‹ Nouveau manuel complet de l'architecte des jardins ou L'art de les composer et de les décorerChapitre 14 sur 134 · S II · texte numérisé non relu

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DE DA COHrOSITlON DES SCENES.

Par le mot scènes, nous entendons les tableaux partiels de genres ordinairement différens, qui composent l’ensemble d’un jardin. Les auteurs qui ont écrit avant nous sur l’art des jardins anglais sont tombés dans la contradiction, si l’on compare les jardins qu’ils ont plantés avec leurs livres. Dans ces derniers, ils ont pour ainsi dire posé pour principe Tu-

«lié de genre, et ils ont constamment violé cette imité dans leurs compositions, et en cela ils ont parfaitement agi. En effet, il ne serait guère possible d’évitsr la monotonie dans une grande composition, si toutes les scènes devaient avoir le même caractère ; de plus, on perdrait un moyen de faire valoir celui des oppositions et des contrastes, moyen admirable quand il est bien entendu et employé avec sobriété.

Un principe rigoureux daus la composition des scènes, principe sans lequel on tomberait dans toute l'absurdité du mauvais goût, c’est que l’habitation soit toujours le sujet de la principale scène. Ridicule pour ridicule, il vaudrait mieux placer l’habitation dans un temple auquel on donnerait pour fabrique une chaumière, que de loger le maître daus une chaumière et de lui donner un temple pour fabrique. Il faut conserver la morale d’une composition, et ceci entre dans la règle des convenances.

C’est sur le principe erroné de l’unité de genre, que les auteurs ont échafaudé leur classification des jardins du genre majestueux,, terrible, pittoresque, rustique, champêtre, tranquille, riant, mélancolique, qu’ils ont même créé des genres merveilleux, romanesque, romantique, fantastique, surprenant, poétique , sylvestre, pastoral, sérieux, etc., qu’ils seraient bien embarrassés, je ne dis pas d’exécuter, mais seulement de définir.

La nature parle au cœur par les yeux : il n’existe pas un site qui n’ait un caractère particulier, et qui ne produise daus l’âme une émotion , uu sentiment particulier aussi ; et pourtant ce sont ces émotions plus ou moins fortes, plus ou moins fugitives, variées à l’infini en raison des sites, variées à l’iiifini en raison de la sensibilité, de l’esprit de ceux qui les éprouvent, ce sont, dis-je, ces émotions que les auteurs ont voulu saisir au passage, disséquer, analyser, pour en faire des règles, des principes de composition. C’est le génie du poète, du peintre, du musicien, qu’ils ont voulu soumettre à la toise et au compas. Pauvres gens, qui n’ont pas compris que l’homme n’éprouve qu’en raison de sa passion, de sa position sociale, de ses affections, de sa santé même, et de mille autres circonstances! qui n’ont pas compris que l’évêque n’éprouvera pas la même émotion que le meunier devant un riche palais épiscopal, que le meunier n’éprouvera pas la même émotion que l’évêque, à la vue d’un mou-

lin pittoresque ! Pauwes gens,' qui n’ont pas compris qü’il n’est point de site terrible, ni triste, ni mélancolique, pour des amans heureux! qu’il n’est point de site pittoresque, gracieux, riant, pour l’homme qui vient de perdre l’objet de ses plus chères affections ; qu’il n’est point de site majestueux, poétique, romantique, pour le cuistre qui enseigne ce qu’il ne sait pas dans une école d’ijnorantins 1 qu’il n’y a point de scène tranquille, riante, pastorale, pour le joueur, l’escroc, le filou et le faussaire!

Je n’ai donc pu admettre des genres fondés sur des nuances si fugitives, si variahles, qu'il n’est pas de protée, pas de caméléon plus inconstans dans leurs formes et leurs couleurs. Je ne les ai pas adoptés, parce que j’ai compris la folie qu’il y aurait à vouloir analyser toutes les émotions, à calculer leurs nuances souvent imperceptibles, afin de pouvoir , en connaissance de cause, tracer pour chacune les conditions qui doivent les faire naître. J’ai suivi les indications de la nature; elle a varié ses paysages à l’infini, de la manière la plus contrastante et souvent dans des espaces assez bornés, et il semble que la diversité soit sa devise: telle sera aussi la devise de mon architecte des jardins.

Il rejettera l’unité de genre dans ses compositions, mais, dans les scènes partielles, il adoptera tous les genres, nonseulement ceux des auteurs, mais encore mille autres auxquels ils n'ont pas pensé, parce qu’ils n’ont pas tout vu.

Cependant il existe, chez le général des hommes, un type de sensation qui se retrouve chez le plus grand nombre, aux nuances près. Par exemple, un pont de lianes, jeté sur un précipice, fera naître l’effroi dans le cœur du plus intrépide; Un contraste inattendu fera naître rélonnernent; un château comme la cour du Louvre, l’admiration ; un tombeau, la mélancolie, etc. Dans les scènes partielles, l’architecte exploite ces émotions communes à tous, et caractérise les tableaux eu conséquence.

Nous avons cherché à réunir autant de matériaux qu’il nous a été possible, pour tracer quelques caractères de scène que nous croyons propres .à faire naître les mêmes émotions chez la plupart des hommes. Nous sommes ainsi parvenus à pouvoir donner approximativement des règles sur la composition de quelques tableaux; mais nous avouons que la plupart des genres des autijurs, tels que le romanesque, le fan-

lasllque, etc., etc., se sont absolument dérobés à nos inves-* tigations. D’antres, peut-être, seront plus heureux que nous, et accompliront cette tâche trop métaphysique pour la portée de nos combinaisons.

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