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LA TULIPE DU SAVETIER

voyait, il y a une trentaine d’années, au coin de la rue de Leyde, une misé-

^fii^rable échoppe de savetier; c’était l’u- Isnique patrimoine de Graaf qui l’habitait [avec sa femme Jeanne. Ce pauvre couple, jeune encore, était entré dans la vie par un de ses sentiers les moins fleuris ; Jeanne n’avait jamais connu d’autre jouissance que celle d’admirer, non sans envie, sur les autres femmes, les belles toilettes qu’elle ne pouvait porter elle-même ; quant à Graaf, tous ses plaisirs se résumaient dans la culture d’un oignon de tulipe, présent du hasard qui le lui avait fait découvrir parmi quelques débris de plantes jetés au pied du mur contre lequel

s’appuyait son échoppe. Graaf était, il faut bien le dire, infiniment mieux partagé que sa femme ; tandis que celleci ne récoltait que de vains désirs et d’amers regrets, il avait, lui, chaque année, la satisfaction de voir sa tulipe acquérir, grâce aux soins vraiment paternels qu’il lui prodiguait, un beau développement et d’admirables proportions.

Au moment où se passait le fait que nous allons raconter, l’élève de Graaf avait atteint l’apogée de son éclat ; les passants se groupaient devant l’échoppe, pour admirer, les uns, la délicatesse, les autres, l’heureuse combinaison des nuances; ceux-ci, la coupe élégante des pétales ; ceux-là, le port gracieux de la hampe; tout cet ensemble harmonieux qui est le véritable cachet de la perfection. Jamais, disait-on d’un accord unanime, on n’avait vu plante réunir tant de qualités précieuses, ni à un si haut degré; et chacun ajoutait : Il n’y a pas au mondé une tulipe capable de disputer, celte année, à la tulipe de Graaf, le grand prix de dix mille rixdales. Dieu sait quelle joie portaient dans l’âme de Graaf des propos si flatteurs pour son amour-propre! Une autre oreille, celle de Jeanne, ne s’ouvrait pas moins avidement aux éloges de la foule; ce n’était pas une petite séduction pour elle que ce pronostic d’un prix de dix mille rixdales : que de vœux longtemps stériles allaient être enfin satisfaits ! —car Graaf avait une tendresse réelle pour sa femme, et ce n’était certes pas son cœur qu’il fallait accuser de la mise plus que modeste de Jeanne. — Quelles

belles toilettes elle se promettait d’étaler, à son tour, aux regards des femmes qu’elle avait tant enviées!

Satisfaction d’amour-propre pour le présent, contentement de vanité pour l’avenir, Graaf et sa femme pensaient avoir tout ce qui constitue le bonheur ; et depuis la construction de leur petite échoppe, nul ne se souvenait d’avoir vu s’y épanouir deux figures plus réjouies.

Mais il y avait, dans le voisinage de Graaf, un riche banquier dont le visage s’allongeait et s’assombrissait d’une façon non moins remarquable ; ce visage était celui de M. Burmann, l’amateur de tulipes le plus renommé des Pays-Bas. Depuis plusieurs années, M. Burmann avait si constamment triomphé de toutes les concurrences que le prix de dix mille rixdales semblait être définitivement devenu sa propriété; et, cette fois, il allait se voir détrôner par un simple savetier ! Les tulipes de son splendide parterre allaient courber la tête devant une tulipe d’échoppe ! Quel rude soufflet sur la joue du banquier que cette victoire du prolétariat sur la finance !

Tout à coup, un matin, à la suite d’une nuit sans sommeil, un éclair de joie brille dans les yeux de M. Burmann :

— C’est le ciel qui m’envoie cette idée, s’écrie-t-il; je ne subirai point l’humiliation d’une si honteuse défaite.

Il y a toujours ressources et espoir pour l’homme qui possède de l'argent.

M. Burmann se rend aussitôt à l’échoppe de Graaf :

— Bonjour, maître Graaf; vous avez là une belle tulipe.

— Assez belle, répond Graaf, en donnant à sa voix, pour cette réponse modeste, son inflexion la plus orgueilleuse.

— Oui, ma foi, reprend Burmann après quelques instants d’un minutieux examen ; elle pourrait figurer honorablement dans une collection d’amateur.

— Vous n’êtes pas le seul de cet avis, M. Burmann.

— Je ne serais vraiment pas éloigné de l’admettre à figurer dans la mienne qui est, vous le savez, la plus riche et la plus complète du royaume.

— Je sens tout le prix d’un pareil éloge.

— Tenez, maître Graaf, j’ai pour habitude d’être rond en affaires, voulez-vous me vendre votre tulipe? je vous en offre mille rixdales.

Burmann, convaincu qu’un tel chiffre doit avoir ébloui le savetier, avance déjà la main vers la tulipe; Graaf saisit le vase où est la plante et le rentre vivement dans son échoppe, avec un mouvement superbe d’indignation.

— Je suis étonné, Graaf, de vous voir accueillir de la sorte une proposition que vous devriez considérer comme une bonne fortune.

Je vis petitement de mon travail, j’en conviens ,* mais je ne demande rien à personne.

Allons, j’ai trop laissé voir mon désir; c’est une faute, et vous en profitez; qu’à cela ne tienne, je suis homme à m’exécuter : voulez-vous cinq mille rixdales?

— Pas davantage, M. Burmann.

Et le ton de Graaf est si résolu que le banquier en demeure tout interdit.

— Écoutez, maitre Graaf, dit-il après quelques minutes de réflexion, je vois qu’il serait inutile de jouer au fin avec vous; je vais donc m’expliquer sans détour : votre tulipe est irréprochable, elle peut se présenter avec avantage au concours et disputer le prix, même aux plus belles de ma collection ; et si je suis venu vous faire des offres....

— C’est afin de vous épargner une défaite ?

— Précisément. Or, il résulte nécessairement de nos deux positions que je tiens moins à la valeur du prix qu’à l’honneur de le remporter, tandis que, de votre côté,c’est l’inverse qui a lieu. Rien de plus facile à concilier : je vous paierai votre tulipe dix mille rixdales ; à vous l’argent, à moi l’honneur.

— Il me faut l’honneur et l’argent, répliqua le savetier avec la plus grande tranquillité.

Mais Burmann, devant cette obstination, a retrouvé tout son sang-froid d’homme d’affaires.

— Vous réfléchirez, maitre Graaf; seulement je vous préviens que je retire mes offres si dans deux heures la tulipe n’est pas dans mon hôtel.

Et il s’éloigna sans même détourner une seule fois la tête.

Deux yeux le suivirent avec anxiété dans cette brusque retraite, non pas les yeux de Graaf resté impassible sur son escabeau, mais ceux de Jeanne dont la tête, pen-

chée à la fenêtre de l’échoppe , s’inclinait tristement à chaque pas que faisait le banquier pour se rapprocher de son hôtel. S’armant enfin de courage, elle se retourne vers son mari et lui dit t

— Quelle sottise d’avoir rejeté la proposition de ce généreux M. Burmann !

C’était la première fois, depuis dix ans de ménage, que Jeanne se permettait un blâme, et ce ne fut pas sans une légère émotion que le savetier répondit :

— Qu’en savez vous, Jeanne ?

— Je sais qu’avec dix mille rixdales tu pourrais vendre celte laide et vieille échoppe et former un bel établissement dans un des plus riches quartiers de la ville.

— C’est bien mon projet, et je compte l’exécuter avant peu.

— Avec quels fonds, s’il vous plaît?

— Avec les fonds du grand prix, qui valent, je crois, ceux de M. de Burmann.

— Et si ce n’est pas toi qui l’obtiens, ce grand prix ?

— Femme, notre voisin n’est pas homme à jeter ses rixdales par la fenêtre ; s’il n’était pas convaincu de la supériorité de mon élève, il ne serait point venu de luimême m’offrir juste la valeur du grand prix.

— Et moi, je dis que, s’il n’y avait pas de doute dans son esprit, il n’eût pas hésité à t’en proposer le double.... Un homme qui a des millions et qui met la gloire audessus de l’argent !

—C’est que, vois-tu, Jeanne, moiaussi,j’ai soif de gloire.

— Mon Dieu, Graaf, prends un peu la peine de raisonner; je veux bien que le prix soit accordé à ta tulipe, lorsque tu l’auras vendue à M. Burmann, est-ce que chacun ne sait pas que, cette tulipe, c’est toi qui l’as élevée? La gloire de notre voisin ne sera jamais qu’une fausse gloire, et toi, dans tous les cas, tu auras palpé des écus qui n’auront rien de chimérique.

Il est à croire que ce raisonnement parut à Graaf ne pas manquer de solidité ; une heure ne s’était pas écoulée qu’il entrait dans le cabinet de M. Burmann, tenant sous son bras le vase où était la tulipe, et donnant l’autre à la prudente Jeanne qui, dans la crainte que son mari ne cédât à quelque mouvement d’hésitation, avait voulu voir jusqu’au bout le sacrifice s’accomplir.

— Je vous attendais, dit M. Burmann, voici vos dix mille rixdales en bons billets de banque.

Graaf avança la main pour recevoir les billets, et posa le vase sur le bureau du banquier. Celui-ci, dont les yeux rayonnaient de joie, arracha la plante, la jeta à terre et se mita la fouler aux pieds.

— Juste ciel ! que faites-vous ? s’écria Graaf.

— Je m’assure tout l’honneur du prix, répondit M. Burmann; le beau mérite pour moi d’être vainqueur avec la tulipe de maître Graaf! Burmann ne doit triompher qu’avec un élève de Burmann.

Graaf rentra chez lui, la mort dans le cœur.

— Bah! fit Jeanne,il nous reste de quoi nous consoler.

— Jamais !

Jeanne se prit à rire et ouvrit, sous les yeux de son mari, sa main qu’elle avait tenue jusque-là soigneusement fermée.

Graaf laissa échapper un cri de surprise et se mit à rire encore plus fort que Jeanne.

— Allons, dit-il, partie remise à trois ans.

En effet, trois ans plus tard, maître Graaf, devenu le bottier en vogue de la ville de Leyde, remportait le prix annuel de dix mille rixdales décerné à la plus belle tulipe par la société d’horticulture.

Voici le mot de l’énigme : pendant que M. Burmann foulait aux pieds la tulipe du savetier, un caïeu s’était détaché de l’oignon, et Jeanne s’en était subtilement emparée.

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