‹ Nouveau Larousse illustré (volume 3)Chapitre 587 sur 828 · AVEUGLES · texte numérisé non relu

AVEUGLES

— Par ext. Personne privée de l'usage de quelque sens : L'empire de la saveur a aussi ses aveugles. (Brill.-Sav.)

— Pot't. Les poètes ont personnifié et supposé aveugle ce qui se produit ou ce qui détermine à agir sans discernement : La Foi est une aveugle volontaire; elle fei-me les yeux pour voir clair. Il Les poètes désignent quelquefois par le nom de aveugle Homère et Milton, qui étaient aveugles l'un et l'autre.

— Fig. Celui, celle qui manque de jugement, de raison, en général ou dans une circonstance particulière : Nous sommes une troupe d'wEXJGhtùs Jetés à l'aventure dans ce vaste univers. (J.-J. Rouss.)

— A l'aveugle, En aveugle, loc.adv. Imprudemment, sans réflexion ■.Juyer,parlerMV. wEVGhE. Il ne faut pas acquiescer À l'aveugle aux sentime7its de ceux qui nous entourent. (Dider.)

— Pi:ov. et Loc. prov. : La Fortune est aveugle, La Fortune distribue ses biens sans discernement, il Pour faire un bon ménage, il faut que l'homme soit sourd et la femme aveugle, II l'ai

de la fc

I cheval borgne contre i

1! Changer, Troquer s ChanLior, TnH|u.T une ru mauvaise cm urt', m Crier aveugle qui a perdu son bâton, qui a perdu son chien, Crier de toutes ses forces. ii C'est un aveugle qui en conduit un autre. Se dit d'une pcrsunn,- ([ui itrinunin' pas plus de prudence ou d'habileté qur • 'lie 'iunt olle >fst tliargée de diriger les actions, li C'est un aveugle sans bâton. S^^ dit de tout homme qui manque de co qui lui est nécessaire.

il Au royaume des aveugles, les borgnes sont rois, Avec un mérite, un savoir médiocre, on t)nlle au milieu des sots et des ignorants, ii II n'est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Se dit en parlant d'une personne qui fait semblant do ne pas voir, de ne pas comprendre, ce que cependant elle voit, elle comprend très bien, n Etre réduit à chanter la chanson de l'aveugle, Etre réduit à la misère.

tl Juger d'une chose comme un aveugle des couleurs, En

" Encycl. Les aveugles sont plus nombreux qu'on ne l'imagine ordinairement. On on compte actuellement un sur 1.000 à 1.100 habitants, dans l'Europe centrale. Pour la France et l'Algérie, un recensement fait en 1883 donne le chiffre de 38.722, et la proportion s'accroît notablement dans les pays où les conditions moins favorisées de climat, d'hygiène ou de civilisation, augmentent les causes de cécité. (V. ce mot.) Parmi les aveugles, on distingue ceux qui ont perdu la vue par accident ou par suite de quelque affection morbide, et les aveugles-nés. Cette dernière dénomination est généralement appliquée non seulement à ceux qui naissent privés de la vue, cas relativement très rare, mais à ceux qui la perdent promptement après leur naissance, avant d'avoir pu en faire usage; l'oplitalmie purulente des nouveau-nés est la cause la plus fréquente de la cécité, et c'est contre cette terrible

maladio, résultat du manmio do soins, ouoso concontront aujourd'hui Ica plus grands ullurts prophylactinuos.

liiou quo, dopuis contauf>, ot surtout dutis ces dernières années, on ait uoaucoup écrit sur les aveugles, bon nombre dos idées circulant dans lo public sont encore orronéos ; cola vient do co quo la plupart do ceux ([ui so sont occupés do cette question (ot Diderot on t(''to, dans sa Lettre sur les avcuqlcs à l'usaf/c de ceux qui y voient) étaient imbus do préjugés nombreux. L'un des plus invétérés consiste à vouloir prendre pour base de» impressions résultant do la cécité celles quo l'on ressent soi-m(''mo lorsque, momontanémcnt, on so trouve dans l'obscurité. La situation est tout autre. La privation brusque et accidontoUe du sens qui passe pour lo plus nécessaire laisse désorienté parce quo, habituellement, satisfait dos ronsoignomonis fournis par les yeux, on ne s'aperçoit pas qu'à telle ou telle manifestation visible, sur laquelle so concentre l'attention, se joint une manifestation, légère

fout-ôire, mais très sensible encore, pour le tact, rouie, odorat, le goût. Co sont cos sons, i>lus souvent, plus complètement interrogés par l'aveuLrli-, s-mis ii''v<'|oppés, affinés par un recours forcément incessant , .|iii I.' rii<-itcnl en rapport avec le monde extérieur, lin ritii, l omc se perfoctionue dans l'obscurité, ratti^niinn m- I.m .ilisc sur les impressions auditives , iiiir pii .mum m- reconnaît

& la voix aussi bien qu'au visa ■ l ■ [<■ même des

autres sens : les odeurs sont, l.; i. ii.i' m ,1 s t-t caractéristiques; lo toucher n'ostpa^s In. ih >■ 'l.jfi l.i main, il est répandu sur tout le corps. Tout est ainsi romaroué, associe, rais à profit; de là, uno grande délicatesse d organes, une grande puissance d'analyse, et uno aptitude singulière pour faire, dans c domaine do co qui s'entend, do ce (jui se sont et so toucno, des distinctions subtiles. Il est aisé de comprendre qu'avec ces ressources supplémentaires, l'avougle peut avoir et a, physiquement, uno vie active, uno vie personnelle, bien différente de la morne immobilité qui, dans l'osprit do tant de gens, s'attache à l'idée de cécité. Tous les lieux ne sont donc pas semblables

fiour lui; il peut, dans ceux qu'il connaît, aller et venir ibremont, accomplir comme tout le monde la plupart des actes do la vie de chacfue jour, pourvu qu'une éducation mtelligente ait développé en lui cette adresse, cette aisance qu'on prend trop souvent pour im don spécial compensatoire, et qui n'est, en réalité, que le résultat d'un exercice méthodique et réitéré.

Los aveugles, comme toutes les minorités, sont synonymisés à outrance ; c'est encore une erreur : pas plus qu'une autre classe d'individus groupés à cause d'une parité physique, ils ne constituent une abstraction susceptible d être représentée par un type particulier et unique. Au point de vue moral, l'aveugle reste soumis aux conditions des autres hommes, et la cécité ne saurait avoir pour effet de supprimer l'individualité en nivelant les caractères. Le brevet de gaieté donné en bloc à tous les aveugles, en opposition à la tristesse des sourds, repose sur le mémo préjugé. L'explication de cette prétendue différence d'humeur réside dans ce fait : c'est au moment même où l'aveugle entre en contact avec un de ses semblables qu'il peut lo mieux oublier son infirmité, tandis que ce moment est, au contraire, le plus pénible pour le sourd, en lui rappelant la sienne et 1 isolement qu'elle entraîne. Ce besoin de société, naturel aux aveugles, leur fait assez généralement souhaiter le mariage; parfois même, ils épousent une femme comme eux privée de la vue, bien que ce genre d'union soit absolument déconseillé , à cause des fâcheuses conséquences qui peuvent en résulter pour les enfants ; do plus, chez la femme, la cécité apporte souvent un obstacle sérieux à l'accomplissement de ses devoirs de ménagère.

Il est évident qu'en soi la cécité n'altère pas les facultés intellectuelles, mais que sa cause, les conditions dans lesquelles elle s'est produite, peuvent exercer une influence décisive sur ces facultés ; pour que celles-ci demeurent intactes, il faut, cela va sans dire, que la perte de la vue ne soit pas le résultat d'une affection cérébrale. L'aveugle qui n'a jamais vu reste privé de certaines notions que les yeux seuls peuvent donner : couleurs, perspective, etc. ; mais celui qui a vu jusqu'à huit ou neuf ans, ot dont l'intelligence a été développée, est absolument au niveau intellectuel des clairvoyants. Là est pour celuici la compensation et la réponse à cette question souvent formulée : « Quels sont les aveugles les plus à plaindre?» — Bien quo la privation de la vue soit incomparablement moins sensible pour ceux qui n'en ont jamais connu le bienfait que pour ceux qui en ont joui, ceux-ci, assurément, ne consentiraient pas à échanger leur sort contre ceux-là en renonçant au lot de connaissances qui manqueront toujours à l'aveugle-né.

Pour les uns et les autres, tout ce qui s'adresse à l'imagination a un singulier attrait ; lecture à haute voix, poésie, musique ; leur oreille, sans cesse exercée, arrive à apprécier avec exactitude lo rapport des sons entre eux ; do là l'importance accordée, de nos jours, à l'euseigncmont de la musique aux aveugles.

Pour que l'aveugle prenne rang dans la vie active, devienne un travailleur, il faut lui apprendre à vaincre la cécité. Or, pendant de longs siècles, les mots cécité et travail ont été considérés comme une antinomie. Dans l'antiquité païenne, l'aveugle, comme tout infirme incapable do porter les armes, restait, sans doute, si on ne le supprimait pas dès sa naissance, un être faible, mineur et iatalement opprimé. Si pour q^uelques-uns, élite bien restreinte, on admettait la possibilité d'une action exclusivemont intellectuelle : poésie, philosophie, etc. (tels : Tirésias, Homère, Drmoorite), encore ao disposaient-ils d'aucun moyen matériel pour fixer leur pensée. Y avait-il des aveugles apprenant ou continuant un métier manuel? Nous l'ignorons. La plupart devaient végéter misérablement. Au moyen &go. en restant mendiants, ils se font chanteurs, jongleurs, amuseurs du public. De même que les ouvriers et étudiants, ils forment des corporations. Auxiii" siècle, saint Louis fonde pour ceux de Paris l'hospice des Quinze- Vingts. (V. ce mot.) Bien que, de loin en loin, quelques hommes de génie ou de supérieure intelligence fussent, en dépit de la cécité, parvenus au savoir, parfois à la célébrité (Didyme, Nicaise de Malinos, Milton, Malaval, Saundcrson, etc.), ce n'est qu'à la fin du xviii* siècle qu'on s'avisa de généraliser l'instruction des aveugles.

En 1784, Valcntin Haiiy fonda, à Paris, la première écolo spéciale, qui, bientôt imitée en Europe, puis en Amérique, est devenue l'Institution nationale des jeunes aveugles. V. institution, et école.

Aux caractères vulgaires on roliof usités par Valontin Haiiy, pour l'instruction do ses élèves, on a substitué, on 1852, l'alphabot convonCiouncl en points saillants imaginé par un aveugle do génie, Louis Braillo. V. co mot.

Co système, morvoilloux do simplicité, s'appliquo aux chiffres, à la musique, et mémo à la sténographie, comme aux lettres. Sa supériorité incontestable, sous lo rapport do la rapidité, do la sûreté, do la clarté, l'a fait adopter successivement dans lo monde entier, comme base de l'instruction des aveugles et comme outil intellectuel de l)rcmier ordre, malgré l'inconvénient résultant do l'emploi do caractères conventionnels, d'ailleurs faciles à apprendre. Pour remédier à cet inconvénient, l'aveugle, dans sa corrcspondanco avec les clairvoyants, peut recourir à l'un des nombreux guides inventés dans le but do lui permettre do tracer 1 écriture vulgaire.

Actuellcmont, l'utilisation des aveugles est un fait acquis: pourvus d'une instruction spéciale judicieusement adaptée à leurs facultés individuelles, un bon nombro d'entre eux peuvent, soit comme ouvriers, soit comme musiciens, arriver à gagner leur vie. Le plus grand obstacle, pour eux, réside dans la défiance du public, lequel, beaucoup plus prodigue de pitié stérile que d'efhcace sympathie, refuse trop souvent d'ajouter foi à la valeur intrinsèque du travail do l'homme privé de

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