VOISENON
Est-ce ma faute à moi , si nic^ les Tôtrcs.
« Financier? — Saura-t-il jamais calculer! — Magistrat; fi donc, se perdre dans la noblesse de robe ! — Militaire? — Il est trop indépendant, trop querelleur, trop insubordonné. » — Allons, fesons-le prêtre, va pour les ordres ! » Tel fut le résultat d'un conseil de famille tenu vers i 720 entre les nobles parens de Voisenon. Mais comme celui-ci n'avait pas été appelé à y prendre part , il crut pouvoir y former opposition. A onze ans, il avait déjà adressé à Voltaire une épître qui lui valut des encouragemens , et lui assura dès lors une amitié de soixante années. A vingt ans, un succès de comédie de société l'encouragea à travailler pour le théâtre , et si l'auteur , en donnant son Ecole du monde y eut peu de suc-
ces sui' la scène , on s'accorde généralement à dire que sa jeunesse et son esprit en obtinrent davantage dans la coulisse.
Quoique tout chemin pût mener alors au séminaire , celui que Voisenon avait pris ne semblait pas devoir l'y faire arriver promptement, lorsqu'une circonstance , qui eût paru de nos jours plus propre à 4'en écarter encore, vint hâter au contraire le moment appelé par les vœux des siens. Un duel avec un officier qu'il avait insulté et qu'il blessa ; une indisposition causée par la fatigue des excès auxquels il s'était livré, frappèrent assez vivement son esprit. « C'était , dit un de ses contemporains ( le comte de Lauraguais ), une belle occasion pour ses grands parens , pour les vieux amis de sa famille, de le ramener à la résipiscence, peut-être d'en faire un saint homme , et par conséquent un saint évêque de la cour. Le voilà plaint, soigné, caressé, un peu prêché, et bientôt tellement ennuyé, que, pour en finir, il se confessa aussi publiquement qu'on voulut pour l'édification générale. »
Voisenon , auquel cette maladie et ce coup d'épée avaient tenu lieu de vocation pour son nouvel état, possédait, pour s'y pousser, un avantage alors plus grand que la foi , une recommandation plus puissante qu'un zèle pieux, il avait de la naissance. Il ne fit que passer par le séminaire pour arriver à la prêtrise , et fut aussitôt grand vicaire qu'ordonné. L'évêque de Boulogne, parent de sa famille, se l'attacha en cette qualité , et le chemin du nouveau saint fut si rapide, que quelques mois s'étaient à peine écoulés depuis qu'il avait brigué à la Comédie française de profanes applaudissemens, lorsqu'il se fesait déjà remarquer dans son diocèse par le style épigranimatique de ses mandemens; ils étaient publiés sous le nom de son évêque , qui avait l'imprudence de ne pas plus les lire que l'évêque de Piron.
La nouveauté de ce ton pastoral fit scandale, mais n'empêcha pas toutefois que le siège, devenu vacant peu après , ne fût offert à l'auteur des piquantes homélies. « Comment, répondit-il au cardinal de Fleury, comment
veut-on que je conduise un diocèse, lorsque j'ai tant de peine à me conduire moi-même? » Étonné de ce refus , surpris de tant de conscience , le cardinal récompensa le désintéressement de Voisenon par l'abbaye du Jard , qui, n'exigeant de lui ni service, ni résidence, le rendait en quelque sorte à la vie séculière. C'est de cette époque que date véritablement la célébrité de Voisenon. Accueilli dans toutes les sociétés , il se vit surtout recherché par la marquise du Châtelet. « Elle n'avait rien de caché pour moi, dit Voisenon, je restais souvent tête-à-tête avec elle jusqu'à cinq heures du matin , et il n'y avait que l'amitié la plus vraie qui faisaitles frais de nos veilles. Elle me disait quelquefois qu'elle était entièrement détachée de Voltaire. Je ne répondais rien ; je tirais un des huit volumes ( de la correspondance manuscrite de Voltaire avec elle) et je lisais quelques lettres. Je remarquais ses yeux humides de larmes ; je refermais le livre promptement en lui disant : Vous n'êtes pas guérie. La dernière année de sa vie, je fis
la Tuème épreuve : elle les critiquait. Je fus convaincu que la cure était faite. Elle me confia que Saint-Lambert était son médecin.» On voit par là que Voisenon n'avait pas oublié son métier de confesseur ; miais quelques plaisanteries de Voltaire porteraient à croire qu'il ne bornait pas là son rôle.
Voisenon était aussi un des convives les plus assidus des soupers d'une actrice alors célèbre, M*"* Quinault. C'est de cette réunion où chacun payait son écot par quelqu'ouvrage en prose ou en vers , que sortirent les Étrennes de la Saint-Jean et le Recueil de ces Messieurs. Rousseau acquitta sa dette par le conte de la Reine Fantasque, et Voisenon, qui n'avait rien écrit depuis ses mandemens , composa, en langage des halles. Les Bals 'des bois et les Fêtes roulantes.
La voluptueuse habitation du duc de La Vallière à Montrouge, était le plus habituel séjour de l'abbé. Aussi Voltaire l'appelait : notre grand-aumônier, monsieur l'évêque de Montrouge.
Vous êtes prêlrede Cythère, Consacrez , bénissez , chantez Tous les nœuds, toutes les beautés De la maison de La Vallière ; Mais lapi dans les voluptés , Vous ne songez qu'à votre affaire.
Vous passez les nuits et les jours Avec votre grosse bergère ; Et les légitimes amours Ne sont pas votre ministère.
La passion du duc de La Vallière pour la littérature dramatique, et les sollicitations de mademoiselle Quinault surmontèrent la répugnance qu'éprouvait Voisenon , non par scrupule , mais par paresse , à travailler de nouveau pour la scène. Il fit applaudir successivement les Mariages assortis f la Coquette fixée , et quelques autres comédies et opéras trop légèrement conçus, trop facilement exécutés pour pouvoir promettre à leur auteur une gloire égale à la célébrité que lui avait valu sa vie dissipée.
Ce fut vers ce temps que l'abbé , qui était trop faible pour avoir des passions , se sentit
du penchant pour une femme à laquelle ses précédentes liaisons avaient donné un grand renom , et dont l'histoire tient du roman .
Le maréchal de Saxe avait engagé dans la troupe de comédiens qui suivait toujours son armée, une petite actrice à la voix aigre , au jeu bas et ignoble ; mademoiselle de Chantilly, c'était son nom, avait, sans le chercher, trouvé le secret de plaire au maréchal. Le héros delà France, le vainqueur deFontenoy , un des plus beaux hommes de son temps, brûlait pour une fille sans attraits , désolée d'être obligée d'être sa maîtresse , parce que la tête lui tournait pour un garçon pâtissier , mal bâti , qui s'était échappé de la boutique de son maître pour faire des chansons et des opéras comiques. Explique qui pourra ces bizarreries humaines.
Le garçon pâtissier enleva au maréchal de Saxe sa maîtresse , et s'enfuit avec elle pendant le siège de Maëstricht. La nuit de leur évasion fut apparemment orageuse , car les ponts de communication entre l'armée du
maréchal et le coi'ps de Lowendal , qui était de l'autre côté du fleuve , furent enlevés , et l'on craignit que les ennemis n'en profitassent pour tomber sur ce corps et l'écraser. Un officier , attaché au maréchal , entre chez lui de grand matin , et le ti'ouve assis sur son lit, échevelé , et dans l'agitation de la plus vive douleur ; il entreprend de le consoler : « Le malheur est grand . sans doute , lui dit-il , mais il peut se réparer. — Ah ! mon ami , lui répond le maréchal, il n'y a point de remède, je suis perdu. » L'officier continue à ranimer son courage abattu , et à le rassurer sui' l'événement de la nuit. « Il n'en aura pas, peutêtre , les suites qu'on en redoute. » Le maréchal continue à se désespérer et à se regarder comme un homme sans ressources. Enfin, au bout d'un quart d'heure, il s'aperçoit que tous les discours de son aide-de-camp n'avaient trait qu'aux ponts entraînés. « Eh ! qui vous parle de ces ponts rompus ? c'est un inconvénient que je réparerai en trois heures. Mais la Chantilly , qui me la rendra ? »
La Chantilly , accompagnée de son amant, était venue à Paris débuter à la Comédie Italienne. Elle s'y fit applaudir en 1749, en montrant la marmotte dans un rôle de Savoyarde. Le bruit de son succès , la nouvelle de son mariage avec le garçon pâtissier nommé Favart, n'excitèrent pas médiocrement la jalousie du maréchal. En vain des amis voulaient le déterminer à l'oublier , le maréchal, connaissant la retraite de son infidèle, sollicita une lettre de cachet pour l'enlever à son mari. Sa réclamation sembla trop juste pour qu'on n'y fît pas droit ; la lettre de cachet lui fut accordée ; le nouvel époux plia d'assez bonne grâce sous le joug de la nécessité , et la petite de Chantilly s'acquitta tout à la fois de l'emploi de femme de Favart et de maîtresse de Maurice.
Ce héros étant mort peu après , et presque dans les bras de sa belle, celle-ci songea à lui donner un successeur. Elle ne trouva rien de mieux, pour remplacer un guerrier, qu'un abbé , frêle et petit, qui passa ^a vie à mon-
rir d'un asthme. Cette liaison fut bientôt publique , et Voisenon s'en défendait de manière à accréditer encore le bruit.
Du reste, ce commerce ne fut pas stérile: bon nombre de jolis ouvrages qui firent fureur dans le temps, et qui sont cependant complètement oubliés aujourd'hui, y prirent naissance. Malgré les dénégations de Voisenon , chacun s'accordait à dire qu'à lui revenait la plus grande partie de la gloire des trois Sultanes, d'Jnnette et Luhin ( représentés sous le nom de M"^ Favart), de V Anglais à Bordeaux, A' Isabelle et Gertrude, de layëe Urgéle et des Moissonneurs: Favart passait pour inventer la fable; Voisenon, pour Jiabiller la poupée. En vain celui-ci voulait se défendre de cette double communauté, les éloges de Voltaire venaient la divulguer en même temps que les épigrammes de Marmontel. On a de ce dernier une chanson sur ce sujet, que nous avouons avoir lue et dont on ne nous pardonnerait pas de citer même le titre.
Voisenon composa encore plusieurs contes
libertins qui se distribuaient dans l'ombre ; le sultan Misapouf et tant mieux pour elle furent alors très recherchés. Ses madrigaux licencieux n'obtenaient pas moins de faveur, et les mémoires de Bachaumont disent , en mentionnant une pièce de l'abbé , adressée à M"' de Pompadour : « Ces agréables ordures ont plu infiniment à la cour. »
Nous ne savons si ce sont ces titres qui valurent à Voisenon d'être distingué par le prince. Toujours est-il que l'auteur de Misapoufivit chargé de travaux historiques pour l'éducation des petit-fils du roi, Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. Ce choix pouvait être , on l'avouera . plus éclairé , et nous ne savons si d'autres eurent à s'en louer que Voisenon à qui il valut son admission à l'Académie, et une pension de six mille livres. Il serait toutefois injuste d'oublier que c'est lui qui a dit : « Henri IV fut un grand roi ; Louis XIV fut le roi d'un beau règne. » Bien que ce mot passe sa portée, s'il en fit le texte d'une leçon pour ses élèves, il ne fut pas toutà-fait indigne de ce haut emploi.
Parmi les ecclésiastiques à la mode, Voisenon comptait plus d'un émule de dissipation , mais le plus redoutable, peut-être, était Boismont. La consonnance de leurs nom»
donna lieu un jour à une assez plaisante méprise. Un pauvre créancier de celui-ci qui ne pouvait, du fond de sa province, obtenir paiement, arrive à Paris , et demande la demeure de l'abbé de Boismont; c'est chez Voisenon qu'on l'envoie. Il ne le rencontre pas et laisse un billet pour expliquer le but de sa visite. Nous transcrivons la réponse : « Je suis fâché que vous ne m'ayez pas trouvé, monsieur, vous auriez vu la différence qu'il y a entre M. l'abbé de Boismont et moi. Il est jeune, et je suis vieux, il est fort et robuste, et je suis faible et valétudinaire; il prêche, et j'ai besoin d'être prêché ; il a une grosse et riche abbaye , et j'en ai une très mince ; il s'est trouvé de l'Académie sans savoir pourquoi , et l'on me demande pourquoi je n'en suis pas ; il vous doit une pension et je n'ai que le désir d'être votre débiteur. » Voisenon avait un revenu assez considé-
lable; il en mangeait une partie; ici c'est au propre qu'il nous faut comprendre. Ce même homme qui, ennuyé de la tisane selon l'ordonnance, répondait à son médecin, le blâmant de n'avoir pas tout pris : « Comment voulezvous que je boive une pinte quand je ne tiens qu'une chopine? » ce même homme se vantait, au contraire , d'avoir, à table, lui, si mince personne , un estomac diune capacité peu commune. La sagesse , disait-il ,
La sagesse esl de I)iea dîner,
En commeuçanl par le potage ;
La sagesse est de bien «ouper,
En finissant par le fromage.
On est heureux si l'on peut se gàvei-,
Et si l'on digère, on est sage.
Comme l'abbé n^ était pas toujours sage, sa; faibleorganisationeutplusd'unchocà essuyer; mais grâce à sa complexion toute nerveuse, on le quittait à la mort, on le retrouvait à table. Un jour, à la campagne, il était au plus mal. Ses domestiques l'abandonnèrent pour aller chercher le sacrement à la paroisse. Dans l'in-
tervalle le mourant se trouve mieux, se lève, prend un habit et son fusil, et sort par une porte de derrière. Chemin fesant, il rencontre le prêtre qui lui porte le viatique , avec la procession , il se met à genoux comme les autres passans, puis poursuit son chemin. Le curé et les domestiques arrivent, on ne trouve plus le malade qui, pendant qu'on le cherchait dans toute la maison, tirait des lapins dans la plaine.
Une plus rude secousse, sans doute, lui causa une assez longue alitation. Se rappelant alors les descriptions qu'il avait nécessairement faites de l'enfer, dans ses sermons et dans ses mandemens , il craignit d'être trop tôt à même d'en constater le degré de fidélité. On le détermina à se confesser, et il disait vrai , sans doute, quand depuis il répétait que ce n'était pas du menu que ce dont il était convenu. Il fallait que ce le fût peu en effet, car il se vit forcé de s'adresser au pape pour obtenir tl'absolution qui ne lui fut accordée qu'à de rès lourdes conditions : mille écus au saint-
siège, deux mille aux pauvres, et le bréviaire tous les matins. Comme la peur était toute sa religion , il remplit exactement les deux premières parties de la pénitence; quant à la troisième, M""^ Favart, si l'on en croit M. de Lauraguais, la partageait avec lui.
Mais quand Voisenon eut perdu la femme de Favart, le détachement de la vie vint dissiper ses frayeurs de la mort. Lorsqu'il sentit sa fin prochaine, il se fit préparer et apporter un cercueil de plomb. «Voilà donc, dit-il, ma dernière redingote; » et s'adressant à son laquais : « J'espère , ajouta-t-il , qu'il ne te prendra pas envie de me voler celle-ci. » L'ecclésiastique , son confrère , qui était à son chevet, l'exhortait à se réconcilier avec Dieu. « Rupture entière, monsieur, répondit-il , je vous rends lettres et portraits. » Les lettres étaient le bréviaire de ce bouffon sacrilège , le portrait.... un crucifix !!l
J. Ta CHEREAU.
iLA)Diï mai^ita.
Là, attentive, belle comme la majeure parlie des femraies voudrait l'être, bonne comme la meilleure, spirituelle comme lady Montague, instruite comme lady Arundel, vrai, vous avez tout, milady Maria. 11 n'y a pas jusqu'à la fortune qui dans soti allure incertaine et folle comme l'ivresse, ne soit venue rouler
à vos pieds Mais je vous ai vue, à l'arrivée
de ce colosse d'héritage; vous lui avez souri avec indifférence, j'allais dire avec mépris, commie on admet à sa table un de ces êtres qui a rendu un service, mais qu'on n'estime pas C'est une autre richesse qui fait palpiter votre cœur c'est celle de Cornélie!
Hé bien soit, vivez sans désirs, contentezvous de savoir être heureuse , heureuse sans
faste, avec la modestie de la vertu. Au lieu d'éclatans colliers, laissez suspendre à votre cou d'ivoire cette jeune Emma dont la chevelure dorée, comme les feuilles d'automne de Fielding, vient se mêler à vos longs cheveux noirs et brillans. Dans votre attention captive, laissez EdAvard an^acher l'ornement du riche écran venu des Indes, et se servir de la parure du paon de Java pour tourmenter sa sœur,...
Hé bien soit, suivez dans toutes ses phases l'apprentissage de mère ; et du balcon de ce palais que l'or de votre mari déplaça de Fenise-la- Morte , jetez vos regards quelquefois vers l'horizon de France.
Savez- vous, Maria, que toute Anglaise que vous êtes, nous sommes un peu compatriotes? Le sang normand qui, dans mes veines, se mêle par alliance à celui de la belliqueuse Aquitaine , coule aussi dans les vôtres. Vos pères aussi rompirent quelques lances en joutes et tournois pour l'honneur des belles Normandes, et combattirent ensemble à Jaffa contre
les Infidèles. Votre enfance comme la mienne se passa sous les larges pommiers qui ombragent les herbages de Mortemer Aussi, je
vous aime... comme une compatriote... peutêtre même un peu plus. Vous, vous aimez à m'entendre parler de ces sites dont vous avez à peine souvenance,et vous voulez, dites-vous, les voir un jour Ah! venez, venez admirer ce beau pays de France, et vous saurez après, comme moi, le plaisir qu'on éprouve à revoir la terre de ses ayeux , les lieux où l'on passa son enfance , ce berceau des premiers rêves où chaque objet retrace un souvenir où l'on retrouve à la grille du château
ce barreau faussé qui permettait au plus espiègle de s'y glisser, de sortir seul dans le bois, et qui faisait trouver tant de plaisir dans la jouissance d'une liberté défendue.
Vous rappelez-vous cette riche Normandie? Vous représentez-vous son doux ciel mélancolique comme le sont quelquefois vos yeux , quand vous n'écoutez pas mon rabâchage de vieillard. Vous rappelez-vous ses champs de
blé que fait plier le vent de mer, ses gras pâturages , où paissent ces belles cavales normandes , ces vaches du Cotentin, et ces énormes moutons de Dishley.
Vous rappelez-vous aussi ces gi'aves églises des temps intermédiaires, puis celles gothiques, festonnées, ciselées, dentelées, comme vos broderies j et ces vieux châteaux démantelés, dont les vestiges montrent encore la puissance de leurs anciens maîtres, et puis encore ces jeunes femmes au corsage long et étroit, etces enfans au teint rosé, aux frais vêtemens, qui, groupés sur le pré du manoir, ressemblent à ces jolis dessins de Jasserot.
Ah ! si vous l'aviez habitée , parcourue , dans tous les sens, vous diriez comme moi.
Mais non, je le vois à votre silence, à vos grands yeux ouverts, vous ne vous rappelez pas la Normandie. Vous ne vous doutez pas alors du plaisir qu'on éprouve à voir ses automnes plus beaux que les printemps d'Italie Ainsi laissez-moi vous dire comme les
yeux s'épanouissent quand ils revoient cette
verdure fraîche et permanente comme votre Green-Park , et ces fraîches filles coiffées d'or et d'argent comme les châtelaines du moyenâge..'... Laissez-moi vous dire comme le cœur me battait lorsque dans ma jeunesse je gravissais à la nuit les falaises blanches, pour arriver à ce Ménil noirci par le hâle de mer, où m'attendait palpitante une femme éclatante de blancheur, mais non de cette pâleur fatiguée des femmes de Paris
Laissez-moi redire surtout comme la pensée s'agrandit lorsqu'elle se remplit de la beauté imposante de ces vieilles églises aux fuseaux élancés, de ces vieux donjons, de ces longues tours, débris du pouvoir de nos pères.
En vérité je vous le dis, Maria, en France nous ne savons ni voir, ni voyager.
Cent fois j'ai entendu les voyageurs les plus huppés dire : « fai vu la Normandie, » et ils avaient traversé en courant cette terre des souvenirs, dans des voitures qui l'effleuraient à peine
Et ils appelaient cela , voir la Normandie .'
€t sans la cliance de verser, ils n'auraient pas même l'espérance de toucher en route le sol
des Normands Cependant à quelque relai
le plus savant a fait preuve d'intérêt :
— Monsieur, comment nommez-vous cet «ndroit?
— Les Andelys, Monsieur; allez-vous voir l'intérieur de notre vieille église ?
— Hélas ! non ; je n'ai pas le temps ; merci toujours. Je remonte en diligence ; adieu.
— Adieu donc , Monsieur ; beau temps , belle route et bonne santé.
Et tout est dit; et les chevaux flagellés, comme cela se pratique en France , sont repartis au grand trot, et la prison roulante a repris sa vélocité jusqu'à ce qu'elle s'arrête tout aussi long-temps à quatre lieues de là...., à moins qu'elle ne verse à la première descente...
Et l'on appelle cela voir la Normandie !
Rentré dans sa boîte , le voyageur dort, ou il en fait semblant , car il a à se défendre de l'insipide conversation des voisins. Arrivé à Rouen, par exemple, il voit la cathédrale ; et
voici comment : j)ar la lucarne de sa voiture. .; car, pour aller rue Bar-du-Bec , il faut travei'ser la place de la cathédrale , et on ne peut se refuser cette petite instruction en passant....
Et l'on appelle cela voir la Normandie ! Mais les rouliers en sauraient plus, car ils vont à pied et plus lentement.
Laissez-moi donc vous raconter comment j'ai visité dernièrement un des coins solitaires de notre belle Normandie , ces lieux où votre enfance et la mienne essayèrent les premiers pas , rassemblèrent les premières idées, connurent les premiers plaisirs. Après, vous pourrez y aller ; vous verrez avec d'autres yeux , vous sentirez avec une autre âme , et surtout quand vous en parlerez, chère Maria, vous ferez mieux que moi , vous serez agriculteur, peintre, poète, archéologue, historien..., que sais -je ? toutes les facultés vous viendront. Vous intéresserez l'imagination la plus stupide , vous toucherez le cœur le plus froid , quand vous parlerez de ma belle et penseuse Normandie.
iïl ortf mer-f n-Cions»
Oyez, ovez, icigneun, damei cfaâlelaiue^ et dïmoïKlles , ceci e>l dict par le p«lit oepTeu du maître.
f'ieilte chronique (U Gujvnne.
C'était au mois de septembre, par un des beaux jours de l'automne. Nous avions quitté le château d'Harlincourt et sa douce hospitalité, nous cheminions à travers la longue forêt de Lions pour découvrir les débris de l'antique abbaye de Moutemeb.
Nous étions trois , tous avides de voir, tous armés de crayons, d'album et de patience.
Déjà nous avions traversé Lisors et salué les tourelles du château de Mable , dont les nobles restes et l'aspect silencieux disposent à la méditation. On ne peut voir ces vieux châtels de nos pères , orgueil de l'ancienne France , sans se dire en soi : que chaque jour la sape du vandalisme les fait disparaître un à un , comme la hache du bourreau a décimé les seuls appuis de la monarchie , comme aussi sont tombés l'un après l'autre les fleu-
rons de la belle couronne de nos rois; conime enfui le trône lui-même est tombé!.
A la vue de cette antique demeure une pensée pieuse était descendue dans mon âme pour me rappeler les bontés de mon aïeule, et me faire oublier ceux qui m'en avaient dépouillé 1 et je laissai mes deux fils emporter
une vague esquisse des lieux qu'ils devraient posséder aujourdliui,
La petite rivière de Mortemer, brillante, vive et rapide , roulait ses eaux argentées au fond du Yal, et nous servait de guide. Des bois couverts d'une vapeur bleuâtre nous entouraient, se penchaient sur l'eau comme pour s'y mirer. De gentilles maisonnettes se cachaient à moitié au milieu de toutes cea feuilles de nuances différentes. Les clochettes du troupeau qui paissait dans le lointain , retentissaient dans cet air pur et raréfié , et nous offraient leur petite mélodie ; et la naïve fauvette qui semblait nous accompagner et offrir aussi ce quelle savait de mieux pour notre réception, contribuait à embellir ce tableau.
C'était un éclatant Fielding, un Osterwald, ou un Siméon-fort.... Mais non, c'était mieux encore, c'était la belle nature dans sa candide beauté.
Arrivés à la croisière des quatre chemins, une roche debout , semblable aux pierres levées qu'on rencontre fréquemment dans le Limousin , était placée , en guise de poteau, à l'angle d'un des chemins ; l'œil distinguait encore sur cette pierre indicative les vestiges de l'écusson des Mortemer.
Nous nous plaçâmes sur le tertre qui la dominait et nous découvrîmes aussitôt les magnifiques débris que nous cherchions.
La vue de ces monumens dont les siècles avaient échancré le sommet , ces lieux agrestes, le calme qui nous environnait, et que troublait seulement le bruit éloigné du battement d'un moulin, captivèrent toute mon attention; c'était une scène pleine de poésie!
Mes yeux dirigés sur une des voûtes de la chapelle étaient fixes et immobiles au
même instant parut un vieillard , dont la tête blanchie par les années semblait appartenir à ces décombres antiques. C'était l'image du temps. Je l'examiinai avec surprise et intérêt il venait d'enlever deux tronçons de
colonne pour faire deux sièges à la porte de sa maison de chaume, où il entra aussitôt.
Une curiosité dont je ne fus pas le maître m'entraîna vers lui. J'engageai bientôt la conversation. Il s'établit peu à peu une sorte d'intimité entre nous , et la confiance amena l'abandon. Je le questionnai sur le temps passé , et le bon vieillard commença à nous parler de ^750, comme si c'eût été d'hier.
« J'avais dix ans, nous dit-il, lorsqu'un
énorme loup » mais ce n'était pas de lui
dont je voulais qu'il nous entretînt, je l'interrompis et lui demandai des détails sur ces lieux ; il passa rapidement sur la bonté du sol, la valeur des bois, et arriva brusquement aux propriétaires actuels de ces domaines. Puis, avec cette disposition jalouse si habituelle à ceux qui souffrent impatiemment
les supériorités , il critiqua ce qu'il appellait les nouveaux riches. Ces marchands enrichis à force d'avoir vendu six francs ce qui leur en coûtait quatre, me dit-il, remplacent aujourd'hui , et font les seigneurs , et comme ils ne peuvent augmenter leur argent puisqu'ils ne continuent plus leur commerce, ils entassent pour s'enrichir encore Aussi ce bon
M. d'Harcourt , qui est un de nos vieux seigneurs normands , celui-là , les avait bien nommés tous ces nouveaux venus, «Messieurs de sou-sur-sou » Ah, monsieur, si vous saviez comme les vrais nobles faisaient travailler le pauvre î comme cela faisait de la dépense! comme cela donnait aiix malheureux !....»
Mais je n'étais pas venu dans la forêt de Lions pour faire de l'économie politique <, et je coupai court.
— Dites-moi , brave homme , que racontait-on autrefois de ce monastère ? il doit y avoir quelque histoire du bon vieux temps , et vous seriez bien bon aussi , si vous m'en disiez
tme. Je vis d'histoire et de tradition dans mes voyages, moi, et vous me rendriez véritablement heureux si vous pouviez me donner quelques notions certaines sur ce vieux monument. Mon vieillard sourit finement. «AhL ce qu^on disait de cette abbaye y monsieur, vous n'y croiriea peut-être pas, si je vous le dLsais, et cependant il y a des momens où je pense encore voir.... »
—Hé bien, lui dis-je, racontez-moi, je vous prie, ce que vous avez vu , et je vous prometsd'y croire.
Après quelque hésitation , le vieillard se leva, fut chercher, au fond d'une grande armoire de noyer, un petit coffre en bois sur lequel des saints étaient sculptés. Il l'ouviit, en sortit un parchemin et me dit : — Tenez, monsieur, je vois bien que vous êtes un faiseur de livres ; en voilà un qui vaut mieux que tout ce qu'on écrit aujourd'hui, dans ce temps de perdition. Ce coffret a appartenu à l'ancien supérieur de l'abbaye, je le tiens de mon père ) qui l'avait eu du sien; vous pou-
vez considérer ceci comme une chose avérée. D'ailleurs mon père avait été garde de cette forêt, et il y avait vu, la nuit, des choses bien aussi extraordinaires »
Je laissai dire le vieillard et m'emparai du manuscrit que je ne lui rendis qu'après l'avoir copié au crayon sur l'album que je portais.
Voici, sauf la liste des supérieurs de l'abbaye et des notes relatives au service divin de ce monastère , la traduction fidèle de ce manuscrit, écrit en langue Romane.
IKotUmec — ilHottuum mavt — a ISortuo mari'.
« En l'an i 01 8 , le comte Roger de Mortemer bâtit ici un château auquel il donna son nom. Il avait été le chef de la garde particulière que créa Guillaume duc de Normandie , et l'un des vassaux les plus puissans de ce prince.
Roger était fils puîné deHumbert Drut, ou Drutus , troisième seigneur de Mortemer, ou
' HUtorique.
Mortemar, dans la Marche Limousine, et petit neveu par sa mère , de Richard , duc de Normandie. Il avait épousé Imberge , fille de Gouthier de Saint-Martin. Le Uen de parenté qu'il avait avec le souverain et son caractère aventureux le déterminèrent à suivre Guillaume à la conquête de l'Angleterre. Il s^y distingua et conquit lui-même, sur Edric Silvaric, prince Saxon , la province de Radnos, au pays de Galles, où Guillaume lui permit de s'établir, et où il fonda une glorieuse maison.
Il eut d'Imberge de Saint-Martin deux fils, savoir : Roger, deuxième du nom , et Rodolphe i " .
Son fils aîné aima it passionnément la chasse . Un jour qu'il poursuivait un sanglier dans la forêt de Lions , il se sépara Je ses gens , et on ne le vit plus reparaître. Sa mère devint inconsolable de cette perte, qu'on attribua dans le temps à plusieurs causes sans connaître la véritable; car depuis an sut que le malin esprit l'avait conduit dans un lieu où jamais être vivant n'avait été.
Elle fit vœu à Notre-Dame de ne plus quitter la forêt de Lions, et resta dans le châtel de Mortemer, pendant que son mari et son fils Rodolphe adoptèrent l'Angleterre pour patrie.
La dame de Mortemer consacra sa vie aux bonnes actions et à faire des aumônes. Elle faisait tant de bien à tout ce qui l'entourait qu'elle étaitnommée la bonne dame, et qu'on la regardait comme une sainte. Il était même passé en proverbe parmi tous les seifs du fief de Mortemer, de dire le chatel de Notre- Mère^ au lieu de Mortemer. Une tradition de ce temps conserve également l'époque de sa mort arrivée en \ 034.
Après cette fin, elle fut changée en bon esprit : chaque samedi elle apparaissait à minuit sur l'une des tourelles du châtel de Mortemer du côté de Lisors , où elle avait bâti une chapelle à la Vierge.
Là, s'il y avait eu quelque sort jeté sur le.* bestiaux, quelque stérilité sur les récoltes, quelques mauvais esprits qui tourmentassent
les gens de son fief, ou quelques malades qui n'eussent pas les moyens d'avoir un homme de l'art (le texte dit ung Physicien) elle trouvait remède à tout, et protégeait le pays, pourvu qu'on se rappelât sa défense qui était de ne point entrer dans le châtel et de n'en point enlever une seule pierre.
Des voyageurs, gens sans foi, avaient voulu entrer malgré la défense de Jehan, vieux berger, fils du porte-clefs du châtel ; ils avaient disparu !.... D'autres avaient voulu enlever les belles pierres du portail pour en construire des édifices profanes; ils avaient été frappés de la foudre !.... Enfin cent ans s'étaient écoulés depuis la mort de la bonne dame, lorsqu'une nuit elle apparut comme une ombre sortie des limbes, et, se plaçant sur l'un des créneaux de la tourelle , elle appela Jehan , le vieux berger, qui était aux pieds du châtel à changer le parc à son troupeau.
« Jehan, lui dit-elle, va trouver Henry J", » roi d'Angleterre; dis-lui que l'heure estve- » nuej que Dieu permet qu'il prenne les pier-
» res de ce châtel , mais sous la condition qu'il » en construira un saint monastère, qui doit » servir un jour de modèle à celui de Notre- « Dame du Vœu ' , et perpétuer à jamais le » nom de la maison de Morteraer, dont les » branches se répandront partout, et seront » partout en honneur, si elles suivent les lois » de Dieu, »
— « Sainte dame , balbutia Jehan en trem- » blant de tous ses membres : le cueur me » manque à vous dire que n'ai ne or, ne ar- » gent, pour aller oultre mer o est li roi Henry » nostre sire. »
— Va demain à minuit au pied du maîtreâutel de la chapelle du château, dit la bonne dame, tu soulèveras, sans l'ouvrir, l'Evangile qui doit rester cent et un ans sans être lu, et tu trouveras dessous tout ce qu'il te fipiut pour ton voyage. » —
Le vieux berger se jeta à genoux; aussitôt un grand fantôme blanc se précipita de la
' Fondé en effet sur le modèle d« Mortemer, en ii^;, par Mathilde.
tour, et disparut dans la vapeur qui s'élevait du sol.
Le lendemain , à minuit, le berger rassembla tout son courage, et, après avoir prié dévotement la sainte dame, et avoir recommandé sou âme à Dieu, il entra dans le chàtel.... Le bruit de ses pas retentissait sous ces voûtes sombres, comme le bruit d'un tonnerre lointain. C'étaient les seuls pas qui, depuis cent ans , eussent troublé le morne silence de ces lieux.... Il tremblait, respirait à peine, mais la foi le soutenait et le préservait ; il ne lui arriva aucun mal, et il devint possesseur d'un grand trésor. Il fut fidèle, et partit outre-mer exécuter les ordres du bon esprit. Il parla au roi Henry, mais personne ne sut ce qu'il lui dit, car Jehan ne reparut plus ... Seulement, un an après , on vit le roi d'Angleterre ^ Henry P', venir poser lui-même la première pierre de l'abbaye de Mortemer, et la doter de biens immenses.
Le baron de Mortemart.
^( (|«c notts Q(von$ aux (^^mm<5.
Ck)iiunent énumérer les soins touchans, si doux, Femmes, qu'en tous les temps nous recevons de vous? Vous exposez vos jours pour nous donner la vie ;
Et dans ce périlleux instant ,
Au seul aspect de votre enfant
VoU'e douleur est adoucie.
Il n'a pas fait le moindre mouvement , 2ue vous lui prodiguez le premier aliment ;
Sur ses lèvres encor mi-closes Totre lait nourricier coule à travers les roses.
Exhale-t-il des cris perçans , Premier tribut de notre enfance, Vous le bercez dans vos bras caressans Et vous endormez sa souffrance.
Vous l'enseignez à bégayer Votre nom , celui de son père ; I soutenu par vous , on le voit essayer
Le premier pas qu'il empreint sur la terre.
Vous développez chaque jour
Son âme , sou intelligence :
Il apprend de vous tour-à-tour
Ce que c'est que bonté , dévouement , patience
Mais parvenu bientôt à son adolescence , L'homme éprouve l'attrait, le tourment du désir.
A votre vue il se sent tressaillir; Le son de votre voix mouille ses yeux de larmes ; Il découvre , il admire en vous de nouveaux charmes Que ses sens trop émus ne peuvent définir ; De l'amour il connaît l'ivresse , la puissance
Et la dette de la naissance S'accroît par le bonheur d'aimer et de sentir. Forme-t-il avec vous la chaîne d'hyménée ,
Vous en renouvelez les fleurs
Par mille riens prévenans , enchanleurs
Qui lui font constamment bénir sa destinée.
Il vous dut le bonheur d'aimer :
Il vous doit maintenant le bonheur d'être père. Par vous autour de lui tout semble s'animer : j
Il ne peut faire un pas dans sa vaste carrière , 1
Sans vous trouver à ses côtés.
Vous savez, par votre courage,
Adoucir les aspérités
D'un seotier difficile et d'uu bien long voyage. De sa gloire , de ses revers Vous devenez la compagne fidèle :
Soit sur le trône , ou dans les fers , Vous le suivez partout où son destin l'appelle.
Commence-t-il à s'affaiblir.
Vous soutenez sa marche chancelante :
Votre aimable enjouement , votre grâce enivrante Le font sourire encore et semblent raffermir
Sa force engourdie, affaissée.
Il remonte , par la pensée , Au printemps de sa vie et croit le ressaisir :
Il oublie en un mot le malheur de vieillir
Enfin approche-t-il de son heure dernière ,
Il vous regarde en souriant , Sans crainte, sans remords, scrute sa vie entière Dont il vous doit le charme et le bonheur constant : Puis calme et résigné fait à Dieu sa prière ; Retrouve encor votre bras caressant :
Doucement ferme la paupière
Et s'endort en vous bénissant.
Âh ! d'après ce tableau fidèle , Qui n'éprouverait le désir
De vous chanter, de vous servir?
El comment résister à la vive étincelle
Dont vous embrasez à la fois La cabane du paire et le palais des rois ? Plaignons , plaignons celui que rien n'émeut, n'enflamme.
Qui peut voir une belle femme , Connaître le pouvoir, le charme de ses yeux,
Saus éprouver un tressaillement d'âme , N'est qu'un fantôme errant abandonné des dieux. Aussi Solon disait au banquet des sept Sages,
En parlant des divins ouvrages
Qu'a produits la Création :
« L'Éternel n'a fait que deux choses
« D'une entière perfection :
« Ce sont les femmes et les Roses. »
N. BOVILLT.
€e €l0rl)^r îre 0trasb0Utg.
Je l'ai vue cette merveille du monde chrétien, ce chef-d'œuvre de l'art, cette production de l'audace de la pensée et de l'expression vivante d'une ardente croyance. Ce monument d'un temps sublime qui s'est écoulé, je l'ai vu et mon âme a été saisie, attérée par une irrésistible puissance. J'étais en cet instant perdu dans la contemplation etenivré d'extase. J'étais intérieurement troublé d'un trouble secret et indicible qui pour moi était une jouissance, un plaisir infini. Mon regard planait sur un immense dôme de brouillards, il se reposait sur la ville et sur l'église ; j'étais fur la plateforme la plus élevée, d'où l'on aperçoit toute la cité, la vallée du Rhin, et loin, bien loin des montagnes qui bordent l'horizon. La tête me
tournait, j'étais en proie à un prestige qui affaiblissait mes forces physiques, et donnait à ma pensée une audace et un enthousiasme mystiques et irréfléchis. Il me semblait voir s'incliner autour de moi les flèches qui meurent dans l'air, et les colonnes massives avec les statues qui les surmontent. Légère, élancée comme une flamme, l'aiguille du clocher perce la nue et entraîne avec elle l'esprit étonné. Il semble qu'il y ait plaisir à planer au-dessus des choses humaines , à voir ce qui s'élève bien haut , et que la pensée revient plus vierge vers la terre, comme purifiée par l'ardeur d'une extase qu'elle a puisée au ciel.
Ainsi l'homme est fait, indéchiffrable problème en qui il n'y a qu'une pensée : Dieu.
Et l'homme le nie.
La structure de cet édifice est solide ; cependant il n'est pas lourd. On remarque dans sa construction quantité de pierres neuves mises en place de celles qui ont tombé. Bien des fois dans l'année la foudre couronne cet édifice séculaire, et elle effleure les pierres ; mais il y
a des hommes continuellement occupés à réparer ces injures passagères et à ciseler de nouvelles pierres pour remplacer les pierres usées.
Les pierres usées car tout s'use , et le
cœur de l'homme aussi , et les sentimens qui l'animent et la foi qui l'illumine , et l'amour qui l'enflamme et l'esprit saint qui le remplit; aussi viendra un temps où aura passé cette mysticité, don que Dieu fit à l'homme, alliance mystérieuse et révélée qui unit la pensée à son Créateur ; et alors cette œuvre vivante de l'humanité qui tous les jours reçoit de nouveaux soins , cette cathédrale que j'admire, elle ne sera plus qu'un monceau de pierres sans idées, sans sentimens , sans pensées, sans religion, sans mysticité.
Car tout art consiste dans la croyance. Entre l'enfant et sa mère, entre celui qui aide et celui qui a besoin, entre Dieu et l'homme, il y a une sympathie, une indicible délicatesse d'aflinité qui se flétrit aux yeux de qui veut la sonder; l'âme la recèle, tous les
objets extérieurs l'alimentent, et elle-même emploie cette forme pour se reproduire. Elle rend à la nature ce qu'elle a emprunté à Dieu. Elle est ainsi le complément et l'agent de cette grande harmonie : Dieu , l'homme et le monde. Hyéroglyphe silencieux et intelligible à l'être seul qui pense, masse symbolique de l'éternité , l'Église est donc une œuvre éternellement temporelle.
Il n'y avait rien d'imposant dans l'architecture grecque; effilée comme la taille des courtisanes ioniennes , elle ne portait pas au ciel ce profond langage d'un homme qui reconnaît un Dieu ; toutes ses pensées étaient des pensées de la terre; c'était une rose effeuillée dont les hommes , en se courbant , cueillaient les feuilles et le parfum. Eu elle il n'y avait ni la grandiose unité , ni la gigantesque conception de combinaison , ni la mysticité des formes , ni l'amour universel de l'homme à l'homme, ni la force puisée en l'espoir; il n'y avait point de vie immortelle.
Celui qui a construit l'église de Strasbourg
était un chrétien. Sa vie fut pleine comme celle d'un chrétien , pleine d'œuvres et de pensées, d'œuvres d'amour fraternel et charitable , de pensées consolantes et douces comme la parole de Dieu quand l'âme fatiguée l'appelle à son secours. Aussi la poésie , la religion , ont-elles donné à son monument une durée d'immortalité. OEuvre chrétienne , comme son fondateur, elle est le portrait vivant de l'humanité aimante, de la société unie par les liens indivisibles de la charité.
Et ce grand caractère de la nature , car le christianisme c'est la nature de l'homme ; cette idée profonde de la mission imprimée à tout être et scellée par Dieu , cette pensée de l'honune qui vit de pain et de parole , mais qui ne passe pas comme le pain et la parole , et cette indicible conviction qui survit encore à tant de sentimens, cette conviction d'une vie à venir, complément, transfiguration vivante et glorieuse de la vie présente, cette continuelle agitation de l'âme qui se repose en des rêves d'amoiir et de charité, qui e.st ali-
mentée par la vie mortelle , et qui est résumée, enserrée en l'éternité ,
Tout cela se trouve en l'architecture chrétienne du moyen âge ;
Et l'architecture chrétienne du moyen âge a produit son chef-d'œuvre dans la cathédrale de Strasbourg.
Ernest Falconnet.
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ftnfanttrtc.
•> Ahl fi! fi! que c'est laid! vous voilà hors d'haleine... Grand papa, finissez quand je vous le défends, Ou je vais appeler monsieur Croque-Mitaine.... Alors qu'on n'est pas sage , il fait peur aux enfans ! »
» Sous ce Joli bonnet, moi j'étais si gentille! Il me coiffait si bien ! vilain ! vous l'avez pris... Vous aurez beau singer votre pedte-fille, Zizi n'a pas de barbe et de longs cheveux gris. »
" Zizi rit gentiment : vous faites la grimace , Avec vos deux grands pieds vous courez lourdement ; Puis vous toussez bien fort, car ce jeu-là vous lasse , Tandis que Zizi court et saute lestement. »
« Allons arrêtez-vous; monsieur, soyez donc sage!
Je vous aimerai bien ! là... si quelqu'un venait !.... Que dirait-on de voir un papa de votre âge Avec .sa grosse têle et mon petit bonnet .» ..
•• Vous n'obéissez pas!... vous riez !.. c'est indigne.. Prenez-y garde au moins , je vais vous corriger : Vous le savez , je mords, je pince, j'égratigne! ! Non... j'aime mieux pleurer pour vous faire enrager. »
«Quand j'aurai bien pleuré, j'aurai les yeux tout rouges; Puis je crierai bien fort , alors maman viendra ; Devant elle, ab ! mécbant ! nous verrons si tu bouges !.. El ce sera bien fait , maman te grondera.»
« Eh ! bien ! parlez., faut-il ?.. tenez : déjà je pleure ; Grand papa! mon bonnet!, ou je vais commencer... Vous cédez., vous voilà gentil ; à la bonne heure.. Oh ! pour la peine aussi je vais vous caresser. »
Charle&-Malo.
LA TIPÈÏIE.
Ctatiuit be l'iSlIemantr be iStacfce.
Dans une riante plaine d'Italie , qu'entourait une forêt de citronniers , s'élevait une petite chaumière. C'était la demeure de la bonne Clémentine ; cette jeune femme faisait le bonheur de son mari et de ses trois enfans. Les attraits qu'elle avait reçus de la nature étaient moins précieux pour son époux que les qualités de son cœur. Cependant les grâces brillaient dans son regard et semblaient se jouer dans les boucles de cheveux bruns qui ombrageaient son visage.
Un jour son mari s'étant absenté, Clémentine, occupée des détails du ménage, et prodiguant à ses enfans les plus tendres soins , avait travaillé depuis l'aube du matin jusqu'au
déclin du jour. Epuisée de fatigue , mais satisfaite , elle s'avança alors sur le seuil de la porte et y suivit de ses regards maternels ses deux petits enfans , Antonio et Fïancisca , qui jouaient à l'ombre d'un bosquet de lauriers et d'oliviers ; elle rentra gaîment dans le foyer rustique, dont une extrême propreté faisait tout l'ornement, et prépara un repas frugal mais appétissant. Puis , avec un léger sourire, et retenant doucement son haleine, elle se pencha sur le berceau de son nouveau-né dont le sommeil colorait les joues arrondies ,. s'assit auprès, sur un tabouret, et se mit à filer.
Bientôt, accablée par les fatigues de la journée, elle sentit ses paupières s'appesantir. Le silence du lieu , que troublait à peine le souffle du zéphir, la douce haleine de l'enfant endormi et le gazouillement de l'hirondelle, tout l'invitait au sommeil : mais tout à coup , elle sort de son assoupissement. « Je ne dois pas dormir, dit- elle , Francisca a besoin d'une robe neuve ; » et en parlant ainsi , elle
frotte ses yeux affaiblis ( qu'il y a quelquefois de bonheur pour une mère à veiller pour ses petits enfans). Elle file, elle se hâte, la roue tourne aussi vite que le vent, comme si tout le lin destiné à la robe de Francisca eût dû être filé ce jour-là même.
Dans cet instant, les cris perçans d'Antonio tirèrent brusquement Clémentine de ses réflexions. Elle s'élance hors de la chaumière, aperçoit en frémissant la petite Francisca , pâle et tremblante, et Antonio qui de loin s'écriait : Ma mère, ma mère, regarde comme la main de Francisca saigne ; c'est une vipère qui l'a mordue ! — Mordue par une vipère , s'écrie Clémentine en saisissant son enfant; ah ! ma chère, ma bonne Francisca ! Une vipère.... mon Dieu, pourquoi l'ai-je laissé jouer seule! Que je suis malheureuse ! au secours! au secours! » Ces paroles entrecoupées, les seules qu'elle put prononcer, furent entendues d'un passant.
Jeune femme, dit l'étranger, je ne puis «'arrêter ici, car mon père est sur son lit dr
mort, dans le village voisin ; mais j'ai un avis à te donner. Cherche un chien à qui tu puisses faire sucer le venin de la plaie de ton enfant ; hâte-toi , je ne connais pas d'autre remède. »
Le voyageur poursuit son chemin, Clémentine chancelle un instant, comme si elle était frappée de vertige : ses traits altérés expriment le plus violent désespoir ; mais peu à peu elle revient à elle, se relève tranquillement; on * eût dit que tout danger était passé : Quoi ! un chien, s'écrie- t-elle, sucerait le venin de la plaie de mon enfant? Oh ! non , jamais ; une mère seule peut le faire. Alors elle saisit sa fille, et paraît vouloir l'arracher du fond d'un abîme ; elle suce le venin de la plaie avec tant d'ardeur, qu'elle semble donner à son enfant cent années d'existence.
Antonio aperçoit alors son père qui revenait à la chaumière ; il se précipite à sa rencontre , lui apprend ce qui vient d'arriver et ce que fait sa mère. Le jeune époux pâlit , chancelle, et cherche un appui contre un arbre. « Qu'as-tu donc, s'écrie le petit garçon
qui veut se jeter dans les bras de son père pour lui donner des secours? » Mais à peine a-t-il proféré ces paroles qu'il se trouble et recule d'effroi à l'aspect d'un serpent mort attaché au bâton de son père. D'une voix altérée, il s'écrie : « Ah ! j'en suis sûr, c'est la vipère qui a mordu notre chère Francisca. »
— Dieu soit mille fois ioué ! répond le père, ivre de joie; ce n'est pas une vipère ; ce n'est qu'un serpent, dont la morsure est sans danger. » Aussitôt, il court à la chaumière, les yeux baignés de larmes ; il prend la petite fille et la mère dans ses bras , les presse contre son cœur et s'écrie avec transport : « Ah ! cruelle amie, que tu m'as fait de mal ! mais remercions le ciel : le serpent n'était pas venimeux. Tu m'es rendue pour toujours. Nous ne nous quitterons plus jamais; jamais je n'oublierai ce que tu viens de faire ; jamais tes enfans n'en perdront le souvenir : et cette main sur laquelle tu as collé tes lèvres pour sucer la morsure du serpent , cette main couronnera un jour de fleurs tes cheveux blancs. »
Les époux, accompagnés de leurs enfans, entrèrent en silence dans la chaumière. La joie animait leurs regards; ils s'approchèrent d'une table sur laquelle un souper frugal était servi ; les rayons pourprés du soleil couchant éclairaient cette scène de bonheur. Le nourrisson dans son berceau se réveilla; il ouvrit de grands yeux , regarda autour de lui, et sa bouche innocente souriait à sa mère.
P. HlMLY.
Cr fdouxxxt.
Sur 8es LèTres errant, un sourU gracieui^ T)e son âme peignait la naî?e allrgresse.
Entouré de nuages où l'or étincelait dans la )aurpre et l'opale, le soleil descendait majesueusement derrière la colline prochaine ; à la xmfuse et bruyante agitation dont la vallée re- :entissait naguères , succédaient peu à peu le :alme , le repos , le silence ; et dans les airs y es derniers tintemens de l'airain sacré expiraient en lointains murmures , [tandis qu'un souffle mystérieux glissait en frémissant sous la Feuillée ombreuse. J'éprouvais cette involontaire et vague mélancolie que le soir inspire à toute la nature , et je laissais mes pas s'égarer au hasard , lorsque , sur la verte pelouse , un médaillon s'offrit à ma vue : c'était le portrait d'une jeune fille; au-dessous, on lisait les deux vers qui me servent d'épigraphe.
Avec émotion , ou plutôt avec amour, j'admirais cette tête noble et belle comme une vierge de Raphaël ; mais une main saisit ma | main : « Rendez-le-moi ! » s'écrie une voix tremblante ; et le portrait a disparu. Je l'avouerai, la jalousie , la colère , la vengeance, s'éveillèrent en moi , je m'élançai vers le ravisseur, et j'allais.... j'allais me préparer de longs regrets, peut-être, quand un vieillard me dit , en me montrant le médaillon suspendu sur son cœur : « Monsieur, depuis bientôt « soixante ans , voilà sa place. »
Cette rencontre imprévue , le feu que lançaient les yeux du vieillard en prononçant ces mots , la blanche chevelure dont les mouvans anneaux couronnaient son front vénérable , les mille pensées qui se heurtaient à la fois dans mon âme , tout concourait à augmenter le trouble auquel j'étais en proie , et je demeurai confus , muet , immobile. L'inconnu cependant , mit lin à ce silence , et , pressant ma main , il m'invita à m'asseoir , près de lui, sur le tertre où nous étions arrêtés.
■I « Vous conservez quelque ressentiment,
I dit-il , et sans mon âge , vous auriez essaye
déjà de punir ma vivacité ? Eh ! bien , jeune homme , vous me la pardonnerez, vous l'approuverez même , aussitôt que je vous aurai fait savoir de quel prix est pour moi ce portrait. Mais, avant de satisfaire à votre légitime curiosité , permettez qu'avec vous je constate ici un fait où se découvre une preuve nouvelle à l'appui de mon système.
« Selon moi , le sourire est le plus puissant des moyens de séduction que la nature ait donnés aux femmes à qui elle n'en a refusé aucun ; et je suis convaincu que cette image, d'une personne que vous n'avez pu connaître, n'a produit sur vous une impression si vive... Mais pourquoi rougir ? Oh ! vous n'êtes pas le , seul dont le cœur se soit enflammé pour un portrait ; et puis , je vous sais gré d'aimer ce que j'aime ; ainsi plus de honte, et convenez avec moi que cette peinture n'a fait sur vous une si vive impression que parce que le «iourire embellit de son charme vainqueur les
attraits dont la nature prit soin d'orner cette tête angélique. Que le peintre , en conservant la plus exacte similitude des traits , eût placé sur ce front la fierté , dans ce regard la tristesse , ou sur cette bouche le reproche , vous auriez encore admiré, sans doute , vous n'auriez plus aimé d'abord, aimé sans le vouloir , aimé sans le savoir : mais sur ce front, dans ces yeux , sur ces lèvres , il a mis le sourire , le doux sourire, semblable à celui de la rose, lorsqu'elle ouvre son sein virginal aux caresses des sylphes amoureux , et votre cœur a palpité en le voyant, et jamais il n'oubliera cette rapide mais profonde émotion.
a Ah ! si les femmes comprenaient mieux leurs intérêts véritables , combien se garderaient-elles de remplacer la joie du sourire par la languissante monotonie d'un soupir mélancolique ! Hélas ! trop souvent les craintes de l'ambition, les tourmens de la grandeur, les soucis de la fortune , les angoisses de la misère nous remplissent d'amertume la coupe de la fie ; que l'homme puisse du moins,
€11 revoyant sa compagne, retrouver auprès d'elle le sourire, comme un souvenir de félicité, comme un présage de bonheur ! »
« Dans cet âge si justement nommé le printemps de la vie, bien à regret je vois nos filles elles-mêmes, oubliant qu'une amabilité sans sourire est une fleur sans parfum , pi-endre plaisir à savourer, pensives et solitaires , la brise humide du matin ou l'haleine vaporeuse des vents du soir. Mais, sans doute, par cet appareil de rêveuse tristesse, elles croient frapper d'une plus sûre atteinte l'àme des jeunes soupirans d'amour, elles espèrent plus vivement toucher leurs cœurs tendres et généreux ? A bon droit elles le pensent, en effet, car elles ignorent que parmi tous nos Gâtons de vingt ans, si graves, si austères, si dédaigneux des vanités terrestres, l'un ne rime que des caricatures, l'autre ne médite que des fatuités, alors que, respirant à peine , celui-là calcule avec une anxiété avide et les menaces et les promesses des deux couleurs ; elles ignorent, simples et crédules (|u'elles sont, (ju'aujour-
(l'hui, comme autrefois, ce bas monde est une comédie f sauf la différence cependant qu'autrefois la comédie faisait rire et qu'aujourd'hui elle fait pleurer : grâce au perfectionnement , nous sommes tous acteurs de mélodrame ! »
« Vraiment, n'est-ce point pitié de rencontrer, dans nos rues tant de visages français masqués de moustaches et de colère ? Il semble que pour eux chaque homme soit un ennemi, qu'ils veulent effrayer par la puissance du regard. Ehl messieurs, de grâce, laissez un peu reposer vos visages ! Aussi bien , à force de vouloir les montrer redoutables, vous n'avez guère réussi qu'à les rendre ridicules. »
Ici, le vieillard tira de son sein le médaillon qu'il y tenait renfermé ; il le regarda avec attendrissement ; puis, d'une voix émue, il ajouta :
« Quel charme irrésistible on ressent, au contraire, quand la vue se repose sur ce sourire que donne la vertu , et dont la candeur
naïve commande le respect ! Jeune homme , je (lois vous révéler par quels secrets motifs ce portrait est pour moi si précieux : ainsi vous connaîtrez que la puissance du sourire ne m'est pas seulement une croyance de théorie , mais bien encore une conviction née de l'expérience. »
« Emilie R* brillait de l'éclat de l'esprit et de la beauté. Sa mère, veuve d'un guerrier illustre, vivait dans la retraite avec sa fille, seul objet de toutes ses affections. Cependant les attraits de la jeune Emilie ne pouvaient n'être pas remarqués : on en parla dans les cercles, on les célébra même, et l'unanimité de sentimensfut telle, que les femmes ne leur refusèrent point des louanges. Parmi nos jeunes gens, chacun épiait à l'envi les occasions d'approcher de la jeune enchanteresse et de lui rendre hommage ; mais le mode d'existence adopté par M"'" R* frappait d'inutilité et leurs poursuites et leurs adorations.
. « Un jour, néanmoins, elle se décida à accepter une partie de campagne : elle lui était
offerte par l'cpouse d'un riche armateur, que M. R* avait compté au nombre de ses amis , et qui rangeait mon père parmi les siens. Je me trouvai donc invité à cette promenade, et je formai le dessein d'arriver, dès le jour même, jusqu'au cœur d'Emilie.
« Je ne vous retracerai pas les mille et un amusemens de cette journée délicieuse : sacliez seulement que, favorisé par l'abandon »|u'autoiise le séjour des champs, je parvins à isoler Emilie et à diriger ses pas jusque dans un bosquet. Là, je lui peignis mon ardeur, ma tendresse, mon amour, avec cette véhémence, cette énergie, cette brûlante éloquence que doni>e une passion profonde et l'emportement du désir. Emilie ! m'écriai-je^ Emilie, dites , oh ! dites-moi que vous m'aimez ! — Aloi's , tournant vers moi des yeux où rayonnait le bonheur, et avec le sourire d'un ange : Oui , je vous aime , répondit-elle. — Pour un autre , c'eût été le signal d'une victoi'ieuse audace ; pour moi, ce fut celui d'un religieux respect. Le sourire de cette âme si pure avait
parlé à mon âme ; une voix secrète me disait : Cette enfant , dont le cœur se livre à toi avec tant d'innocence , veux-tu donc la tromper ; cette liile , dont la vertu fait la gloire de sa mère, veux-tu donc la corrompre? Veux-tu que les larmes du repentir remplacent pour toujours peut-être ce sourire d'ingénuité ? — Il me sembla qu'un rayon venu des cieux , m'éclairait ; et moi, qui tout à l'heure allais usurper les droits d'un amant, soudain je m'imposai les devoirs d'un ami.
« Notre double absence n'avait point échappé à l'épouse de l'armateur ; elle m'en parla : un aveu sincère de ce qui s'était passé me mérita sa protection auprès de M^^R*; j'obtins la permission de fréquenter sa retraite, c'était me permettre d'espérer Emilie ! Au bout de quelques mois , sa main me fut promise, et j'allais devenir le plus heureux des
époux! Une maladie cruelle changea en
un long deuil cet avenir qui m'était apparu resplendissant de si riantes couleurs. »
« Affaiblie, défaillante, et sentant la vie se
flétrir à jamais, Emilie me fitappeler ; « Ernest, me dit-elle, recevez de moi ce portrait; i). est mon ouvrage, et devait vous être remis au moment où je serais votre épouse : Ernest, c'est sur votre cœur qu'il doit reposer toujours.»— Et son front se couvrait d'un nouvel incarnat, et son regard s'animait d'un éclat plus vif; et un sourire plus doux encoi-e renaissait sur ses lèvres, et je pressais de ma bouche brûlante la main qui m'offrait ce don
précieux puis, quand je me relevais, plein
d'espoir, pour contempler les traits adorés de mon Emilie, son front n'avait plus d'incarnat, ses yeux n'avaient plus de regard , et son sourire était retourné dans les cieux »
Le vieillard s'éloigna pour répandre des larmes; un geste de douleur fut l'adieu qu'il me laissa.
L'imagination tout occupée de ce triste récit, je demeurai long-temps sans songer à la théorie du sourire, que l'inconnu m'avait à-demi indiquée. Mais lorsque enfin je pus y rélléchir avec quelque suite, je reconnus qu'il
n'avait point absolument tort, et qu'en voulant acquérir la gravité des hommes , le beau • sexe perd beaucoup de l'amabilité des femmes. Ce n'est point à dire, toutefois, qu'il faille sourire toujours et ne soupirer jamais : non , certes ; et le soupir est au sourire ce que l'ombre est à la lumière ; j'en conviendrai volontiers, mesdames.
Petit soupir, de temps en temps , Rend vos soinires plus picjuans ;
mais, croyez ^moi , que le sourire soit la règle, et le soupir l'exception ; ou , si vous l'aimez mieux, souriez d'abord , ensuite soupirez.
A. DuviviEr,.
, \ V V V WV VWVVVk W WX% VWWVX WWV V W WWWV^'V V^lX'WV w^vvvvv^vvvvwvvv w\ v\
6nlltt^f.
'< La promenade n'est plus belle , Réveilie-loi, petite sœur; C'est loa Eugène qui t'appèle.
Réveille-toi , ma douce Adèle ; Voici la nuit ; j'ai froid , j'ai peur. »
« Viens-l'en. Que dira notre mère ?
Nous serons grondés tous les deux.
Es-tu si bien sur cette terre Qui n'a ni gazon ni fougère .' Rouvre pour moi les beaux yeiLV bleus,
« Au foyer la flamme pétille ; Si lu savais ! je souffre ici.
Viens-l'en , tu seras bien gentille ; Tu m'as couvert de ta mantille , Mais je tremble et suis tout transi. »
<< Sœur, e,i)tends-lu Jonc, je frissonne ; Pourquoi ue me réponds-lu pas ?
Tu dors; la neige t'envirûnne, Si j'étais grand , ma toute bonne , Je t'emporterais dans mes bras. »
« De nos pas on cherche la trace, Disant : « Voyez les étourdis! »
Tends-moi la main que je t'embrasse ; Réchauffe-moi , le vent me glace ; Mes pauvres pieds sont engourdis. »
" Pendant qu'à la forêt voisine Nous ramassions un peu de bois , La neige a blanchi la colline , Le clocher, la vieille ruine , Qui nous ont guidés lant de fois ! »
« Mais pourquoi jouer de la sorte .^ Bon ! je vous laisse avec les loups .
Vous vous moquez de moi , n'iniporlc, Je comprends, vous faites la morte, Méchante , je m'en vais sans vous ! »
« Comment Irouverai-je ma roule?
Hélas! tout seul je me perdrais.
L'homme noir nous a vus sans doute , Il est là peut-être.... il m'écoute ; Il me prendrait si je pleurais.»
« Puisque tu ne veux pas m'enteadi-c , Je vais me coucher près de toi ; Sans murmurer je vais attendre ; Le bon Dieu saura nous défendre , Mais surtout ne pars pas sans moi. »
Et l'enfant la tenant pressée, S'endort du sommeil de la sœur Déjà violette et glacée...., L'instant d'après sa voi.x lassée Ne disait plus : «J'ai froid, j'ai peur.»
Alphonse le Flagu.\is.
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su 193S.
Que lisiez-vous-là , madame? — C'est un ouvrage qui donne une idée assez juste de l'état de la civilisation au commencement du dixneuvième siècle. Savez-vous que nous devons nous féliciter de vivre dans le vingtième ? — Je n'en doute point. Il n'est pas moins vrai qu'il y a cent ans , les Européens se croyaient très civilisés : il faut voir avec quel superbe dédain ils parlaient des siècles précédens. Et néanmoins , ces peuples si policés se faisaient la guerre comme des loups : cent mille hommes marchaient contre cent mille autres à la voix de leurs chefs, qui, la plupart du temps , savaient seuls au juste le pourquoi. Ceux-ci les excitaient au carnage avec des liqueurs fortes ou des phrases pompeuses, et les pha-
langes transportées de je ne sais quelle folle colère, se ruaient avec rage les unes sur les autres jusqu'à ce que quinze , vingt , trente mille hommes eussent laissé sur le champ de bataille leur vie ou leurs membres. Après quoi, les survivans restauraient leur corps de leur mieux et embrassaient leurs ennemis quand le mot paix avait paru dans un bulletin. On décapitait les criminels publiquement et en plein jour, pour apprendre aux spectateurs à ne voir couler le sang qu'avec horreur. Aujourd'hui, jamais nous n'en répandons une goutte volontairement , surtout pour des différens en politique. Tuer des gens qui ne pensent pas comme nous, serait une brutalité du plus mauvais ton , et maintenant nul ne paraît armé dans nos cités paisibles. Autrefois, les hommes de guerre portaient en pleine paix des instrumens de mort, et les femmes même leur trouvaient bon air avec de longs sabres qui battaient les pavés et qui servaient souvent dans des querelles particulières. Le croiriez- vous? on se prêtait au goût
décidé que les enfans montraient pour ]es armes; on en parait ces petites créatures qui ne vivent pourtant que de la pitié et de la protection des forts. De douces, de tendres mères souriaient en les voyant faire mine de tuer un camarade . et elles laissaient à leur discrétion de pauvres animaux qu'ils torturaient à loisir, en attendant mieux , apprenant ainsi à ne compter pour rien toute autre souffrance que les leurs. — Oh les brutes! — Rien du tout, ils portaient le raffinement de la civilisation en fait de cuisine, au point de crever les yeux à de certaines volailles pour rendre leur chair un peu meilleure : ils ne se contentaient pas comme nous de leur donner la mort la plus prompte et la moins cruelle, afin de prouver au moins que c'est à regret qu'on se soumet à cette triste nécessité. Nul n'avait encore proposé une loi qui protégeât les bêtes, et celui qui n'osait assouvir son instinct féroce sur ses semblables , l'exerçait sur les animaux domestiques. On voyait sans honte, dans la capitale, les chevaux de peine avec leur chair en-
taméepar Jéfaut de soins clans leur harnachement ; mais ces chevaux menaient à la campagne des femmes délicates, qui portaient des voiles , pour préserver leurs visages de quelques brins de poussière. Aujourd'hui , on court à ses affaires ou bien à ses plaisirs, dans des voitures mécaniques , et sans craindre en ville la pluie et la boue. On a trouvé le moyen d'abriter les rues sans intercepter l'air; les maisons seules reçoivent toute l'eau du ciel. Autrefois, on n'avait, par le mauvais temps, que l'incertaine ressource des fiacres ; quant aux non-riches, ils étaient réduits au petit toit ambulant dont ils ne savaient que faire à leur arrivée. — Grand Dieu ! quel embarras dans les rues populeuses ! Je ne sais si on a eu la curiosité de compter les yeux crevés chaque année , par ces instrumens , les jours de pluie. — Mais comment les femmes parvenaient-elles à marcher avec grâce et dignité, quand une de leurs mains soutenait un parapluie, et que l'autre relevait leur robe ? Que de mines maussades on devait rencontrer ces
jours-là. Mais alors les rues étaient sans doute à peu près désertes^ et l'on n'y voyait guère que des crocheteurs , des... — Si, madame, tout le monde barbotait plus ou moins , et la coquette dédaigneuse, et la modiste étroitement corsée, et le grave magistrat, et l'homme charmant qui consacrait une demi-heure au bon air de sa cravate, et les députés qui citaient à leur barre les superbes agens du pouvoir suprême , et la figurante , qui fiaisait les nymphes et les déesses à l'Opéra. Mais tout cela n'était rien ; si je vous parlais des mauvaises habitudes , du mauvais régime et de la mise incommode ou malsaine de nosayeux!... Ils contrariaient la nature en tout , et la nature le leur rendait bien : les infirmités les envahissaient à cinquante ans , et ils s'éteignaient de soixante à soixante-dix ans. — Oh! oh ! les imbécilles ! — En vérité nos bons ayeux.... — Allons donc, vous croyez qu'ils étaient bons parce qu'ils étaient sots; mais cela ne dit rien , je vous jure. Vous citerai-je leur usage envers les accusés qui subissaient
une longue détention avant d'être convaincus et condamnés , et auxquels on semblait dire ensuite : « Nous nous sommes trompés ; c'est un petit malheur, et pour vous dédommager de vos trois ou quatre mois de prison , de votre santé et de vos affaires dérangées , nous allons vous ouvrir la porte.» Maintenant un simple accusé peut recevoir ses parens, ses amis , ceux avec lesquels il est en relation d'affaires ; il est logé et nourri sainement , à ses frais quand il le peut, autrement aux frais de l'État qui n'épuise pas le trésor pour élever des monumens inutiles ou faire venir de vieilles pierres d'une autre partie du monde, afin de charmer trois romantiques et deux antiquaires. Autrefois , chaque peuple jugeait fort glorieux d'aller faire le maître chez son voisin , au risque que le voisin prenne sa revanche un jour. Les hommes éclairés sont parvenus à faire comprendre au vulgaire qu'il est encore plus beau de respecter les droits des autres en faisant respecter les siens. A la vérité, cela n'a pas été sans peine, et ils en
sont encore tout haletant. En ces temps-là nul ne se croyait libre s'il ne gênait la liberté des autres, s'il ne pouvait injurier ou calomnier ceux qui ne pensaient pas comme lui. En ces temps-là, tuer les hommes était un état ; on l'apprenait comme on apprend à jouer d'un instrument dans un orchestre. On était loin de croire que les nations en viendraient à s'entendre pour ne plus entretenir d'armées permanentes , et ne plus forcer un adolescent à marcher au carnage , s'il n'en a pas le goût.
— N'en parlons plus : j'en sais assez pour être charmée d'être venue au monde , aussi tard.
— Eh! bien, madame, dans cent ans, nos neveux diront sans doute la même chose , en récapitulant nos travers. Eh! bien, ne songeons pasi à l'avenir, et faisons comme nos pères en im point : jouissons du présent en le comparant au passé.