M"*^ V. DE SÉNANCOUR
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On sait que la lune est communément appelée l'astre au front chaste et virginal, épi thètes que lui ont valu le pur éclat de ses froids et pâles rayons, et sa parenté mythologique avec Diane. Or, à l'époque de la nouvelle lune , je me plais quelquefois à chercher dans les cieux la place qu'elle doit occuper pi:ès du soleil, et même il me prit un jour fantaisie de m'y transporter par la pensée.
En y arrivant, j'eus occasion de me convaincre de l'exactitude des renseignemens que les astronomes nous ont fournis sur notre satellite. Il faisait nuit dans l'hémisphère où je venais de débarquer^ et la lumière de la terre, qui réfléchissait au loin dans l'espace les feux éclatans du dieu du jour, me paraissait aussi
douce, aussi ravissante que le plus beau clair de lune. J'éprouvais un plaisir indicible en parcourant les paysages enchantés qui m'environnaient. J'avais à ma droite d'énormes chaînes de montagnes , auprès desquelles le Saint-Gothard et le Mont-Blanc ne seraient que des collines. A ma gauche, au milieu d'une plaine couverte de fleurs, s'étendait une baie immense, mais sans eaux ; un bassin desséché, aussi vaste, aussi profond que celui du Ladoga. Je trouvais le ciel d'un aspect plus imposant, plus grandiose et d'un bleu plus foncé qu'au sommet des Alpes : ce que j'attribuais à la rareté excessive de l'air, qui ne pourrait pas même soutenir ces légers flocons de pourpre qu'un beau jour d'été laisse après lui aux bords de notre horizon. Mais ce qui charmait le plus mes regards, c'était le disque resplendissant de la terre , qui , se balançant au milieu de la voûte céleste, semblait un ceinturon d'argent suspendu à une large ccharpe d'azur.
Je commençais à peine à jouir de ce spec-
tacle, lorsqu'au milieu des fleurs humides et parfumées qui émaillaient la plaine, un sélénite parut tout-à-coup avec sa dame. Ce personnage était, coiTime je sus plus tard, un excellent poète bucolique, qui avait publié des Méditations sur l'Éternité. Par la candeur, par la bonhomie confiante et joyeuse qui se peignaient dans les traits de leur visage, ces deux sélénites ressemblaient beaucoup aux habitans de la Suisse. C'étaient de ces physionomies naïves et paisibles que je n'ai jamais rencontrées sans que le souvenir du toit paternel et des rêveries de ma jeunesse ne se soit aussitôt éveillé dans mon cœur.
La jeune vierge paraissait émue ; levant vers la teri'e ses yeux pleins d'amour et de mélancolie : « C'est donc vers cet heureux séjoiu% dit-elle en soupirant , que s'élanceront nos âmes, lorsqu'elles auront secoué leurs chaînes corporelles ! » — « Sans doute , répliqua le poëte, et je crois l'avoir rigoureusement démontré dans mes méditations sui* l'éternité. Ce globe que nous habitons, cet
amas de laves, rempli de cratères éteints, qui sont comme les tombeaux des siècles passés, est pour nous un lieu d'exil. Notre patrie c'est la terre, c'est cet astre, à la pure et chaste lumière, qui rayonne là haut au-dessus de nos têtes. Vois avec quelle grâce la reine des nuits s'avance au milieu de son brillant cortège ! quel éclat jaillit de sa ceinture, qui se déploie dans les airs en larges festons de neige, et semble former autour d'elle une guirlande transparente de roses blanches , une voie lactée en miniature ! que de splendeur et de magnificence ! Oui, ma bien aimée, c'est dans ces régions fortunées que cesseront nos souffrances ! C'est là que l'âme est exempte de souillure ; que la flamme de l'amour brûle sans consumer et sans jamais s'éteindre , et que la volupté , la vertu et la vérité sont trois sœurs éternelles qui ne se quittent jamais I » Ici les sélénites entendirent soupirer quelqu'un, c'était moi. Ne pouvant me dérober plus long-temps à leurs regards , je m'avançai vers eux, un peu déconcerté, et m'adres-
sant au poëte : « Celui qui a l'honneur de paraître devant vous, lui dis-je, est un habitant de la terre , venant directement de l'Allemagne , un citoyen du ciel, de Hof dans le Voigtland. Hélas ! mon cher poëte bucolique , les choses se passent tout autrement chez nous que vous ne présumez ! Des voleurs , des receleurs, des profanateurs du sabbat et des jours ouvriers , des Yahaons , des Gibbons couronnés à longs bras et à vue courte, des fainéans, des sots, des butors, voire même des critiques qui ne savent ce qu'ils disent, voilà quelques échantillons de ces esprits bien heureux et parfaits parmi lesquels la terre peut choisir. Ce brillant anneau , cette guirlande de roses dont vous parliez tantôt, n'est qu'un amas de brouillards et de nuages. Ces taches qui relèvent d'ombres légères l'éclat de notre planète, ce sont des mers presque toujours irritées et menaçantes, dont les noirs abîmes sont remplis de monstres hideux, de débris et de cadavres , et que sillonnent sans cesse d'insatiables vaisseaux, dévorant hommes et marchandises, et
revenant de leur course dévastatrice pleins de sang et de rapines. Et quant à la chasteté, hélas ! mes chers sélénites, ceux qui demeurent là haut -savent ce qu'il en est ! J'aime pourtant que nous ayons des gentilshommes à qui il en coûte moins de manquer à leur parole qu'à la foi conjugale. Cependant, si vous deviez un jour venir dans notre céleste Sion...?
En ce moment j'y retournai moi-même. Le facteur venait d'apporter la gazette de Deux Ponts j et je fus tiré soudain de ma rêverie.
Jean Paul.
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