‹ Nouveau keepsake françaisChapitre 4 sur 9 · NE TREMBLE PAS · texte numérisé non relu

NE TREMBLE PAS

Ne tremble pas , si la nuit sombre

À clos le jour; Un ange veille , au sein de l'ombre ,

En ce séjour, t'est sa voix douce qui soupire, Et dans l'écho du bois expire, Et retentit toujours plus bas.

Ne tremble pas.

Rassure-toi ; sur la montagne,

Le rossignol , Pour s'asseoir près de sa compagne,

Suspend son vol.

Autour de nous tout fait silence; Rien qu'un roseau qui se balance , Et que ma voix qui dit tout bas :

« Ne tremble pas. »

Mais quelle crainte encor t'agite

En ce moment?....

Pouiquoi ton cœur bat-il si vite

En me nommant ?....

Si tu rougis de nie le dire , Apprends-le-moi par im sourire ; Sourire, c'est parler tout bas.

Ne tremble pas.

André Vak Hasselt.

YvbVVVVVVVV-VVVVVVVVVVXA/VVVVVVVVVVWVVVVVVVVVVWVVVVVVVVVVVVVVVVVVVV

Ca âHoxt it (&oHl)t.

Goethe est mort. Le vieillard poète ! L'imposante voix qui réveilla l'Allemagne poétique, îlle se tait ! Le seul homme qui régnait par la 3ensée autant que régna Voltaire , il n'est slus ! Ceci est une grande révolution achevée^ m grand fait accompli. Weimar, la jolie ville, îst en pleurs j l'Allemagne est en deuil ; le tombeau préparé à côté du dernier grand duc pieut de s'ouvrir ; Goethe va descendre à côté Je son prince bien-aimé.

Les journaux allemands quiont raconté cette mort entrent, à ce sujet, dans de minutieux détails. L'affliction va jusque-là, qu'ils parlent de cette mort comme on parlerait d'une mort vulgaire. Pas d'éloge ! quel éloge serait à cette hauteur! Pas de biographie! qui ne

sait pas cette biographie par cœur? Voici ce qu'on dit du vieillard. Il languissait depuis quelque temps ; l'hiver lui avait été rigoureux; il respirait difficilement, il appelait le printemps de tous ses vœux : encore un printemps, un seul printemps à l'auteur de Werther et de Goets de Berlinchingen; laissez-lui voir encore la nature se parer de feuilles et de fleurs; qu'il prête l'oreille à ce bruit de campagne qu'il appelle. L'hiver est bien long au vieillard , il est bien long au poète ; Goethe appelait le beau temps. Puis, à défaut de printemps , il se replongeait dans ses études favorites, l'histoire, cette poésie de science inépuisable; l'histoire, ce drame qui ne finit pas; l'histoire , ce perpétuel roman qui va , qui vient, qui varie dans tous les sens, qui sans cesse se noue et se renoue sans se dénouer jamais ! Vraiment , ce que voyait Goethe à l'histoire , ce qu'il y voyait de nouveau , je veux dire : c'était lui qui avait fait toute cette histoire , lui qui avait produit toute cette poésie. Remontons seulement au dix-huitième

siècle i Goethe a été tout le dix-huitième siècle en Allemagne.

Voltaire mort, les élèves de son école, écrivains moins châtiés mais non moins éloquens, se mirent à jeter dans le monde toute la philosophie du maître. On fit un appel violent à toutes les libertés , à la liberté de conscience d'abord. On porta les mains sur toutes les règles; l'art poétique succomba le premier. Diderot, fougueux bout-en-train de tout ce bouleversement de l'Europe, bâtit une poétique en l'air ; il fit tout ce que peut faire un homme, mais il le fit en courant , il jeta tous les germes de la révolution qui devaient mûrir sous d'autres mains. Il ensemença à la hâte cette terre préparée déjà à l'avance; tout cela grandit et monta à la hâte, tout cela pêle-mêle, çà et là, bien et mal; drame, histoire, philosophie, romans: où donc tout cela pouvait-il aller, où serait allé Diderot? Dieu le sait! mais la moisson n'eut pas le temps de mûrir; le grand prêtre de cette révolution fut arrêté par la

mort , et ses principes , arrêtés par quelque chose de plus puissant que la mort même , la révolution de 89. La révolution ne laissa prendre aucun développement à l'histoire, à la poésie , à la philosophie du dix-huitième siècle. Elle ne laissa respii'er ni les opinions ni les hommes; elle étouffa tout ce qu'elle put étouffer, les opinions surtout. La révolution partie, vint l'autre monde jwlitique, positif, guerrier, pressé d'aller, peu jaloux de poésie et de beaux-arts, et de tout ce qui faisait l'occupation des siècles précédens.

Le dix-huitième siècle est mort en France sans y avoir produit la moitié des fruits qu'on en attendait.

Sans Diderot, le dix-huitième siècle serait mort pour la France, pour l'Europe. Il serait étouffé comme sont étouffées toutes les opinions de transition. Mais Goethe le poëte, veillait sur ce dépôt sacré ; il avait emporté de France les opinions et la poésie du dix - huitième siècle ; il avait enfoui dans son cœur et dans son âme tous les

trésors jetés à tous au hasard; il avait profité de tous ces vers abondans d'esprit et de mœurs; il avait vu Diderot, il fut Goethe. Regardez et suivez-les tous les deux. Diderot fait le roman , un roman tout neuf, Jacques le Fataliste, par exemple; il jure, il s'emporte, il aime avec les étreintes de la passion, il s'emporte avec les juremens de la colère , il est peuple, il est populace ; il est amoureux à outrance, il fait le roman en prose, si je puis dire. Goethe aussi fait le roman en prose, le roman sérieux à tous , le roman familier qui s'inquiète des moindres détails domestiques ; par exemple, de la poussière que Charlotte essuie sur les pistolets de Werther. Jacques le Fataliste existe, JVerther est fini. Puis Diderot trouve le drame bourgeois. Dans le drame on pleure, le Père de Famille embrasse ses enfans; la vie riche se déroule simplement quand elle est simple, exagérée quand elle est exagérée ; le drame bourgeois, chassé de France, se retrouve en Allemagne, chez Goethe le poète. Quel drame! puis, quelle

poésie simple et bourgeoise! aussi l'Allemagne se voyant tout-à-coup au niveau du dix-huitième siècle français , et sans aucune espèce de transition , l'Allemagne bondit de joie ! Concevez-vous cela ! Elle passait à pied joint sur le dix-septième siècle, cette nature allemande; elle était condamnée à ne pas avoir de dix-septième siècle , et elle se réjouissait d'aller tout de suite au dix-huitième siècle ! Etonnez-vous donc que le grand siècle soit en mépris en Allemagne, l'Allemagne l'ignore. Et c'est elle qui nous a enseigné une grande partie du dix-huitième, des raisons pour expliquer, non pas pour justifier son dédain.

Poursuivons : le roman de Diderot reproduit sa tragédie reproduite ; Goethe se met à reproduire la sceptique moquerie du siècle. Il regarde le monde sous le côté artiste, il fait son roman Wilhemmeisier; il trouve Mignon que lui ont volé tant de romanciers et de poètes ; il s'est vu à la suite de ce peuple d'artistes ruinés , en guenilles, plein d'amour,

Goethe si grave! que vous dirai-je? il a suffi à représenter, en Allemagne , tout notre siècle passé, tout notre siècle asphyxié par 89 ! Même il est un fait bien étrange , que le plus bel ouvrage de Diderot, perdu pour nous, long- temps perdu du moins, le Neveu de Rameau, l'artiste mendiant, l'histoire dramatique de gens déguenillés , tel qu'il a existé long-temps, trop long-temps chez nous frivoles ! c'est Goethe qui nous a donné cette histoire le premier. Il a traduit cette histoire des Français encore plus textuellement qu'il n'a traduit le dix-huitième siècle tout entier, et il a fait si bien cette histoire sienne, qu'on l'a crue long-temps sienne. Puis est venu le véritable Neveu de Rameau , il n'était pas mieux écrit que la traduction de l'allemand.

Le dix-huitième siècle nous est donc revenu du fond del'Allemagne comme nous reviennent tous nos systèmes, mais agrandi, complété, aussi allemand que français! Nous avons traité le dix-huitième siècle conïme une conquête, nous nous en sommes occupés beaucoup. Ainsi

a vécu Goethe; il a été le miroir fidèle de nos opinions, de notre esprit, de notre art, l'art français! Aussi a-t-il été entouré d'hommages et de louanges. L'Allemagne et la France ont rivalisé à qui le comblerait le plus. Elles ont revendiqué l'une et l'autre cette gloire à deux faces ; Goethe est resté à l'Allemagne, sa patrie; mais par son génie, il appartient à la France ! le deuil sera double à l'annonce de cette mort.

Goethe a ce grand mérite dans ce monde qui s'occupe si fort de politique, c'est que Goethe était artiste avant tout. L'art a été toute son occupation , toute sa vie , tout son amour. Il a poussé l'art à des bornes inconnues. Ses plus simples caprices sont devenus de grandes réalités à force de génie. Fausty qui est à Goethe, fut d'abord une romance populaire, un rêve, moins que rien. Puis Faust grandit appuyé sur la blanche épaule de Marguerite. Mai^guerite , la jeune fille des temps modernes; Marguerite, une création tout entière dont nos plagiaires ont abusé si

fort. Faust et Marguerite , c'est-à-dire l'esprit et l'innocence, la force et la faiblesse, l'homme et la femme , en butte l'un et l'autre, se combattant l'un et l'autre, et la faiblesse triomphant de la force , l'innocence triomphant de l'esprit, la jeune fille du damné I Voilà tout le poëme. Il frappa l'Europe de stupeur , il foula aux pieds tout Diderot , il écrasa l'immortalité du poète ; il fit en grande partie le génie de lord Byron. Tant il est vrai que le poète n'est pas un homme isolé , il tient à une chaîne dont le premier chaînon est au ciel.

Goethe est mort; mort à temps comme tousles grands hommes; mort, quand sa tâche était finie, mort complet! Voyez la poésie expirer en Europe. Les faits politiques remplacent les fictions, la narration reste seule, l'histoire reste seule ; il n'y a plus de poètes dans le monde , il n'y a plus que des peuples et des rois. Quel dommage !

Goethe est mort ! il était devant sa fe-

nêtre sans soleil comme J. J. Rousseau ; quinze jours encore et il voyait un printemps de plus. Voici comment s'exprime la gazette de Weimar : Monseigneur est mort dans son fauteuil.

Jules Janin.

Q^( nVst (jttunc (^-ufanf.

Doux ange , elle sommeille encore , Elle dort sans rien désirer ; Tranquille , à son âge elle ignore I.'amoiir qu'elle sait inspirer !...

Et moi, m'enivrant de ses charmes , Hélas! quand tout me le défend , Je l'aime, en lui cachant mes larmes... Car ce n'est qu'une enfant !

C'est elle qui trouble mon âme , Qui fait mes rêves de douceur, Elle, dont le regard m'enflamme, Que je n'appelle que ma sœur!...

Souvent bien bas , dans ma prière , Le soir, quand tout me le défend , Ma voix la nomme la première...

Et ce n'est qu'une enfant!

Loin d'elle, qui n'a point à craindre Un amour que je sais blâmer.

Laissez-moi , laissez-moi me plaindre , Moi qui pleure de tant l'aimer!...

£t puis à son âme ingénue Jamais , quand tout me le défend , Je ne dirai : « Vois, l'amour lue!... » Car ce n'est qu'une enfant !

Emile Bakàte AU.

XiE JOUEUR SE BIANSOLIlffE.

3ameB êprcnb à Dabiïi Î3cniicr.

oVoirNaples et mourir ! » Ainsi a dit la re— lommée parla bouche des voyageurs, péleins, riches ou pauvres , en voiture ou à pied, nbrillans habits ou ledos couvert decoquilles. l'est à son soleil radieux , à son Vésuve , à sa aer dans laquelle l'œil se baigne avec ravisseaent, c'est à ses fertiles campagnes de lave que ette ville doit sa réputation de belle entre les lelles. De chaque côté des rues semblent jailir ses palais dont les degrés servent de lit à la oyeusemisère. Population étrange auxmœurs tizarres , à la piété superstitieuse, toute de ^ens au dolce farniente. Là on cultive la musi- [ue; là règne l'ignorance; là un peuple lâche [ui assassine par derrière, à la façon des 'iravi; là une cour qui gouverne dans les

vieux principes de Philippe II ; là peu de plaintes : car la sieste suffit au jour et la promenade au soir. — C'est le royaume le plus oublié dans la balance em'opéenne... Mais qu'importe ! Naples a un ciel du bleu le plus pur, un soleil qui profusionne ses gerbes de chaleur, et le Vésuve , ce noir malade dont le i corps brûle à l'intérieur et dont l'haleine enflammée s'élève comme une continuelle me- ;| nace.... Que de poésie dans tout cela! pour- ï tant les possesseurs «le ces merveilles en jouissent sans les analyser et n'ont pas dans l'âme un de ces miroirs qui reflètent les belles couleurs de la nature.

Combien ici l'eau, le ciel, la terre et le feu sont admirables pour moi , fils d'Albion, moi dont jadis la vue enfantine cherchait à percer les brouillards épais de ma froide patrie ; moi qui vivais à demi dans cette atmosphère humide ! Moi qui disais à chaque voile blanchissantà l'horizon rVaisseau voyageur, emmène moi dans un pays où l'homme respire à l'aisi un air vivifiant , où il trouve sur sa tête un

voûte azurée et sans nuages. — Un peu d'or m'a transporté du nord au midi....

Mais , mon cher Da\ id^ je m'amuse à te recommencer une description qu'ont faite à grands frais d'éloquence tous les géographes, tous les auteurs de mémoires, de souvenirs et itinéraires ; je ne voulais que te parler d'un tableau enfumé, de vieille école , que j'admirai il y a quelques jours chez un marchand de curiosités. Je fais comme le soldat retraité, qui à la veillée commence une histoire d'amour et la laisse là pour un récit de bataille.

Je restais en dehors nuiet, extasié sous l'empire de mon imagination rêveuse.

— Oh! me dit une voix qui d'abord me blessa en me réveillant brusquement, oh I signor Inglese^ vous avez raison de regarder surtout ce tableau : c'est le plus beau de ma collection, quoiqueje ne puisse pas y attacher le nom d'un grand maître. Il est comme l'univers dont on ne connaît pas l'auteur...

Je considérai attentivement mon interlocu-

leur; homme long et maigre, au nez effilé, aux jambes ployant sous l'âge, aux lunettes vertes , devenues partie inhérente et essentielle de son visage. Il fit un signe de croix devant ce tableau... pourquoi cette marque de vénération ?

O mon David, la singHlière toile....

« De côté un palais , séjour de noble seigneur j sur un banc dans l'angle d'un mur un tout jeune homme beau , mais souffreteux chante en s'accompagnant sur une mandoline. Au fond la mer sur laquelle glissent des barques élégantes et pavoisées. Le peuple inonde le rivage en chantant, dansant, car c'est jour de fête. Bateleurs, PidcinelU, grandes dames en brillans atours et à cheval, confrérie de moines sortant, bannières en tête , tout fixe l'attention des insoucians Lazzaroni. Mais pas un regard ne s'adresse au chanteur : pourtant il semble avoir faim , car ses yeux se remplissent de larmes.

Une seule femme l'écoute; elle est vieille, vêtue de noir et pauvre. Mais elle a trouvé

une petite pièce de monnaie à offrir au musicien Que vois-je dans l'angle? deux ailes

au dos du jeune homme, ployées et cachées parle mur

— Le marchand avait suivi pas-à-pas mes émotions , il savait où en était ma pensée, et dit : Je vais, sigiior, vous expliquer le sens de

ce tableau Permis à vous d'en rire. Mais

dans les beaux- arts, quand le peintre s'est emparé du domaine céleste, il faut la foi pour goûter pleinement son œuvre Or, croyezvous aux anges ?

— Sans doute j c'est une belle milice intermédiaire ..

— Eh bien, ce joueur de mandoline était un ange descendu pour tenter la charité des Napolitains qui, ce jour-là, songeaient plus à recréer leurs yeux que leurs oreilles. La veuve qui lui fit l'aumône était vieille et tombait en ruines. La piété seule la soutenait. Elle n'allait pas comme les duègnes à l'église de Saint- Janvier afin de glisser aux jeunes filles surveillées les billets parfumés des amans : c'é

tait avec un livre de prières qu'elle lisait et relisait constamment, et un chapelet dont ses doigts parcouraient tous les grains. Aussi était-elle en grand renom de vertu chez ses voisins de la rue de Tolède ; et souvent le secrétaire du comte d'Aviniano lui avait dit : Vraiment , bonne mère Rosalia , si vous aviez trente ans de moins, je vous épouserais. A quoi elle répondait en montrant ses dents mutilées : Cela viendra peut-être. « Tempo è galant uomo. »

Mais Luzini pensait en lui-même : Le temps ne sait que détruire sans réparer.

— Et je pourrai ajouter, remarqua le marchand^ que le temps ressemble en cela à tous les prétendus protecteurs des beaux arts, qui déracinent, morcèlent , enlèvent, détruisent les restes de l'antiquité et du moyen âge , pour en faire un amas informe dans quelque musée où ils seront confondus , entassés , et perdront leur grandeur primitive....

Cette digression m'eût intéressé une autre fois. Je priai le vieillard de revenir à son sujet.

Il continua : L'ange, en recevant le don de la mère Rosalia, se leva dans sabeauté rayonnante , dans sa majesté divine... Femme, ditil , tu as fait la charité sans arrière-pensée ; tu auras ta récompense. Celle que mes chants pieux ont touchée doit être honorée entre toutes. Retourne en ta demeure : là , après avoir revêtu de nouveau ta robe de mariée , que depuis trente ans tu as laissée jaunir , regarde-toi au miroir....

Rosalia, interdite , n'osa pas même penser que ce pouvait être un charlatan, et sans le voir s'envoler et se perdre dans la nue , elle courut vers son logis , de toute la vitesse de ses jambes , heurtant les curieux , les promeneurs ; objet de risée presque générale , mais remplie seulement des paroles de l'ange.

Luzini la suivait de loin , et la rejoignit sur l'escalier. — Santa madona , dit le secrétaire du comte d'Aviniano , d'où vous vient pareil empressement ?

— Chut ! fit-elle; chut ! mon enfant. Ne me parle pas... que je n'oublie aucun des mots

de cette bouche céleste... Reste là.... Ne me parle pas.

— Pourquoi tirer de son carton cette robe qui irait tout au plus à ma sœur ?

— Laisse-moi, laisse-moi Lis ici en

m'attendant....

Et empressée, l'œil animé, la joue colorée, elle passa dans la seconde chambre.

Luzini , à la fois étonné et mortifié , ne savait s'il devait rire , ou voir dans cette scène delà folie. Tout-à-coup un cri attira son attention ; en un bond il fut à la porte , l'ouvrit brusquement et vit — la robe de mariée sur le corps frais et gracieux d'une jeune femme de vingt ans !

Miracle ! et il ne mourut pas de joie !... Car il était sincèrement attaché à la bonne vieille , et il aima avec redoublement la jolie Rosalia , revenue à l'état dont on ne devrait pas sortir...

— Voici, buon signor , l'explication succincte de mon tableau.

A-t-il conté cette mirifique histoire pour

m'engager à l'acheter ? Je ne sais ; mais à présent , cette grande toile pare mon salon , et quelque jour, cher David, tu me verras revenir avec les figures édifiantes de Rosalia et du joueur de Mandoline.

Alfred Desessarts.

WALLJLOE,

C'était à l'heure où le soleil, descendant derrière la montagne, allonge les ombres dans la vallée, où l'horizon semble une ligne rouge dont la couleur s'affaiblit peu-à-peu pour enfin s'effacer dans le ciel, qu'on vit à travers les rochers escarpés parmi lesquels le Forth roule ses flots tumultueux , fuir un Écossais. Sa taille était élevée , son air noble , et ses traits réguliers avaient quelque chose de ce bel idéal que nous nous plaisons à rêver. Son plaid bariolé tourné autour de son corps était rejeté sur son épaule ; à la main il portait une arquebuse , à sa ceinture deux pistolets ; une large épée pendait sur sa cuisse. Tout-à-coup il s'arrête, se détourne comme s'il voulait s'assurer qu'on ne le suivait pas , ses yeux fixes brillent d'un

éclat étrange, mais bientôt son œil perd son expression de rudesse à la vue d'un jeune homme dont le vent repoussant en arrière la blonde chevelure laisse voir une figure d'une ravissante beauté et d'une inexprimable douceur. D'un pied aussi léger que celui du chevreuil il franchit la cime d'un roc, et l'instant d'après se trouve dans les bras de l'Écossais. — « Oh Wallace ! » dit-il , « le ciel vient encore de protéger tes armes et de te soustraire aux satellites du cruel Edouard. Ils ont fui ceux à qui ton bras n'a pas fait mordre la poussière , mais bientôt égarés dans les sentiers tortueux de nos montagnes, ils sont tombés dans les embuscades qui leur étaient préparées.» — « Je te rends grâce, ô Dieu! puissent périr ainsi tous ceux qui veulent asservir ma patrie », — s'écria Wallace, et toute son âme était dans ses paroles; on eût cru voir une de ces ombres héroïques d'Ossian grandissant sur un nuage , tant l'exaltation ajoutait à sa taille. Ce noble élan , loin de doubler le courage du jeune homme, parut l'affaiblir ;

son œil se baissa et d'une voix timide il poursuivit :

— « Edouard ne tardera pas sans doute à renvoyer d'autres troupes. » — « A la tête de mes braves montagnards mon bras ne les redoutera pas.» — «Si le sort allait te trahir?»

— « Ma vie n'est-elle pas à mon pays?» — Rien ne t'attache-t-il donc à la terre ? — Rien que l'amour... — Quel amour? — reprit vivement le jeune guerrier. — De la liberté,

— répliqua Waîlace. Un soupir s'échappa du sein d'Edvpin qui continua : — Sans toi que deviendraient tes compagnons , qui , malgré l'asservissement de l'Ecosse, vivent encore libres dans leurs montagnes ; qui , par toi , espèrent encore aller un jour à Edimbourg chanter l'hymne de l'indépendance ? Je ne te parle pas de moi , qui , sans gloire comme sans fortune, dois passer ignoré sur la terre, de moi qui ne suis que par toi et ne pourrais vivre sans toi. — Ton amitié t'égare , enfant, ou l'aspect des combats trouble ton esprit. Ah ! je ne le vois que trop , la faiblesse de ton âge

ne peut supporter les fatigues de la vie errante à laquelle je me suis condamné. — Jamais une plainte est-elle sortie de ma bouche ? — Non , mais toujours des combats, toujours du sang... Je crains pour tes jours, et par fois ces craintes énervent mon courage. Cherche la paix du foyer , retourne au lieu de ta naissance : peut-être y as-tu laissé une mère , une mère qui t'attend pour lui fermer les yeux. Cours près d'elle et laisse à son malheur l'infortuné Wallace. — Juste ciel ! — Laisse-moi, tedis-je, il le faut, je le veux. — Qu'entends-je I.... Et c'est toi qui l'ordonnes !... Wallace , oublies-tu l'abbaye de Cambuskenneth ? Oublies-tu qu'après la bataille de Stirling je t'y rencontrai pour la première fois ? que sous ses voûtes solitaires je te dis que j'étais orphelin ? que touché de ma misère, au pied de ces statues gothiques qui semblaient se dresser pour recevoir ton serment , tu promis de me servir de père?... Et tu veux m'aban donner!... — Moi t' abandonner ! ... Oh ! non , tu ne le penses pas : je veux

seulement t'éloigner des dangers , des combats !... — Pourquoi donc autrefois voulais-tu toujours m'y avoir à tes côtés ? — Hélas alors j'étais heureux , triomphant ; mon nom faisait trembler l'Angleterre ; l'Ecosse me nommait s«n libérateur , tandis qu'aujourd'hui trahi, abandonné, proscrit... — Et tu veux que je te quitte ! Oh ! non, non, ne l'espère pas. Mon protecteur ! mon père ! laisse l'orphelin que tu secourus au temps de la fortune te servir dans celui de l'adversité. » — Wallace ne répondit pas , il pressa seulement le jeune homme sur son cœur, et une larme de reconnaissance vint sillonner sa joue.

De ses rayons blanchâtres la lune éclairait déjà la sommité des arbres dont les têtes chevelues semblaient celles de guerriers balançant dans les airs la crinière de leur casque. Il était temps de retourner dans le lieu qui servait a cacher pendant la nuit la gloire du héros ; aussi Wallace et son fidèle Edwin se dirigèrent par un chemin peu battu , qui longeait les bords du Forth vers un monastère

dont les tours et partie des murs de la chapelle étaient tombés en ruines. Ils s'approchèrent avec précaution d'une petite porte cachée par un amas de décombres qu'un lierre sauvage entourait de ses bras de verdure , et à un signal que donna Edwin , un religieux , tenant une lampe à la main, leur ouvrit : — « Soyez les bien-venus , mes enfans , leur dit-il ; puisse cette solitude n'être jamais souillée de la présence des méchans ! Puisse-t-elle aussi toujours soustraire le héros de l'Ecosse à ses ennemis et au tyran de sa patrie ! » — Ils marchèrent tous trois sous une longue voûte , puis traversèrent un grand cloître. Le silence de leur marche ne fut troublé que par le bruit de leurs pieds qui foulaient la poussière des tombes , et par le battement de l'aile de la chauve-souris qu'effrayait la pâle clarté de la lampe.

Ils parvinrent enfin dans une salle ba.sse dont les murs étaient recouverts d'une boiserie de chêne fortement endommagée par les années. Une table de bois sur laquelle re-

posaient un sablier, une bible et un petit crucifix, puis quelques fauteuils gothiques, qui sans doute avaient jadis appartenu au couvent , formaient tout le mobilier de cette salle. Edwin s'approcha de la cheminée pour ranimer le feu prêt à s'éteindre, et le religieux etWallace s'assirent autour de la table. — « Mon père, dit ce dernier, avez-vous satisfait à ma prière ? — Oui , mon fils , répondit le religieux en poussant un profond soupir.

— Quand viendra-t-il ? — Cette nuit , lorsque ce sablier aura marqué la seconde heure.

— Que cet instant tarde à mon impatience ;

— Puisse-t-il ne point t'être funeste ! — Je vais donc retrouver un ami dont le cœur brûle aussi de l'amour de la liberté. — L'Ecosse reçut des fers à la fatale journée de Falkirck ; on ignore encore le nom des traîtres qui la livrèrent. Crains , Wallace , crains que l'un d'eux ne se glisse cette nuit dans ce monastère. Je ne le puis celer , soit crainte, soit faiblesse , soit plus que tout encore, un secret avertissement du ciel , ce n'a été qu'à regret

que j'ai rempli ton message. — Vaine terreur, soupçon qui m'offense, le compagnon de mon jeune âge , celui qu'au temps du bonheur je fis toujours marcher à mes côtés , Jean Monteith est incapable d^rahison. »

A ce nomEdwin, qui peu-à-peu s'était rapproché de la table pour mieux entendre la conversation à laquelle il semblait porter le plus "vif intérêt, jeta un grand cri. Wallace et le solitaire se regardèrent et demeurèrent muets d'étonnement à la vue du changement subit qui s'était opéré en lui ; une pâleur mortelle avait remplacé cette teinte rosée qui colorait ordinairement ses joues ; ses yeux étaient immobiles; une sueur froide inondait son visage, et tout son corps prêt à défaillir luttait avec son courage naturel. — « Monteith, s'écria-t-il, Monteith sait le lieu de ta retraite ?... juste ciel ! fuis, Wallace, ah I fuis, évite un perfide qui ne marche jamais que dans la voie des traîtres ! — Edwin, qu'osestu dire? — La vérité. Oui, la soif de l'or lui a déjà fait commettre plus d'un crime. — Mal-

heureux I... je ne te puis croire. — Il y va de tes jours; je dois tout révéler. — ■ Parle. — Sache donc que c'est lui , lui que tu nommes ton ami, qui, jaloux de ta gloire, souleva contre toi et le peuple et la ftoblesse; que c'est lui qui, lorsque tu résignas le commandement de l'armée en faveur de Cummyn de Badenock , s'entendit secrètement avec l'ennemi, et pour une poignée d'or trahit l'Ecosse ; ce fut lui aussi, qui avide des richesses de son frère l'assassina, en fit disparaître l'unique héritière, et par une barbare pitié la jeta dans un cachot où jamais elle n'aurait revu la lumière, si le ciel comme par miracle ne l'en eût tirée ; errante, fugitive, elle te vit, elle t'aima et jura de te consacrer sa vie; mais ne voulant pas que l'Ecosse lui reprochât de chercher à lui dérober un des battemens de ton cœur, elle quitta les habits de son sexe et renfermant pour toujours son amour au fond de son sein, elle s'offrit à toi dans l'abbaye de Gambuskenneth. Le reste t'est connu, Wallace, et Mathilde est devant toi. »

 ce discours , le cœur du héros est agité de mille sentimens divers ; il rougit d'avoir été le jouet de l'infâme Monteith, il veut venger sur ce perfide l'infortunée Mathilde, puis peu-à-peu s'abandonnant à de plus douces pensées , il savoure avec délices le bonheur d'aimer et d'être aimé pour la première fois ; mais le sablier, pressé par le temps qui jamais ne s'arrête, était prêt à marquer la seconde heure. Le religieux l'indiqua du doigt à Mathilde, qui reprenant toutes ses terreurs passées répondit a ce signe d'une voix altérée qui peignait les angoisses de son cœur : — « Il est trop tard, safuiteest impossible... Le monstre! peut-être il entoure déjà ce monastère des satellites d'Edouard... Mon père, il faut sauver Wallace ; que le souterrain de la chapelle le dérobe aux regards pendant l'heure du danger; moi, cachée parmi les ruines, j'épierai leurs démarches et viendrai vous avertir quand, fatigués de recherches inutiles, ils auront abandonné ces lieux. Cher Wallace, hâtetoi, les instans sont chers. — Que tu me con-

nais mal, Mathilde, répliqua Wallace avec fierté. Wallace se cacher!... Je resterai ici, j'y attendrai Monteith; c'est là que je lui demanderai raison de sa conduite envers toi, envers moi; le ciel fera le reste. — Que dis-tu, grand Dieu ! . . . Au nom de mes malheurs, au nom de mon amour, ne t'expose pas au fer de ce perfide. Oh! non, non, ce n'est point courage que de se mesurer avec des assassins. Viens... viens.» Et elle l'entraîne sur les pas de l'anachorète qui, parvenu à l'extrémité de la salle, pousse un ressort dont la détente fait glisser un panneau delà boiserie et laisse à découvert le haut d'un petit escalier tournant. Wallace entraîné est prêt à descendre et le panneau se refermant va le dérober à la plus noire perfidie, quand des pas d'hommes se font entendre, Wallace s'arrête; le bruit redouble, et bientôt à la porte de la salle parait Monteith suivi d'une nombreuse escorte. — « C'est donc ainsi que tu viens au rendez-vous de l'amitié? s'écrie Wallace en se dégageant des bras de Mathilde qui cherchait à le retenir, et courant

sur Monteith l'épée à la main : « Traître, défends tes jours. — Soldats d'Edouard, désarmez ce proscrit, qu'il soit notre prisonnier,» répond d'une "voix forte le farouche Monteith. Les soldats veulent obéir, Wallace les repousse, leur nombre ne l'effraye pas , plusieurs tombent sous ses coups , et quelle que soit la valeur des autres son bras l'ail ait rendre victorieux, quand Mathilde, qui suivait de l'œil tous les mouvemens de Monteith, le voit diriger son arme contre Wallace ; effrayée du péril qu^ menace son amant, elle se précipite au devant du coup et le reçoit dans le sein ; son sang jaillit jusque sur son meurtrier, elle chancelé et tombe. Wallace jette son épée, le danger n'est plus rien pour lui , il ne voit que celui de la jeune fille qu'il reçoit mourante dans ses bras. — « Mathilde! chère Mathilde ! » s'écria t-il. A. ce nom Monteith demeure interdit, il regarde d'un œil curieux celle qu'il vient de frapper et qu'il ne peut plus méconnaître ; son front rougit pour la première fois , et ne pouvant soutenir la vue de ses victimes, il

fuit laissant à ses soldats la garde de son prisonnier. Tous les soins de Wallace et du religieux ne purent réveiller que pour quelques instans la vie qui allait s'éteindre au cœur de Mathilde. La perte de son sang avait épuisé toutes ses forces ; d'une voix presqu'éteinte , elle dit : « Bar^)are ! puisse ma mort être ton dernier crime... » Et après un moment de silence , laissant tomber un regard d'amour sur son amant qui, à genoux à son côté, baignait de larmes sa main qu'il cherchait vainement à réchauffer, elle murmura : « Sèche tes pleurs... nous nous reverrons dans l'éternité... Il m'eût pourtant été si doux de vivre ton épouse... que notre union eût été belle !... ah!... tant de félicité n'était pas pour moi... » Elle s'arrêta encore, puis reprit : « Il faut nous quitter... déjà je ne t'aperçois qu'à travers un nuage... ma main ne sent plus ta main... tout mon sang se glace... cher Wallace... » et faisant un dernier effort, elle dit : « Mon père... mon père... » en jetant un regard mourant sur le religieux qui se hâta

d'approcher de ses lèvres le petit crucifix. Sa tête se jjencha telle qu'un bluet à demi coupé par la faux du moissonneur, et elle expira. Wallace resta frappé de stupeur; son désespoir n'avait rien de celui de ces hommes ordinaires, il ne s'exhalait pas en vaines plaintes , il dormait assoupi au fond de son cœur ; enfin , sortant comme d'une espèce de léthargie , il demanda au religieux d'inhumer le corps de Mathilde dans un des caveaux du monastère, puis il déposa un dernier baiser sur le front virginal de la jeune fille, et reprenant son courage de héros, il dit froidement : « Soldats anglais, conduisez Wallace devant le roi votre maître. »

Ce martyr de la liberté fut décapité à Tower-Hill en ^ 305, à l'âge de vingt-neuf ans. Les ménestrels perpétuèrent sa gloire, et Ro bert Bruce la vengea.

M™* Sophie DENNE-BARO^.

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Ce mmx J^àtn,

O mes enfans! ne dansez pas; J'apporte une triste nouvelle ; Tous vos frères meurent là-bas , Et notre honte se révèle.

Ils sont cbréliens et malheureux ; Mes enfans, que Dieu nous pardonne; Pleurons sur nous , prions pour eux ; Notre bon roi les abandonne !

On dit que vers nous tous les jours Ils tendent leurs mains suppliantes.

Et qu'ils appellent au secours Avec des bannières sanglantes.

Courez à leurs cris douloureux, Que Dieu vous guide et nous pardonne S'il est temps , combattez pour eux :

Notre bon roi les abandonne !

Mes filles , écartez ces fleurs ; Leurs enfans veulent des prières ; Tout baignés de sang et de pleurs , ils tombent du sein de leurs mères.

Donnez vos croix : qu'un or pieux Les sauve ; et que Dieu nous pardonne. Priez, pleurez , donnez pour eux...

Notre bon roi les abandonne !

Mais le fer seul va délivrant ; Portez-en dans leurs nobles plaines.

Puisque ce n'est plus qu'en mourant Que les hommes brisent leurs chaînes.

Si le fer rend victorieux , Eh bien ! pour que Dieu nous pardonne. Tout ce fer, donnons-le pour eux...

Notre bon roi les abandonne !

Mes fils, confiez vos troupeaux Aux femmes qui n'ont que des larmes ; Dieu soufflera dans vos drapeaux , Son courroux bénira vos armes , Si le voyage est malheureux !

Allez, et que Dieu vous pardonne.

Mes fils !... mes fils ! mourez pour eux : Noire bon roi les abandonne !

Ainsi parle aux jeunes bergers

Un vieillard qui rentre au village,

Et le plaisir aux pieds légers

Fuit avec la danse volage;

Des échos enfin généreux

Ont crié : « Que Dieu nous pardonne ;

« Priez pour nous , mourons pour eux ;

« Notre bon roi les abandonne ! »

M"' Desbordes Valmore.

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