ET DU SENTIMENT DES FLEURS
es philosophes du vieux monde, et principalement Platon, Aristote et les autres académiciens, admettaient une première matière agente se mouvant d’elle-même, ayant la sensation de ses mouvements, et pouvant, par conséquent, en apprécier la portée.
Ces philosophes prétendaient que cette matière, faisant mouvoir et agir tout ce qui se meut et agit, était nonseulement un agent, mais eneôre une espèce d’âme universelle du monde.
Les animaux agissant en vertu de cette espèce d’âme mobile qui était en eux, mus par une portion plus ou
moins grande^de cette matière sensible, devenaient sensibles eux-mêmes pour régler leurs actions.
Les plantes, mues elles-mêmes par une portion moins grande de celte matière sensible, agissaient suivant leur composition, se nourrissaient, croissaient comme les animaux, par la nourriture, choisissaient même leurs aliments, les digéraient, les transmuaient en leur propre essence tout comme les animaux et les hommes. Bien plus, elles respiraient, elles transpiraient comme eux, ce qui était apparent non-seulement par l’odeur de leurs fleurs, mais encore par les émanations de leurs feuilles nouvelles, comme on peut s’en convaincre dans les bois au commencement du printemps. Cette odeur, ces émanations provenaient d'une élaboration de substance comme chez les animaux, ce qui dénotait une vertu expulsive et d’autres propriétés qui sont toutes celles de l’âme.
Tout cela avait persuadé aux anciens qu’il existait dans la nature une sorte d’âme universelle différant de l’âme de l’homme en ce que ses facultés étaient limitées à des opérations purement matérielles.
Ces points posés et les plantes ayant aussi quelque portion de cette âme qui se meut, qui sent et connaît qu’elle meut, ce ne sera pas un raisonnement illogique de leur donner quelque connaissance de leur état.
Au premier aspect il semble cependant que les diverses sensations de voir, d’entendre, etc., dépendant des organes de l’animal qui peut être sans voir et sans entendre, si l’organe des yeux ou des oreilles vient à lui
manquer : il semble, disons-nous, que les plantes, n’ayant aucun de ces organes extérieurs, ne peuvent ni voir, ni entendre, ni parler, ni articuler aucun son. Il y a du vrai là dedans. Le sentiment des plantes se réduit à des sensations internes semblables à celles des animaux. Si elles sentent le besoin de nourriture, elles éprouvent une certaine peine si la nourriture leur manque ; elles languissent comme l’animal. Si l’on arrache certains endroits de leurs branches, elles sentent quelque peine ou douleur. Manquant de l’organe du son, elles ne peuvent pas se plaindre comme les animaux contre la hache qui les déchire ou les abat. Mais l’huître ne crie pas quand des dents avides la mâchent. Les poissons eux-mêmes, tirés hors de l’eau et coupés par morceaux encore vivants, ne marquent la douleur qu’ils éprouvent que par leurs mouvements et leurs convulsions. Les plantes qui n’ont pas de mouvement propre n’ont pas même, il est vrai, ces convulsions, comme marque de leurs sensations. A en juger par la seule vue des sens, on serait tenté, comme Descartes, de leur nier tout sentiment. Mais cependant si, quand la plante manque de nourriture, elle se fane et languit comme tout animal qui souffre quelque mal. Si quand un lieu ne lui convient pas, elle le fait connaître par sa langueur. Si quand on la déchire, au lieu du sang que répand l’animal, elle répand le peu de liqueur qu’elle a dans les veines. Si quelquesunes, comme la vigne et le frêne, continuent longtemps à distiller la sève par leurs blessures, on est forcé d’a-
vouer que ce sont là des sensations internes qui constituent le vrai sentiment.
On objectera peut-être qu’à ce compte l’émondage des plantes serait inutile et même nuisible. Mais il peut en être des plantes comme du corps humain dont certaines parties sont privées de sensibilité telles que les ongles, les cheveux que l’on coupe sans douleur, quoique le sentiment soit très-vif dans l’endroit où l’ongle et le cheveu tiennent à la chair. Aussi pour donner à ce raisonnement l’autorité de l’exemple, citerons-nous quelques faits qui auront le double mérite d’exciter la curiosité et de prouver l’existence du sentiment dans les plantes.
Tout le monde connaît la sensitive qui, lorsqu’on la touche, resserre ses feuilles et ramasse ses petites branches en un tas, essayant, autant qu’il lui est possible, d’échapper à l’attouchement douloureux qu’elle semble redouter. Et Yhéliotrope qui se tourne toujours du côté du soleil ! et Y arbre triste qui a fait courir tout Paris en 1734, le jour fermant ses fleurs et ses feuilles, ne répandant aucune odeur, et la nuit ouvrant les unes et les autres en exhalant une odeur suave ! et le tnasor d’Abyssinie dont parle le père Kirher (1) qui, contrairement à Y arbre triste, se lève avec le soleil, croît radieux jusqu’à midi, décroît depuis midi jusqu’au coucher du soleil, et rentre dans la terre pour reparaître le lendemain ! Et tant d’autres plantes douées d’aussi curieuses particularités. N’estce pas là de la sensibilité avec tous ses caractères ?
(1) Magnetic. natur. regnum, p. 94.
Ces plantes ne sont pas les seules où se dénote le sentiment : le savant Ray dit à ce sujet (1) :
« Dans certaines contrées du continent africain on trouve en quantité de ces plantes que les anciens ont appelées eschinomènes, que les modernes nomment toujours vivantes et glutineuses, et qui donnent des marques évidentes de sentiment. Si on touche leurs feuilles avec la main ou seulement avec un bâton, même en plein midi, aussitôt elles se retirent et compriment leurs feuilles. Il y a même certaines espèces douées d’un sentiment plus vif et qui, au simple contact, laissent tomber leurs feuilles ou bien se fanent comme si elles avaient été gelées par l’air froid, etc. »
Le journal des Savants de Londres corrobore ce fait, en citant dans l’isthme de Darien, la découverte d’un bois dont les arbres sont tous sensitifs. Thomas Ab Horto (2) cite plusieurs plantes, l’une qui se fane et se sèche immédiatement au contact; une autre que le vent seul fait resserrer pour s’abriter de lui le plus qu’elle peut ; et une troisième qui, au simple attouchement, se ramasse de telle sorte contre terre dans le sable, qu’elle y disparaît et qu’on ne peut la retrouver que difficilement.
Le savant Rhedi (3), qui forme autorité en matière d’expériences, raconte qu’allant à Livourne, il avait trouvé sur un arbre une pomme sauvage de la grosseur d’une
(1) Flore africaine, livre III.
(2) Relation du Pérou, c. xv.
(3) Rhedi expérimenta, lib. Il, 258.
orange et de la couleur du champignon qu’on appelle champignon marin.
« Voulant voir sa figure, dit-il, à peine j’approchais le couteau pour la fendre et l’ouvrir que cette pomme, à chaque piqûre et section que je lui faisais, ridait sa peau, se relirait en elle-même et me donnait des marques évidentes de sentiment et de mouvement. Son intérieur cependant ne contenait qu’une liqueur salée et limpide et des filets en grand nombre, s’étendant de côté et d’autre sans aucun ordre.»
Le gentilhomme Colonne (1), savant naturaliste, rapporte :
« J’ai observé plusieurs végétaux ouvrant leurs fleurs et répandant leur poil quand le soleil parait et que le temps est beau et serein. Lorsqu’il doit pleuvoir le tout se referme, et cette indication est plus sûre que celle de mon baromètre. »
Et ailleurs :
« Sur une de mes fenêtres, exposée au midi, j’avais planté quelques Jonquilles dans deux pots de faïence. Jusqu’au 15 janvier 1725 l’air ayant été assez doux, leurs pignons avaient poussé des feuilles à l’ordinaire. Ce jourlà, le temps étant subitement passé au froid, feuilles et pignons disparurent presque subitement, comme si cette plante se fût enfermée ou couverte de la terre pour se garantir du froid. Je renouvelai, les années suivantes.
(1) Hist. naturelle de l'univers, liv. in, p. 210.
plusieurs fois cette expérience, en ayant soin de laisser le pignon de mes Jonquilles à peu près enterré aux trois quarts, et chaque fois, dans des circonstances identiques, le même fait eut lieu. J’attribuai cette sensibilité à la matière subtile de Descartes, et je pensai que cette même matière pouvait aussi produire le même effet sur les Sibériens et les Lapons, vivant sur terre quand il fait chaud ets’enterrant quand l’air est froid: ce qui, à mon avis, abrégerait beaucoup la distance que, dans notre orgueil, nous mettons entre la plante et l’homme. »
Pierre Martyr (1) dit, que dans les terres des Cariens, il y a des arbres qui, à l’équinoxe du printemps, penchent d’edx-mêmes leurs pointes dans la mer, les retirent et les laissent tomber en terre, pour y produire et former de nouvelles racines, afin de conserver l’éternelle propagation de l’espèce.
Le savant Gassendi a porté aussi son témoignage en faveur de celte opinion du sentiment des plantes et de la connaissance de leur état. Mathiole, le célèbre botaniste du xvn e siècle, avait dit :
« Les plantes ont une âme, ce qu’on aperçoit par plusieurs mouvements semblables à ceux des animaux. Comme, par exemple, de voir par les racines qui leur servent de bouche, de tirer la nourriture de la terre, de la digérer en peu de temps, de la distribuer aussi promptement aux branches, tiges, fleurs, fruits, etc. (2).
(1) Décad. 3, liv. iv
(2) Mathiole. Déd. à la grande-duchesse de Florence, 1650,liv. iv.
Commentant ce passage, Gassendi avait faitfobserver que les plantes étendent leurs racines vers l’endroit où elles peuvent trouver une nourriture convenable à leur nature; qu’elles se détournent des lieux qui leur sont contraires, passant même à travers des trous et des pierres pour atteindre les endroits où elles peuvent trouver un aliment de leur goût; qu’elles s’éloignent des lieux qui leur déplaisent, comme par exemple les choux, la citrouille et d’autres plantes auprès desquelles on met de l’huile et qui vont germer plus loin, d’un autre côté, cette liqueur leur étant désagréable et nuisible. Comme aussi la vigne, qui, plantée près d’un chou, étend ses branches du côté opposé, comme si cette odeur lui déplaisait; et le savant philosophe concluait de là que les plantes ont un sentiment interne qui leur donne une connaissance relative de leur état (1).
Et M. de Buffon après Gassendi :
« Si l’on fait attention à l’organisation et à l’action des racines et des feuilles on reconnaîtra bientôt que ce sont là les organes extérieurs dont les végétaux se servent pour pomper leur nourriture; on verra que les racines se détournent d’un obstacle ou d’une veine de mauvais terrain pour aller chercher la bonne terre ; que même les racines se divisent, se multiplient et vont jusqu’à changer de forme pour procurer de la nourriture à la plante. Bien plus, les végétaux ont la même faculté de
(1) Gassendi. Épî. et traités, Lyon 1658, ép.xxxi.
se reproduire que les animaux, et, ce qu’il y a de singulier, c’est qu’il y a des brutes qui se reproduisent comme les plantes et par le même moyen. La multiplication des pucerons est absolument semblable à celle des plantes par les graines : celle des polypes, qui se fait en les coupant, ressemble à la multiplication des arbres par boutures. En résumé, les plantes se nourrissent, se multiplient, sont sujettes aux maladies, à la mort : donc elles vivent. Elles s’approchent de ce qui leur est profitable, elles s’éloignent de ce qui leur est nuisible; elles affectent certain terrain, certain aspect; elles choisissent leur nourriture, la digèrent, ont l’attention de faire circuler la sève surtout du côté des parties malades ou altérées pour les réparer : donc elles sentent. Tout cela donne fort à penser, et l’àme universelle, dont les anciens avaient doté le monde, pourrait bien ne pas être une chimère (1). »
Ce dernier fait acquerra un grand degré de probabilité si l’on met en regard les particularités curieuses de quelques plantes dont l’organisation semble être une transition entre le règne végétal et le règne animal.
Citons d'abord le Doromet ou Plante-Agneau dont parle le P. Nuremberg (2).
« Cette plante, dit-il, fort rare, croît vers Astracan, entre la Moscovie et la Tartarie. Cette plante a la figure précise d’un petit agneau posé sur une tige se joignant au nom-
(1) Hist. nat., liv. 11 .
(2) Hist. nat., 1. xv.
bnl de l’animal, et d’où il prend sa nourriture. Cette lige s’élève de terre environ deux pieds. On dit que le petit agneau se repaît de l’herbe qui vient aux environs. Si l’herbe vient à manquer, la plante sèche et meurt faute de nourriture, quoique la tige sur laquelle il pose semble devoir lui en fournir. On assure que cette plante animale a une chair du goût de l’écrevisse, et que si on la blesse avec un couteau il en sort du sang. On dit encore que les loups sont fort friands de cet agneau. »
L’érudit Scaliger qui ne croit pas à cette plante, ajoute . en rapportant le fait, « Si cette herbe est telle qu’on dit et qu'elle ait la chair et le goût d'écrevisse, je ne trouve pas merveilleux que le loup la préfère à toute autre herbe » (t). Quoi qu’il en soit et malgré l’autorité du savant critique, le chevalier Colonne dit avoir possédé dans son cabinet, un des plus riches du temps en curiosités naturelles, une tige desséchée de celte plante qui, dit-il, « était précisément comme la peau d’un petit agneau qui vient de naître, avec un vrai poil mêlé de blanc et de gris et fort bouclé » (2).
Le fait suivant parait plus avéré. Voici comment le rapporte Wheler (3) :
« Dans la plupart des iles de l’Archipel, dit-il, on cultive une sorte de figuier sauvage qu’on appelle Qrnos, et en latin Caprificus. Les figues qu’on appelle Fornitis mûrissent les unes au mois d’août, les autres en novembre.
(1) De emendnlione lemporum , liv. LC.
(2) Hist. nat. de l’univ., t. I, p. 231 .
(3) Wheler et Kirler, Magnet. nat. reg.
Pendant les mois d’octobre et de novembre, il s’engendre dans ces dernières certains petits vers d’où sortent ensuite des petits moucherons qui ne voltigent qu’autour de ces arbres. Ces insectes piquent d’eux-mêmes le second fruit du même pied des figuiers et le mûrissent. Ce second fruit s’appelle Grutitires, et les premières figues, les Fornites, tombent peu après la sortie de leurs moucherons. Les Gratitires restent sur l'arbre jusqu’au mois de mars et conservent les œufs que les moucherons y ont déposés en le piquant. Dans le mois de mai une troisième espèce de figues nommée O mi commence à pousser sur le même pied des figuiers sauvages, et quand elle grossit elle est piquée à son tour par les moucherons des Gratitires , qui la font fermenter et mûrir. »
Un fait plus convaincant pour la nature animale des plantes, c’est celui consigné dans un récent recueil scientifique et que voici (t) :
« Il y a à Lernate, dans les Moluques, une espèce d’arbre appellé Catope, dont les feuilles en tombant se changent en papillons. Ces feuilles ont deux points noirs comme les yeux d’un papillon. Considérés au microscope, ces points apparaissent comme deux véritables yeux. Les feuilles ont quatre points comme les jambes d’une araignée. Lorsqu’elles tombent de l’arbre elles marchent pour se rejoindre et se rejoignent en effet à l’arbre d’où elles proviennent. En déchirant ces feuilles
(1) Journal des savants de Londres. Suppl. Sept. 1835.
animées, les sections présentent des filaments glutineux en quantité prodigieuse, mais si fins, si déliés, qu’on a de la peine à les distinguer à l’œil nu. »
Un fait de même nature plus extraordinaire encore, est celui que mentionne un autre récent recueil scientifique (1) :
« Les habitants de Sainte-Lucie, y lit-on, ont fait dernièrement la découverte d’une plante très-singulière. Il y a da'ns une caverne de cette île, près de la mer, un large bassin de 12 à 25 pieds de profondeur dont l’eau est trèssaumâtre. Le fond est formé par des rocs sur lesquels dans tous les temps croissent de certaines substances qui, à la première vue, présentent l’aspect de belles fleurs d’une couleur très-éclatante et ressemblent beaucoup à nos soucis, sauf la teinte qui en est plus vive. A l’approche de la main ou d’un instrument, ces fleurs apparentes se dérobent à la vue et rentrent en elles-mêmes, comme un limaçon qui se retire dans sa coquille. En les examinant au microscope, on voit au milieu de leur disque quatre filaments de couleur brune, semblables à des pattes d’araignée et agissant autour d’une espèce de pétale par un mouvement brusque et simultané. Ces pattes sont munies de pinces pour saisir leur proie, et dès qu’elles l’ont saisie, les pétales se referment de manière à ne pas la laisser échapper. Cette fleur apparente a une tige brune, de la grosseur d’une plume de corbeau et
(1) Journal d’horticulture d’Amsterdam. ■— Janvier 1840.
qui parait être le corps de quelque étrange créature, tenant à la fois du règne végétal, du règne animal, vivant par les racines d’une substance sablonneuse ou granitique, et par sa tige des insectes que la mer rejette dans le bassin. »
Tous ces faits semblent prouver qu’il y a dans les plantes un indice de sentiment, de connaissance de leur état, et par suite une parcelle de cette âme universelle du monde des anciens philosophes. Ceux qui ne croient qu’aux sens ne verront là que des mouvements d’automates, des mouvements semblables à ceux d’une montre qui se meut et montre les heures sans sentir et sans connaître ce qu’elle fait. Ils attribueront ces mouvements combinés des plantes aux vapeurs de certains corps, convenant à certains autres, et les excitant à faire tel ou tel acte ; mais l’homme n’agit guère différemment, et celte même vapeur de certains corps lui inspire bien des actions vaines et folles. 11 paraît, il est vrai, savoir ce qu’il fait, tandis que les plantes paraissent l’ignorer; mais, là précisément le jugement des sens est en défaut. En effet, lorsqu’un Tarlare ou un Chinois parle à qui ne l’entend pas, il n’y aurait qu’à dire que ce ne sont que des mouvements et des sons produits par le mouvement de l’air.
Mieux vaut croire à l’immensité de la Providence, qui, en animant tout ce qui a vie sur terre, depuis la plante jusqu’à l’homme, a donné à tout un sentiment relatif, une âme relative. Aux nécessités du brin d’herbe qui
meurt inaperçu sous les pieds, répondent le sol, le climat, la saison, la terre, les corps célestes; et parce que nous ne pouvons saisir ni l’ensemble, ni les détails de cetle mystérieuse harmonie, devons-nous déshériter de sentiment et d’àme tout le règne végétal, et surtout, comme le dit si spirituellement madame Clémence Robert,
« les fleurs qui, par une exception unique , n’ont pris que le beau côté des choses de ce monde et rien de la triste contre-partie qu'on trouve trop souvent dans la nature humaine... »
Quel nouvel attrait pour l’homme si ces êtres ainsi privilégiés étaient plus que matières? Ces belles fleurs que nous admirons seraient alors des êtres animés comme nous. Ce serait tout un monde ressuscité et vivant côte à côte avec nous. Quand elles charmeraient notre vue par l’éclat de leurs couleurs, quand elles embaumeraient notre odorat par l’arome de leurs parfums, ce ne seraient pas, il est vrai, des phrases personnifiées et combinées à notre manière qu’elles prononceraient, mais elles se feraient entendre également et cela suffirait. Une belle rose, une belle tulipe ne vous diraient pas : Mon parfum vous plaît-il? ma vue vous charme-t-elle? Mais ce qu’elles nous diraient signifierait la même chose et nous l’entendrions fort bien. Cela reviendrait au même, et une simple fleur suffirait pour rompre toute solitude, on pourrait converser avec elle.
Et puis, avec une imagination tant soit peu romanesque et un peu de foi dans le système de la métempsy-
cose, quel champ vaste à des sensations nouvelles seraient les fleurs si, douées de sentiment et d’âme, les plantes étaient un des degrés de transition entre la matière pure et l’homme immortel 1 Quel doux sujet de rêverie pour la jeune fille qui, cueillant une rose, pourrait se dire : « Cette rose a peut-être été une jeune fille » comme moi : à un autre temps elle eût pu être ma » compagne. Qui peut dire le drame que cachent ses » feuilles? Sous une autre forme, vivante, elle a été rose .. du monde : morte, elle est rose des champs ; toujours » belle, toujours admirée : c’est l’immortalité de la beau- >» té!... » Dans tous les cas ce serait une distraction puissante aux préoccupations matérialistes du jour.