‹ Nouveau manuel complet de l'architecte des jardins ou L'art de les composer et de les décorerChapitre 13 sur 134 · DES CONVENANCES · texte numérisé non relu

DES CONVENANCES

Les convenances auxquelles un artiste doit se soumettre dans une composition quelconque sont nombreuses et plus ou moins sévères; dans l’art des jardins on peut les rapporter à trois principales, qui sont les convenances de lieux, de temps et do mœurs.

Nous appelons convenances locales cette harmonie qui doit exister entre les tableaux que l’on crée et les tableaux existant déjà, avec lesquels ils doivent se trouver en rapport.

Nous appelons convenances de temps l’harmonie qui doit exister entre une composition quelconque et les progrès actuels de l’art.

Nous appelons convenances de mœurs l’harmonie qui doit exister entre la composition et les mœurs de ses habitans.

Chacune de ces convenances va nous fournir un article particulier.

Nous l’avons dit, diaque site a une couleur, un carattèfe qui lui est particulier, et qu’il serait inutile de vouloir changer. Au milieu de rochers sauvages, de collines agrestes, de pentes raides et hérissées de blocs de pierres, au milieu de précipices, de lorrens ccumeux, il serait tout-à-fait ridicule de vouloir créer des scènes champêtres, douces et riantes, ou nobles et gracieuses. Dans une telle localité, un temple des Muses ou de l’Amour, une ferme, une habitation d’une architecture élégante, seraient extrêmement déplacés. Il faut conserver à ce tableau sa physionomie sauvage, ou vous en détruirez tout le charme, parce que vous aurez manqué ^ux convenances locales. Si vous y placez quelque fabrique, que ce soit la hutte d’un chasseur ( pl. io5, fig. 5), ou une chapelle expiatoire ( pl. 107 , fig, 6) dans le genre de celle que les Espagnols érigent sur la place où un crime a été commis, ou enfin un solitaire ermitage (pl. 108, fig. i) rappelant à l’esprit les tristes déserts où un enthousiasme mal raisonne conduisait les anachorètes.

Il faut chercher à rendre les accidens d’un tel site plus piquans encore, s’il est possible, en les faisant valoir par des effets d’optique et par d’heureux contrastes. Mais, dans ce cas , il faut éviter les oppositions trop brusques, et surtout ne pas employer trop fréquemment ce moyen.

La plaine offre un caractère tout-à-fait différent. C’est là que vous observerez les convenances en créant une ferme ornée, on tcTufe autre composition d’un genre doux et gracieux. Le sol n’offre ici aucune inégalité, aucun accident; tout sera dù à l’art. Gardez-vous bien de ces roches factices, monceaux de pierres ridicules, qui semblent tombées du ciel au milieu d’un gazon pour montrer leur tête hétérogène audessus des herbes qui les masquent à moitié. Gardez-vous de ces pentes à la bêche, de ces cascades bâties à chaux et ciment, au milieu d’une prairie où l’on devrait suivre, .sous l’ombre du saule et du peuplier, le cours nonchalant d’un ruisseau. En un mot, conservez à la plaine le caractère de la plaine, si vous voulez faire preuve de bon goéit.

Dans ce genre de site, si vous avez à planter le jardin d’une maison élégante, employez le parterre et le bosquet, mais ne risquez jamais une grande composition pittoresque; car, si à force d’art, vous évitez les inconvenances locales, et par conséquent le ridicule, vous tomberez nécessairement

dans le monolone, surtout si vous n’avez pas d’eau. Que l’on relire la Seine et ses îles pittoresques des beaux jardins royaux de Neuilly , que re.stera-1-il ?

Le j.irJin .syraciriqnc, quoiqu’on en dise, est celui qui convient le mieux à la décoration d’une habitation riche d’architecture , dans celte sorte de site.

Le coteau se trouve en convenance avec le plus grand nombre des genres de composition. Là, si vous avez à former des jardins pour l’ornement d'uu château ou d’un palais d’une belle architecture, vous trouverez mille moyens de déployer les richesses de votre art, la finesse de votre goût. Il ne s’agit plus ici de reproduire ces scènes pittoresques et simples d’une nature romantique, il faut que la grandeur de vos conceptions s’harmonise avec la majesté du sujet : ce que vous perdrez sous le rapport de la naïveté et de la grâce, vous le regagnerez sous celui de la noblesse et du grandiose. Là s’étendront d’immenses terrasses où les marbres des David modernes le disputeront à ceux des antiques Phidias. Là, de longues avenues d’orangers, de myrtes et de grenadiers, fleuriront loin du ciel favorisé qui les a vus naître. Des plantes des tropiques développeront leurs brillantes corolles dans d’élégantes .serres chaudes; l’ananas, la passiflore et le bibacier, mûriront leurs fruits délicieux dans des bûches ou, grâces aux tannées et aux verres inclinés, ils croiront retrouver leur soleil brûlant de la zone torride. Dans des ma.ssifs arlistemeni groupés, les dattiers et les baobabs de l’Afrique, les canneliers de l’Inde, les camélia et les pivoines delà Chine, s’étonneront de mêler leur feuillage élégant à celui des chênes de la Gaule. Plus loin, de larges avenues de tilleuls et de niaronniers d’Inde s’étendront à perte de vue, tandis que de réguliers quinconces de sycomores et de platanes protégeront les promeneurs de leur ombrage impénétrable.

C’est dans la composition d’un jardin de palais que l’artiste doit déployer tous les prestiges de son art magique; c’est là qu il développera les contours gracieux d’immenses lapis de verdure, de plates-bandes fleuries. Dans des parleires réguliers, mais dessillés d’une manière piquante, les fleurs les plus belles et les plus rares brilleront de tout l’éclat dont la nature a paré les végétaux des quatre parties du monde.

Point de ruisseaux aux ondes limpides, point de rivières sinueuses et ombragées, point d’étangs au site champêtre et

pittoresque : les eaiix, prisonnières dans des tubes d’airalu, s’élanceront en sifflant dans les airs, tantôt de la conque d’un triton, de la bouche d’une sirène ou de la gueule d’un dauphin; elles s’élèveront jusqu’aux nues, en jets brillant des couleurs de l’arc-en-ciel, et retomberont dans des bassins de granité ou de marbre en nappes argentées, en gerbes variées de mille formes.

D’autrefois, s’échappant en bouillonnant du vase renversé d’un fleuve couché dans les roseaux, elles se précipiteront d’accident en accident, elles bondiront sur des pentes de marbre et envelopperont de leurs blanches écumes les néréides et les naïades qui paraîtront se jouer à travers leurs flots écumeux. Ces cascades, ces chutes, ces bonds inattendus, seront dirigés avec un art admirable, car ces tableaux ne parlent qu’à l’esprit, et il faut, quand on les regarde, que l’étonnement fasse naître l’enthousiasme, car si on n’admire pas, on dédaigne. SCcioud et Versailles offrent des exemples surprenans de ce genre de composition.

On peut, si on le juge nécessaire, animer pour ainsi dire ces scènes pleines de richesse et de majesté. Pour cela, faites apercevoir, à travers le limpide cristal des eaux, les troupes vagabondes des cyprins de la Chine, aux écailles dorées et argentées, réfléchissant du sein des ondes les rayons décomposés d’un soleil d’été. Le cygne, au plumage blanc comme la neige, au port majestueux, aux mouvemens à la fois graves et gracieux, sera seul, parmi les oiseaux aquatiques, digne de figurer dans ces riches tableaux; lui seul peut rider la surface des ondes renfermées dans un bassin de marbre, se jouer au milieu des naïades et des tritons sortis des ateliers du sculpteur, sans blesser les convenances locales.

Les fabriques, si on s’en permet, doivent porter le même caractère de grandeur; un habit brodé, chamarré de croix, de crachats et de rubans, grimace toujours sous un humble toit de chaume. Acceptez les hommes telsqu’ils sont, car vous ne changerez ni leur cœur ni leurs préjugés; servez-les comme ils désirent l’èlre. Par des pyramides, des obélisques, des arcs de triomphe, des colonnes trajanes, rappelez aux promeneurs la grandeur du maître et à celui-ci les puissans de la terre. L’orgueil de l’homme est un champ vaste, ne craignez pas d’exagérer; élevez des temples à Titus, aux mo-

narques divinisés par leurs peuples ; montrez aux dieux do la terre qu’il existe encore des trônes à désirer, fiît-ce dans le ciel; enflez encore leur vanité, s’il est possible, et vous réussirez à leur plaire, et vous réussirez même à plaire aux autres hommes, toujours prêts à admirer ce qu’ils ne peuvent ni atteindre ni raisonnablement envier. Telles sont les convenances de mœurs.

Cramponnez-vous à ces convenances de mœurs, et qu’aucune séduction ne puisse vous détourner de ce but, car avant tout, il faut plaire à celui pour lequel on travaille. Étudiez donc son goût, si toutefois il en a un, et sachez vous y plier quand le bon sens vous le permettra. Mais si le maître se trouve irop haut placé pour que vous puissiez faire cette étude facilement, il faudra bien donner quelque chose au hasard; cependant, si vous connaissez un peu les hommes, si, comme moi, vous avez traversé quarante ans de révolutions, vous vous tromperez rarement.

Par exemple, vous saurez que le financier, ayant usé sa vie dans un travail de bureau qui ne permet aucun autre genre d’étude, aucune autre passion que celle de l’or, aucune autre émotion que celle du faste, doit avoir l’esprit et le cœur de.ssécbés ; il ne lui reste de l’homme que l’orgueil et l’ostentation; son plaisir est de briller, d’éclabousser, d’éialer aux yeux éblouis de la foule ébahie tous les trésors d’un luxe écrasant. Il lui faut des bronzes antiques, des marbres de Paies, des lambris dorés, un musée, un théâtre, de vastes cuisines, des caves voûtées. Mais .si par hasard un caprice lui inspire l’envie d’une bibliothèque, jetcz-la dans un coin écarté du parc; placez eu grandes lettres dorées, sur le frontispice, une inscription ambitieuse, et remplissez les tablettes d’ouvrages destinés à l’épicier, mais supérieurement reliés , car il faut gagner sur le prix du livre qu’on ne lit pas celui de la reliûre. Le financier est prodigue pour les yeux, mais le fond de sa nature est l’économie, et il y revient avec plaisir toutes les fois qu’il peut le faire impunément , c’est-à-dire sans que cela paraisse.

Vods avez exclu la chaumière du jardin symétrique d’un prince, parce qu’elle lui rappellerait l’humanité inopportune; ccartez-la de même de celui du financier, parce qu’en plaçant sous ses yeux des toits de paille, des meubles grossiers, un ménage riistii^ue, vous courrez la chance do lui présenter des

images importunes. Le prince ne comprendra pas le langage de cette scène morale et douce, mais le financier le comprendra trop bien, car elle lui rappellera son enfance, son éducation, un père honnête et pauvre, des frères qu’il soupçonne encore à la charrue, des sœurs mortes dans la misère, toutes choses qu’il veut oublier, et qu’il veut surtout que les autres oublient.

Si nous voulions ici prévoir et décrire toutes les convenances de mœurs, ce chapitre serait trop long, et lui eussionsnous donné le volume d’un épais in-folio, il serait encore incomplet, car il y a mille convenances pour chaque état, pour chaque position dans le monde, et peut-être pour chaque homme. Les convenances de mœurs doivent aussi trouver des applications en raison des peuples, des religions, des lois, de la politique et des préjugés nationau.\.

Les convenances de temps sont aussi nécessaires que celles de lieux et de mœurs. Elles consistent à se soumettre, dans toutes les décorations, au goût du jour, à la mode du moment.

( .elle mode n’est pas toujours très-raisonnable, on le sait, mais némmoins c’est une reine qui commande en despote; il faut lui obéir. Cette règle des convenances s’applique encore dans dautres circonstances. Par exemple, dans une scène pittoresque , si vous voulez rappeler une époque ancienne, il faut éviter les anachronismes. Il serait du dernier ridicule de placer des embrasures de canon entre les créneaux d’une vieille tour destinée à rappeler les temps antérieurs au i3e siècle, ou une catapulte dans le i8* siècle, ou un pont-levis à la porte d’un château moderne, etc., etc.

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