‹ Nouveau keepsake françaisChapitre 2 sur 9 · MŒURS ROMAINES · texte numérisé non relu

MŒURS ROMAINES

Si nous cherdions ce qui peut entretenir dans les mœurs romaines cette férocité que rien ne put adoucir, nous en trouverons la cause dans le goût eflréné du peuple pour les spectacles et pour les jeux sanglans du cirque ; et quand nous aurons -vu avec quelle violence les Romains , dans le temps même de leur plus haute civilisation , les Romains, qui d'ailleurs n'étaient point insensibles à (les spectacles d'un autre ordre, se laissaient entraîner à ces affreux plaisirs, nous aurons sondé un des plus sombres abîmes du cœur humain.

Le goût des spectacles est inné dans toutes les nations. Les Romains , peuple sérieux et grave , ne l'ésistèrent pas néanmoins à cet at-

trait universel qui captive surtout les peuples frivoles. Montesquieu fait la remarque que presque toutes les révolutions de Rome furent déterminées par quelque spectacle imprévu qui s'en/parait des esprits en frappant les regards. La vue de Lucrèce outragée causa l'expulsion des rois; celle d'un débiteur couvert de plaies abolit la tyrannie patricienne et changea la forme de la république, le corps sanglant de Virginie sous les yeux de la multitude brisa le joug desdécemvirs; pour faire condamner Manlius, il fallut ôter au peuple la vue du Capitole ; la robe de César déchirée de vingt-trois coups de poignards rétablit pour jamais Rome sous la servitude impériale.

Plusieurs passages des livres de Cicéron font connaître quelle influence on exerçait au barreau par les prestiges qui s'adressaient aux regards. Un avocat chargé de défendre un vétéran n'aurait pas manqué dans le moment pi'évu de déchirer la robe du client et de montrer aux juges une poitrine glorieuse-

ment cicatrisée. Personne n'ignore le trait d'éloquence qu'inspira à l'orateur Crassiis l'aspect d'un convoi funèbre qui vint à passer sur la place publique, tandis qu'il parlait contre Cassius. «

Cepenchantdes Romains pour les spectacles qui frappent l'imagination, imprimait à plusieurs de leui's cérémonies religieuses un auguste caractère. Il y avait surtout une grande beauté dans les pompes symboliques qui accompagnaient la dépouille de l'bomme à son dernier asyle. Les Romains trouvaient à recueillir de sérieuses pensées dans cette urne où les débris d'objets sacrés et chers étaient réservés pour les s»)uvenirs d'une constante amitié, dans ce bûcher, universelle coutume des peuples antiques, où l'homme mortel se consumait en présence des cieux , tandis que remontait à son origine l'âme immortelle; surtout, ils retenaient fidèlement la coutume de porter aux funérailles les images des ancêtres. Ainsi l'on croyait voir les siècles passés apparaître, s'élever autour de celui qui venait de

quitter la vie, et l'environner d'un cortège sacré. Ainsi, au moment solennel où s'évanouit la figure de la vie, où commence pour l'homme qui n'est plus rien ici-bas, la justice tai'dive de la terre, le passé, sous la forme d'un tribunal de famille, semblait é^'oqué pour accuser ou bénir, et enfin, consacrer «l'avance ks immuables décrets de la postélité. Les Romains n'étaient point insensibles à ces spectacles; ils en comprenaient la beauté mystérieuse; et lorsqu'aux funérailles d'un Cassius, la tyrannie soupçonneuse de Tibère avait interdit la présence de deux grandes images , elles apparaissaient plus brillantes à tous les souvenirs, et Tacite était bien compiis lorsqu'il disait : eà magis Bruti et Cassii j)rœfulgehant imagines quà non visehantur.

Comment donc un peuple ainsi susceptible d'être ému par des spectacles de gloire et des souvenirs de patriotisme, montrait-il en même temps un penchant si dénaturé pour les plaisirs de l'amphithéâtre? comment concilier une telle jwssion avec ee que le peuple Ro-

main conservait encore de dignité et de grandeur? je ne crains pas de le redire, ténébreux mystère du cœur humain où l'on pourrait voir comme un symbole de la déchéance primitive et universelle de l'homme , en qui le bien et le mal , la lumière et l'ombre demeurent tellement mêlés et confondus, qu'ils attestent à la fois la hauteur de l'origine et la profondeur de la chute.

La coutume de faire combattre des hommes aux funérailles des Romains illustres se rencontre aux premiers temps de la république , comme un lointain souvenir des temps héroïques de la Grèce , lorsqu'AchilIe, voulant tromper sa douleur irritée et apaiser les mânes d'un ami , arrosait du sang des captifs le marbre d'un tombeau. Mais ce fut seulement vers la Gn du 5^ siècle de Rome que les combats de gladiateurs furent donnés en spectacles publics ; dès-lors le goût s'en accrut de plus en plus , et ils devinrent promptement les jeux de prédilection des Romains.

Les magistrats avides des faveurs du forum

nccroyaientpas mieux faire leur cour au peuple qu'en lui prodiguant les plaisirs de l'amphithéâtre. Le sang versé était le prélude de toutes les entreprises; sous cet auspice, étaient célébrées les dédicaces des temples et toutes les cérémonies religieuses; bien plus, dans l'asyle de la vie domestique , dans les banquets voluptueux où se trouvaient réunies toutes les jouissances du luxe, les gladiateurs venaient exciter par des émotions sanglantes le sentiment émoussé du plaisir. Ainsi les riches sénateurs de Rome , héritiers des palais des Scaurus et des Lucullus, le front couronné de roses, étendus sur des lits somptueux, assoupis par les chants et les danses des coiutisanes , se réveillaient au cliquetis des épées, pour compter les gouttes de sang des victimes. Car, tel était le caractère de la corruption des Romains, qu'ils unissaient toujours les orgies de la cruauté à celles de la volupté. Néron chante une hymne de fête en pi^ésence de Rome incendiée ; et tandis qu'il s'enivre à la vue de ce dernier triomphe, il

évoque des pensées d'une affreuse joie, mêlant des images voluptueuses aux souvenirs sanglans de l'amphithéâtre.

. . . Lorsqu'au son des luths , le préfet des Balaves

Jetait aux lions vingt esclaves Dont on avait caché les cliaînes sous des fleurs.

Les gladiateurs formaient une association qui avait ses réglemens et ses lois ; ils se soumettaient aux traitemens les plus rigoureux, yirgis ferroque necari, s'ils ne remplissaient pas tous leurs devoirs , par exemple , s'ils prenaient la fuite dans l'arène. Un certain nombre , à la vérité , était composé de criminels dévoués au supplice; mais la plupart étaient de malheureux et intrépides captifs qui, après avoir défendu leur liberté dans les combats, avaient été livrés par le hasard des armes aux cruels passe-temps des Romains. On y voyait aussi des personnages connus, des citoyens libres, des sénateurs , qui seprosti^ tuaient à cet infâme métier, soit , comme un. histoxien le rapporte de Labiénus , afin de

complaire à César ; soit pour se charmer euxmêmes par la vue du sang qu'ils aspiraient à répandre.

Le nombre des gladiateurs, d'abord limité, ne tarda pas à devenir excessif. Jules-César, durant son édilité, fit descendre dans l'arène plus de six cents gladiateurs ; et, suivant Plutarquc , ce fut une des causes de sa popularité. Il en faut dire autant de Marius et de Sylla , ces tyrans avant-coureurs des tyrans de l'empire, qui pendant un demi-siècle s'arrachèrent les lambeaux de la république expirante. On lit, dans Plutarque , que, dans le temps où Sylla commença sa carrière politique , le peuple encouragea ses pi'étenlions ambitieuses , parce que ce Romain étant ami de Bocchus, roi de Numidie, promettait aux plaisirs populaires de beaux tigres et de beaux lions d'Afrique pour les fêtes de l'amphithéâtre. Il arriva un jour que le peuple romain refusa d'élever à la préture ce même Sylla , non qu'il s'inquiétât de placer un si mauvais citoyen dans cette haute dignité, mais parce qu'il lui

réserrait l'édilité, charge inférieure à la piéture , et qui renfermait dans ses attributions le ministère des spectacles et des fêtes. Quel motif pour déterminer les élections du Forum î Sous l'empire, la passion des jeux du Cirque fut sans frein. Il convenait aux dominateurs de l'univers de corrompre et d'avilir un peuple dans lequel ils voulaient effacer jusqu'aux dernières traces du sens moral. Je ne parle point de ce Tibère, qui , du fond de sa retraite de Caprée, écrivait au sénat de longues lettres sur la nécessité de mettre un frein aux vices , et de ramener les mœurs antiques, signalant par cette hypocrisie le trouble d'une ame;^ souillée qui se débat vainement pour dissimuler sa nudité sanglante à elle-même et au monde. Je ne parle pas de Caligula et de Néron, ces princes exempts du moins d'hypocrisie, et de qui on peut dire que, sous leurs règnes, le crime et la démence avaient pris possession de l'empire, et s'étaient assis solennellement sur le trône de l'univers. Il est plus curieux de montrer d'excellens princes

encourageant aussi par leur présence et leurs largesses les odieux spectacles du Cirque. Titus, qui mérita d'être appelé les délices du genre humain , crut honorer la mémoire de son père, en ordonnant que trois mille gladiateurs s'égorgeassent sur le tombeau de Vespasien. Du lieu élevé où il était assis, Titus, ce grand empereur, pût-il donc rester spectateur impassible de cette scène sanglante? Faudraitil croire qu'il ne se sentit pas profondément troublé quand trois mille victimes défilèrent devant lui , et le saluèrent de cette expression touchante : ^i^e, César, moriturite salutant! « César , ceux qui vont mourir te saluent ? » Alors, dut-il rappeler à son esprit la mémoire des tyrans dont il effaçait les traces , et qui peut-être avaient fait dans ces jeux cruels l'apprentissage de leurs forfaits ? Quelles mœurs donc que ces mœurs romaines ! quels temps que ceux où les regards du meilleur des princes pouvait supporter , comme un spectacle ordinaire, ce massacre de trois mille hommes parqués dans une arène I

Tout se lie et s'enchaîne dans la sphère du vice comme dans celle de la vertu. Les proscriptions de la république, les crtiautés des premiers empereurs, et, plus tard, les persécutions exercées contre les chrétiens , même par de bons princes, n'ont rien qui étonne chez un peuple dont la jeunesse et la maturité s'étaient formées dans les fêtes de l'amphithéâtre. Ainsi, pour déraciner ces habitudes sanguinaires , il ne fallut rien moins que l'entier renouvellement de la société romaine ; il fallait le triomphe et l'établissement du christianisme, pour que l'humanité, si long-temps violée et méconnue , apparût resplendissante aux regards du monde.

L'influence croissante de la religion du Christ détruisit les amphithéâtres des payens par la même autorité qui avait brisé leurs idoles. La lumière de l'Évangile, en démontrant à l'intelligence les absurdités du polythéisme , avait éclairé les âmes d'un jour rénovateur. Devant ce fanal inattendu, le genre humain demeura attentif, et les peuples relc-

vérent leurs têtes; la noble tiumilité chrétienne les fit remonter aux sentiments de la "véritable et seule égalité ; car ils reconnurent dans l'universelle misère le sceau de la dignité et de la fraternité universelle. Ému par la ! douceur de l'Évangile , attiré par cette voix divine qui convie tous les mortels à de pa- ■ reilles destinées , à de pareilles espérances , le chrétien néophyte se détournait en frémissant de ces spectacles profanes et cruels. Ce gladiateur , qui , au milieu des clameurs forcenées, était jeté vivant sous les dents d'ime bête féroce ou sous le glaive d'un rival plus adroit , lui rappelait de précieux et saints souvenirs. Le juste par excellence, dans les longues scènes de son supplice, dans les agonies de sa croix , avait aussi , lui , excité les joies effrénées de tout un peuple complice. A ces pensées , le chrétien se troublait, la charité , vertu jusqu'alors inouïe, succédait au barbare instinct que son éducation payenne avait entretenu dans son ame ; et ainsi il arriva que les jeux du Cirque , peu à peu dé-

laissés par la société , devenue chrétienne , furent définitivement abolis par les édits des empereurs chrétiens.

ADOLPHE MaZURE.

€e CanntJbaU.

Je trouvais plaisant d'être chargée de l'éducation d'un sauvage, et j'étais encouragée d'ailleurs par les dispositions merveilleuses que paraissait annoncer mpn jeune Caraïbe. Au bout de six mois, il entendait et parlait assez bien le français ; il se familiarisait en même temps avec les usages de notre vie civilisée ; en un mot , il devenait un sauvage de société fort agréable, d'autant que sa taille élevée et ses formes nerveuses et élégantes donnaient plus de charme à la gracieuse singularité de ses manières. Je n'ai pas besoin de dire que mes jours de réception avaient repris faveur, et que mon salon fut bientôt trop étroit pour l'affluence d'amis qui s'y donnaient rendez-vous. Les dames surtout s'y

trouvaient en tel nombre , qu'il était souvent I impossible de les asseoir toutes : ce dont au ; reste elles ne se souciaient guère, pourvu qu'elles pussent entourer, voir et entendre I Oukissi (c'était le nom de^mon Caraïbe). ! J'ai toujours aimé les Roûts, et chez moi t plus encore que chez les autres. Je ne sais pourquoi je pris peu de goût à ceux-ci. J'éprouvais un .sentiment qui ressemblait à la I jalousie, en voyant l'empressement dont Oukissi était l'objet ; en remarquant surtout l'éclat dont brillaient ses yeux en se promenant sur cette foule de femmes , toutes occupées de lui, et dont quelques-unes étaient charmantes. Je ne puis m'empêcher de rire aujourd'hui, en songeant que je me suis vue bien près d'aimer un Cannibale ! Du moins si ce n'était pas de l'amour, c'était un caprice bien caractérise. Je ne dus mon salut qu'au hasard.

J'avais un jour à dîner une vingtaine de personnes. Obligée de placer Oukissi loin de moi, je lui dis de s'asseoir à la droite de la

douairière de ***, mais il ne tint compte de l'invitation, et, sar s cérémonie, s'élança à l'autre bout de la table, à côté de la jolie miss Erforth , qui parut très - sens'ible à la préférence. Je ne sais qui , de la douairière ou de moi, fit la plus laide grimace à ce trait un peu brutal ; mais il fallut bien se résigner. Le moyen de faire entendre raison à un Caraïbe en fait de galanterie! sa galanterie, à lui, c'était 1 instinct de la nature.

Je ne fus pas maîtresse de moi , pendant tout le premier service. J'étais inquiète, j'avais des distractions, j'oubliais que j'avais à faire les lionneurs de ma table ; mais la conversation était si vive entre miss Erforth et Oukissi, et tous les convives en étai'fnt si occupés, que personne, je crois, ne s'aperçut de ma mauvaise humeur.

Tout-à-coup Oukissi , qui ne perdait pas un morceau , malgré l'attention et les soins qu'il donnait k sa voisine, parut frappé d'une tranche de gigot d'agneau que je venais de lui servir.

« Qu'est-ce que csla? » s'écria-t-il avec une t'xpression de physionomie que je n'oublierai jamais.

Miss Erlbrth se chargea de répondre à sa question ; puis elle désira savoir pourquoi le goût de cette viande l'avait frappé.

« Ah I dit-il naïvement et dans son piquant jargon que je n'essaierai pas de rendre, c'est que cette chair ressemble beaucoup à celle d'un enfant de cinq ou six ans, de bonne qualité. »

Un frémissement d'horreur parcourut toute la table ; il y eut ensuite un moment de silence , et puis la curiosité reprit ses droits. Miss Erforth se retourna vers Oukissi, et lui dit avec un air d'ingénuité candide, qu'elle n'aurait jamais cru la chair humaine agréable au goût.

a Comment ! s'écria le sauvage ; je n'en connais pas de plus savoureuse. Si nous autres possédions comme vous cet art que vous appelez la cuisine, quelle chère nous pourrions faire ! mais nous ne savons que griller, toujours griller. Encore n'avons-nous pas le soin

— Sade modérer l'ardeur du feu, et nos rôtis sentent le brûlé bien souvent. »

Cette épouvantable dissertation gastronomique ne paraissait pas déplaire à mes convives, qui, le cou en avant, l'écoutaient avec un intérêt visible. Moi-même, je me sentais maîtrisée par l'effroi qu'elle m'inspirait. Il continua :

« Eh bien ! malgré tout, il n'y a rien de meilleur au monde qu'une épaule de jeune garçon, une hanche grasse déjeune fdie, et surtout les mains d'un enfant nouveau-né.

Quant à la chair d'homme ou celle de femme déjà mère, j'en fais peu de cas : la première est coriace, la seconde est molle et insipide. »

— « Vous avez mangé de la chair de jeune fille? » reprit vivement miss Erforth.

— « Sans doute, et la meilleure que j'aie goûtée jamais est celle de la belle Ikala, mes premières et mes plus chères amours. »

Pour le coup , il y avait de quoi défaillir. Nous nous regardions tous avec une expression de terreur vraiment comique. Quelqu'un

s'avisa cependant de vouloir apprendre comment le Caraïbe avait mangé sa maîtresse, et personne ne réclama contre cette de- I mande, que Oukissi ne parut pas trouver indiscrète.

« J'avais dix-sept ans, dit Oukissi, et lorsque je voyais passer les filles de notre tribu, je m'arrêtais malgré moi. L'émotion que j'éprouvais alors devenait de plus en plus vive, mais elle était vague, indéterminée ; c'était un désir sans but, sans objet, une tristesse dont je ne pouvais me rendre compte. Un jour je rencontrai près d'une fontaine ombragée de grands cocotiers, Ikala^ fille du chef de la tribu voisine ; elle venait puiser de l'eau ; sa beauté me frappa ; je lui dis des paroles d'amour et je lui demandai son cœur. Elle ne me répondit rien, mais je la vis , en s'en allant, qui tournait la tête vers moi.

« Je revins souvent à la fontaine des cocotiers ; elle y venait aussi et restait souvent quelques raomens à m'écouter ; elle me dit enfin, à son tour, qu'elle partagerait volon-

tiers ma natte et ma cabane : je lui donnai le l)aiser d'amour.

a Pendant trois lunes, nous fûmes heureux, nous vivions l'un pour l'autre , seuls dans ma hutte de joncs et nou. croyant immortels comme le grand Être. La chasse et la pêche suflisaient à notre subsistance : Ikala fesait cuire le gibier et le poisson que je lui rapportais, et ne songeait plus à la guerre, qui fournit un gibier plus appétissant millo fois, des hommes.

« Unjour (jour de malheur ! )j'avais quitté ma cabane avant le soleil , et je m'étais écarté plus que de coutume , je ne rentrai que le soir, et je fus étonné de ne pas trouver Ikala. J'appelle , elle ne répond pas. Tout-à-coup mes yeux aperçoivent l'empreinte récente de pas d'hommes et celle aussi des pieds d'Ikala , mais avec des traces visibles d'une lutte qui avait eu lieu sur le seuil de la cabane. Je m'élance, je cours vers la mer, où les pas semblaient se diriger. Je vois , en effet, une pirogue conduite par deux guerriers d'une autre

lie, dont l'un ramait à toute force et l'autre contenait Ikala,qui,en me reconnaissant, fesait de nouveaux efforts pour s'arracher de ses bras. Une flèche partit de mon arc rapide comme l'éclair, elle fit justice et délivra ma bien-aimée , qui se jeta à la mer vers moi. Je nageais déjà à son secours j mais, hélas! l'autre guerrier avait quitté ses rames, et, ne pouvant retenir sa proie, il avait eu le temps de la frapper d'un coup fatal.

« J'avais ramené Ikala sur le rivage : elle vivait encore, mais ses yeux s'éteignaient déjà dans le grand sommeil; et moi, je me roulais par terre de désespoir. Enfin , voyant qu'elle souffrait trop, je lui plongeai mon couteau dans le cœur.

(Ici un cri presque général interrompit le narrateur ; il ne parut pas remarquer notre émotion.)

« Je la rapportai dans ma cabane, et, après avoir long-temps pleuré , je choisis les meilleurs morceaux de ma bien-aimée, que je conservai après avoir enseveli le reste religieuse-

— sèment. Je m'en nourris pendant trois jours , et ce fut une douce consolation pour moi de reconnaître que jamais je n'avais rien mangé de plus exquis. »

Il soupira tendrement en finissant. Il y avait dans cet amant cannibale quelque chose d'original qui plaisait singulièrement aux dames. Pour moi, je fus guérie pour toujours du désir de recevoir le baiser d'amour d'un homme dont les dents et le palais connaissaient et appréciaient aussi bien le goût de la chair humaine.

M"^ DE Graffigny.

OPHELIE.

Lorsque le vieux Williams, ame forte, auic austère, Poète uuiversel levé sur l'Angletene

Comme un soleil éblouissant, Elit de Polouius, créature avilie, Jouet du jeune Hamlet et père d'Ophélie ,

Fait jaillir l'ame avec le sang ;

Il laissa dans ses mains tomber son front sublime , Et les yeux de son ame , errant sur un abîme ,

Y purent voir dans le lointain Quelque chose de blanc flottant à la surface , Indécis comme l'aube , avant que l'aube efface

L'étoile blanche du matin.

Ot objet, s'approchant flol à flot sur les ondes, Lui révéla bientôt les longues tresses blondes

D'un ange à la mort souriant.

On eût dit cet autre ange aux splendeurs éternelles Que Dante vit un jour voguer avec dei ailes ,

Les yeux tournés vers l'orient.

Cet auge , sur les flots porté comme Moïse , (J'était la jeune fille au jeune roi proraise

Devant le ciel el devant Dieu.

Shikspear , Hamlet ! ô vous , l'amant et le poète I C'était votre Ophélie à tous deux , qui , muette,

Et surnageant comme un adieu ;

Les yeux déjà mi-clos, la poilrjne gonflée, Sa blanche robe , hélas ! par les vagues enflée ,

Ses beaux bras autour d'elle errans , Voguait , de plus en plus s'éloignant de la rive. Ainsi qu'on voit tourner une fleur qui dérive ,

Emportée à tous lescourans.

Mais, avant de livrer aux abimes du fleuve L'espoir encor doré d'une vie eucor neuve ,

Avant de choir au gouffre ouvert , La jeune Ophéha, soucieuse, indécise, Là-bas, sous un vieux saule, au bord s'était assisf ,

Sous un saule au feuillage vert.

Et sous ce dônie ombreux, pensive au bruit dfs vagues, Le cœur tout agité de pressentiuiens vagues,

Elle s'était mise à chanter ; Triste et plaintif accent que celui de cette ame , Dont les larmes ce soir auront éteint la flamme,

Et qui s'exhale pour monter!

Elle disait : « Voici le saule « Aux longs cheveux verts et moiivans, « Qui retombent sur mon épaule , « Balancés au souffle des vents !

« Voici déjà, voici fanées « Les fleurs qu'au matin je cueillis : " Ainsi vont mes jeunes années , •< Mes beaux jours frais épauouis,

<< Mes belles heures vagabondes , « Au vol si frais et si joyeux , " S'effeuiller au penchant des ondes, " S'envoler au souffle des cieux.

<• Pleure alors, mon vieux saule , pleure,

<' Et dis au passant égaré

" Qu'Opbélia s'est tont-à-l'heure

" Enfuie après avoir pleuré.

" Dis que la rivière est profonde , « Qu'on a vu trembler les roseaux, « Et qu'une chevelure blonde « A long-teinps flotté sur les eaux.

•< Puis , s'il s'assied , ô mon vieux saule , •< Que tes cheveux verts et mouvans " Retombent jusqu'à son épaule , « Balancés au souffle des vents. »

Ainsi se lamentait l'amoureuse insensée , Par ses rêves de mort si doucement bercée ,

Qu'on eût dit un ange au front pur Descendu parmi nous pour vivre notre vie, Et dont l'ame bientôt , de regrets poursuivie ,

Rouvrirait ses ailes d'azur.

Elle resta long-temps sur cette herbe mouiUée, Les mains jointes, l'œil fixe, en pleurs, agenouillée,

Avec d'harmonieux sanglots; Puis vers le soir, quand l'ombre aux plaines descendue , Croissant et s'allongeant par l'immense étendue ,

"Vint à s'étendre sur les flots,

11 ne resta plus rien sur la rive fleurie ,

Rien d'elle! — Un ouragan courbait avec furio

Le vieux saule aux cheveux mouvans ; Le grand fleuve hurlait , et sa voix monotone Se mêlait au long bruit des feuillages d'automne,

Balancés au souffle des vents.

CORDELLIER D£LAIÇ0I;E.

(SlBiiEriï IDÎIS iL^isaaiL.

Non , ne plaignez point Zaïb , vous qui l'avez aimé , Zaïb n'a pas connu les malheurs de son pays.

Il est tombé aux plaines de Talabya, et son dernier soupir a été salué par la victoire : il est tombé aux plaines de Talabya, et son monument est la gloire du désert.

L'ennemi d'Iran célèbi*e par des hymnes de guerre le nom sacré de Zaïb ; il veille près de la tour funèbre où reposent les restes du guerrier.... Louange à Dieu ! Le tombeau de Zaïb ne sera pas insulte.

Fils de Zabcli je t'ai vu répondre par un

sourire au coup mortel de l'Arabe. J'ai vu , à ton dernier moment, des larmes s'échapper de

tes yeux ô mon ami , était-ce l'existence

que tu pleurais !

Ah ! le peuple d'Iran envie ton sort, ô Zaïb! la mort est préférable à l'exil , et la race d'Iran , aujourd'hui, n'a plus de patrie :

Les temples de Madaïn sont en ruines, le sceptre de nos rois est brisé , et l'Arabe s'est partagé les richesses de l'étendard de Gao :

Le despotisme hideux s'est assis au trône des Cosroës. Nous avons été dispersés sur la terre de l'étranger, et le lieu qui nous avait vus naître est devenu comme notre ennemi.

Non, ne plaignez point Zaïb, vous qui l'avez aimé , Zaïb n'a point connu les malheurs de son pays.

Dans l'étonnement de sa ruine , Madaïn a crié vers le ciel; elle a dit : « Dieu Ormusd ,

pourquoi ta puissance ne s'est-elle pas courroucée ! Pourquoi n'a-t-elle pas soulevé le désert contre les armées de l'Arabie !

« Iran ne s'était point couvert d'or et de pierreries pour combattre le fds impie de Khattàb : Iran s'était paré de fer ; ses flèches étaient plus rapides que la foudre, ses chevaux plus agiles que des aigles , et ses guei'riers plus nombreux que les flots de la mer irritée »

O Madaïn ! d'où vient que tu as murmuré contre le Dieu d'Abraham et de Zerdust ? Avais-tu donc oublié qu'au jour de Talabya , l'amour delà patrie enflammait le courage de ton peuple , et que ton peuple était ivre d'ambition au jour néfaste de Cadésie ?

Si ta puissance n'est plus qu'un souvenir , si ton front où brillait la tiare est aujourd'hui coui'bé dans la poussière , ce sont tes fils qu'il faut en accuser :

Leurs cœurs ont été sourds à ta voix, et

leur orgueil t'a forgé des chaînes Hélas I

l'excès de ton amour te cache l'énormité de leurs crimes : c'est vers le ciel que s'exhale l'amertume de tes plaintes , et tu pleures sur tes fils , parce que tu ne les verras plus.

Oh ! qui saura sécher tes larmes....! Pour apaiser ta douleur , il n'est d'autre voix que celle de ton peuple ; et ton peuple est banni Madaïn ! malheureuse 3Iadaïn ! ne

seras-tu donc jamais consolée !

Heureux les vieillards qui n'ont pu nous suivre dans l'exil ! Si l'esclavage les enchaîne, ils ont du moins une patrie !.... Plus heureux les gucrriei's qui sont couchés dans les plaines sanglantes de Candahar, de Misraïm et de Talabya , car leur renommée est l'idole de nos jours de gloire.

Et nous , condamnés à mendier un asile ,. livrés à la merci des nations qui furent nos es-

claves, nous avons pour demeure une affreuse solitude, et la pitié pour unique espérance.

Non , non, ne plaignez point Zaïb , vous qui l'avez aimé, Zaïb n'a pas connu les malheurs de son pays.

Le Y" DE Mauquessac.

laA nonuE

^an-3a^û.

Au moment du grand tremblement de terre qui eut lieu en ] 647 , à San-Jago , alors capitale du Chili , et dans lequel tant de personnes perdirent la vie ; un jeune espagnol, nommé Jeronimo Rugera , était appuyé contre un pilier de la prison où on l'avait renfermé , et se disposait à se pendre. Don Henrico Astoron, l'un des plus riches gentilshommes de la ville, l'avait éloigné , un an auparavant , de sa maison , où il était placé comme précepteur; car il l'avait trouvé engagé dans im tendre entretien avec dona Josèphe., sa fille. Un secret message que surprit le vieux don, grâce à la jalouse vigilance de son fils, l'avait telle-

ment irrité contre dona Josèphe , qu'il l'avait fait entrer dans le cloître des carmélites de Notre-Dame-du-Mont. Là , par un heureux hasai'd , Jéx'onimo avait su renouer sa liaison avec elle ^ et, dans une nuit silencieuse, le jardin du cloître avait été le théâtre de son bonheur. Le jour de la fête du très saint Sacrement , la procession solennelle des religieuses , que suivirent les novices , venait de se mettre en marche , lorsqu'au bruit des cloches la malheureuse Josèphe lut saisie par les douleurs de l'enfantement, et se laissa tomber sur les degrés de la cathédrale. Cet événement produisit une sensation extraordinaire. On transporta aussitôt, sans égard pour sa situation, la jeune pécheresse dans un cachot ; et à peine fut-elle relevée de couches , que son procès commença , par ordre de l'archevêque. On parla avec tant d'amertume de ce scandale , dans la ville, et les reproches tombèrent si violemment sur tout le couvent où cette affaire avait eu lieu , que ni les prières de la famille Asteron , ni même le

désir de l'abbesse , qui avait conçu une vive amitié pour cette jeune fille , ne purent adoucir les rigueurs dont la menaçaient les lois claustrales. Tout ce qu'on put obtenir, fut que la peine du feu , à laquelle elle avait été condamnée , à la pieuse joie de toutes les matrones , et de toutes les Vierges de San-Jago , fut commuée , par le vice-roi , en celle de la décapitation. On loua des fenêtres dans toutes les rues où le cortège devait passer ; on garnit de bancs et d'abris commodes les terrasses des maisons, et les élégantes demoiselles de la ville invitaient leurs amies à venir assister , avec elles , au spectacle que leur préparait la dévotion de l'église.

Pendant ce temps, Jéi'onimo , qui avait aussi été jeté en pi'ison, faillit perdre l'esprit en apprenant le terrible dénouement de ses amours. Il songea vainement à s'échapper; partout ses projets venaient échouer contre des murs ou des barreaux ; et ime tentative qu'il fit pour limer les barreaux de sa fenêtre, lui valut une captivité plus étroite. Il se jeta

C/BL/OTHECA

à genoux devant l'image de la Mère de I>ieu , et s'adressa à elle avec une ferveur profonde , comme à la seule qui pût le sauver. Mais le jour terrible annva , et avec lui le sentiment de sa situation désespérée. Déjà les cloches annonçaient le départ de Josèphepour 1 echafaudj le désespoir s'empara de son ame , la vie lui devint odieuse, et il résolut de se donner la mort à l'aide d'une corde que le hasard lui fit trouver. Il était déjà, comme nous l'avons dit , au pied d'un pilier , et il affermissait à un fleuron du chapiteau , le nœud qui devait l'enlever de ce monde ]>lein d'angoisses , lorsque, tout-a-coup , la plus grande partie de la ville s'écroula avec un craquement qui semblait annoncer la chute du ciel, et tout ce qui respirait se trouva enseveli sous les décombres. Jéronimo Rugera resta immobile de terreur ; et comme si tout son corps eût aussi menacé de tomber en ruine , il se retint avec inquiétude , afin de n'être point maltraité , à la colonne où un instant auparavant il voulait mourir. Le sol tremblait sous ses

pieds ; tous les murs de son cachot se crevassaient, l'édiGce entier se penchait vers la rue ; et, sans la chute plus prompte de la maison voisine , dont le choc fortuit lui imprima une direction contraire , la prison eût été renversée de fond en comble. Tremblant, les cheveux hérissés , ses genoux se dérobant sous lui , Jéronimo , poussé par la secousse , glissa le lonfj du sol par l'ouverture que le choc des deux maisons avait faite à la façade.

A peine se trouva-t-il en liberté , qu'une seconde secousse fit écrouler le reste des mai- .sons de la rue. Éperdu , ne sachant comment échapper au désastre général , il se fraya un chemin jusqu'à la porte de la ville, à travers les poutres et les décombres. Une maison écroulant encore , le rejeta dans une rue adjacente ; les nuages de fumée qui la remplissaient , et la flamme qui s'élevait de tous les toits, le repoussèrent dans une autre rue. Là, le fleuve Mapocho, débordé de son lit, s'avançait en mugissant , et le chassa encore dans drs rues plus éloignées. Ici s'élevait un mon-

ceau de cadavres j on entendait encore une voix gémir sous ces corps meurtris; du haut des toits enflammés, des malheureux appelaient du secours , et se précipitaient sur le pavé ; et les eaux du fleuve , gagnant peu à peu , soulevaient déjà doucement les corps étendus sur le sol , dont on voyait se balancer les membres , comme s'ils eussent retrouvé péniblement la vie. Enfin , Jéronimo atteignit la porte et tomba accablé sous sa voûte. Il y avait à peu près un quart-d'heure qu'il se trouvait dans un évanouissement profond, lorsqu'il revint à lui, et qu'il se releva à demi, le dos tourné à la ville. Il se tâta le front et la poitrine , pour s'assurer qu'il l'espirait ; un sentiment de bonheur infini s'empara de lui , lorsqu'une bise d'ouest, venant de la mer, ranima doucement ses sens , et lorsque son œil , se dirigeant dans toutes les directions, découvrit les campagnes fleuries de San-Jago. Les amas de morts qu'il apercevait de toutes parts, resserraient encore son cœur. Il ne comprenait pas ce qui les avait amenés dans ce

lieu , ainsi que lui-même ; et ce ne fut qu'en se retournant, et en apercevant la ville écroulée, qu'il se souvint du terrible noomentauquel il avait survécu. Il s'agenouilla et se frappa le front contre terre , pour remercier Dieu de sa merveilleuse délivrance ; et , aussitôt , comme si la plus grande impression qui venait de le frapper eût effacé toutes les autres , il pleura de joie de pouvoir encore jouir de cette vie, remplie de si magnifiques tableaux ; puis, en apercevant un anneau à son doigt, il se souvint tout-à-coup de Josèphe, et avec elle, de sa captivité , des cloches qu'il avait entendues, et du moment qui avait dû précéder le tremblement de terre. Une douleur violente agita de nouveau son sein ; il commença à se repentir de sa prière , et ses regards se tournèrent avec colère par delà les nuages. Il se mêla parmi le peuple, qui était partout occupé à sauver ce qu'il possédait , et il se risqua timidement à demander si l'exécution de la fille d'Asteron avait eu lieu ; mais il ne se trouva personne qui pût lui répondre. Une femme ,

qui pliait sous le faix d'une énorme quantité d'objets déménage, et qui portait deux enfans suspendus à son cou , lui dit , en passant , comme si elle en avait été témoin , que la religieuse avait été décapitée. Jéronimo revint sur ses pas ; et comme en supputant le temps, il ne pouvait douter que la sentence n'eût reçu son exécution ; il s'assit dans un bois solitaire, et s'abandonna à l'excès de sa douleur. Il eût voulu que toutes les puissances de la nature se déchaînassent de nouveau contre lui. Il ne comprenait pas comment la mort avait refusé de le prendre lorsqu'il s'offrait à elle, et il prit la résolution de n'éviter aucun danger, dût la forêt s'abîmer sur sa tête. Quand il eut bien pleuré, l'espoir lui revint au milieu de ses larmes, il se leva et parcourut la campagne dans tous les sens. Il retourna tous les corps qu'il trouva étendus sur son passage ; il souleva tous les décombres sous lesquels il aperçut un vêtement féminin , son pied tremblant le porta sur les montagnes de ruines qui occupaient la place des monastères , mais nulle d'elles nr

cachait les restes de la fille d'Asteron. Le soleil s'inclinait, etRugera perdait déjà tout espoir, lorsqu'il monta sur un rocher qui dominait une petite vallée solitaire. En se penchant pour mieux voir, il aperçut au bas de la roche une jeune femme occupée à laver un enfant dans le ruisseau qui coulait non loin de là. Jéronimo descendit en toute hâte et s'écria ; O sainte Mère de Dieu ! Il avait reconnu Josèphe , qui venait de se retourner au bruit de ses pas.

Avec quel bonheur s'embrassèrent ces deux malheureux qu'un miracle avait sauvés ! — Josèphe se trouvait déjà très-près de l'échafaud , lorsque la chute des maisons dispersa tout le cortège. Dans son désordre , elle se mit à fuir vers les portes; mais elle revint presque aussitôt , et courut vers le cloître où son enfant était resté sans secours. Elle trouva tout le monastère en flammes , et l'abbesse qui avait promis à Josèphe, dans le moment qui devait être le dernier pour elle, d'avoir soin de son enfant , poussait des cris lamentables.

Josèphe s'avança à travers. la fumée, dans les galeries qui s'écroulaient de toutes parts ; et comme si tous les anges du ciel l'eussent protégée , elle reparut saine et sauve avec son enfant, sous le portail. Elle alla se jeter dans les bras de l'abbesse qu'elle avait sauvée , et qui la bénissait , lorsque la toiture enflammée tomba tout à coup et l'écrasa avec toutes ses nonnes. Josèphe, frappée d'horreur^ s'échappa , emportant dans ses bras l'enfant que le ciel lui avait rendu. Elle avait à peine fait quelques pas, lorsqu'elle rencontra le cadavi-e de l'archevêque, que l'on avait retiré, à demibrisé , des ruines de la cathédrale. Le palais du vice-roi était écroulé ; la cour de Justice où sa sentence avait été prononcée , était en (lammes, et à la place de la maison de son père , elle aperçut un lac d'où s'élevait une vapeur rougeâtre. Josèphe rassembla toutes ses forces pour se soutenir. Elle s'éloigna courageusement , emportant son trésor ; et elle approchait déjà des portes , lorsqu'elle vit la prison où Jéronimo avaitétéretenu,etquiétait

également renversée. A cette vue, elle chancela, et elle eut peine à soutenir son enfant; mais au même moment, la chute de l'édifice augmentant sa terreur, lui rendit son énergie; elle baisa son fils , retint les larmes qui roulaient dans ses yeux , et gagna enfin la campagne. Là, elle s'assit et se mit à songer que tous ceux qui avaient habité les maisons détruites, n'étaient pas enterrés sous leurs l'uines. Elle se trouvait dans un carrefour , et elle attendit si celui qui lui était le plus cher au monde après son petit Filippo, ne viendrait pas ; mais comme la foule augmentait, elle alla plus loin, s'assit de nouveau, et attendit encore ; ensuite elle se glissa dans ce vallon de pins , en versant beaucoup de larmes , et se mit en prières pour l'ame de celui qu'elle ne devait plus revoir ; et elle le retrouva ce bien-aimé ; comme si cette vallée eût été la vallée d'Eden. — Elle raconta toutes ces choses avec attendrissement à son Jéronimo ; et lorsqu'elle eut terminé son récit, elle lui présenta son enfant pour qu'il le baisât.

Pendant ce temps , la plus belle des nuit> était descendue sur la terre , pleine de doux et odorans parfums , argentée et paisible com- j me les poëte* en rêvent. La population, échappée de la ville , s'était étendue dans le vallon , à la clarté de la lune , et chacun se préparait un lit de feuillage et de mousse, pour se reposer des douleurs de cette journée. Et comme les pauvi-es gens ne cessaient de gémir , celuici parce qu'il avait perdu sa maison , celui-là sa femme et son enfant , et un troisième parce qu'il avait tout perdu, Josèphe et Jéronimo se retirèrent dans un riant bocage, afin de n'affliger personne par la vue de leur bonheur. Ils trouvèrent un magnifique grenadier qui étendit sur eux ses branches chargées de fruits , et où les oiseaux murmuraient leur chant du soir. Jéronimo s'assit au pied de l'arbre , et Josèphe sur son sein, Filippo sur celui de Josèphe ; ils s'enveloppèrent d'un manteau et goûtèrent un repos délicieux. L'ombre du feuillage les couvrait de lumières éparses , et l'aurore paraissait déjà loi'squ'ils s'endormi-

I rent , car ils avaient à se dire des choses infii nies du jardin du cloître , de leui's cachots , et i de ce qu'ils avaient souffert l'un pour l'autre, j et ils étaient très émus , en songeant quels I tléaux il avait fallu pour les rendre heureux ! ! Ils résolurent , dès que les secousses du tremi blement de terre auraient cessé, de se rendre à la Conception , où Josephe avait une amie , et de s'embarquer , avec une petite somme qu'elle espérait recevoir d'elle, pour l'Espagne, où demeurait la famille maternelle de Jéronimo. Là , ils devaient mener la vie la plus heureuse; et après beaucoup de baisers ils s'endormirent.

Lorsqu'ils se réveillèrent , le soleil était déjà au plus haut du ciel , et ils remarquèrent dans leur voisinage , plusieurs familles occupées , autour d'un feu , à se préparer un léger repas. Jéronimo réfléchissait aux moyens de se procurer de la nourriture pour lui et pour les siens , lorsqu'un jeune homme , bien vêtu^ tenant un enfant sur son bras , s'avança vers. Josèphe , lui demanda avec modestie si elle ne

<;onsentirait pas à tendre son sein à ce pauvre ver dont la mère blessée était étendue sous ces arbres. Josèphe fut un peu confuse en reconnaissant ce jeune homme ; mais lui , interprétant mal son embarras , reprit : « Ce n'est que pour peu de momens , dona Josèphe, et cet enfant n'a rien pris depuis l'heure qui a causé notre infortune à tous. » Josèphe prit l'enfant sans répondre , mit le sien dans les bras de Jéronimo, et découvrit son sein. Don Fernando , c'était le jeune homme , se montra fort reconnaissant , et lui offrit de la conduire auprès de ce feu , autour duquel sa famille était rassemblée. Dona Elvire , la femme de Fernando , qui était grièvement blessée aux pieds, fit asseoir Josèphe à son côté , et lui témoigna beaucoup d'amitié. Don Pedro, père d'Elvire, dont l'épaule était fracassée , la reçut aussi d'une façon cordiale. Jéronimo et Josèphe se livraient à de singulières pensées , en voyant la bonté avec laquelle on les traitait ; ils ne savaient ce qu'ils devaient croire du passé , de l'échafaud, de la prison , des cloches funé-

bres , et ils se demandaient s'ils avaient rêvé toutes ces choses. Il semblait que le fléau qui avait frappé tous les hommes les eût réconciliés tous ensemble , et que leurs souvenirs ne pussent remonter au-delà de cette catastrophe. Dona Elisabeth, belle-sœur de Fernand, qui avait été invitée par son amie à assister au spectacle de l'exécution, jetait seule , de temps en temps , des regards rêveurs sur Josèphe ; mais les récits de toute espèce qu'on faisait des événemens de la veille, détournèrent son attention. Pour dona Elvire, elle avait interrogé Josèphe à voix basse et les larmes aux yeux, sur son aventure. Josèphe lui ayant tout avoué avec franchise , Elvire lui serra tendrement la main, et lui fit signe de garder le silence.

La journée était avancée, et comme les secousses avaient cessé , les esprits commençaient à se calmer. La nouvelle se répandit alors qu'on allait célébrer dans l'église des Dominicains ( seul édifice religieux que le tremblement de terre eût laissé subsister) une

messe pour supplier Dieu de détourner à l'avenir de semblables fléaux. Le peuple accourait déjà de toutes parts , et affluait vers la ville. Don Fernando proposa d'aller à cette cérémonie, et de se joindre à la procession générale. Josèphe, vers laquelle tous les yeux se tournèi'ent, répondit qu'elle n'avait jamais autant éprouvé qu'en ce moment le besoin de remercier le Créateur. Dona Elvire approuva fort la résolution de don Fernand j on se disposa donc à se mettre en marche; mais au moment de se lever, dona Elisabeth parut inquiète et troublée, et elle témoigna le désir de rester auprès d'Elvire et de son père malade. En même temps, elle se mit en devoir de reprendre l'enfant qui était resté sur les bras de Jos'èphe ; mais le petit Juan se mit à crier et à pleurer si fort, que Josèphe le baisa en silence et le garda pourl'apaiser.Don Fernand, <\ue cette condescendance toucha, lui offrit le bras; Jéronimo, qui portait le petit Philippe, conduisit dona Constance , la «econde sœur de Fernand. et lereste delafamille les suivit. A

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peine avaient-ils marché cinquante pas, qu'on entendit dona Elisabeth , qui n'avait cessé de s'entretenir très vivement avec dona Elvire, crier : « Don Fernando !» et en même temps elle accourut vers lui. Don Fernando s'arrêta et écouta ce qu'elle avait à lui dire : ce qu'elle fit à voix basse et d'un air de mystère. Enfin il répondit en rougissant que dona Elvire avait tort de s'inquiéter et il continua sa route.

En entrant dans l'église des Dominicains, ils entendirent les sons éclatans de l'orgue, ft ils virent une multitude innombrable qui se pressait dans la nef. Tous les cierges étaient allumés ; les piliers frappés par le crépuscule, jetaient une ombre mystérieuse, et la grande rosace en vitraux peints qui occupait le fond de l'église , brillait de tous les feux du soleil couchant. La solennité s'ouvritpar un sermon que prononça le plus âgé des chanoines. Il commença, en élevant ses mains tremblantes qui sortaient à peine de son large surplis, par remercier le ciel de ce qu'il se trouvait encore quelques hommes échappés des décombres

dé cette ville, pour balbutier les louanges de Dieu. Il peignit ce qui venait d'arriver par un signe du Tout-Puissant; le dernier jour du monde ne devait pas être plus effroyable, et lorsque, montrant du doigt une large crevasse qui s'était formée au dôme , il nomma le tremblement de terre de la veille, un simple avertissement du ciel, un frisson parcourut toute l'assistance. Puis il passa, avec toute la faconde de l'éloquence cléricale, à la corruption des mœurs de la ville ; Dieu avait puni en elle des crimes tels que Sodome et Gomorrhe n'en avaient pas vu de semblables, et c'était, grâce à la longanimité céleste, que San-lago avait été préservée d'une ruine totale. Mais lorsque, pour s'appuyer d'un exemple, le chanoine parla du crime qui avait été commis dans le jardin des Carmélites; lorsqu'il s'éleva contre l'indifférence impie que le monde avait témoigné pour ce forfait , et lorsqu'il voua, en les nommant, les deux coupables aux démons de l'enfer, dona Constance ne put s'empêcher de jeter un cri que don

Fernand n'eut pas le tenip.>» de réprimer. Aussitôt une voix interrompant le prédicateur, s'écria : « Citoyens de San-Iago , les deux coupables sont au milieu de vous. »

— « Où sont -ils? » s'écria une seconde voix.

— « Ici ! » répondit la première ; et un homme , agité d'une rage fanatique , saisit les cheveux de Josèphe, qui se fût laissé tomber sur le pavé avec le fils de Fernand , si celui-ci ne l'eût soutenue.

— « Avez-vous perdu l'esprit? » s'écria le jeune homme. « Je suis don Fernando Ormez, le fils du commandant de la ville, que vous connaissez tous I »

— « Don Fernando Ormez ! » s'écria prés de lui un cordonnier qui avait travaillé pour le couvent de Josèphe; « qui donc est le père de cet enfant ? »

A cette question , don Fernando pâlit. Tantôt il regardait timidement Jéronimo, tantôt il promenait ses regards sur l'assemblée pour s'assurer s'il ne restait pas dans la ville quel-

qu'un qui le connût. Josèphe, au désespoir, s'écriait : « Ce n'est pas là mon enfant, comme vous le croyez, maître Pédrillo; et ce jeune homme n'était pas Jéronimo Rugera , mais don Fernand, le fils du commandant de la ville. »

Le cordonnier demanda : « Qui de vous, citoyens, connaît ce jeune homme? » En ce moment , le petit Juan , efîrayé de ce tumulte, s'échappa des mains de Josèphe, et courut se jeter dans les bras de Fernando.

— « C'est le père ! c'est Jéronimo ! » s'éciia-t-on de toutes parts. « Ce sont ces maudits qui ont attiré sur nous la colère du ciel. Lapidez-les I lapidez-les ! »

— « Arrêtez ! » s'écria Jéronimo. « Si vous cherchez Jéronimo Rugera, le voici. Délivrez cet homme qui est innocent. »

La foule stupéfaite s'arrêta, et un officier d'un rang supérieur s'étant avancé pour prendre connaissance des faits, Fernand se remit en ses mains, et le pria de le protéger contre la fureur du ptMjpIe ; mais le cordonnier Pé-

drillo , montant sur une chaise , s'adressa d'une voix éclatante à l'ofiicier : « Don Alonzo Onoreja, lui dit-il, j'en appelle à votre conscience ; cette fille n'est-elle point la sœur Josèphe? » Et comme l'officier, qui reconnaissait fort bien la religieuse , hésitait à répondre, le peuple recommença ses cris de mort, et chercha de nouveau à s'emparer de ces malheureux.

Prévoyant le sort qui l'attendait, Josèphe prit la main de Filippo, que Rugera avait jusqu'alors porté sur ses bras, et le remit, avec le petit Juan, dans les mains de Fernando, en lui disant : « Allez donc. Fernando, sauvez vos deux enfants, et abandonnez-nous à notre destinée. » Don Fernando prit les deux enfants, et répondit qu'il périrait plutôt que de les abandonner. En même temps il se fraya fièrement un passage à travers la foule, qui s'ouvrit avec respect. Déjà ils avaient atteint la porte de l'église, et ils se croyaient sauvés ; mais à peine se trouvaient-ils sur la place , qui était couverte du

peuple , qu'une voix s'écria du milieu du groupe qui les avait suivis : « Citoyens , cet homme est Jéronimo Rugera qui a attiré sur nous la colère du ciel ; je le connais bien , car je suis son père. »

A ces mots , il le frappa d'un bâton noueux qu'il tenait à la main^ et l'étendit sans vie aux pieds de dona Constance.

« Jésus ! Maria ! » s'écria Constancej et elle courut vers soh frère.

— « Honte du cloître ! » s'écria le même homme; et, d'un second coup, il la renversa sur le corps de Jéronimo.

A la vue du cadavre de Constance, don Fernand tira son épée, et la plongea dans la poitrine de ce meurtrier fanatique ; mais la foule l'assaillit à coups de bâtons et de pierres, et l'environna en peu d'instans.

« Sauvez-vous avec nos enfants ! » s'écria Josèphe ; et elle se précipita volontairement au milieu de ces furieux. Maître Pédrillo la frappa d'un bâton , et l'étouffa en lui pressant la gorge de son pied. Don Fernand, appuyé

contre une colonne d'un portail , tenant son fils sur son bras gauche, en protégeant de son corps l'autre enfant, combattait en désespéré ; et sept de ces chiens altérés de sang avaient déjà été sacrifiés aux mânes de Constance, lorsque Pédrillo parvint à saisir une jambe du petit Juan, et l'arracha à son père. Aussitôt il le fit tournoyer en l'air, et, prononçant le nom de Jésus, il lui fracassa le crâne contre la colonne. Puis tout devint silencieux , et chacun se hâta de fuir. En un clin-d'œil, la place devint déserte. Quelques personnes survinrent, et emportèrent Fernando avec le petit Filippo dans une vaste maison restée debout , où l'on accueillait les malades. Il avait reçu plusieurs blessures, dont il eut peine à guérir. En apprenant cette horrible catastrophe . dona Elvire, déjà accablée par l'événement de la veille , mourut de saisissement.

Le vieux Rugera réclama l'enfant de la nonne, et en fit présent aux pères dominicains, qui l'élevèrent dans leur cloître. Padr

Filippo devint un des meilleurs inquisiteurs pour la foi.

Henri de KlTeist.

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iLû îPiiiaiffmiSo

îl n'est point de sujet si frivole dont la philosophie ne puisse s'emparer pour en tirer quelques instructions ou pour y porter quelque lumière. L'art de la parure , cet art qui compte tant d'aimables adeptes , serait-il seul exclu de son domaine ? et pourquoi le dédaignerait-elle ? n'est-ce rien que ce qui ravit les yeux et par les yeux captive souvent le cœur? La parure (j'entends celle où préside le goût) est l'auxiliaire de la beauté, et qui dit la beauté ne dit-il pas ce qu'il y a de plus doux à la fois et de plus puissant au monde?

Mais quoi ! de la philosophie sur un art qui semble se jouer de toutes les règles , qui n'a de loi que le caprice, qui s'exerce sur des riens, dont les créations fugitives varient avec cha-

que objet , disparaissent avec chaque jour ! Quelle apparence ?analyse-t-on les plis du ruisseau qui court dans la plaine, les mobiles contours du nuage flottant dans les airs , le rayon de soleil qui perce le feuillage , les ondulations du palmier dont le vent balance les rameaux? En un mot, le bon goût dans les ajustemens n'est-il pas indéfinissable comme la bonne grâce dans les personnes? peut-être. Cependant je n'imagine guère de route où l'on ne puisse faire quelques pas en prenant l'observation pour guide : essayons si l'observation ne nous suggérera pas ici quelques aperçus vrais , quelques notions satisfaisantes.

La parure peut, ce me semble, être considérée sous un double rapport , le moyen et la fin, la parure elle-même et la personne parée. Le premier comprend la finesse des tissus, l'éclat des broderies, la richesse des joyaux ; le second, le bon effet des couleurs et des contours , leur accord avec les proportions de la taille , avec l'air du visage , avec l'habitude du corps , avec l'expression des

traits et du regard. C'est la distinction de l'esprit et de la matière, appliquée à la toilette.

De cette simple distinction dérive , si je ne me trompe, la première loi du goût en fait de parure. Veuillez bien remarquer ( c'est là une observation que vous poun-ez vérifier à tous les momens de la vie ) que les personnes mal mises ne le sont , en général , que parce que , dans leur toilette, elles s'occupent plus de leurs habits que de leur figure, et que la vanité l'emporte en elles sur la coquetterie. Cela est si vrai , qu'on pourrait poser comme un principe à peu près certain que le bon goût et le luxe dans les ajustemens sont en raison inverse l'un de l'autre. Ainsi donc, règle générale, voulez-vous être parée avec goût? que votre attention se porte plutôt sur vous-même que sur les choses qui composeront votre parure. C'est vous , et non pas elles , que l'on doit trouver belle. Songez que la parure n'est pas un but, mais un moyen de plaire; c'est un accessoire qui n'a de valeur que par l'objet principal qu'il doit accompagner. La belle

avance d'entendre murmurer autour de soi « Les riches diamans ! la superbe dentelle ! » plutôt que « Les doux yeux! la charmante ^- « gure ! » Se parer , sachez-le bien , ce n'est pas avoir sur soi de fins cachemires et des bijoux de prix ; tout cela fait seulement dire d'une femme , elle est riche. Se parer, c'est faire dire , elle est jolie.

Les gens qui , dans leur parure , au lieu de songer à faire valoir leurs avantages naturels , ne songent qu'à étaler des objets rares et précieux , me paraissent ressembler à ces musiciens sans génie , qui font de l'harmonie savante , non pour accompagner un chant mélodieux ou pour renforcer une expression dramatique, mais pour faire de l'harmonie savante. Sonate, que me veux-tu? s'écriait Fontenelle en écoutant de pareille musique. Que de fois , dans le monde , n'ai-je pas dit comme Fontenelle, diadème, collier, girandole , que me veux-tu ?

Mais cette aberration du goût , qui conduit tant de monde à se ruiner pour s'enlaidir,

d'où peut-elle donc provenir , et d'où -vient que tant de personnes se montrent plus sensibles au plaisir de faire admirer leurs habits qu'au plaisir de se faire admirer elles-mêmes ? C'est qu'ici deux penchans sont en présence , et deux penchans presque également forts sur le cœur humain , la coquetterie et l'orgueil , le désir de plaire et le désir de briller. Si la parure est un moyen de s'embellir, elle est aussi un moyen de donner une haute idée de soi , de son rang , de sa fortune : sous le premier point de vue , elle ajoute à a'os agrémens ; sous le second , elle ajoute à votre importance. Or, beaucoup de gens aiment mieux être importans qu'être agréables ; la nature humaine est faite ainsi. Cette façon de sentir, il faut l'avouer , appartient principalement aux intelligences bornées, aux esprits étroits, ou faux, ou vains ; ce qui , à vrai dire , est tout un. Malheureusement, il suit do là qu'elle est celle de bien du monde. Mais il faut observer aussi qu'à mesure que l'intelligence se développe et se rectifie , soit par l'âge , soit par l'éducation,

le bon goût reprend ses droits , de sorte qu'en général la parure est d'autant plus naturelle ' que l'esprit est plus juste et plus éclairé. En acquérant des lumières, on retranche des atours. L'enfant , la femme du peuple , se parent pour être braves ; l'homme fait, la femme bien élevée, se parent pour être bien.

Cette remarque , qui peut-être n'est pas sans intérêt ni sans importance , peut se gé- • néraliser davantage encore. Si nous observons la marche de la civilisation, nous voyons partout le bon goût dans la parure suivre le progrès de l'intelligence, et ses procédés se rapprocher de la nature à mesure que les arts s'approchent delà perfection.

Allez chez les sauvages ^ vous trouverez l'homme tellement modifié qu'à peine pourrez-vous le reconnaître. Dans l'infirmité de son intelligence , il croit s'embellir en se défigurant : il applique tous ses soins à se faire un autre visage, d'autres formes, un autre teint que ceux que lui avait faits la nature. Tantôt il allonge la tête de l'enfant nouveau-

né, en lui serrant le crâne entre des planches ; tantôt il donne à ses oreilles une grandeur démesurée : ici, vous le voyez se peindre le corps et le visage : là , se les tatouer, en s'incrustant dans la peau , à l'aide d'une poudre colorante, des figures de plantes et d'animaux.

En sortant de l'état sauvage , il commence à suivre , pour se parer, des procédés un peu moins bizarres. Il n'aspire plus à se transformer j il se contente de se déguiser : la parure ici n'est plus contre nature, elle est seulement hors nature. L'homme, dans cet état, va chercher sa beauté dans tout ce qui n'est pas lui : sa forme naturelle s'efface pour ainsi dire , sous un amas d'ornemens étrangers. C'est ainsi que , dans l'Inde , les femmes ont la singulière manie de se couvrir tout le corps de bracelets et d'anneaux. Il en est pour les bras, pour les jambes, pour tous les doigts des mains et des pieds, pour les oreilles, et jusque pour le nez ; ce qui doit être d'un charmant effet.

• Quittons maintenant l'Inde, et transportons-nous chez des peuples plus civilisés, mais toutefois d'une civilisation imparfaite et grossière encore , tels que les nations de l'Europe au moyen-âge, voire même en des temps plus modernes. Déjà les procédés de la parure ont quelque chose de moins factice, sans être encore parfaitement naturels. Là, nous ne trouvons plus les têtes pointues, les grandes oreilles, les peaux tatouées, ni les anneaux au bout du nez; mais nous avons encore les perruques brunes ou blondes , la poudre, le rouge et les mouches : nous avons les vastes paniers , les robes à grand ramage , les difformes pendans d'oreilles , les colliers de perles ou de corail. Tout cet attirail , au reste , s'assortit à merveille avec la structure des meubles aux contours laborieusement historiés, avec les formes pénibles, confuses et lourdement enjolivées desmonumens d'architecture. Ce n'est plus , il est vrai, le règne de la barbarie : ce n'est pas encore celui du Iwn goût.

.Mais , au terme de nos voyages , qu'avec plaisir nos yeux vont se reposer sur la Grèce, sur cette terre de poètes et d'artistes , sur ce peuple, de tous les peuples le plus sensible à la beauté ! Ici , la parure n'est plus dans le luxe des accessoires , dans l'appareil des atours : elle est dans la pureté des lignes, dans le moelleux des contours , dans l'élégance et la légèreté des draperies. Ici , plus rien de factice ; ce ne sont plus l'or , les perles , les rubis qui sont chargés de vous faire paraître belle ; c'est la beauté.

Oserai-je avouer que , sur ce point, l'ajustement moderne est encore loin de me satisfaire, et que, depuis quelques années surtout , il me semble que nous avons un peu rétrogradé vers le faux goût du moyen-âge ? oui ; je veux dire ce que j'ai sur le cœur. Je souffre, en vérité , quand je vois nos jeunes femmes, si avenantes et si jolies , rompre , par une féroniiière maussade , les lignes pures et suaves de leur front , ou , bien pis encore, déformer par de lourds pendans d'oreilles la gracieuse bar-

monie de leur ligure. Femmes , ne comprendrez-vous jamais que ce qui nous plaît en vous , c'est vous-mêmes ? Pourquoi vouloir vous changer^ quand nous vous trouvons si bien telles que vous êtes ? Ce médaillon, jeune Agiaé , qu'une chaîne d'or suspend sur votre front , a du prix , je veux le croire ; mais ce front si doux me plairait bien mieux à contempler dans sa grâce native. Ce saphir, qui brille à votre doigt, est plein d'éclat, je l'avoue j mais votre main sans lui serait si jolie! Rien de plus fin que les perles de ce collier ; mais qu'a-t-il affaire de me dérober l'ondulation de ce col élégant et plus blanc que l'ivoire ? Ces poires de diamans sont de la plus belle eau, j'en conviens; mais pourquoi viennentelles troubler les heureuses proportions d'un visage plus doux à voir que tous les diamans du monde ? Vous ne m'en croyez pasj eh bien, consultez les artistes, bons juges en matière de goût; dites-moi quel peintre a jamais imaginé de nous montrer Vénus en diadème, Hébé en boucles d'oreilles, et Diane en rivière

— loi —

de diamans? Les Grecs, on le sait, peignaienl les Grâces nues. Ce n'est pas précisément ce costume que je prétends mettre à la mode : mais voyez , du moins , que chez le peuple le mieux organisé pour les arts et le meilleui juge du vrai beau , ce n'était pas sous de vainj atours qu'on s'avisait de le chercher.

« Celui , disait Diderot dans son style en- « thousiaste, celui qui est frappé des diamans « qui déparent une belle femme, n'est pas di- « gnede voir une belle femme. » Que nous importe, en effet, tout ce faux éclat de parures r Si ce sont des bijoux que nous voulons voir , n'allons pas dans un cercle de femmes ; entrons dans la boutique d'un joaillier. Franchet seul aurait pu , en ce genre , nous étaler plus de merveilles que tous les salons de Paris ensemble ne sauraient nous en offrir.

Une observation bien simple suffirait cependant pour nous éclairer sur la vanité de cette fausse parure qui va chercher ses moyens de plaire partout ailleurs que dans l'objet qu'elle croit embellir. Depuis le commencement du

monde, on s'est paré de toutes les façons imaginables ; toutes les modes ont régné tour à tour ; tous les ornemens , des plus simples aux plus bizarres , ont été mis en usage. Pourtant , à travers toutes ces vicissitudes du costume , une seule chose n'a point changé : les laides ont toujours paru laides.

Presque toutes les jeunes filles nous semblent jolies ou du moins agréables. Est-ce seulement un effet du charme attaché à la fraîcheur et aux grâces de l'adolescence? Sans doute , il en est bien quelque chose. Mais il faut avouer que c'est aussi un effet de cette heureuse simplicité d'ajustement que leur imposent leur âge et leur position dans le monde. Cette contrainte salutaire, que maudissent peut-être un bon nombre d'entre elles, est pourtant en partie la source de leurs agrémens. Les pauvres jeunes personnes n'ont pas la permission de s'enlaidir : elles sont condamnées à rester jolies.

De tout cela , quelques uns ont inféré que les femmes ne séparent pas pour les hommes,

mais pour les femmes. « C'est la vanité seule, lisent ces mauvaises langues, qui les revêt de îi brillans atours. Elles savent bien que les dommes les aiment mieux sans tout cet attirail ; mais elles préfèrent paraître moins attrayantes et ne pas le céder aux autres femmes en luxe et en éclat. Elles s'attifent à Paris comme elles se brûlent à Calcutta , par vaine gloire. » Je n'ai garde , pour moi , d'adopter sans réserve une supposition qui accuserait d'un travers et d'un travers bien puéril , un sexe que j'ai tant de plaisir à louer. Je serais plutôt tenté d'admettre l'explication donnée par je ne sais quel auteur , de ce goût qu'on remarque généralement chez les femmes pour les parures recherchées qui les déparent. Il prétend que ce sont les laides qui en ont fait venir la mode , pour rendre les belles semblables à elles. Le tour ne serait pas maladroit ; c'est la ruse du renard qui voulait que tous ses confrères se fissent couper la queue.

En réalité, celui-là surprendrait un peu nos élégantes beautés , qui leur remontrerait

que tout le luîc de leur toilette n'est qu'un reste du tatouage des Mohicans et des Natchez; on vient de voir pourtant que rien n'est plus véritable.

Femmes, voulez-vous apprendre de nous une fois quelle est votre véritable parure ? Elle est dans ces traits si doux , dans l'incarnat léger de ce teint si rose et si frais, dans ces yeux si purs à quinze ans , si tendres dans l'âge d'aimer. Elle est dans ces formes à la fois si sveltes et si moelleuses, dans la délicatesse de ce corps arrondi par les grâces , dans la mollesse presque aérienne de ces mouvemens souples et faciles. Oui , femmes , voilà , pour quiconque est digne de vous aimer , voilà votre première , voilà votre vraie parure. Elle est bien séduisante ! ah ! ne nous la gâtez pas.

Berville.

JEB^irSALEl^.

Comment celte rille si peuplée , d'une beauté si parfaite , qui était la joie de toute la terr«t est-elle niaiotenaut une solitude !

JÉBÉVIK.

Gloire au fils de David , temple saint , tour superbe, <c Inclinez-Tous plus bas que l'herbe , « Inclinez-vous , c'est le Seigneur !

Vers moi, sur une ânesse il vient plein de douceur Celui dont le soleil est quand il veut le trône , Dont l'éclair est le char, les astres la couronne , Et qui n'a que l'espace égal à sa grandeur.

De sa robe écarlate un doux parfum s'exhale, Dans Sidon , ni dans Tyr elle n'a point d'égale , La grappe que l'on foule est moins riche eu couleur ; " O temple saint , ô tour superbe « Inclinez-vous plus bas que l'herbe, " Inchnez-vous, c'est le Seigneur!

Jeunes enfans, dans les yallées Ne laissez ni lis , ni bluets , Des belles palmes de Cadès ' Sons ses pas faites des feuiilées.

I O mes sœurs, versez comme l'eau ■ Le nard de vos vases d'albâire ,

< Et des roses de Jéricho

' Couvrez l'époux que j'idolâtre.

< Âh ! de peur que son pied divin

< Ne vienne à heurter quelque pierre, « Tendez , tendez sur son chemin

< Ces voiles d'or dont la lumière « Fait étiuceler votre sein.

•< Oui , l'œil de la colombe

« Quand elle aime est moins doux.

« Que le regard qui tombe

« Du front de mon époux.

« Sa robe est précieuse «< Comme le baume et l'or, « Sa voix mélodieuse « Comme un son du Cinnor.

' • O temple saiot , ô tour superbe, •• O joyeux murs, chantez en chœur; « Inclinez-vous plus bas que l'herbe , « Inclinez-Tous , c'est le Seigneur ! "

— Cité perfide, amante et briseuse d'idole. Va , le Seigneur connaît tes i^Tesses d'un jour ; Tes pieds légers au crime et ta langue frivole Ne lui disent que trop ce que vaut ton amour ! Digne sœur des cités qui passeront sur terre , Tu portes, à la fois et cruelle et légère,

Le cœur changeant du tigre en ton sein adultère : Quelques tours de soleil , puis tu jettes aux vents Tes hosannas , tes vœux , ta myrrhe et ton encens ; Tu cherches au désert et la ronce et l'épiue Que lu cours enfoncer daus la tempe divine Dont on te vit la veille embaumer les dheveux , Tu jouis d'humecter par un art odieux De vinaigre et de fiel une lè^Te adorée, Des baisers de laquelle on t'a vue altérée, Et c'est ton bras qui s'offre, 6 forfait des forfaits, Pour clouer au poteau les pieds que tu baisais ! —

— « Tes amours , ô Sion , touchent de près ta haine, S'est donc dit le Seigneur : « Oui... ma mort est prochaine !

« Dans ws fliiirs, cet encens dont lu parfuaiab l'uir, •< J'ai senti ravanl-goùt de mon calice amer ; •< Tu te troubles, mon âme... inoui sacrifice! « De ma bouche , ô mon père , éloignez ce calice ! >■ Là, deux choses rendaient admirables sr-s yeux, Les peines de la terre, et le calme des eieux!

Cinq jours après la fêle , au fond d'un ciel si pâle Que la chouette, autour de la roche fatale Bruissait comme au soir, une croix se leva Sur le chauve sommet du sanglant Golgolha' , Le Christ y rendait l'âme ! et Sion était là , Oui, là, toute parée, au bord de sa tiare. Rajustant dans ses doigts la tresse qui s'égare , Et les pieds appuyés sur des crânes humains, Pesant jouer sur eux l'or de ses brodequins' , Et comme ivre du uard qui parfumait sa tète Disant au Christ : « Allons, ta bien-aimée est prêle. « Me voilà , s'il est vrai que tu sois Dieu , descends, " Fais signe aux séraphins, à tes anges fidèles, x Et beaux d'éternité , de gloire éblouissans

' Le Golgotha ou calvaire, prit son nom de rbébreu; Ghulgoleth , crâne ou tête chauve, à cause de sa nudité. ' Les filles de Sion adonnées à l'idolâtrie, avaient ajoute n leur parure la tiare et les brodequins des Lydiennes.

" Nous monteroiis au ciel à l'aide de leurs ailes. « Quoi ! le sommeil des morts ferme déjà tes yeux , « Et c'est toi qui promets des trônes dans les cieux !... >^

— Là , poussant un grand cri , cri sublime et suprême , Le Christ sur cette lèvre arrêta le blasphème.

Du temple jusqu'en bas le voile se fendit, Il tonna sous les eaux , la terre tressailUt , D'une teinte de sang les astres se couvrirent, De sépulcres béans des prophètes sortirent ; Dans les mornes clartés du soleil pâlissant On aperçut au fond de quelque monument Des morts échelonner leurs os ; la Ville sainte En vit , en plein midi , d'errans en son enceinte !

Du sein des morts , des os , des rocs bouleversés , Un corps se leva droit , les sourcils hérissés , Et les reins crénelés par les dents de la scie.

— « Sion, le fils d'Amos, le Voyant Isaïe'

« Est devant toi , » dit-il. A ce terrible nom Les pieds liés au sol envain veut fuir Sion ; Sur ce flanc où fouilla son bras de sang avide

' Les hébreux appelaient un prophète, iîoc ou Voyant; la corneille si fameuse dans les augures se nommait aussi Haa.

Le spectre de Caïn attachait l'humicide ;

Par les yeux de ce mort, par ces flambeaux ardens

Qui sur elle fixaient deux éclairs dévorans ,

Elle se sent percer; le long de son cou roide

Elle sent ruisseler celte sueur si froide

Qui baigne un criminel que vont frapper les lois.

Du prophète soudain tonne la sombre voix ;

Dans les échos du ciel dont les arrêts sortirent ,

De sa harpe terrible épouvante des rois ,

Comme des ouragans les cordes retentirent.

La terre tressaillit aux formidables sons ,

L'ange exterminateur, ainsi qu'un soleil blême

Dont en passant la luue a voilé les rayons ,

En haut, avec du sang écrivait l'anathème.

— « Va , va, tes jours sereins sont effacés au ciel ,

« J'entends de l'aquilon un grand bruit sur ta route ; « Opprobre d'Lsraël - Prostituée , écoule !

— « Te souvient-il qu'un jour, sur le bord du chemin, «< Le Seigneur te trouva froide, nue et sans pain,

« Qu'il te couvrit, disant : « Vis donc... » Tu devins reine. « Tu t'oublias! Bientôt vaine de ta beauté,

« Dans tes palais et ta cité

« Tu marchas , la tête hautaine.

Pour faire trébucher les rois dans tes amours , « Plus tard moins jeune et moins craintive , « Dans tes impudiques atours « Tu te montras au haut des tours, « Comme les fdles de Ninive.

« Plus âgée , en plein jour, aux grottes du Liban , M Lasse des rois de Babylone , De l'œil et de la main tu fis signe au passant , « Et salis l'or de (a coiuronne << Au souffle d'un ignoble amant.

« Pub , la plus éhonlée entre toutes les femmes ,

« Tu courus aux géans ; digne sœur des enfers ,

« De l'horrible Moloch , le dieu des sombres flammes ,

« Il te fallut encor les étreintes infâmes ;

« Il te fallut goûter dans les antres déserts

« De Phégor , jeune dieu du sépulcre et des vers ! '

•< Fille d'Ammon , ô reine impie , « Dans tes fêtes , dans tes concerts, « Dans tes jardins de myrtes verts , « N'entends-tu pas la voix du Seigneur, qui te crie :

' Phégor le mort ou le cadavre, comme il signifie en hébreu , dlviiiité de» Moabites , n'était autre qu'Adonis.

— •< D'un seul coup de sifflet , du bout de l'univers J'appellerai chez toi les nations lointaines ;

.. Elles fondront à voiles pleines ,

« Comme l'aigle qui fend les airs.

Je leur dirai : Tuez; et moi , moi devant elles , J'animerai l'épée entre leurs mains cruelles- Sous des monceaux de morts tes champs disparaîtront ; Dans la chair de tes fils les vers se nourriront ;

« Tes vierges , que dérobe La fumée et le feu de ton temple brûlant,

•< Pour marcher dans le sang , « Jusqu'aux genoux relèveront leur robe.

Mon carquois , qui sera comme un sépulcre ouvert , « Ne connaîtra ni le sexe ni l'âge; Et mon épée , au soir chaude encor de carnage ,

« Cherchera dans sa rage Si quelqu'un vit encore eu ton palais désert.

>• Je jetterai bas ta tiare ; " Je te rendrai chauve ; ma main " De tes oreilles, de ton sein, " Arrachera l'oi' qui les pare ; <■ Je changerai dès le matin

•< En une corde ta ceinture , ■• Tes vobes en des sacs de crin , ■• Et tes parfums en pourriture.

« Ainsi qu'au roi déchu d'Assur « On lie le dira poiiit d'une voix gémissante ; — » De la voûte éclatante , « Du haut de ton ciel pur Comment es-iu tombée , étoile élincelanle ? »

« Comme un but tracé sur un mur, Chaque enfant le criera, te jetant une pierre :

— « Quels lambeaux ! quelle misère !

« Cache-toi , car tu salis la lumière!... >

Tu vivras comme morte : où furent tes palais ,

Effrayé de n'ouïr aucune voix humaine, « Nul n'osera marcher sans son arc ni ses traits ; « Dans les tours dormiront la licorne et rh}ène ; « Sur leurs créneaux rongés d'arbustes épineux ,

« Le faune et la sirène ' « La nuit, de loin à loin s'appelleront entre eux.

« Qu'un passant , touché de tes larmes ,

* Isaïe dont cette magnifique image est tirée , dit que les sadrim et les thannim, les velus et le< poissons, ce qno les septante traduisent pnr les Faunes et les Sirènes s'.ippelleront l'un l'antre dans les mines de Jérusalem. *-

•« Te demande: — •< Commenl as-t « perdu tes charmes?

'• D'où vient qu'ainsi la ronce a déchiré tes bras ?

" Absorbée en les maux , tu répondras : — « Hélas ! »

Du prophète en parlant la harpe devient ombre , Et se perd ; seulement dans le fond du ciel sombre ' On entend d'une corde uu son évanoui Disant : — ■< Jérusalem, à quarante ans d'ici!!! » '

Denke-Barow.

' L'entière destruction du temple et de la Ville sainte par les Romains, par Titus.

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ILI2 IB^BSÎIIIÏâlïïia.

Le bonheur est ce que tout le monde cherche et ce que personne ne trouve ; tous les cœurs le désirent , aucun esprit ne l'a bien défini , et la raison porte souvent à douter de son existence.

Le vulgaire le cherche dans la satisfaction des désirs ; il ignore qiie ces désirs s'éteignent par la jouissance , comme ils s'irritent par la privation. On ne désire que ce qu'on n'a pas: le désir est douleur tant qu'il n'est pas rempli ; il n'est plus rien dès qu'il est satisfait ; un autre désir lui succède. La vie consumée en désirs est un chemin où l'illusion nous montre à tous momens le terme du voyage et l'éloigné à chaque pas.

Quelques géomètres ont dit qu'en calculant

la somme des douleurs et celle des plaisirs de la vie entière d'un homme , si l'on retranche l'une de l'autre , la somme restante sera ce qu'on doit appeler bonheur ou malheur : calcul froid et faux , qui prouverait que ce n'est qu'au m.oment de la mort qu'un homme saura s'il a été heureux ou malheureux.

Beaucoup de philosophes ont prétendu que l'homme heureux était celui qui savait assez maîtriser ses passions pour maintenir son âme dans un calme constant. Tous ceux qui l dorment paisiblement jouissent , la moitié de la vie , de cette espèce de bonheur qui est l'image de la mort.

Dans la vie sauvage , on jouit du bonheur des enfîyïs , qui ont des plaisirs courts et des peines courtes. On a peu de mémoire et de prévoyance ; mais cette existence est une sorte de végétation peu susceptible de faire sentir et juger le vrai malheur et le vrai bonheur.

Dans la vie sociale, les besoins factices sont plus impérieux que les besoins réels ; les jouis-

sances et les peines y prennent plus de durée »ous renipire d'une imagination qui n'a pas le limites. L'homme social vit plus pour l'ai^enir que pour le présent , pour l'amour-pro- 3re que pour l'amour , pour la puissance que )our le bien-être. Il place son bonheur hor« le lui , il a plus besoin de paraître heureux jue de l'être , et sa vanité a pour rivales éterlelles les vanités de tous ceux sur qui elle )rétend dominer.

Le sot est plus heureux que le fat , car il Toit réellement avoir la supériorité que Taure affecte. Mais aucun homme vain n'est issez complètement sot pour que son illusion oit sans réveil.

Les stoïciens faisaient consister le bonheur !ans le mépris des douleurs et des plaisirs, et [lans la conformité de leurs actions à l'orre universel établi par la divinité. Rebelles à a nature , ils niaient sa puissance. Cette secte aisait des hommes austères , insensibles , et ion des hommes heureux. Ils pliaient sous la lécessité, s'énorgueillissaientde leur résigna-

tion,et, tandis qu'ils se vantaient d'avoir trouvé le bonheur , leur félicité bizarre consistait à supporter le malheur.

Les Épicuriens plaçaient le bonheur dans la volupté ; mais ils faisaient consister la volupté dans la tempérance , qui maintient la santé, aiguillonne le désir, éloigne le dégoût et assure l'indépendance , en diminuant les besoins. Ils niaient l'immortalité de l'âme pour se délivrer de la peur de l'avenir. Ils 1 s'affranchissaient de la crainte des dieux , en disant qu'ils ne se mêlaient pas de ce qui se passait sur la terre. La raison repoussait leurs principes, les maladies contrariaient leurs calculs. Les sentimens refusaient leur système , les passions abusaient de leurs définitions , et leur philosophie , partout où elle s'est introduite , a détruit les vertus , amolli les âmes et dissout les sociétés par le poison de l'égoïsme.

Les chrétiens regardaient le malheur comme une épreuve dans ce monde, etle bonheur comme une récompense dans un monde à

venir et étemel. Cette philosophie , qu'adopte la foi , mais qui , par la raison humaine , ne peut ni convaincre ni être réfutée avec pleine évidence , sera indestructible, parce qu'elle retient les hommes par la crainte et les séduit par l'espérance.

Le bonheur d'une autre vie ne pouvant être prouvé ni démenti par aucun témoin ni par aucune expérience , laissons sur ce point Je doute à la raison et la foi au sentiment. C'est ou une vérité utile ou une illusion sans réveil ; et cette opinion donnera aux hommes l'attente du bonheur ou du malheur , selon que leurs difiërens caractères les porteront à l'espérance ou à la crainte.

Comme l'homme se fait souvent un dieu qui lui ressemble, le méchant qui croit, craindra; l'homme bon espérera.

Mais comme il n'est question dans ce système que de peur ou d'espoir pour un monde futur , revenons au bonheur de cette vie. Un moraliste moderne l'a défini ingénieusement : «l'intérêt dans le calme. » J'adopte cette défi-

nition, elle est également éloignée de l'indifférence qui tue l'âme , et de la trop vive sensibilité qui la tourmente ; elle conserve le sentiment, elle exclut la passion, elle veut que le voyage de la vie se passe sans stagnation , sans tempêtes; elle nous place sous la conduite des vents constans et doux qui rendent la traversée heureuse.

La stagnation est l'indifférence , les orages sont les passions , les vents favorables sont les sentimens ; et on ne rencontre ces guides constans et purs, ces vents alizés de la vie, que dans un mariage heureux.

Mais, ce point arrêté, que de hasards il faut courir pour trouver cette heureuse température !

Il me faudrait, pour être heureux, d'après ce système , une femme dont le cœur fût chaud et la tête froide ; qui eût de l'esprit sans amour-propre, et de la raison sans pédanterie; qui fût sévère pour elle et indulgente pour les autres, piquante sans méchanceté et douce sans fadeur , qui plaçât son bonheur

dans son époux , sa gloire dans sa tendresse , ses plaisirs dans ses devoirs; que tous leshom» mes vertueux la désirassent pour épouse j qu'aucun ne l'espérât pour maîtresse ; qu'elle partageât mes peines , mes jouissances , mes travaux; que cette parfaite amie me modérât dans la prospérité , me pardonnât dans mes écarts , me consolât dans l'adversité ; qu'elle fût aimée dans le monde, sans coquetterie, considérée sans faire de frais pour être entourée ;qu'elle fût chérie et respectée par ses enfans pour qui elle serait un modèle et une leçon de perfection; qu'elle pût faire l'ornement de la maison d'un ministre et le charme d'une solitude.

Il faudrait encore , pour prévenir l'inconstance , que le temps conservât ses agrémens. et respectât pendant une longue suite d'années la fraîcheur de son teint , la douceur de ses formes , la vivacité de ses yeux , l'émail de ses dents, la gaîté de son esprit, l'égalité de son humeur.

Mais cette femme est un phénix. Mon bon-

heur est-il donc une chimère ? Non ! le ciel me l'a donnée; si le sort m'enlève la jeunesse, la santé, la grandeur et la richesse , tant que je conserve ce bien, je n'ai rien perdu.

Le comte de Sécur.

|)rUrr.

Ceci est une hymne des peuples à Dieu , mais une hymne des peuples sauvages.

« Dieu donne aux tigres leur nourriture , comme les femmes jettent aux poules des grains de maïs'.^»

a Nous dormons au lieu de prier, et Dieu pourtant veille sur nous le jour et la nuit '. »

« Mon Dieu que vous êtes grand, puisque la terre est grande, et que vous nourrissez tous les hommes ' . »

« Il n'y a qu'un Dieu pour tous les hommes '. »

' Salvadore Gilii, Saggio di Storia Americana. ' Descourtillz, Voyage d'un naturaliste.

' Itelation de la IS'ouvelle-France durant 1648. * Mouraview, Voyage en Turconinnie.

« La poule sauvage ne se désaltère jamais par une goutte d'eau , qu'elle n'élève ses regards vers le ciel '. »

« Si vous croyez en Dieu , pourquoi ne le pi'iez-vous pas aussi bien parmi les arbres que parmi les hommes ? C'est lui qui a fait les arbres aussi bien que les hommes ' . »

« Que celui qui croit qu'il n'y a point de Dieu, regarde en haut , en bas, et tout autour de lui , et alors qu'il continue dans son opinion , s'il l'ose '. »

« Ne sais-tu pas qu'après la mort , nos âmes vont en lointains lieux, et se trouvent ensemble en lieux plaisants et pleins de délices '? »

Le grand Être ne veut pas être l'objet d'une conversation familière '.

' Mercure étranger, tome 4> l'^ge Qi.

' Relation de la Nouvelle-France durant i ()4 8.

' Ziegenbalg, Voyage parmi les Hotfeutots.

' Thevet, Singularités de la France antarctique.

' Bajard, Voyage dans l'Amérique du novd.

a Par tes œuvres, nous confessons ta grandeur ' . »

« Il est bon, ce grand esprit, c'est lui qui fait tout agir, il se plaît à nous entendre '. «

« Mon Dieu, j'ai commencé bien tard à vous aimer ' . »

«Votre Dieu est donc vieux et infirme, qu'il habite les maisons ; le nôtre est dans les grandes forêts, sur les montagnes de Sipapu, d'où viennent les pluies ' . »

« Le grand Esprit r.e fait exception de personne '. »

Ces paroles étaientdispersées, je n'ai fait que les réunir. Cette hymne, des milliers d'hommes la redisent dans des langages différens, sous des climats divers , et il y a sans doute

' Mendez PitUo , ses Voyages.

' Lahontan, Voyage dans l'Aanériqne da nord.

' Charlevoix, Voyage dans l'Amérique du nord.

' Huniboldt.

' Bartram, Voyage à la T.oiiisi.nne.

aux yeux de Dieu , des prières plus éloquentes encore. Elles ne sortent point des lèvres ; elles s'élancent du cœur; eliessont muettes et elles sont comprises. Une larme de reconnaissance, un élan d'admiration en disent davantage à l'éternelle sagesse que les plus nobles paroles.

Il est presque inutile de, rappeler ici que la poésie religieuse est la première chez tous les peuples. Les Américains du nord et du sud la mêlent à presque tous leurs chants ; elle dominait dans les poèmes des Mexicains , et le seul morceau bien authentique qui nous soit resté de la poésie péruvienne est une ode religieuse. Chez toutes les nations qui ont acquis un grand développement intellectuel, les grands poèmes primitifs, types des idées d'une race, sont religieux. Le Mahabarata , le Râmâyanâ, le Chou-King, Homère, Job, l'Edda, sont des hymnes admirables , d'immenses et sublimes prières.

Je n'ai pas trouvé dans le cours de mes voyages, ou de mes recherches , une nation qui fût totalement privée d'idées religieuses ;

et je ne crois pas, quoiqu'un missionnaire l'ait dit dernièrement , que les malheureux habitans de la Nouvelle-Hollande soient ici-bas sans foi et sans espérance.

Ferdinand Denis.

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Il y a cinq ans environ , me trouvant à Naples , où j'exerçais avec assez de succès la nécromancie, j'y fis la connaissance d'un chevalier de Saint-Étienne , appelé Lorenzo del M. .., jeune homme fort riche, et d'une des premières familles du royaume. Mon art lui plut , et il m'engagea vivement à aller visiter son père, le marquis del M... qui, comme lui, était grand amateur de la science cabalistique.

Ce respectable vieillard habitait alors une délicieuse retraite non loin de la mer , à sept lieues de Naples, et il y pleurait, dans une profonde douleur, un fils chéri qu'un événement affreux avait ravi à sa tendresse. Le chevalier me donna à entendre que sa famille et lui

pourraient fort bien avoir recours à mes lumières dans une affaire importante ; et il ajouta d'un ton très significatif , que si ma science secrète réussissait à éclaircir un fait contre lequel tous les moyens naturels avaient échoué , ils me regarderaient comme l'auteur de leur repos, et de leur bonheur dans ce monde. Voici de quoi il s'agissait.

Mon ami Lorenzo, fds puîné du marquis , avait été destiné à l'état ecclésiastique afln que tous les biens de la famille revinssent à son frère aîné Géronimo , qui , après avoir passé plusieurs années à voyager, était revenu dans sa patrie pour épouser la jeune Antonine, fdle unique du comte de C... Bien que ce mariage eût été résolu depuis la naissance des enfans, dans le but de réunir les immenses richesses des deux maisons , et que dans cette convention des pères et mères, les cœurs des fiancés n'eussent aucunement été consultés , ceux-ci n'en avaient pas moins juré d'être dans le silence à jamais Tun à l'autre, Géronimo et Antonine furent élevés ensemble. Le peu de

— IGO —

contrainte qu'on leur opposa fit naître de bonne heure un tendre attachement entre eux. Une séparation de quatre ans n'avait fait qu'accroître cette heureuse sympathie de leurs caractères.

Les premiers transports de joie qu'avait occasionnés le retour du jeune homme,n'étaient pas encoi'e éteints, et déjà l'on s'occupait des préparatifs de son mariage, quand il disparut tout-à-coup. Il avait coutume d'aller passer ses soirées dans une maison de campagne dont la vue s'étendait au loin sur la mer, et il s'y livrait souvent au délassement d'une promenade en bateau. Une soirée entière s'écoula et il ne revint pas. On envoya des exprès de tous côtés, des barques le cherchèrent sur mer, tout fut inutile. Cependant aucun de ses domestiques ne l'avait accompagné, tous étaient présens , tous déploraient l'absence de leur maître ; la nuit survint, il ne parut pas encore ; le matin au point du jour , à midi , le soir, on ne le vit pas davantage. La famille s'abandonnait aux plus affreuses conjectures,

— 1(ji —

quand on apprit qu'un corsaire algérien avait abordé la veille sur la côte, et avait enlevé plusieurs habitans ; on équipe aussitôt deux galères, et le vieux marquis s'élance sur la première avec toute l'ardeur de la jeunesse. Lorenzo monte la seconde. Favorisés par le vent, ils aperçoivent bientôt le corsaire; ils le joignent, ils l'approchentj Lorenzo déclare distinguer son frère sur le tillac de l'ennemi. Mais tout-à-coup une tempête les sépare , et le corsaire disparaît. La douleur de la famille fut sans bornes, le vieux niarquis arracha ses cheveux blancs , et l'on craignit pour les jours de la jeune comtesse.

Cinq ans furent employés en recherches inutiles ; on prit des informations sur toute la côte barbaresque, on promit de grandes récompenses à celui qui délivrerait Géronimo. Soins superflus I II fallait s'en tenir à cette conjecture probable, que la tempête qui avait séparé les deux vaisseaux avait coulé à fond le corsaire , et que l'équipage avait péri dans les flots; et pourtant, malgré toute la vraisem-

blance de cette conjecture, on ne pouvait encore renoncer à l'espérance.

Le vieux marquis accablé de chagrins et d'années , voyait avec douleur s'éteindre son illustre famille , et cependant, pour effectuer l'union des deux familles , il ne s'agissait que de substituer un nom à un autre , et de faire épouser Antonine à Lorenzo. La possibilité du retour de Géronimo ne pouvait être mise en balance avec la nécessité de cette union. Une seule personne s'y opposait avec opiniâtreté et c'était celle qui devait y gagner le plus : c'était Lorenzo. Insensible à l'appât d'une fortune immense , et à la possession de la plus aimable des femmes, il refusait avec une noble délicatesse de frustrer de son bien un frère qui peut-être vivait encore. Et s'il gémit dans les fers , disait-il , n'est-il pas affreux d'en profiter pour lui ravir ce qu'il a de plus cher au monde ? Pourrai-je, après avoir coopéré à cette action coupable , et en avoir recueilli le fruit , élever mon cœur au ciel et lui demander le retour de mon frère ? Corn-

racnt me présenterais-je à lui s'il nous était rendu , et s'il n'existe plus , comment pouvons-nous mieux honorer sa mémoire qu'en ne remplissant pas le vide que sa mort a laisse parmi nous, qu'en sacrifiant toutes nos espérances sur sa tombe, qu'en respectant comme sacré tout ce qui lui a appartenu.

Ces raisons ne satisfesaient pas le noble marquis^ et tout ce que Lorenzo put en obtenir fut un délai de deux ans, pendant lequel il continua ses recherches avec ardeur, fit dilTérens voyages sur mer et exposa plusieurs fois sa vie; mais tout fut inutile. L'état d'Antonine était affreux ; placée entre le devoir et son penchant, elle fut enfin touchée de la magnanimité de Lorenzo, et se sentit forcée de respecter l'homme qu'elle ne pouvait aimer. Lorenzo de son côté remarquait avec douleur le chagrin qui consumait la jeunesse d'Antonine , et une tendre pitié succédait insensiblement à son indifférence. Ce sentiment perfide se changea bientôt en passion furieuse que le malheureux jeune homme s'efforça de

combattre avec un courage sans exemple; seul, il défendait lavictime contre les volontés de sa famille, mais chaque victoire qu'il remportait le rendait encore plus digne d'elle aux yeux de ses parens, et sa grandeur d'âme servait d'excuse à l'inflexibilité du marquis.

Ce fut sur ces entrefaites que le chevalier m'invita a aller visiter la retraite de son père. Sa recommandation m'y avait préparé un accueil qui surpassa mon attente. J'y trouvai une magnifique bibliothèque, et cherchant à tirer parti des livres qu'elle renfermait, je parvins en peu de temps à faire parler au vieux marquis mon langage mystérieux , et à soulever pour lui un coin de voile qui cache au vulgaire le grand homme invisible. Il crut bientôt tout ce que je voulus ; il m'appartint, et je l'enveloppai tellement de mysticité , que tout ce qui est naturel ne fut plus de son goût, je devins l'oracle de la maison, mes lectures, mes démonstrations eurent toutes pour objet , l'exaltation de la nature humaine, sa liaison avec les êti'es supérieurs,

tous les mystères enlin que nous découvre l'infaillible comte de Cabalis. La jeune comtesse, qui, depuis la perte de son amant, ne vivait plus que dans le monde idéal, recueillit mes moindres observations avec une joie délirante. Il n'y eut pas jusqu'aux domestiques, qui , se créant autour de moi des occupations pour m'entendre, ne parvinssent à saisir parci par-là quelques unes de mes paroles qu'ils interprétaient ensuite à leur manière.

J'habitais depuis deux mois cette maison seigneuriale , lorsqu'un matin le chevalier entra dans ma chambre. On lisait dans ses traits un nouveau chagrin. Il se jeta dans un fauteuil comme un désespéré. « Ainsi, s'écriat-il, c'en est fait de moi. Il faut que je quitte ces lieux ; je n'y saurais demeurer plus longtemps.— Eh ! que vous est-il. donc arrivé, chevalier? — Ah ! quelle terrible passion ! (Et il se leva précipitamment, et il courut se jeter dans mes bras.) Mon ami, mon ami, j'ai vainement combattu ! — Eh ! pourquoi combattre? Votre bonheur ne dépend-il pas de

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voiis? — De moi? est-ce une main donnée par la force que je demande? Et puis n'ai-je pas un rival? Un rival qui est parmi les morts, peut-être? Laissez-moi , laissez-moi ; dussé-je aller jusqu'au bout du monde, il faut que je retrouve mon frère. — Comment , après tant de recherches inutiles , pouvez-vous encore nourrir ce fol espoir ! — De l'espoir ! Oh ! il y a long-temps que je n'en ai plus. De quoi me servirait-il d'ailleurs? Puis-je être heureux tant qu'Antonine en conservera? — C'est donc une affieuse certitude qu'il vous faut? — L'incertitude est pour moi le plus terrible des supplices. » Après un moment de silence il continua avec l'accent de la douleur :

« Mon frère, mon frère, que ne vois-tu mon chagrin! PeuL-elle te rendre le bonheur cette fidélité qui fait le malheur de ton frère? Les vivans doivent-ils faire souffrir les morts ? Ah I si du moins il connaissait mes tourmens. ( Et il versa un torrent de larmes, et il appuya son visage sur ma poitrine. ) — Serait-il donc impossible de remplir vos vœux! — Ami, que

dites-vous? (11 me regarda d'un air effaré ) On a souvent fait intervenir les morts dans les affaires des vivans. — Grands dieux i — Si jamais intérêt terrestre a permis de troubler la paix des tombeaux. . . Au nom de Dieu , mon ami, qu'il ne soit plus question de cela. Autrefois je l'avoue, je nourrissais cette idée, mais je l'ai rejetée depuis long-temps , comme abominable, impie... » Je réussis, non sans peine, à lever les scrupules du chevalier. Il fut convenu que j'évoquerais l'esprit du défunt. Je lui demandai un délai de quatorze jours pour me disposer à cette grande œuvre, et quand tout fut prêt, quand mes machines invisibles jouèrent sur leurs vieux ressorts, je profitai d'une soirée que l'aspect morne de la famille rendait presqu'effrayante, pour obtenir son consentement à mon évocation , ou plutôt pour l'amener insensiblement à ce qu'elle m'en fit la prière. Ce fut de la part de la jeune Antonine que j'éprouvai le plus de difficultés, et pourtant son adhésion était indispensable à la réussite de ma conjuration.

Il fallait qu'elle vînt à mon secours ; peut-être dans l'espérance que son ami , étant encore vivant, ne répondrait pas à ma voix.

Dès que la famille fut entièrement d'accord , on arrêta que l'opération aurait lieu le troisième jour. Les jeûnes, les veilles , les instructions mystiques , certain instrument de musique dont j'ai toujours reconnu l'efficacité, agirent tellement sur les esprits de mes adeptes , que leur fanatisme échauffait ma propre imagination et contribuait puissamment à l'illusion que je voulais produire. Enfin, l'heure arriva, mon attente fut remplie, le vieux marquis, la jeune comtesse, sa mère, d'autres membres de la famille étaient présens ; j'avais eu le temps de recueillir, pendant mon séjour au château, les renseignemens les plus précis sur le défunt. Ses portraits, que j'avais vus, me mettaient à même de donner à l'apparition la ressemblance la plus parfaite, et comme jamais un esprit ne doit s'exprimer que par signes, la voix du mien ne pourait faire naître aucun soupçon.

Le mort parut donc en costume d'esclave barbaresque, avec une large blessure au cou. .Vous remarquerez que je m'étais écarté en cela de la présomption générale qui le faisait mourir dans les flots, afin que cette tournure imprévue ajoutât à la véracité de la vision , car rien n'est plus dangereux en magie que de s'approcher du naturel. Je demandai à l'esprit , s'il n'existait plus rien ici bas qui liji fût cher? Il secoua trois fois la tête, étendit une de ses mains vers le ciel , et avant de disparaître, arracha de son doigt une bague qu'on trouva par terre. La comtesse reconnut son anneau nuptial.

On fut alors convaincu que Géronimo avait cessé de vivre, et dès ce jour, la famille publia sa mort, et prit le deuil. La circonstance de l'anneau ne permit plus à Antonine d'avoir le moindre doute, et donna un grand poids aux prétentions du chevalier. Mais la vive impression produite sur elle par cette apparition, lui causa une maladie dangereuse qui faillit faire évanouir à jamais les espérances

de Lorenzo. Ce ne fut que les paroles consolantes de son confesseur qui parvinrent à la calmer. Les efforts de cet ecclésiastique, joints à ceux de la famille, lui arrachèrent enfin son consentement, et il fut décidé que le dernier jour de deuil serait fixé pour la célébration du nouvel hymen que le marquis avait résolu de rendi'e encore plus solennel par l'abandon de tous ses biens à son héritier légitime.

Lorenzo avait conduit sa fiancée à l'autel. Un banquet splendide était servi sur le déclin du jour, dans une salle richement illuminée; une musique bruyante invitait au plaisir; l'heureux vieillard avait ordonné que les portes du palais fussent ou vertes à tout le monde- La personne assise à côté de moi me fil remarquer, dans la foule, un moine franciscain immobile comme une statue, de grande taille, ayant le corps maigre, le teint d'une pâleur cendrée, et jetant par intervalle un regard triste et sévère sur les deux époux. Lui seul semblait indifféient à la joie dont s'animaient tous les visages ; son regard , qui avait je ne

sais quoi d'extraordinaire, me frappait comme un trait, au sein des plaisirs, et contrastait singulièrement avec tout ce qui m'entourait. J'essayai plus d'une fois de détourner les yeux de cette effroyable figure, mais malgré moi , ils la trouvaient toujours pâle, triste, immobile.

Je poussai mon voisin , les autres en firent autant; une égale curiosité, un égal étonnement s'emparèrent des convives ; la conversation cessa et le silence devint général. Le Franciscain n'en fut point troublé, et il continua à regarder les époux d'un œil sombre et taciturne.

Toute l'assemblée fut effrayée de cette apparition ; la jeune comtesse seule crut trouver l'empreinte de son chagrin dans les traits de cet étranger, et elle s'attacha , avec une volupté secrète , au seul être qui parût partager sa peine. Cependant la foule se dissipait, minuit avait sonné, le son des instrumens ne .se faisait plus entendre, les bougies commençaient à s'é^teindre, on parlait bas, et la salle

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du festin, à peine écoulée, devenait de plus en plus déserte. Le Franciscain ne changeai pas de position ; il attachait toujours ses regards sur les deux époux. Enfin le couvert étant levé, la famille forma un cercle plus étroit, et quoiqu'il n'y fût pas invité, le moine resta au milieu ; personne n'osait lui adresser la parole; Antonine tremblante lui jeta un regard, mais lui n'y répondit pas. « Que nous sommes heureux ! s'écria le vieux marquis, qui seul ne paraissait pas remai'quer l'inconnu, que nous sommes heureux J pourquoi notre cher Géronimo nous manque-t-il? — L'as-tu donc invité ? » répondit le Franciscain d'une voix caverneuse. C'étaient les premiers mots qu'il prononçait. Nous le regardâmes tous avec frayeur. « Hélas ! l'eprille vieux marquis, il est descendu dans ces sombres espaces d'où l'on ne revient plus. Vous ne paraissez pas me comprendre , mon père; mon pauvre Géronimo n'est plus. — ■ Il craint peut-être de se montrer dans un pareil moment , au milieu d'une pareille réunion. Le malheureux ,

quelle contenance y gardera it-ii? Si pourtant on lui fesait entendre la dernière voix qui retentit à son oreille. Oh! alors... Vieillard, prie ton fils Lorenzo de l'appeler.

— Que veut-il dire? murmurait tout le monde. Lorenzo pâlit; mes cheveux se dressèrent.

Le Franciscain s'avança à pas mesurés vers la table , il saisit un verre plein de vin et l'approche de ses lèvres : « A la mémoire de notre cher Géronimo, s'écrie-t-il ; que tous ceux qui l'ont aimé , suivent mon exemple ! »

— Qui que vous soyez, révérend père, reprit le marquis, vous venez de prononcer un nom cher à mon cœur; soyez le bien-venu , et vous approchez, mes amis. Qu'un étranger ne vous fasse pas rougir: « A la mémoire de notre cher Géronimo... Mais voilà encore un verre plein, c'est celui de Lorenzo ; pourquoi Lorenzo ne boit-il pas à la mémoire de son frère? »^

Lorenzo pâlissait toujours; il prit enfin Je verre des mains du Franciscain, et l'approcha en tremblant de ses lèvres: « Allons, balbutia-

t-il, à la mémoire de mon cher Géronimo! » et il remit le verre sur la table.

C'est la voix de mon assassin! s'écria un fantôme terrible qui parut soudain au milieu de nous. Il entr'ouvrit ses vêtemens sanglans, et montra son corps défiguré par de hideuses blessures.

Voilà tout ce que je connais de cette scène épouvantable , car à l'apparition du spectre je m'évanouis comme tout le monde, et quand nous revînmes à nous, le moine et le fantôme avaient disparu.

Lorenzo, en prcMC à d'affreuses convulsions, fut transporté dans son lit, il était mourant, et deux êtres seuls se tenaient à son chevet, un prêtre vénérable et le vieux marquis , qui le suivit dans la tombe quelques jours après.

Les aveux du chevalier sont ensevelis dans le sein de l'ecclésiastique qui a reçu sa dernière confession. Aucun mortel n'en a eu connaissance.

Quelque temps après cet événement, on nettoya dans une des cours du palais un puitsi.

caché par des broussailles et comblé depuis nombre d'années. Un squelette fut trouvé dans les décombres. Le château du marquis n'existe plus aujourd'hui. La famille del M.... est éteinte, mais on voit encore l'épitaphe de la malheureuse Antonine dans un tombeau des environs de Salerne.

Schiller.

ILM 3)1212!^ màlBaS.

La mère musiilmaue esl bonae :

Pourtant , d'un regard de lionne Couvant son enfant au berceau , Elle dit , et son œil ordonne :

— Dors , mon tigre, mon lionceau. —

D'un ton qui caresse et qui prie La mère chrétienne attendrie Dit tout bas à son nouveau-né :

— Dors, ma petite âme chérie , Dors , agneau que Dieu m'a donné. —

— Dors , dors , mon bel oiseau de proie Aiglon , ton aile se déploie ,

Tous les jours elle s'étendra :

Que ta serre puissante broie Tout cpervior <|ui m'atteindra. —

— Sauctiiaiie de ma tendresse Ta mère soulieut ta faiblesse; Ma colombe, mon doux amour , Dors bien, et que dans sa vieillesse Tu soutiennes ta mère un jour. —

Ainsi chacune à sa manière Dit ce qui dans tout cœur de mère Est immuable , un , éternel.

T,es paroles changent sur terre ; Jamais le baiser maternel.

EnwEsr Fouibit.

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Ca |pr0mma&^ 5u iSHatitt.

J'étais ennuyé de Paris; mon médecin m'ordonna d'aller passer un mois à Saint-Germain. Il y a bonne compagnie à Saint-Germain , et généralement on y croit en Dieu : circonstance qui est de quelque prix aux yeux d'un voyageur de vingt-cinq ans, héritier de dix mille guinées de rente.

Je retrouvai à Saint - Germain des souvenirs historiques qui faisaient partie des annales de mon pays , et le nom de plusieurs de mes ayeux que je lus sur quelques tombes , donna un nouvel intérêt à cette ville, que son château de brique , sa terrasse gigantesque , sa forêt aux arbres antiques et aux routes modernes, ses points de vue philosophiques rendent déjà assez remarquable.

De toutes les promenades dont j'eus bientôt pris connaissance, celle qui m'attira le plus souvent fut une des extrémités de la forêt où la montagne s'inclinant , un sentier mène jusqu'au bord de la Seine , à travers des massifs de noisetiers, d'églantiers, de ronces, qu'entrelacent des viornes et de longs et souples convolvulus. Le goût de la botanique peut seul conduire les promeneurs de ce côté, car l'on y marche difficilement, et l'humidité, entretenue par l'épaisseur de l'ombrage , si favorable à la végétation , éloigne également de ce lieu les jeunes filles aux petits pieds bien chaussés , et leurs graves parens , chargés de rhumatismes et de flanelles.

La Flore des environs de Paris à la main , je voyais presque tous les jours lever le soleil de l'extrémité de ce sentier. J'étais là dans l'ombre, tandis que le paysage s'éclairait antour de moi , et me montrait chaque matin quelque objet nouveau. Une fois que je considérais avec assez d'attention un grand pavillon bâti à l'italienne, dont le jardin me seiu-

bl ait tenu avec un soin remarquable, je \is sortir de ce pavillon une femme , qui franchit lestement le perron , et courut, plutôt qu'elle ne marcha , à travers les boulingrins et les allées du jardin, vers une petite porte qui donnait sur la campagne. Quelques ormes, une avenue de saules me la cachèrent un moment, puis je la vis reparaître dans une prairie, assez près de moi pour distinguer avec surprise l'élégance insolite de ses vêtemens à une heure semblable. Son visage me parut jeune , charmant ; sa taille légère , et ses mouveraens gracieux. Mais ce petit chapeau garni de longues plumes à l'Espagnole, cette robe de soie d'une couleur éclatante , ce fichu transparent , et noué avec une négligence si calculée, que l'on avait craint d'en affaisser les plis par le cachemire, qui était retenu au bas de la taille et retombait sur le bras ; ce cou entièrement découvert ; ces cheveux bruns à reflets dorés , que ma lorgnette me fit reconnaître si bien ajustés : toutes ces observations de circonstances étranges embellirent d'un vague mys-

stérieux cette espèce d'apparition. Je la suivis des yeux jusqu'à la porte d'une petite maison où elle entra , et aloi's je cherchai à deviner ce qui pouvait motiver cette course , tant de parure, et l'air assez résolu que j'avais cru discerner sur la figure comme dans le maintien de la dame, qu'il me sembla, à force d'y penser, avoir déjà vue. J'étais tenté d'aller demander au pavillon le nom du propriétaire , je ne sais quel instinct de discrétion m'arrêta. Pourquoi ne l'ai-je pas toujours suivi !

Le soir même de ce jour j'allai chez la vieille baronne de ***, où se réunit la bonne compagnie de Saint-Germain , et dont les deux salons étaient aussi pleins qu'à Paris. Je m'arrêtai dans le premier, consacré aux petits jeux , et sur-le-champ on m'y fit prendre part, quoique j'apportasse dans ces jeux la gaucherie d'un homme qui ne connaît que les maîtres de la maison.

Je ne sais quelle erreur m'obligea à donner un gage, et qui m'ordonna, pour le retirer, de raconter une anecdote de mes voyages -.

je sais encore moins quelle envie de produire de l'effet s'empara de moi ; mais j'annonçai que Saint-Germain était le lieu de la scène que j'allais déciire. Aces mots l'on m'entoura avec un redoublement de gaîté, et je détaillai soigneusement, exactement tout ce que j'avais vu le matin Eh! c'est la maison de

lord G*** ! c'est lady Julia G"* ! s'écrièrent plusieurs hommes et autant de jeunes personnes. Bientôt tous répétèrent la même chose, et si haut, que, du salon voisin, s'avança vers nous un grand homme maigre, voûté, dont le teint présentait cette terrible nuance qui fait reconnaître l'influence du climat de l'Inde sur les Européens , et dénote si souvent la sotxrce de leurs richesses et de la maladie de foie qui en est la compensation. Je me rappelai à l'instant que j'avais vu lord G*** et sa femme chez notre ambassadeur, et lorsque d'une voix creuse il demanda : Que voulezvous à lord G***? que voulez- vous à lady Julia? je me repentis de mon inconséquence. Une fille de quinze ans, innocente ou mali-

gne, répéta mon récit, qui fit pâlir un jeune homme que je n'avais pas encore remarqué, et dont les yeux s'attachèrent sur moi avec une expression qui m'ôta l'envie de donner pour un conte l'histoire que je venais de débiter. Venez, Julia, dit lord G*** en allant chercher sa femme, qu'il ramena par la main, venez; et dites-nous à quelle assemblée, à quel bal vous alliez ce matin entre quatre et cinq heures ?

Moi? demanda lady G*'* souriant et rougissant.

— Oui, vous.

— Quelle plaisanterie! Qui donc?...

— Monsieur, interrompit lord G*** qui me plaça devant sa femme.

Je la saluai profondément sans dire un mot; car les regards du jeune homme pâle semblaient lancer la foudre et demeuraient attachés sur moi .

— Ah ! vous croyez m'avoir vue, reprit lady Julia ?

Un geste menaçant du jeune homme me

décida : la distance a pu me tromper, milady,cependant

— Vous avez trop bien décrit la pafure de lady G*", reprit son mari , pour vous être trompé

— Et cette parure, interrompit Julia, ens'adressant à l'ancien gouverneur de S***, vous la rappelez- vous bien? Voyons? Le chapeau?

— Noir, les plumes blanches, une robe couleur de rose, votre schal de l'Inde, noir... enfln , telle que vous étiez au dernier cercle de la duchesse de N***.

— Ah ! c'est parfait, reprit en riant avec un peu d'affectation lady G***, c'est parfait ! Et vous rappelez-vous aussi, milord, ce que vous eûtes la bonté de dire ce soir-là à la duchesse ?

— Rien de mémorable , je crois.

— Pardonnez-moi , milord. ( Se tournant vers la société.) Je suis forcée de dire que

j'eus ce soir-là beaucoup de succès Lord

G*** voulut bien s'en apercevoir, et dit deux

fois (faites attention, mesdemoiselles), dit

deux fois à la duchesse de N*** : Je donnerais mille gainées pour avoir le portrait de lady

Julia, telle qu'elle est ce soir Cela est-il

vrai, milord?

— Oui, mais je ne vois pas

— Il n'y a que vous ici qui ne deviniez pas le reste. La duchesse me répéta vos paroles en me présentant M. Louis Servinge dont vous avez tant admiré les portraits à l'Exposition... Il était là par hasard Nous sommes convenus de tout Il a eu la complaisance de

louer une petite maison près de nous ; il fait

mon portrait Et vous deviez en avoir la

surprise pour votrejour de naissance.

M. Servinge (c'était le jeune homme pâle) s'approcha alors et dit d'un ton plus poli qu'assuré, quelques mots à lord G***, qui, après un court instant de méditation , protesta qu'il était ravi de cette découverte; et que dorénavant lady Julia ne s'exposerait plus au froid du matin, parce qu'il espérait que M. Servinge viendrait terminer le portrait

— 1S6 — au pavillon, où il l'invitaità déjeûner tous ks

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