‹ Nouveau manuel complet de l'architecte des jardins ou L'art de les composer et de les décorerChapitre 21 sur 134 · Scènes mélancoliques · texte numérisé non relu

Scènes mélancoliques

Ces tableaux sont difficiles à eréer, parce qu’ils sont destinés à faire naître des émotions profondes, mais non pénibles, une douce tristesse dont la source est dans la sensibilité du cœur. Or, si l’architecte lui-même ne possède pas a un haut point ce tact de sensibilité, difficilement il trouvera les moyens de l’émouvoir dans les autres.

Choisissez pour le lieu de la scène un vallon solitaire, caché, où ne peut jamais pénétrer le bruit et l’agitation des hommes, où la voix même du pâtre éloigné ne puisse distraire votre esprit de ses douces rêveries. Que l’horizon en soit borné , ou au moins, si vous permettez une échappée de vue, que ce soit pour porter les regards vers un objet mélancolique, approprié à votre sujet, par exemple un vieux château ruiné, un massif de cyprès ornbiageaut un cimetière, un ex-voto, ou tout autre objet empreint du cachet mélancolique de la lente destruction, de la mort, de la douleur ou du repentir.

Que le feuillage rembruni des ifs et des sapins prête son J^Tisle ombrage au promeneur; que le romarin aux rameaux funéraires; que l’immortelle, contraste ordinaire des tombeaux; que les soucis, emblème des maux qui assiègent notre vie; la violette-pensée, symbole des douloureux souvenirs, et toutes les fleurs qui parlent à l’imagination le langage de la tristesse et de la mélancolie, tapissent le bord des sentiers sinueux. Aucune fleur brillante ou d’au effet ambitieux n’oscra développer dans ces lieux sa corolle éclatante de gaies couleurs, dans la crainte de distraire d’une reverie.

(-’est là que vous pouvez risquer une ruine sous un massif d’antique chêne , pourvu que vous lui donniez toutes ms apparences de la réalité ; mais que ce ne soit pas celle

d’un témple, d’üne lour féodale ou de tout autre objet à prétention. Renversez dans une touffe d’iierbe les débrij d une simple colonne ou d’un obélisque élevé par l’enlhoUsiasine à la sainte amitié ou à l’amour conjugal, et sur sa base ébréchée, prête à tomber, qu’on puisse lire encore un fragment d’inscription , telle par exemple que celle-ci : «aussi durable que ce monument. » Cette épigramme ne présentant rien de gai à l’imagination, contribuera beaucoup à préparer l’esprit fl la méditation, et cette ruine, parût-elle faite d’hier, n’aura rien de ridicule.

Si le fer ennemi vous a enlevé dans les combats un frère, un père ou un ami, élevez dans ces lieux nu monument à la mémoire des héros morts pour la patrie, et laissez le lierre et la clématite s’échapper du tronc des arbres qui ombragent cette colonne pour l’envelopper de leurs guirlandes de verdure.

La fabrique la plus éminemment mélancolique est, sans contredit, le tombeau. Placez-le sur un petit tertre dominant le cours d’un ruisseau paisible, ou dans une île romantique. Couvrez-le de l’ombrage d’un cyprès et d’un saule pleureur, fermez l’horizon de ce tableau avec des rideaux irréguliers d’ifs de sapins, de hêtres ronges, et d’autres arbres d’un feuillage sombre , et vous serez certain d’émouvoir puissamment, car il n’est pas un homme, pas une créature peut-être^ à qui la mort n’ait arraché au moins un objet d’affection.

Ne craignez jamais de donner à vos tableaux mélancoliques une couleur trop sombre, carie cœur humain renferme de bizarres mystères; il trouve du plaisir dans les larmes, du bonheur dans l’afûiction. Voyez le monde : c’est en pleurant avec une femme qui vient de perdre un amant adoré, c’est en lui retraçant avec énergie les derniers momens d’agonie de cet objet chéri, qu’un jeune homme vient à bout de le remplacer dans le cœur déchiré de celle qui se croyait inconsolable.

La mélancolie rêve et médite, la rêverie et la méditation aiment le repos. Placez donc, tout auprès de ce tableau, en regard, un banc de gazon ou un siège rustique, sous un berceau entièrement de verdure.

Les scènes mélancoliques prouvent mieux que toutes les autres combien les auteurs se sont trompés en assignant à des

genres, à des jardins entiers, les caractères que nous nous sommes bornés à assigner à des tableaux partiels. En effet, que serait une vaste composition entièrement dans le goût mélancolique, autre chose qu’un cimetière ?

Nous avons dit qu’il faut établir ce genre de scène dans un lieu solitaire : ce n’est pas encore assez, car il faut surtout éloigner de l’habitation toutes les fabriques qui la caractérisent, le tombeau principalement, de manière à ce qu’il ne puisse être aperçu d’aucune partie du bâtiment, et même des principales poses du jardin. Beaucoup de personnes, des femmes surtout, ont la faiblesse de craindre la vue des objets qui rappellent un terme fatal où tout ce qui existe doit arriver un jour, et leur montrer ces objets serait une grande maladresse. Je puis citer un fait bien remarquable sur cet étrange fait : le château de St-Germain avait été, comme en sait, habité par plusieurs de nos rois, et LouisXV lui-même paraissait l’aimer beaucoup. Un jour il va se promener sur la magnifique terrasse qui domine l’immense paysage arrosé par la Seine, il aperçoit le clocher de St-Denis, la dernière demeure de nos rois, frissonne, monte en voiture et revieiit à Paris pour ne jamais retourner à Saint-Germain. Depuis ce temps le château abandonné tombe en ruines.

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