‹ Nouveau manuel complet de l'architecte des jardins ou L'art de les composer et de les décorerChapitre 19 sur 134 · Scènes exotiques · texte numérisé non relu

Scènes exotiques

Voici un'genre de ebrtipositiort tout-à-fait opposé à la .scène rustique. Dans l’autre, toute la naïveté d’une nature indigène; dans celle-ci, toute la richesse d’une brillante végétalion étrangère; et cependant le jardin exotique petit encore avoir le caractère d’une scène rustique, mais placée dans les Indes.

On aime à se rappeler les plaisirs de sa jeunesse, on aime à se rappeler ses voyages lointains, une terre ho.spitalière; et rien nest plus propre à taire revivre ces doux souvenirs clans notre cœur, que la vue des ombrages, des végétaux, sous le feuillage desquels nous nous sommes aperçu.s pour la pre- ‘ mière fois de notre existence, soit dans les jeux de noire première jeunesse, soit dans les jeux plus doux de notre adole.scence. Un Otahitien amené à Paris, voit nos monumens sans enthousiasme, nos mœurs avec étonnement , nos richesses apparentes, c’est-à-dire notre luxe, avec envie peutêtre, mais son cœur reste froid. On le conduit au jardin ^ des Plantes; au milieu de mille feuillages variés il aperçoit celui d’un bananier; il s’élance, il brise les palissades qui le séparent de cet arbre, il embrasse son tronc, l’étreint dans , ses bras, le couvre de larmes et de baisers : « c’est mon pays, s’ccrie-l-il, c’est ma cabane, c’est mon père, c’est ma mère! >»

Cet arbre insensible est pour lui une patrie, une famille, qu’il retrouve d’une manière imprévue après une longue et douloureuse absence. Les émotions qu’il éprouve , je ne vous les décrirai pas, car si vous ne b s retrouvez pas dans votre propre cœur, renoncez à devenir artiste et restez jardinier.

La scène exotique peut donc avoir pour but de faire naître d'agréables souvenirs à un colon ou à un voyageur, mais elle a aussi celui de piquer et satisfaire la curiosité sur des productions étrangères et d’aider aux progrès de la botanique : c’est pour ainsi dire une ménagerie de végétaux.

Dnas la planche servant de frontispice à cet ouvrage, j’ai dessiné une scène exotique dans laquelle j’ai placé quelques arbres et quelques plantes des pays chauds, mais que j’ai pris sans distinction dans plusieurs parties de la terre , en donnant néanmoins à la composition une physionomie indienne.

A la droite du lecteur, sur le premier plan, sont des plantes grasses toujours remarquables par leur port étranger et souvent bizarre. Tout-à-fait sur le bord du tableau est un cierge du Pérou {cactus Perrndanus), dont les tiges anguleuses s’élèvent quelquefois à quarante pieds de hauteur, et se parent de Heurs blanches et roses. Vient ensuite l’agavé d’Amérique {agave Americana), aux feuilles longues et épineuses, du centre desquelles s’élève une tige de dix à douze pieds, divisée en forme de candélabre, dont chaque branche porte une grosse télé de fleurs jaunes.

Derrière l’agavé, au milieu d’une touffe de myrtes et de grenadiers, s’élève à vingt pieds de haut la tige élégante d’un chamerope nain f charr.erops par une bizarrerie

assez rare, ne dépasse guère sept à huit pieds dans son pays natal, la Barbarie, A côté on voit le cycas des Indes {ejeas circma/is ), dont les feuilles de trois pieds de longueur, composees d’un grand nombre de folioles linéaires, produisent un enet charmant. Son tronc est en partie masqué par les articulations du nopal à cochenille (^opuntia cochinillifira), sur equel on élève le précieux insecte dont on tire une couleur P us éclatante que l’antique et célèbre pourpre de Tyr. Devant ce nopal est le mélocacle commun {melocactus commmis), plante singulière, consistant en une masse ovale-

herique, de la grosseur du plus gros melon, ayant de douze

à dix-huit angles saillans et hérissés de faisceaux d’épines. Dans"l’âge adulte, elle est surmontée d’un spadice tronqué, soyeux, d’un beau rouge ainsi que les petites fleurs qui sortent à travers ses soies.

Un peu plus à gauche, sur le bord de l’allée, on aperçoit les feuilles étalées en rosettes de la dionée altrape-niouche, ( dionœa muscipul(i)(\n% nous avons un peu grandie, afin de laisser voir les pièges singuliers placés à l’extrémité de chaque feuille, qui se referment subitement comme un traquenard, et percent de leurs pointes aiguës l'insecte assez mal avisé pour se poser dessus. Derrière la dionée est un dragonier à feuilles rouges {dracœna ferea) , originaire de la Chine. Le long de la plate-bande qui borde le massif de camellia, de rosages, d’eugéuia, et de mille autres arbrisseaux exotiques, on a planté les fleurs les plus brillantes et les plus rares des quatre parties du monde.

A gauche de l’allée, presqu’en face d’une chaumière indienne construite en chaume et en bambous, un ananas parfume l’air de la douce odeur qui s’exhale de son fruit délicieux. La cabane est ombragée par trois arbres d’un port très-pittoresque. Le plus grand est un papayer de l’Inde {carica papaya), dont les feuilles à sept lobes entourent une grappe de fruits ayant la forme d’énormes baies. Devant la cabane on reconnaît aisément un bananier ( musa paradl* sïaea) à la gigantesque dimension de ses feuilles. Ce végétal singulier tient à la plante herbacée par sa durée qui, dans son pays, n’est que de deux ou trois ans, et de l’arbre par sa grandeur qui dépasse souvent vingt pieds. Derrière la chaumière on aperçoit quelques branches d’un filao de l’Inde (casuarina equisetifolia) dont les rameaux grêles, striés, longs et tombans, sont dépourvus de feuilles comme ceux du genêt.

Au pied du bananier croît un buisson de rosage, et à côté un soleil, ou hélianthe à grandes fleurs ( helianthus annuus) apporté du Pérou. Le massif sur lequel ces végétaux se dessinent, est également composé d’arbrisseaux exotiques, mais chobis parmi ceux qui résistent à nos hivers en pleine terre, et qui ont un feuilllage dont la forme ou la couleur contraste autant que possible avec nos arbres indigènes.

Dans le lointain, rien ne doit rappeler l’Europe, aussi masquerez-vous avec beaucoup de soin toutes les fabriques

Ou autres objets qui traliiraient le mystère lîil tableau par une physionomie tant soit peu nalionale. Mais vous montrerez une serre chaude à laquelle vous donnerez l’aspect d’une pagode ou autre monument indien.

Si l’on vous objecte que vous ne pouvez placer dans un jardin de l’Inde des végétaux du Brésil et de l’Afrique, répondez que l’Inde possède aujourd’hui des jardins botaniques où l’on a réuni presque toute la végétation de la zone torride, et citez celui de Calcutta; citez encore les magnifiques jardins des radjahs et des nababs d’origine anglaise.

Nous n’avons pas besoin de dire que ce genre de tableau ne peut exister chez nous que pendant quatre ou cinq mois de l’année au plus, puisqu’il se compose en partie de végétaux de serre chaude et d’orangerie. Afin que le lieu de la scène ne fasse pas une place vide et désagréable pendant les autres mois, il faudra planter les espèces exotiques de pleine terre, assez rapprochées et arrangées d’une manière assez pittoresque pour produire encore un coup-d’œil agréable lorsque les autres arbres seront enlevés.

Les pots doivent être enterres, ou au moins masqués par le feuillage d’arbustes et d’arbrisseaux, de manière à ce que l’œil le plus alerte ne puisse même soupçonner l’existence de vases ou de caisses. Il est nécessaire aussi de choisir pour le tableau exotique une exposition chaude, ou au moins abritée dès vents,' afin que les plantes ne souffrent en aucune manière du plein air. Les bananiers surtout, lorsqu’ils sont exposés au veut, perdent toute leur beauté, parce que leurs feuilles se déchirent en travers entre chaque nervure, jusqu’à la côte du milieu.

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