonstances les plus

romanesques, toutes les chances possibles d'événemens extraordinaires, pour se faire, pour s'inventer , pour rendre vraisemblable une naissance dont il n'eût pas à rougir. Il étudiait ce qu'il y avait en lui de sentiniens nobles et élevés pour le faire rejaillir sur ses parens inconnus , victimes sans doute de quelque malheur non mérité et imprévu qu'il aimerait à pleurer. Il se plaisait à leur attribuer ce qu'il se sentait de bons penclians, de belles facultés, les avertissemens de sa conscience; dans des occurrences difficiles, il en faisait comme la puissante voix du sang ; puis il retombait dans toutes ses anxiétés , lorsqu'il venait à songer qu'il ne pouvait nommer ni son père , ni sa mère.

Un jour il était allé visiter le bagne de Toulon ; ce grand réceptacle de crimes , de fautes et de misères excitait en lui une ccmmisération douloureuse. Il examinait avec une attention pénible les forçats qui s'offraient à ses regards. Comme ses pensées réagissaient naturellement contre l'ordre social ;

comme il était profondément révolté de toutes les oppressions et de toutes les injustices , et que le plus souvent il était porté à attribuer à la société elle-même les maux qu'elle ne guérissait pas , un bagne était pour lui le plus triste et le plus aHreux des spectacles.

Un tel spectacle n'était pas, à ses yeux , celui de l'humanité dans son état de dégradation et d'avilissement; il n'y voyait que le résultat le plus révoltant d'une odieuse fatalité. Ce qu'il y avait de faux et d'amer dans son impression, à cet égard, tenait à quelque chose de vrai et d'élevé ; il est certain que la société n'a pas besoin à présent des cruelles garanties dont elle reste encore entourée, que peut-être elle en a toujours pris de trop fortes, et qu'ainsi elle a donné lieu aux impies malédictions dont elle a été accablée dans tous les temps ; mais il fallait bien auparavant parvenir à la pensée généreuse qui a présidé à l'institution de la Ville des Expiations, et l'on ne pouvait y parvenir que graduellement.

■Quoi qu'il en soit , Oscar cherchait sur les figures des forçats les traces du malheur, bien plutôt que d'y chercher les traces du crime.

Enfin un de ces infortunés est remarqué par lui, entre tous les autres. Celui-ci, à son tour , considère Oscar avec une sorte de curiosité qui l'étonné et l'inquiète. 11 se retire, mais la figure étrange du forçat reste dans son imagination ; elle trouble toutes ses pensées, elle remue toutes ses sympathies pour le malheur , toutes ses aversions pour la société ; elle agite son sommeil. Il a remarqué je ne sais quelle résignation funeste, je ne sais quelle ruine de facultés dans les traits éteints de cette figure , sur laquelle il avait cru reconnaître l'empreinte de toutes les calamités humaines.

Le lendemain , un attrait presque irrésistible le porte à retourner au bagne , pour retrouver ce forçat, pour l'interroger et savoir Son histoire. Il le retrouve en effet. Il s'approche de lui avec un sentiment indéfinis-

sable de douleur et de pitié, avec une angoisse dont il ne peut comprendre la raison. Il voudrait lui parler , il ne sait que lui dire. En lui-même , il accuse la Providence et les lois , et ce ne sont pas de tels sentimens qu'il juge convenable d'exprimer. Le forçat rompt le silence le premier par la question la plus inattendue et la plus singulièrement outrageante : « Jeune homme, dit-il , que me vou- « lez-vous? qu'y-a-il de commun entre vous « et moi? Vous voulez savoir qui je suis , « pourquoi ne voudrai-je pas savoir aussi qui « vous êtes? Et d'abord connaissez-vous votre « père? » Oscar reste confondu. Le forçat reprend: « Jeune homme, laissez-moi ou ré- « pondez-moi : car les chaînes dont vous me « voyez chargé , et l'infamie de ce vêtement, M ne sont pas mon seul supplice. Dites, con- « naissez-vous votre père? » — « Non, » répond Oscar avec une émotion que rien ne peut rendre. « Jeune homme, » dit le forçat, « ne sortez-vous pas des En fans-Trouvés ? » Oscar se sent toutrà-coup comme sur le

bord d'un abîme. Toutefois son âme généreuse ne repousse pas l'horrible avenir qu'il a trop prévu. S'il tarde à répondre, ce n'est point qu'il hésite, mais il cherche les paroles dont il doit se servir. Le forçat, impatient de , se délivrer d'un soupçon qui lui }K;se, et que ses longues souffrances rendent insensible à celle des autres , reprend avec inflexibilité : « Jeune homme, je n'ai rien à exiger de « vous; maisl'âge que je vous suppose, quel- « ques-uns de vos traits qui m'ont de suite « involontairement rappelé certains souve- « nirs déchirans, tout vous livre à mes pro- « près tortures. Votre pitié elle-même m'est « un tourment, si elle ne m'éclaire. Ou retia rez-vous, ou répondez-moi. Dites donc, ne « sortez-vous pas des Eufans-Trouvés? » Oui , répond Oscar avec un trouble toujours croissant ; « oui , je sors des Enfans-Trouvés. »

Ce triste dialogue se faisait à voix basse; les deux interlocuteurs s'étaient tout-à-fait rapprochés l'un de l'autre, et nid ne pouvait Jes entendre. Les regards d'Oscar étaient ti-

milles et baisses, comme les aurait eus un coupable devant son juge; les regards du lorçat, au contraire, étaient assurés et pénétrans. On y lisait ce qu'il y avait d'iiTévo- ::able et de cruel dans son sort, car ils tenaient à la fois de l'habitude du malheur et de l'impassibilité du destin. « Jeune homme, « dit encore le forçat, vous a-t-on fait conw naître le procès-verbal de votre entrée aux « En fans-Trouvés?» Oui, répond Oscar; « une t< copie de ce procès-verbal m'a été remise i< par celui qui m'a retiré des Enfans-Troui< vés, et qui a bien voulu soigner mon édu- :< cation; cette copie ne me quitte jamais. — ;< Jeune homme , dit le forçat , en tirant un « papier de son sein, et le présentant à Oscar, ;< regardez si le signalement de la chétivc t< layette est confornic à celui qui est marcjué i< sur votre écrit; regardez s'il n'y est pas fait i( mention d'un anneau d'or attaché à un i( ruban noir moiré qui était noué autoui- K du col d'un enfant exposé par moi. Dites- « moi enfin si vous ne portez pas une légère

« cicatrice an genou gauche. » A ces mots, il remet le papier à Oscar, qui reste confondu. L'identité ne saurait être plus complète. Le forçat dit alors: « Oui, vous êtes mon « fils, je vous reconnais, mais vous n'êtes « point obligé à recoimaître un père tel que « moi. Je suis un misérable , j'ai mérité l'hu- « miliation où vousme voyez, j'accepte mon « opprobre ; mais je ne l'accepte que pour « moi, et je ne veux pas nuire à vos destinées. « Le seul bienfait que vous puissiez tenir de « moi, c'est que je meure avec mon secret. « Je le jure, il ne sortira plus de mon sein. « Et d'ailleurs, ai-je mérité d'avoir un fils? « N'est-ce pas assez que celle qui fut votre « mère, soit morte dans d'inappréciables cha- « grins? Ah ! du moins, Dieu l'a retirée à lui « avant le jour où elle aurait vu son époux <f aux galères. Jeune homme , vous n'avez. « plus la mère dont vous pourriez vous hono- (( rer; ce sont mes égaremens qui d'abord « l'ont perdue , qui ensuite l'ont fait mourir « dans d'amères douleurs. Vous ne me devez

« rien, et mon dernier tort, mais celui-ci je « puis l'affirmer, a été involontaire, mon « dernier tort a été de me faire connaître à « vous. Retirez-vous donc ; vous reviendrez « me voir comme vous viendriez visiter un « malheureux qui aurait excité votre pitié ; et « tâchez, si vous le pouvez, de me faire allé- « ger un peu le poids de mes fers. Ils sont « mérités; mais à l'âge où je suis, ils sont « bien pesans. Je puis vivre encore longce temps , car on vieillit dans les bagnes aussi « bien que dans le libre tourbillon du « monde. »

En achevant ces mots , il ôte des mains de son fils les deux papiers que le malheureux jeune homme comparait d'un œil stupide, car il voyait sans voir, il entendait sans entendre. Le forçat prend donc les deux papiers, il les déchire en petits morceaux qu'il disperse autour de lui, et qu'il enfouit dans la poussière en les roulant sous ses pieds.

Oscar enfin sort de cet état d'angoisse morne qui absorbait son âme tout entière;

il en sort pour entourer de ses bras le cou de son père ; mais celui-ci le repousse à l'instant niéme. « Mon fils, sehâte-t-il de lui dire, « nous sonimes sans doute observés ; je t'in- « terdis toute démonstration qui pourrait « nous trahir, et je reconnaîtrai à ton obéis- « sance si je n'ai pas perdu tous mes droite « sur un cœur bien né. Prends patience ; sois « résigné comme j'ai appris à l'être. Ecoute, « il faut bien que je te le dise , pour que tu « ne me méprises pas trop , et pour que tii ne « te mépiises pas trop à cause de moi : je « n'étais pas fait pour un tel séjour, pour une «si profonde ignominie; c'est l'odieuse pas- « sion du jeu qui m'a conduit ici. Va, mon « fils, ne dis point que tu as retrouvé ton « père ; reste orphelin ; tâche seulement « d'apporter quelque soulagement à mon dé- « plorable sort. Je pense que mes fautes ont « peut-être été suffisamment expiées. Retire- « toi, respecte les ordres d'un père , tout « misérable qu'il est. Ce n'est qu'à ton obéis- « sance que je puis savoir si l'état où tu me

« vois n'a pas rompu tous les liens de la na- « ture. »

Le jeune homme obéit, mais il médite en même temps sur les moyens de délivrer son père, de faire qu'il n'achève pas sa vie douloureuse dans l'opprobre et l'infamie. A l'ijistant même, il va trouver le gouverneur, pour Uii faire le tableau de la funeste situation où il se trouve.

Il est inutile de raconter tous les détails soit des différentes entrevues du père et du fils, soit les démarches du fils. Qu'il suffise de savoir qu'ils ont été admis l'un et l'autre dans la Ville des Expiations, que le père y est mort louccment dans les bras de son fils, soigné par lui, et que le fils s'est élevé graduellement dans toutes les hiérarchies de la ville du lefuge.

Bien des grades de l'initiation ont dû lui '•tre épargnes.

Auparavant il était toujours prêt d'entrer dans le désespoir des destinées humaines; r'est .seulement depuis qu'il a rencontré son

père dans les séjours du crime qu'il a conçu les voies de la Providence.

La Ville des Expiations a achevé de lui révéler ce qu'il avait besoin de connaître.

Ballanche.

CHANT FUNEBRi: D'UN nEOU>AVi:.

3mttc tst VdBstlabon.

Si nous sommes émus profondément, aussitôt nous songeons à quitter la terre. Qu'y aurait-il de mieux après une heure de délices? Comment imaginer un autre lendemain à de grandes jouissances? Mourons , c'est le dernier espoir de la -volupté, le dernier mot, le dernier cri du désir.

Si vous desirez vivre encore , contenez-vous: suspendez ainsi votre chute. Jouir, c'est commencer à périr ; se priver, c'est s'arranger pour vivre. La volupté apparaît à l'issue des choses , à l'un et à l'autre terme ; elle communique la vie , et elle donne la mort : l'entière volupté, c'est la transformation.

Coiiiine un enfant, l'homme s'amuse de peu de chose sur la terre; mais enfin, sa destination est de choisir parmi ce qu'elle offre. Quand cela est accompli, c'est la mort qu'il veut voir: ce jeu long-temps redouté pourra seul désormais lui faire impression.

N'avez-vous jamais désiré la mort : c'est que vous n'avez pas achevé l'expérience de la vie. Mais si vos jours sont faciles et voluptueux, si vous êtes au faîte : tombez, la mort devient Yotre seul avenir, et il vous la faut.

On aime à s'approcher de la moit , à se retirer,à la considérer de nouveau , jusqu'à ce que la saisir paraisse une forte joie Que de beauté dans la tempête ! C'est qu'elle promet la mort : les éclairs montrent les abîmes, et la foudre les ouvre.

Quel plus grand objet de curiosité ! quel besoin plus impérieux ! Il est fini pour chacun de nous, .selon ses forces, l'examen des choses

(lu monde; mais, derrière la mort, est la région divine avec toute sa lumière, où la nuit étincelle.

Ils redoutent moins la mort les hommes d'un grand caractère , les hommes de génie , les hommes qui sont dans la force de l'âge. Serait-ce parce qu'ils ne croient pas à la destruction , malgré leurs doutes , et que les autres y ci'oient malgré leur foi?

La mort n'e.st pas un mal , puisqu'elle est universelle. Le seul mal est l'exception aux lois suprCmes. Bénissons sans amertume ce qui est nécessairement notre partage. Comme accident, et lorsqu'elle étonne , la mort peut affliger ; quand on y arrive naturellement , elle est con.solante.

Attendons , et puis mourons : si la vie actuelle n'est qu'une sujétion , qu'elle finisse. Si elle ne conduit à rien , s'il doit être inutile d'avoir vécu , soyons délivrés de ce leure.

Mourons, ou pour vivre réellement , ou pour ne plus feindre de vivre.

La mort reste inconnue ; lorsque nous l'interrogeons , elle n'est pas là; quand elle se présente , quand elle frappe , nous n'avons plus de voix. La mort retient un des mots do la grande énigme de l'univers , un mot que la terre n'entendra jamais.

De Sénancour.

ffa âUexicaim,

0 mon aoie I pourquoi êles-Tout triste, et pourquoi me troublez-TOUs?

Oui je reviens à vous, ô mes chères montagnes j Donnez à votre enfant le gazon d'un tombeau!... Déseris , volcans , forêts , orgueil de nos campagnes, Pourquoi vous ai-je fui pour un monde plus beau .■'

Elle est grande et superbe avec lous ses prestiges La cité dont je viens , mais elle ôte la paix , Et son souffle flétrit les plantes sur leurs tiges Quand elles ont vécu dans l'air de nos forêts !

Donnez l'ombre à mon front, à mes belles lianes, Et sous vos long? replis comprimez de mon cœur Les tristes battemens.... Oiseaux de nos savanes, Etouffez sous vos chants les cris de ma douleur....

Et loi, mon âme....ô dors, et rends-moi les doux rêves Qui voilaient sous des fleurs mon avenir d'enfant ,

Rends-moi ces jours de paix qu'aujourd'hui tu m'enlèves ; Reuds-moi le temps plus court et l'air moins étoufTant.

Ne trouble plus mes nuits et ce peu de jeunesse Que nous promet la vie et que tu vas flétrir, O dors , et garde-toi qu'une voix charmeresse Ne te vienne éveiller pour aimer et souffrir.

Le monde essaye en vain de te pouvoir comprendre , Et toi-même souvent lu ne le comprends pas. Oh ! dors , et lasse-toi de toujours te méprendre : Le ciel ne te fit point pour aimer ici-bas.

L'amitié, cet amour de notre adolescence, Ce doux réveil d'une âme heureuse et sans détour, Qui croit dans sa crédule et riante innocence Que du moment qu'on aime on aimera toujours...

L'amilié l'a trompée , et lui,... lui ton idole , Ta vie, et plus que Dieu peut-être (on espoir ! Lui-même t'a Irompée et son amour frivole A passé comme l'ombre , ou la brise du soir. . ..

O quand tu t'éveillas joyeuse et conûantc Pour donner à ma vie un avenir d'amour, Que le monde était grand, la nature riante Et qu'une telle aurore annonçait un beau jour!

Mais le ciel le plus pur {;ardc en sou sein l'orage , Il éclate el nous frappe alors (pron le croit loin , Et noire âme est du ciel le reflet et l'image ; Oh! dors, et ne prends plus d'autre espoir, d'autre soin.

Pour un peu de notre or, il avait fui la France , La France , ce pays où l'amoiir n'est qu'un jeu , Auquel le déshonneur, la honte, et la souffrance, Servent, dit-on, souvent , et de base et d'enjeu.

Pour un peu de notre or, il m'avait dit : Sois mienne Jemie enfant du désert... l'or roula sous son pied ; Puis mon Iront sur son cœur et ma main dans la sienne, Je crus que de ma vie il avait pris moitié....

O que de fois tous deux, errans sur cette plage Il me montra du doigt son navire arrête , Me disant : Tu fuiras pour moi , ce frais rivage , Cher auge, et tu verras mon pays enchanté.

Son pnys.... que j'aurais voulu pouvoir lui dire: Terre de mon ami , prends-moi , je suis à toi. Mais au loin dans l'espace il fuit le beau navire . Emportant mon ami vers la France, sans moi.

Sans moi, sa brune fleur, de la riche Amérique, Ainsi qu'il m'appellait , sans moi , son seul amour;

Mais qu'est-ce que des mots, quand ieur source magique Tarie au fond du cœur, s''y fausse chaque jour....

Il m'apprit à l'aimer, et m'a pu dire : Oublie.... Qu'il demande à l'esclave, alors qu'il va moin-ir, De briser de sa main la chaîne qui le lie , L'esclave répondra , — qu'il ne peut que souffrir !

O mes sables brûlans , ô ma natte déserte ,

Je vous demande envain ses baisers et ses pa;,

A peine si sur vous, leur trace m'est offerte,

Et , sans mon cœur, mes yeux ne l'apercevraient pas.

Ainsi le flot emporte un duvet, une mousse. Et le flot qui le suit , coule et reste aussi pur Que si la mer était sans débris , sans secousse. Comme pour refléter un ciel d'or et d'azur.

Ainsi l'ingrat ami, d'une rapide course. Fuit l'ami que bientôt le bonheur quittera , Ainsi le voyageur trouble souvent la source Où s'arrétant joyeux , il se désaltéra.

M"" MÉLAiriE Waldoî).

IP(DlljgIÏI2;

La poésie est tout l'homme, l'homme aveC ses jouets d'enfant ou ses faiblesses de vieillard , avec ses boutades chagrines ou ses passions sublimes, l'homme du peuple ou lemarquis de Molière crachant dans l'eau pour y faire des ronds.

Oh ! n'allez pas le croire, la poésie n'est point cadenassée dans un vers; peu lui importe à elle , dédaigneuse qu'elle est, si elle a douze pieds ; il ne lui en faut pas tant que cela pour marcher à la géante ! Pleure- t-elle, elle n'a pas besoin que ses larmes tombent <!eux à deux avec les rimes, et si elle rit, ce n'est pas du bout des dents : son rire franc et joyeux n'est point une grimace, elle en prend tout à l'aise.

Cependant, dans ce siècle où l'on croyait être désabusé de tout, on eût dû se faire dévot à la religion du génie, dernière religion des peuples qui n'en ont plus. Dans ce temps, où tout jeune homme qui a besoin de croire à quelque chose, aime encore à se bâtir son château de fées, avec l'attelage de mouches et le char de nacre et de peiies, où la poésie s'est réservé une place dans le coin de quelques âmes, il s'est rencontré des gens qui veulent la détrôner comme ils ont voulu détrôner Dieu. Ils commencent de même; même tactique, même plan de campagne, mêmes ruses, mêmes moyens, rien n'a changé : ils ont ridiculisé Dieu , ils géométrisent la poésie.

Nous sommes forcés de l'avouer, ils ont réussi avec ceux qui leur ressemblent ; ils ont fait choses viles des vieilles adorations. Toute la troupe impie .s'est mise à crier , à clabauder, à croassera qui mieux mieux ; c'étaient des fadaises, c'était de la niaiserie, c'était de la sottise : ils n'entendaient pas , il* ne comprenaient pas ; il leur fallait du po-^

sjtif, du réel , disaient-ils, et tant qu'on n'aui-ait pas trouvé le moyen d'appliquer l'algèbre à la poésie , eux , grands penseurs, n'y croiraient ])as.

Que nous importe à nous ! l'expérience l'a prouvé : pour ètrepoëte , il faut, sans se tàter ou la tète ou l'estomac ouïes flancs , être bien sûr qu'on a une ànie , parce que c'est à l'àme que cela tient, et qu'il faut une âme pour comprendre cela.

Arrière vous qui n'en avez pas.

Nous voulons nos autels ; nous , nous voulons nos prières ; nous voulons nos larmes et notre Dieu qui les sèche ; nous les voulons, vous dis-je : vous seriez bien hardis de prétendre nous les ôter.

Dans un temple social , que tous les l'eplàtrages ne pourront faire tenir debout , auquel on a donné poiu' clefs de voûte , les chevilles de la guillotine ; est-ce étonnant si le poète n'est point sur le trépied ?... On a voulu tuer tout sentiment du beau , du noble, du grand , mais on n'a fait que vouloir.

On a banni ]a poésie éminemment religieuse , parce que l'on ne veut plus de foi. Eh ! bien , nous avons foi en elle , et vous avez beau venir , cravache en main , pour châtier notre insolence , vous ne prévaudrez pas.

Pauvres gens I vous vous êtes donc imaginés que vous couperiez les ailes à cet aigle qui vole dans les cieux ? Est-ce sa faute à lui si vous avez la vue basse , et si vous ne pouvez le voir ? prenez un télescope.

Liberté dans l'art comme liberté dans l'état, point de despotisme, point d'anarchie. Certes l'art y gagnera : qu'il ne soit plus emmailloté dans les règles de grammaire ; mais qu'il marche à grandes enjambées dans l'espace du beau. Aujourd'hui à peine si ce pauvre enfant, malingre , souffreteux et rachitique , peut faire un pas, tant on lui a serré les jambes;; taisez-vous, rapetisseurs de gloire, vous avez fait Antée lapon.

Les choses étant telles, ne désespérons point encore ; peut-être, quelque jour, paraîtra un

nouTeau Type, un Panurge , un FalstafT, un Figaro. Un nouveau Werther a peutêtre déjà chargé ses pistolets ; le .spectre tl'Hamlet crie vengeance , et Méphistophélès rit dans l'ombre.

Vers la fin de l'autre siècle, des hommes sont venus qui ont senti ce que c'était que la poésie , et ce qu'elle pouvait faire. C'est le prisonnier aux dix-sept lettres de cachet , l'amant de Sophie , si beau de laideur , qui hurle sa parole à la foule haletante et convulsive de liberté ; c'est cet homme qui rendit le premier la poésie populaire en France.

Mais Mirabeau est mort , il a exhalé sa vie puissante et agitée ; la monarchie tout entière va descendre dans la tombe , le comte de Mirabeau est mort.

Après ses funérailles , la deesse.se fit populace , retroussant sa robe blanche à deux mains, jetant ses cheveux au vent , écartant les longs voilesqui couvraient son chaste sein; elle courut les rues et se roula dans la fange des ruisseaux.

Plus tard, une i'cmme pieuse couvrit sa nudité ; elle retira la grande impudique du cloaque impur, elle parfuma ses vèteniens et lui bâtit un sanctuaire. Alors Corinne fut couronnée au Capitole, Corinne, la grhnde femme aux yeux noirs et briUans , à l'imagination brûlante , l'Italie personnifiée.

Puis il monta au haut de l'horizon ce soleil qui ne s'est point couché, qui brille encore de toute sa gloire, et que , devenus Sabéens, nous adorons à genoux. Alors , la vierge des dernières amours mourut de douleur de ne pas appartenir à Chactas beau comme le désert. René partit pour les huttes de Sachem, et Velléda , la prêtresse des Gaules , la faucille d'or suspendue au col , debout sur la pierre de Dolmen , soupira dans les brises de l'Armorique.

Si aujourd'hui Chateaubriand a des autels, s'il est puissance dans l'État , c'est que Chateaubriand est poète. Il a été, pourson époque, le grand sceau qui l'a marquée. Qui osera mettre son nom près de celui-là ?

Les rêveries les plus intimes de l'àme , les désirs les plus impossessibles de jeune lioninie , la mélancolie la plus douce et la l)lus tendre, les soupirs, les hymnes d'un cœur qui brûle comme l'encens devant Dieu , tout cela eut son poète. Lamartine a chanté. L'indignation d'honnête homme , cachée sous le cynisme de la parole, a eu Barbier pour interprète. La haine la plus acre, les imprécations les plus fortes, la rage du prolétaire a inventé des syllabes, des cris pour tinter dans la société comme un lugubre tocsin ; elle a employé de ces vers qui se gravent dans la mémoire comme l'expression la plus naturelle d'une pensée sublime ; Barthélémy a monté en croupe de Némésis sur son Griffon , et fesant galoper à coups de poings et à coups de pieds le sauvage coursier, lui a dit : Va !

Puis enfin après vient la foule, jeunes gens d'âme et d'avenir, qui tous ont senti le mal , et qui ont rétabli la poésie telle qu'elle doit i'irc; ils l'ont fait pleurer avec tous et rire

avec peu. Aussi n'esl-elle plus grosse joie de cabaret , comme elle ne pue plus le musc du boudoir.

A cette heure cependant il est besoin qu'un homme de génie se mette à manier l'œuvre informe et grossière, qu'il prononce \efiat lux de ce chaos d'où peut sortir un paradis terrestre. Allons ! à l'œuvre ! prends le ciseau et la truelle , coupe et bâtis ; ne te gêne pas , coupe à larges entailles , bâtis à grands étages!

Pour être ce glorieux architecte, il faudra avoir une forte poitrine et de robustes épaules ; Atlas , prends garde à ton monde I...

C'est un Messie que la poésie attend , un Messie qui fera des miracles, qui sera bon et vaillant , qui rajeunira son univers, et qui n'aura pas besoin de mourir pour monter au ciel.

La place est belle : qui la prendra ? quel est l'homme qui aura conscience de lui et conscience en lui , qui d'un bond s'élancera sur le trône, s'y tiendra sans s'y cramponner, se mettra la couronne sur la tête et dira : Le Messie, c'est moi?....

Un jeune poëte naguère a dessiné à grands traits la tête sombre de Cromwell ; un jour de Grève, il a ramassé une tête coupée au pied de la machine du docteur Gu»llotin ; il a disséqué les fibres de cette tête , et sous le scalpel ont jailli des idées à donner mal aux nerfs des femmes les moins vaporeuses. Sa lyre a eu des chants pourtoutes les infortuneset pour toutes les gloires. Homère de vingt-neufans, il a écrit une Iliade gothique sous le porche noirci des tours de Notre-Dame ; il a eu à lui son Esméralda, créature suave et ravissante. Pauvre petite bohémienne à la moue si gentille , ange placé entre l'amour d'un prêtre et l'amour d'un Quasimodo ^ voilà ce qu'il a créé; c'est à lui d'oser. Après avoir fait sauter en éclats le moule du vers, qu'il fasse sauter en éclats le moule de la poésie ; les circonstances sont bonnes , malgré tout ce qu'on en pourra dire. Dans la société il n'y a plus d'aspérités , plus de caractères en relief, c'est l'uniformité des billes avec lesquelles on joue au collège. Toutes les eiistences se sont frottées les unes

contre les autres, à s'en user; on a appelé cela civilisation ; et il faut mêler tout cela , parce que tout cela est mauvais.

Qu'on jette tout cet or , tout cet argent , tout cet acier , tout cet airain dans la chaudière; Phidias poétique , chauffe, chauffe encore Ja fournaise , le métal bouillonne ; à quand la belle statue de Corinthe?

LÉON Masson.

§^( ;pratsir \>($ ^^o^a^es,

Par d'dgiles coursiers avec rapidité

Dans mon char voyageur je me sens emporté.

L'horizon azuré , le ciel et ses nuages ,

La ville et ses maisons j l'onde avec ses rivages ,

L'ombrage des jardins, le clocher des hameaux ,

Les prés fleuris , les bois au penchant des coteaux,

Semblent venir forcer ma vue inattcntive

A suivre d'un regard leur scène fugitive.

La colline et son flanc par le sable doré ,

Comme la peau du zèbre un vallon bigarré ,

La fente du sillon qui vient d'ouvrir la terre,

Sur l'aride chemin un arbre solitaire,

Les feuilles de la vigne et ses pieux enfoncés,

Un verger, des épis à demi-ren\ersés ;

Le villageois parlant au soldat qui l'écoute,

Le mouscpiLi sur l'épaule, au niilicu de la roule;

La rivière qui fuit à travers les guérêts;

Hommes,coursiers,troupeanx,chanips, montagnes, forêts.

Quels tableaux différens, rapides comme un songe,

Charment l'ennui rêveur où lentement me plonge

Le charme assoupissant de l'immobilité

Qui captive mes sens dans ce char agité !

De toutes les saisons la figure diverse

Se succède aux climats qu'un voyageur traverse.

Le lever du soleil , !a splendeur de l'été,

L'orage et sa grandeur, la nuit et sa beauté ,

Les noirs torrens , les ponts suspendus sur Tabîme ,

Les empires peuplés que le travail anime ,

Sans nous donner le temps de les envisager,

Déroulent sous nos yeux leurs traits prompts à changer.

Ainsi du monde entier on peut voir la surface;

Sans faire un mouvement, on court, on vole, on passe

A travers les pays de cent peuples divers ,

Le pas de nos coursiers fait mouvoir l'univers.

Mais souvent notre cœur , insensible au miracle ,

Trouve dans sa pensée un plus vaste spectacle;

Et tandis que l'essieu brûle en nous entraînant ,

Le cœur s'enflamme aussi sur soi-même en tournant.

Edouard Ali.etz.

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