CHAPITRE PREMIER
Doutes conçus dans l’origine sur la possibilité de faire des portraits, 101- 102. —Portrait* arec l'appareil normal, 103. — Foyers raccourcis, 104. — Interposition d’un verre bleu, 105.— Verres continuateurs, 106. — Substances accélératrices, 107. — Adversaires des portraits photographiques, 109-110. — Examen de quelques objections plus sérieuses, 112-113.
i oi . Avant de nous occuper des détails pratiques qui se rattachent à la confection des portraits daguerriens, il ne sera pas sans intérêt, pour l’histoire de la photographie, de jeter un coup-d’œil rétrospectifsur les premiers essaisquiont été faits en ce genre. La comparaison entre les images informes qu’on a obtenues dans les premiers temps, et ces inimitables portraits qu’on exécute aujourd’hui, est tout-à-fait propre à mettre en évidence les progrès immenses qu’a déjà faits la daguerréotypie, malgré son origine toute récente.
i02. Lorsque l’admirable découverte de M. Daguerre fut livrée à la publicité, l’inventeur fut le premier à proclamer combien il était douteux qu’on pût jamais arriver à faire des portraits au moyen de la photographie. En effet, la réunion de circonstances exigées à cette époque pour obtenir une image daguerrieune, semblait rendre impossible la solution du problème, car, outre l’imperfection des appareils usités alors, en tant que photographes à portrait , il fallait au modèle des efforts plus qu’humains pour rester exposé pendant quinze à vingt minutes à la lumière directe d’un soleil brûlant. Aussi, les savants distingués et les premiers expérimentateurs qui s’occupèrent de photographie , partagèrent-ils les doutes exprimés par M. Daguerre lui-même sur la possibilité de faire les portraits ; et, il faut le dire , cette opinion fut encore confirmée par les premières tentatives qui furent faites pour la reproduction d’un visage humain.
| Aujourd’hui que le problème a été si heureusement et si |j| complètement résolu, il est curieux de rappeler les différentes || phases par lesquelles ont passé les portraits photographiques lj] pour arriver, de l’état d’ébauches grossières, à ces admirables Üjl tableaux , où l’on trouve réunis et la richesse des teintes , et | le fini des détails, et la perfection de la ressemblance.
1 io3. Les premiers essais ne furent pas heureux, car, ainsi que nous l’avons déjà dit, ils eurent lieu avec l’appareil nor-
ti mal de M. Daguerre , et l’on ne réfléchit pas qu’en faisant ; agira de courtes distances un objectif destiné à reproduire les I objets lointains, on se privait d’une grande intensité de lu-
Imière. De là l’obligation d’exposer le modèle à la radiation directe du soleil, pendant quinze à vingt minutes, et dans un 1 état d’immobilité complète. Et comme cette immobilité, surtout celle des yeux, était au-dessus des forces humaines , il fallut se résoudre à faire poser les yeux fermés. C’est alors que I sous le nom de portraits photographiques, on vit une foule de Bélisaire orner la devanture de nos opticiens.
io4- Le vice de construction des premiers appareils pour la j reproduction des portraits une fois reconnu, on ne tarda pas H à y apporter remède en adoptant des objectifs d’un foyer trèsj| raccourci. MM. Lerebours et Buron paraissent être les pre- I; miers oui aient songé à cette innovation. Grâce à ce perfectji tionnement , la concentration des rayons lumineux dans la ii chambre obscure augmenta d’intensité, et la durée de l’expo- | sition au soleil fut réduite à trois ou quatre minutes. On put i! alors ouvrir les yeux du modèle, mais leur clignotement pres-
Ique inévitable et la contrainte imposée à toute la physionomie sous l’influence encore trop prolongée de la lumière solaire , i!1 firent x'essembler ces portraits à de véritables suppliciés; et | aux Bélisaire succédèrent les Laocoon et les Niobé.
io5. Ainsi, jusqu’alors la durée seule de l’exposition au plein
I soleil avait été modifiée, et il restait toujours pour le modèle une fatigue insupportable qui changeait toute l’habitude de la h physionomie. Sur l’indication de M. Arago et de M. Daguerre,
Îon chercha à atténuer ce fâcheux effet, en interposant un verre bleu entre le soleil et le modèle; cette disposition rendit I plus supportable l’effet des rayons lumineux frappant directe- 1! ment sur le visage, et l’on put enfin obtenir quelques portraits l[ passables, mais dénués de cette expression si importante pour i caractériser la ressemblance.
106. Un grand pas restait à faire; il fallait pouvoir aborder
de front la principale difficulté, il fallait, en un mot, réduire considérablement la durée de l’immobilité exigée du modèle. M. Buron est le premier qui ait trouvé une solution satisfaisante à ce problème. Il eut l’idée d’appliquer à la fabrication des portraits la propriété continuatrice des verres jaunes et rouges, signalés par M. Ed. Becquerel. Dès ce moment la durée d’exposition de la plaque à la chambre obscure fut réduite de cinq minutes à quelques secondes , et l’on put songer à produire non-seul eme^t des portraits ressemblants, mais encore toutes les variations si mobiles de la physionomie. Les portraits commencés à la chambre noire étaient ensuite terminés sous l’influence des rayons rouges ou jaunes transmis à l’image par l’intermédiaire d’un verre de couleur. Nous avons déjà parlé, N° 85 , de l’action des verres continuateurs, et nous ne reviendrons pas sur ce qui en a été dit. Néanmoins , en constatant l’insuffisance actuelle de cette méthode, nous aimons à la signaler comme le point de départ d’une ère nouvelle pour la photographie : la possibilité de réduire le temps d’exposition primitivement exigé pour la réussite des images.
107. Enfin, arrivèrent la découverte des substances accélératrices et l’invention des objectifs à verres combinés de M. Charles Chevalier, et la plus belle conséquence de ces perfectionnements fut la solution si désirée du problème des portraits. La physionomie , désormais reproduite en quelques secondes, put désormais être saisie avec cette mobilité d’impressions si diverses qui viennent tour à tour l’affecter. C’est à partir de cette époque que l’on vit apparaître ces inimitables tableaux, chefs-d’œuvre de délicatesse où la perfection de l’ensemble est encore rehaussée par le fini des détails. Qui ne s’est arrêté avec complaisance devant ces belles épreuves sur plaque entière de MM. Foucault, Choiselat et Ratel? Qui n’a pas admiré , sur une échelle plus petite , les délicieux portraits de MM. Bord, Thiesson , Plumier, Belfied , Andrieux, Bisson ? On peut donc désormais considérer l’exécution des portraits comme une conquête acquise à la photographie. Chaque jour amène encore de nouveaux progrès, mais nous doutons qu’on puisse jamais faire mieux et plus vite qu’on ne fait aujourd’hui.
108. Malgré ces admirables résultats, qui auraient été à peine croyables si on les avait obtenus de prime abord , et s’ils n’étaient pas le fruit de découvertes successives et d’un travail persévérant, les portraits photographiques qui comptent un si grand nombre de partisans, ont aussi leurs détracteurs.
Quelques-uns, étrangers à la peinture et au dessin, ignorant la théorie des ombres, celle du clair-obscur et les lois de la perspective, ne pourront jamais comprendre qu’on puisse obtenir quelque effet sans le coloris. Ils ne tiennent aucun compte de cette admirable dégradation de teintes, de cette perfection de modelé, de cette pureté de contours, qui font (tout le charme des œuvres photographiques. En un mot, la reproduction la plus exacte de la nature est sans aucun prix à leurs yeux si elle se présente dépourvue de ses couleurs. Cette classe d’adversaires est malheureusement plus nombreuse qu’on ne le pense, mais nous n’avons pas à faire leur éducation artistique.
109. Quelques autres ne veulent voir dans les images daguerriennes qu’une représentation de la nature, fidèle, à la vérité, mais froide , insignifiante et dénuée de ce souffle divin qui fait tout le talent de l’artiste et le mérite des œuvres d’art. iLes portraits qu’on exécute chaque jour, et où l’harmonie de la Ipose s’unit à l’expression de la figure, sont là pour leur ré-
1 pondre. Il est vrai qu’on voit encore exposés grand nombre I de portraits photographiques désespérants sous le rapport de l’art; mais les chefs-d’œuvre des Rubens et des Raphaël cessent-ils d’être admirés depuis qu’il existe tant de peintres d’en- Iseignes?
110. Le plus terrible ennemi que le daguerréotype ait eu à combattre , est sans contredit la vanité humaine. Lorsqu’on se fait peindre par les moyens ordinaires , la main complai- I santé d'un artiste sait adoucir les traits un peu rudes de la physionomie, assouplir la raideur du maintien et donnera l’ensemble de la grâce et déjà dignité. C’est en cela surtout jque consiste le talent du peintre de portraits; on lui demande jbien la ressemblance , mais on veut avant tout paraître beau, deux exigences souvent incompatibles.
Il n’en est pas ainsi de l’artiste photographique : inhabile à corriger les imperfections delà nature , ses portraits on t malheureusement le défaut d’être souvent trop ressemblants ; ce sont en quelque sorte des miroirs permanents, où l’amour-propre ne trouve pas toujours son compte. C’est pour cela que les femmes qui possèdent à un si haut degré le merveilleux instinct de tout ce qui est propre à faire ressortir leurs charmes , se sont prononcées ouvertement contre la photographie. Nous leur l pardonnerons volontiers cette prévention justifiée jusqu’à un certain point, car s’il est vrai de dire que le daguerréo-
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type reproduit avec une admirable fidélité les suaves Contours de leur visage et l’élégance de leurs formes, il faut convenir cependant qu’il les prive de cette fraîcheur et de cet éclat de coloris qui font la plus grande partie de leurs attraits. Qu’elles ne craignent pas néanmoins de se mettre au-dessus des préjugés d’une coquetterie mal entendue; qu’elles s’abstiennent surtout, lorsqu’elles poseront, d’un petit air boudeur contre l’instrument qui va les reproduire, et je puis les assurer qu’elles ne seront pas trop mécontentes et du portrait et de l’artiste.
nt. Quelques objections plus sérieuses ont été faites contre les portraits daguerriens ; nous allons les examiner en peu de mots.
On a reproché aux épreuves daguerriennes en général un miroitage insupportable qui ne permet de les regarder qu sous un certain angle. Ce défaut , qui devient encore plus sensible lorsqu’il s’agit de portraits, a presque entièrement disparu depuis l’adoption du fixage au chlorure d’or de M. Fizeau. Au i reste, le miroitage cesse d’être apparent aussitôt qu’on a pris l’habitude de regarder les images photographiques, et les yeux s’y accoutument en peu de temps.
ii 2. On objecte en second lieu la difficulté qu’il y a de représenter les mains de la personne qui pose sur un plan plus l'approché que le corps, et en général de représenter dans un même tableau des objets disposés sur des plans différents. Cette difficulté, qui est réelle, provient de l’aberration de sphéricité produite par les objectifs de court foyer qu’on est obligé d’employer pour faire les portraits. Nous indiquerons aux chapitres suivants, N°‘ 1 1 9 et 1 2 1 , les moyens de diminuer ou d’atténuer cet inconvénient, bien moins sensible avec les objectifs à verres combinés.
n3. Une troisième objection se tire de ce que, dans les épreuves daguerriennes, les objets sont transposés de droite à gauche.
Cet inconvénient n’est pas aussi indifférent qu’il pourrait le paraître au premier abord , même pour les portraits. Quelque régulière, en effet, que soit une figure, il n’est pas sans importance pour une ressemblance parfaite que les deux côtés du \isage soient représentés dans leur ordre naturel. Si, au contraire, cet ordre est interverti , il en résulte un défaut de ressemblance facilement appréciable pour les personnes qui sont à portée de voir très-souvent l’original du portrait. En